On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

samedi 20 décembre 2008

Le Bien en majuscule

Admettons, je le concède, qu’il n’y ait pas d’homme qui soit juste sur terre, comme l’affirme le Livre de l’Ecclésiaste. Cela implique-t-il que le bien ne se donne jamais à voir, qu’il n’y ait pas de manifestation du bien ? Que ce qui nous paraît « bien » soit toujours discutable, ouvert à l’examen, à la controverse, puis, en définitive, par un glissement insidieux, à la suspicion et à la négation ? Contrairement à ce qu’il semble, il n’y a, en réalité, aucune conséquence logique entre ces deux propositions. On peut également, et sans contradiction, soutenir tout ensemble les deux choses à la fois : il n’est pas de bien qui, rapporté à une action et à une intention humaine, ne soit imparfait et ambigu, cela est vrai, et le bien se montre parfois dans une sorte de plénitude et d’évidence qui échappe et transcende toute imperfection, tout soupçon, cela est vrai également. Comme si on avait affaire là à une sorte de trouée de lumière à travers la zone grise de ce que nous sommes.
Quand on parle de la « banalité du bien », qu’entend-on ? S’agissant des Justes par exemple, des hommes et des femmes qui ont sauvé des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Aucun d’entre eux ne s’est jamais considéré comme un héros, moins encore comme un saint, et bien qu’ils aient agi héroïquement, à la différence de la multitude qui n’a rien fait, ils avaient eux aussi leurs faiblesses, leurs défauts, leurs petits tas de secrets, tout ce qu’on voudra et qui n’est pas joli, joli. L'incitation impérative qu’ils exprimaient dans la formule qu’on trouve partout et toujours dans leur bouche – "Je ne pouvais pas faire autrement" – ne se rapporte pas à l’obligation morale, au sens où Kant l'entend : l'obéissance à la loi, à l’impératif catégorique d’agir par devoir, uniquement par devoir. On peut héroïser le Justes, mais on peut guère les « moraliser », moins encore les « sanctifier ». Et pourtant, dira-t-on qu’ils n’ont pas bien agi ? Qu’ils n’ont pas agi selon le bien ?
Ce qui compte, ce n’est pas de savoir quelles étaient leurs motivations, « intéressées » ou « désintéressées », purement altruistes ou non. S’agit-il de les faire paraître devant une espèce de tribunal ? Qui donc sera le juge de leurs intentions ? Cela a-t-il seulement la moindre importance ? En vue, par exemple, de prouver que l’homme n’est pas seulement un individu égoïste qui cherche toujours, par nature, son propre intérêt ? Fort bien, la démonstration est faite. Mais il faut tout de même être assez idiot pour réduire la complexité des conduites humaines à cet unique motif. Je l’ai souvent dit, le problème est mal posé.
Non, ce qui compte, c’est que là, au-travers de leurs actions admirables, quelque chose s’est montré, s’est donné à voir dans une splendeur, parfois éclatante, parfois modeste : la splendeur de la manifestation du Bien, qu’il faut désormais écrire en majuscule. Avec l’homme de bien, la notion ne peut s’écrire qu’en minuscule. Mais dans ses actes, qui permettent de le qualifier comme tel, un homme de bien précisément, se dévoile et s’incarne dans une épiphanie, une évidence indiscutable, le Bien en majuscule, l’Idée du Bien, si j’osais platoniser jusque-là.
Je n'ignore pas combien il est difficile aujourd'hui d'envisager les actions humaines dans cette lumière métaphysique. Mais qu'advient-il si nous faisons de ces notions, du bien et du mal aussi, de simples mots qui ne correspondant à aucune réalité existante et désignable ? Ou encore qui ne se rapportent qu'à des normes, morales et sociales, relatives et changeantes. Je ne doute pas que Treblinka était le lieu du Mal absolu et je n'éprouve aucune gêne à écrire le mot avec un M majuscule. Pas plus qu'il ne me paraît injustifié de donner au Bien une portée métaphysique qui aille au-delà de l'examen des intentions humaines et de la mesure des conséquences. Il est des cas où il convient de dire : le Bien et le Mal ne s'évaluent pas, ils se voient dans une clarté d'évidence que nous ne pouvons sans doute pas prouver mais que le défaut de preuve ne nie pas pour autant. Le fait que ces évidences ne soient pas perçues par tous, qu'elles soient même invisibles au plus grand nombre, pose des questions d'une tout autre nature, mais ce n'est pas un argument dont peut se conclure que nous sommes retombé dans le piège linguistique de vieilles lunes métaphysiques.
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