On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

dimanche 29 janvier 2012

Dickens et Dostoïevski

Tôt levé ce matin, je songe à Dostoïevski et à certains traits essentiels qui distinguent ses personnages de ceux de Dickens, un auteur (traduit en russe dès les années 1840) qu'il avait beaucoup lu, qu'il admirait et avec lequel il partageait l'idéal de la bonté enfantine et du bonheur.
Prenez L'Idiot, par exemple.
Tout dans ce roman apparaît accompagné de son double. Le prince Mychkine, l'homme « positivement beau », la figure du Christ, le candide innocent, absolument bon, doué d'une terrible et insupportable pénétration des cœurs, on ne peut le séparer de Rogojine, le passionné, emporté par la fureur érotique qu'il éprouve pour Nastassia Philippovna. De fait, ce sont presque des frères jumeaux, et ils incarnent deux figures de l'amour, l'une pure, lumineuse, désintéressée, sacrificielle et totalement asexuée, l'autre sombre, ravagée par le désir et la destruction de soi et des autres. Mais tous deux sont animés par une énergie qui les poussent à l'absolu, dans le refus de tout égoïsme et de tout compromis avec le monde. Dès le début du roman ils apparaissent ensemble (dans un compartiment de train) et, à la fin, ils disparaissent l'un et l'autre de la scène.
Une semblable dualité se trouve dans la conception de la nature : tout à la fois harmonie et fête, que Mychkine perçoit à l'occasion de diverses « extases » (lors de la crise d'épilepsie, durant une promenade dans les montagnes en Suisse), mais aussi bête muette qui broie impitoyablement les êtres, en particulier le plus sublime d'entre eux, le Christ lui-même (tel qu'il apparaît dans le tableau « La déposition du Christ » de Hans Holbein où le crucifié est peint avec les traits atroces d'un noyé).
Lorsque Dostoïevski concevait en son âme le beau, le bon et le pur, il percevait que, dans le monde ici-bas, se sont aussitôt les aspects strictement opposés de l'être qui surgissent, non pas que les deux couleurs soient mêlés dans les traits complexes d'une humanité grise, mais en raison d'une sorte de géméllité métaphysique qui est infiniment plus troublante.
Chez Dickens, les personnages et les choses sont bien plus tranchées. Les êtres bons qu'il incarne, David Copperfield, Oliver Twist, Pickwick, Stephen Blackpool ou Rachel (dans Les temps difficiles), etc. conservent, tout comme chez Dostoïevski, leur pureté intacte au sein d'une société corrompue par la misère et l'égoïsme cupide, mais, à la différence du grand romancier russe, ils ne sont jamais chez lui accompagnés de l'ombre portée par une figure noire dont ils seraient inséparables. Et puis, il y a chez Dickens l'espoir d'une conversion de l'être au bien, de rédemption intérieure (telle que Scrooge, dans Le drôle de Noël de Scrooge ou Thomas Gradgrind, dans Les temps difficiles, en font l'expérience) qui fait défaut chez Dostoïevski (hormis, peut-être, le cas de Raskolnikov dans Crime et châtiment).
Dostoïevski avait été profondément frappé par les figures du bien, telles que Dickens en fait le portrait – Pickwick est, aux côtés de Don Quichotte et de Jean Valjean, une des principales incarnations littéraires de la bonté auxquelles il songeait en écrivant L' Idiot – et tous deux voyaient dans la société de leur temps (pour des raisons, il est vrai, différentes) l'émergence d'un monde inhumain et atroce qui détruisaient toutes les valeurs spirituelles (humaines dans un cas, religieuses dans l'autre) auxquels ils croyaient.
Il est étrange et peut-être injuste, cependant, que nous soyons aujourd'hui bien plus sensibles à la profondeur abyssale de la psychologie de Dostoïevski que nous le sommes à la critique morale que Dickens fait de la société capitaliste et utilitariste de son temps, que nous devrions pourtant relire, tant il est vrai que la cruauté qu'il dénonce n'a rien perdu de son actualité.
Ce ne sont là que brèves remarques qui trouvent de profonds et remarquables développements dans l'excellente analyse de N.M. Lary, Dostoevsky and Dickens, A Study of Literary Influence, Routledge and Kegan Paul, London, 1973).
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