On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

mardi 23 juin 2009

La télévision banalise la torture

Que la torture ait constitué le moyen constant de la politique menée par les Etats-Unis dès le lendemain des attentats du 11 septembre, au nom de « la guerre globale contre la terreur », est un fait aujourd'hui qui étonne et qui scandalise. Comment a-t-on pu en arriver là ? Mais on ignore trop souvent que cette pratique, prohibée par le droit international et les principes fondateurs de la démocratie, a fait l'objet durant toutes ces années de débats entre philosophes et juristes qui s'interrogeaient sur le point de savoir si, malgré tout, elle ne serait pas légitime dans certaines circonstances exceptionnelles. En particulier, dans l'hypothèse dite de la « bombe à retardement » : imaginez qu’un terroriste ait été arrêté et qu’il soit, avec assez d’indices pour emporter une conviction raisonnable, suspecté d’avoir posé une bombe dans une école de la ville, imaginez que dans l’une de ces écoles se trouvent vos propres enfants. Toutes les méthodes d’interrogatoire légales ayant été employées en vain, l’homme se refusant à parler, ne serait-il pas légitime dans ce cas d’avoir recours à la torture ?
Telle est l’hypothèse choc sur laquelle s’appuient invariablement ceux qui soutiennent que la condamnation a priori de la torture est une position « absolutiste » que personne, confronté à une pareille situation, pas même les plus ardents défenseurs de son abolition, ne soutiendrait. Dans certaines circonstances exceptionnelles, la condamnation de la torture, inscrite dans nos lois, nos traités et nos codes militaires, serait tout simplement indéfendable. Dans les faits, personne, ou presque, placé devant une éventualité aussi effrayante, ne contesterait la nécessité d’avoir recours à des méthodes d’interrogatoire coercitives que la loi et la morale interdisent ordinairement, si l’on pouvait par ce moyen sauver des vies innocentes, celles de ses propres enfants, qu’un terroriste menace de tuer dans son fanatisme aveugle.
C'est ainsi qu'au nom du principe du réalisme ou du pragmatisme en politique – de l'état de nécessité, en somme - les verrous protégeant les droits humains fondamentaux ont sauté.
L'influence de cette justification théorique de la torture contrôlée serait pourtant restée limitée à des cercles académiques restreints si de nouveaux relais médiatiques n'étaient venus lui donner une audience d'une toute autre portée.

La torture dans la série 24 heures chrono

Aucune production télévisuelle n’a davantage contribué à populariser la justification de la torture en situation d'exception que les diverses saisons de la série américaine 24 heures chrono, qu’on ne peut regarder sans être emporté par une fascination à la fois désarmante et terriblement perverse. Tout y est : l’imminence – les minutes et les secondes, affichées régulièrement à l’écran, s’écoulent à une vitesse implacable – de la menace terroriste à grande échelle, qu’elle soit biologique ou nucléaire ; la nécessité d’extraire par tous les moyens, fut-ce ceux de la torture physique ou psychologique, des informations vitales aux instigateurs de ces complots, toujours promptement découverts et rapidement détenus ; les redoutables dilemmes moraux qu’affrontent les décideurs politiques, jusqu’au président des États-Unis, qui sont généralement des hommes « bons », soucieux de respecter les principes éthiques qui les animent, et qui se trouvent placés dans l’obligation d’y renoncer pour le bien du plus grand nombre – dans plusieurs épisodes, le président est un démocrate noir (David Palmer) ; enfin le caractère sacrificiel des décisions auxquels tous sont conduits.
On dira qu'il ne s'agit là seulement d'une fiction que chacun considéra comme telle sans la prendre au sérieux et qu'il n'y a pas lieu de s'offusquer ni de s'inquiéter.
Il s’agit pourtant de tout autre chose que d’un simple divertissement plaisant : les traces mentales que cette série laisse sur le spectateur sont de véritables plaies. Au cours des cinq premières saisons, on assiste à pas moins de soixante-sept cas de torture, comprenant l’administration de drogues, l’électrocution, le simulacre d’exécution, les coups, la privation sensorielle, ce qui représente plus d’un acte de torture par épisode !

Les conséquences d'un scénario pervers

L’influence redoutable exercée par cette série, qui est entièrement construite sur la situation de la « bome à retardement », est telle qu’elle fait désormais l’objet d’un cours académique, dispensé par un général de l’armée américaine à l’université de droit de Georgetown (Washington). Si on peut se réjouir qu’elle soit désormais soumise à une lecture critique, il n’en est pas toujours allé de même. C’est ainsi qu’en juin 2007, elle fut explicitement citée par Antonin Scalia, juge de la Cour suprême des États-Unis, lors d’un colloque de juristes à Ottawa, pour justifier l’usage de la torture, ouvrant à ce qu’on peut désormais appeler la « jurisprudence Jack Bauer » : « Jack Bauer a sauvé Los Angeles, il a sauvé des milliers de vies. Allez-vous condamner Jack Bauer ? Dire que le droit pénal est contre lui ? Je ne le pense pas. »
Tout aussi significatif est l’engouement que cette série rencontra aurprès de nombreux soldats
américains en Irak, en Afghanistan, le héros de 24 heures Jack Bauer étant considéré comme un modèle de référence, ainsi que le soulignait le quotidien français Libération en février 2007 : « Certains enseignants de l’académie militaire de West Point considèrent même Jack Bauer comme l’un de leurs principaux problèmes. Les cadets leur disent : “Je l’ai vu dans 24 heures chrono. Jack Bauer tire dans les jambes du gars et il craque immédiatement.” Les instructeurs doivent répéter non seulement que ce n’est pas légal, mais qu’en plus ce n’est pas efficace, explique David Danzig [de Human Rights First]. La série est remarquablement réaliste, mais ce n’est pas la réalité. Dans la réalité, la torture ne marche pas. » C'est là une réalité qu'il convient de rappeler avec force.
Les divers scénarii que présentent les saisons de cette série sont en effet de pures fables, malgré les affirmations du producteur Joel Surnow. Et à moins d’être en mesure de démonter le caractère totalement irréaliste de ces fictions, leur effet pervers sur les spectateurs est quasiment incontrôlable.
Ajoutons qu’une des conséquences les plus perverses de la série, mais plus généralement du scénario de la « bombe à retardement », est d’effacer la figure noire et négative, autrefois méprisée, du tortionnaire – un agent des « basses oeuvres » de l’État, disait-on –, pour en faire un héros glorieux, une sorte de sauveur qui n’hésite pas à sacrifier sa conscience et sa vie sur l’autel du bien commun6.
On ne saurait souligner combien il est nécessaire de disposer d'un véritable argumentaire critique pour ne pas ne laisser prendre au piège de ces fictions dont la vraisemblance n'a d'égal que la perversion.
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