On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

mercredi 22 juillet 2009

Raison et sentiment

Dans les débats qui aujourd'hui animent la philosophie morale dans le monde anglophone - la France reste à l'écart mais qu'avons-nous produit chez nous ces dernières années qui compte vraiment dans ce domaine ? - domine l'opposition entre les partisans d'une conception déontologique - disons rationnelle - de la motivation morale et ceux qui, au contraire, dans le sillage ouvert par les théoriciens du sentiment moral au XVIIIe siècle (Hutcheson, Hume ou Adam Smith), repris aujourd'hui par les théoriciens du care (Carol Gilligan ou Martin Hoffman), estiment que sans détermination sensible ou affective de la volonté - qu'elle soit à mettre au compte d'un sens moral inné ou d'une inclination naturelle à la sympathie - nul ne serait incité à agir en faveur d'autrui, ni à faire "ce qui convient".
Pour les premiers, de Kant à Rawls, agir de façon morale, c'est d'abord et avant tout respecter un ensemble de devoirs qui s'imposent de façon inconditionnelle selon les impératifs de la raison. S'il importe de se délier de ce qui vient de la sensibilité, c'est que celle-ci est une faculté à la fois partiale et changeante et que sur un sol aussi mouvant, il est impossible de rien édifier et fonder qui puisse satisfaire aux critères d'universalité et d'impartialité. La morale est composée de principes de base - un ensemble de droits et de devoirs - qui ne sont pas négociables selon les individus ou les circonstances et qui doivent être respectés quelle que soit notre inclination personnelle à leur endroit. Rien donc qui doive être mis au compte du caractère vertueux de chacun, pas plus que de ses dispositions spontanées à suivre les préceptes de la raison. Le devoir de véracité ou l'interdiction de commettre le meurtre s'imposent d'eux-mêmes et la sensibilité ne joue aucune part dans le caractère impérieux de ces principes. Pas plus n'y a-t-il lieu de tenir compte de la relation que nous entretenons avec les autres : qu'ils nous soient proches ou lointains, que nous soyons liés à eux par des relations affectives ou qu'ils nous soient étrangers, voire indifférents, est sans importance.
A l'opposé, nombre de philosophes, dits "humiens" ou "néo-humiens", reprennent le fameux argument soutenu par l'auteur du Traité de la nature humaine selon lequel la raison est impuissante par elle-même à engager quiconque à agir : "C'est une chose que de connaître la vertu, c'en est une autre que de régler sur elle la volonté" (David Hume, TNH, III, section I). L'obligation morale est éprouvée bien plus qu'elle ne résulte de la représentation (de nature cognitive) d'un bien à suivre ou d'un mal à éviter - "la morale est plus proprement sentie que jugée" (section II) - et elle serait sans efficace si elle n'était enracinée dans le sentiment naturel de sympathie - nous dirions aujourd'hui d'empathie - qui nous fait percevoir les plaisirs et des peines que les autres ressentent, sentiment d'autant plus intense que nous sommes "intéressés" aux êtres dont il s'agit et qu'ils nous sont proches. Le problème, parmi tant d'autres, est que ce sentiment n'a rien de général et d'universel, qu'il n'a rien d'obligatoire, de sorte qu'aucune norme prescriptive ne peut être tirée d'un sentiment qui ne saurait être exigé.
Il reste cependant que le sens commun estime, à juste, que quiconque est dénué d'empathie au spectacle de la souffrance et de la détresse de ceux qu'il rencontre sur son chemin - on songe, bien sûr, à la célèbre parabole du "Bon samaritain" dans l'Evangile de Luc (10, 25-37) - témoigne d'une sorte de déficience morale qui n'est pas simplement un handicap mais une faute. Sans compter que cette déficience du sentiment d'empathie ouvre la porte à tous les crimes. N'est-ce pas précisément de cela dont manquaient les Nazis à l'égard de leurs victimes ?
Une philosophie morale qui excluerait tout de qui relève de la sensibilité tombe dans une conception des devoirs que marque un formalisme ou un rationalisme trop abstrait. Car enfin on ne serait guère porté à considérer comme vraiment "moral" un homme qui n'agirait que par contrainte et discipline, alors que son "coeur" resterait désespérement froid. Nous serions au mieux porter à louer les efforts qu'il fait pour surmonter son égoïsme ou son indifférence, mais nous ne saurions voir en lui l'exemple d'une humanité morale accomplie.
Est-on cependant condamner à opposer ces deux versants de la philosophie morale, l'un "rationaliste", l'autre "sentimentaliste", l'une qui souligne ce qui, en nous, relève d'une spontanéité naturelle à secourir et à venir en aide, l'autre qui met l'accent sur la représentation de la loi et la discipline à suivre ?
On voit bien ce que cette présentation a d'excessivement antinomique. Comme toutes les exclusions trop rigoureuses, elle manque la vérité qui est dans l'entre-deux. S'il est vrai que nous approuvons une action désintéressée, généreuse, qui procède d'un élan sans calcul, presque immédiat, nous entendons aussi qu'elle ne soit pas dénuée de réflexion, nous voulons aussi qu'elle convienne à la situation présente et qu'elle réponde à des valeurs qui s'imposent lors même que cette spontanéité ferait défaut, en sorte que telle action puisse être approuvée par un "spectateur impartial", c'est-à-dire par nous-même tel que nous nous verrions dans le regard objectif d'un autre (c'est là une idée centrale chez Adam Smith). De même, nous n'acceptons pas que le bien doive être réservé et restreint à ceux dont nous sommes proches - nos enfants, nos amis, nos concitoyens, etc : il est des obligations de nature morale qui doivent être respectées à l'égard de tout homme quelqu'il soit.
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