On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

samedi 18 juillet 2009

Nancy Huston

De tous les essais et romans de Nancy Huston que j'ai lus en préparation au débat que nous aurons aujourd'hui en Avignon, les plus beaux sont, à mes yeux, Professeurs de désespoir et Journal de la création (publiés chez Acte Sud dans la collection Babel). S'en dégage, entre autres thèmes, une apologie de la vie, dans ses heurs et ses malheurs quotidiens, qui se refuse aux postures nihilistes ou "négativistes", chères à de nombreux écrivains contemporains (de Cioran à Houellebecq en passant par Jelinek, Thomas Bernhard et d'autres), un éloge de la maternité et du corps (et donc de la féminité, mais qui n'a rien de "féministe"), de l'amour humain aussi dans ses diverses expressions. L'expérience personnelle, parfois très intime, de l'auteur s'accompagne d'évocations passionnantes de nombreuses grandes figures de notre tradition littéraire (sa culture, dans ce domaine est impressionnante). Dans la belle langue d'un écrivain authentique - ce qui n'est pas si fréquent aujourd'hui, reconnaissons-le - chaque ligne témoigne avec pudeur, mais parfois avec une fureur à peine contrôlée lorsqu'elle rencontre le discours de la haine de soi, de cet amor mundi qui la rend si proche, sur ce point du moins, d'Hannah Arendt. Quoique celle-ci n'ait pas eu d'enfant, la notion de "natalité", liée au miracle du commencement, détermine en effet profondément sa conception de la liberté humaine.
Est-ce le privilège des femmes qui refusent de calquer leur existence sur la vision masculine du monde (à la différence de Simone de Beauvoir par exemple) de nous inviter à respecter la vie, à ne pas la détruire ni à la mépriser ou à la haïr, tout simplement parce qu'elles l'ont portée et qu'elles l'ont donnée ? S'il y a un thème qui traverse l'oeuvre de Nancy Huston - j'allais dire la chair de son oeuvre -, c'est bien celui-là. Ce n'est peut-être pas toujours une leçon de joie, mais c'est incontestablement une leçon de paix.
Hannah Arendt fut victime un jour d'un grave accident de voiture qui la laissa entre la vie et la mort. Dans cet étrange état intermédiaire, elle eut, raconte-t-elle, à "choisir" entre partir ou rester ici-bas. Son existence lui parut alors assez belle et intéressante pour ne pas se précipiter vers le grand Voyage, et elle survécut. Cette question - la vie vaut-elle la peine d'être vécue - Rousseau l'aborda dans une fameuse lettre à Voltaire (qui date de 1756, si je me souviens bien) en réponse au pessimisme, presque désespéré, affiché dans le Poème sur le désastre de Lisbonne.
Si ces références me reviennent à l'esprit en écrivant ces brèves lignes sur Nancy Huston, c'est parce que la tonalité existentielle qui traverse ses essais est, en dernier ressort, celle de la confiance, une confiance qui est ancrée dans la plus belle des joies qui nous soient réservées sur terre : l'amour que nous donnent nos enfants. En sorte que, non, tout ne se résume pas à l'absurde, au néant et au vide. Les professeurs de désespoir exercent une séduction d'autant plus grande qu'ils prétendent incarner le regard de la lucidité, mais l'intelligence de la vie ne saurait se satisfaire de ces imprécations, finalement assez factices. Voilà pourquoi il faut lire Nancy Huston.
Enregistrer un commentaire