On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

dimanche 12 juillet 2009

Mépris de la coutume

Le coeur de la pensée libérale - ce courant est aujourd'hui si décrié qu'on peine à y regarder de plus près - est exprimé dans ces quelques phrases, tirées de De la liberté de John Stuart Mill (1859) :
"J'ai dit qu'il était important de laisser le plus de champ possible aux pratiques contraires à la coutume, afin qu'on puisse voir en temps voulu lesquelles sont propres à passer dans la coutume. Mais l'indépendance d'action et le mépris de la coutume ne méritent pas seulement d'être encouragés pour l'opportunité qu'ils donnent de découvrir de meilleures façons d'agir et des coutumes plus dignes d'être adoptées par tous. Il n'y a pas que les gens dotés d'un esprit nettement supérieur qui puissent mener la vie qui leur plaît. Il n'y a pas de raison pour que toute existence humaine doive se construire sur un modèle unique ou sur un petit nombre de modèles seulement. Si une personne possède juste assez de sens commun et d'expérience, sa propre façon de tracer le plan de son existence est le meilleure, non parce que c'est la meilleure en soi, mais parce que c'est la sienne propre."
L'ouvrage de John Mill est un plaidoyer vibrant qui défend le "droit" de chacun à mener son existence comme il l'entend, indépendamment, voire à contre-courant, des modes de vie établis ou convenus. Tout d'abord - et c'est la raison essentielle - parce que pour un libéral, il n'est pas de conception du bien ou de la vie bonne qui échappe à la pluralité des conceptions que s'en font les hommes et que la liberté et l'indépendance sont les seuls principes auxquels nous devons accorder une valeur absolue.
La liberté, ainsi entendue, fait de l'individu un être originairement asocial, l'établissant dans son autonomie comme un "moi désengagé" (l'expression est de Michael Sandel). C'est sur cet aspect anthropologique que porte d'abord la plupart des critiques - dits "communautariens" - du libéralisme : poser le principe de cette primauté et de cette transcendance du "moi" est une illusion, ne serait-ce que parce que le moi dont il est question est lui-même historiquement et socialement inscrit dans un monde, une communauté précisément, qui le précède. Le défenseur de la doctrine libérale ne niera pas une telle inscription, mais il affirmera que le sujet peut toujours établir un rapport critique avec les allégeances, les coutumes et les normes sociales qui déterminent les fins de son existence. Selon les mots de John Rawls, "nous sommes à nous-mêmes nos propres sources de prétentions valides".
Les éditions des PUF ont publié en 1997 un remarquable recueil d'articles consacrés à ce débat sous le titre Libéraux et communautariens.
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