On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

samedi 19 septembre 2009

Amitié

Ce jugement, finement ciselé et apparemment si lucide, de Camus dans La chute, est-il aussi vrai qu'il le paraît ?
"Surtout, ne croyez pas vos amis, quand ils vous demandent d'être sincère avec eux. Ils espèrent seulement que vous les entretiendrez dans la bonne idée qu'ils ont d'eux-mêmes, en les fournissant d'une certitude supplémentaire qu'ils puiseront dans cette promesse de sincérité. Comment la sincérité serait-elle une condition de l'amitié ? Le goût de la vérité à tout prix est une passion qui n'épargne rien et à quoi rien ne résiste. C'est une vice, un confort parfois, ou un égoïsme. Si, donc, vous vous trouvez dans ce cas, n'hésitez pas : promettez d'être vrai et mentez le mieux possible. Vous répondrez à leur désir profond et leur prouverez doublement votre affection."
On songe à ce mot de Pascal (que je cite de mémoire) : "Si les hommes savaient ce qu'ils disent l'un de l'autre quand ils n'y sont pas, je gage qu'il n'y aurait pas quatre amis sur terre".
A Valéry, qui voyait dans l'obligation de sincérité - dire à chacun ce qu'on pense de lui - un instinct imbécile.
Comme nous sommes loin des belles pages qu'Aristote consacre à l'amitié aux livres VIII et IX de l'Ethique à Nicomaque, loin du chapitre des Essais (I, XXVII) où Montaigne évoque sa relation avec La Boétie : "C'est je ne sçay quelle quinte-essence de tout ce meslange, qui ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre dans la sienne, qui ayant saisi toute sa volonté, l'amena se plonger et se perdre en la mienne : d'une faim, d'une concurrence pareille. Je dis perdre à la verité, ne nous reservant rien qui nous fust propre, ny qui fust ou sien ou mien".
Est-ce être "moderne" que de ne plus croire à la possibilité d'une telle amitié entre les hommes ? Serait-ce que nous avons perdu toute foi dans la vertu ? Ainsi en est-il parce que nous envisageons les conduites et les motivations humaines à travers le prisme déformant du moi qui n'aime que soi et rapporte tout à soi : le "moi haïssable" de Pascal et des moralistes.
Si tout réduit en dernier ressort aux stratégies secrètes et dissimulées de l'égoïsme, de l'amour-propre ou de l'intérêt, de fait l'amitié est impossible. La Rochefoucauld définit l'amitié comme "un commerce où l'amour-propre se propose toujours quelque chose à gagner". Mais en est-il bien ainsi ? Pourquoi privilégier toujours le calcul du gain plutôt que la possibilité du don ?
Lorsque Camus écrit en moraliste, il n'échappe pas à ce délicat nihilisme qui, dans le travail efficace de la formule, nous convainc de la nature de nos fausses illusions Mais le romancier qui écrit La Peste ne cède plus à ces facilités : face au désastre et à la mort qui se répand, l'amitié et la fraternité ne sont pas de vaines et de trompeuses idoles morales, mais tout ce qui nous reste. Quant à l'homme, je sais de la bouche de René Char, qui m'avait parlé de Camus lorsque j'ai eu le bonheur de le rencontrer dans sa petite maison de l'Isle-sur-la Sorgue en 1981, quel ami magnifique il était. Je vous raconterai un jour ce bel après-midi...
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