On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

mardi 22 septembre 2009

Le poison de la démocratie

Je remercie Bertrand Diauzanne de l'excellente recension de mon livre Du bon usage de la torture, ou comment les démocraties justifient l'injustifiable qui présente très clairement les enjeux et les arguments présentés :
"Imaginez un instant qu’homme suspecté d’avoir posé une bombe dans une école de Londres refuse de parler. Quelle est l’action responsable, le respect de la dignité humaine ou l’emploi de méthodes coercitives permettant de sauver des centaines de vies ?
Cette hypothèse dite de la "bombe à retardement", et ses implications morales et politiques, est au cœur du dernier livre du philosophe français Michel Terestchenko, Du bon usage de la torture, ou comment les démocraties justifient l’injustifiable . (La Découverte, 2008). Car en effet, comment se faire, dans cette situation extrême, le défenseur de la prohibition de la torture ? L’homme politique responsable peut-il se priver des moyens de la torture quand tant de vies humaines sont en jeu ? A quoi bon se draper du voile immaculé de la Déclaration universelle des droits de l’homme (Nations-Unies, 1948) ou de la Convention européenne des droits de l’homme (1950), alors qu’il s’agit de se résoudre à se "salir les mains" pour le bien du plus grand nombre. Car ce serait là finalement le paradoxe tragique de la démocratie, obligée de suspendre provisoirement l’un de ses principes fondateurs – le respect de la dignité humaine – afin de mieux se défendre contre des ennemis qui, eux, ne respectent aucun de ses principes moraux.
Lorsqu’en septembre 2006, le Congrès des Etats-Unis vote le Military Commission Act par lequel il légalise l’utilisation de la torture, il tire simplement les conclusions juridiques de ce qui, pour la CIA, n’a plus rien d’une hypothèse : des terroristes détenus en Irak, à Guantanamo ou en Afghanistan détiennent des informations vitales devant être extorquées sous peine de nouvelles catastrophes.

Quand les libéraux votent la torture

Le débat autour de la levée de la prohibition de la torture dans les situations exceptionnelles – type "bombe à retardement" - n’a pas été, aux Etats-Unis, le seul fait de militaires ou de dirigeants de la CIA. Elle a vu au contraire les démocrates libéraux les plus progressistes apporter des justifications théoriques à l’utilisation de la torture. M. Terestchenko analyse en particulier les positions divergentes du philosophe M. Walzer et du juriste A. Dershowitz. Si l’un et l’autre estiment que la situation exceptionnelle du paradigme de la "bombe à retardement" autorise le recours à la torture, c’est dans des modalités bien différentes.
Héritier du combat pour les libertés civiles, A. Dershowitz estime néanmoins que la torture est un mal à la fois inévitable et nécessaire dans certaines circonstances d’exception. Mais comment rendre cette pratique acceptable au sein d’une société éprise des idéaux du libéralisme politique ? En l’encadrant par la loi et le juge répond-il.
Chez Dershowitz, la torture est légitime car, dans cette situation exceptionnelle, elle promeut le bien du plus grand nombre en sauvant de nombreuses vies. Une morale dite utilitariste qui annule les dilemmes moraux liés à l’action politique, puisque ici, tout ce qui est utile est moral. La transgression morale perd donc sa nature de transgression. La torture n’est plus le mal absolu, elle est la réponse "efficace" à un problème. Le tortionnaire n’est plus le bourreau honni, mais le bras armé héroïque de cette efficacité. Le juge n’est plus le garant de la loi mais celui qui, par un calcul rationnel des coûts et des bénéfices sensé balayer ses scrupules moraux, autorise que la loi soit détournée. Le mal est un bien.
L’intellectuel de gauche Michael Walzer préfère, lui, confier le "sale boulot" à un homme seul, prêt à assumer le fardeau moral et pénal de ses actes, actes ainsi maintenus dans leur illégalité et leur malignité. Walzer accepte la nécessité du mal mais refuse de l’innocenter sous prétexte que ce qu’il poursuit est un bien. Ainsi, la décision de recourir à la torture ne porterait pas atteinte à l’Etat de droit, qui ne doit jamais cesser de la condamner, à la différence de la solution de A. Dershowitz demandant à la loi et au juge d’autoriser une pratique interdite. Mais alors, qui doit être responsable de la décision ? Le tortionnaire ou celui qui lui a donné l’ordre ? Et quel est cet homme prêt à se sacrifier, assumant seul, à la manière du Jack Bauer de 24 heures chrono, le poids moral et les conséquences pénales de cet acte ?

Une hypothèse fallacieuse

Si ces justifications "libérales" de la torture apportent des réponses "pratiques" à l’autorisation de la torture, elles ne tranchent pas le débat moral: entre celui qui accepterait que soit pratiquée la torture pour sauver des vies innocentes, et l’autre qui refuserait absolument de déroger au principe fondamental du respect de la dignité humaine, impossible de dire lequel est le plus moral. Et quand la morale sert de justification à des actes cruels, mieux vaut adopter un point de vue empirique. Il ne s’agit plus alors de savoir si le recours à la torture est immoral, illégal ou inefficace, mais s’il est réaliste.
Or, de ce point de vue, l’hypothèse de la "bombe à retardement" est tout simplement irréaliste: elle exige des conditions préalables si nombreuses qu’elles ne peuvent jamais être réunies. Dans les faits, même la CIA a été incapable d’apporter la preuve d’un seul cas de torture ayant permis d’éviter un attentat terroriste imminent. Cette hypothèse est au mieux une supercherie intellectuelle, au pire un redoutable outil de propagande. En réalité, il ne s’agit pas de répondre à une situation exceptionnelle mais de normaliser la torture.
Dès lors, l’irresponsabilité n’est pas du côté des partisans de la prohibition de la torture même en situation d’exception, mais du côté de ceux qui utilisent un exemple hypothétique comme s’il s’agissait d’un cas réel sans considérer sa plausibilité dans le monde réel. L’essai de Terestchenko est précieux car il nous invite à nous dépendre d’hypothèses dont la charge émotionnelle et le caractère "évident" leur confère un pouvoir paralysant permettant d’autoriser des pratiques moralement injustifiables. En l’occurrence, ce jeu de l’esprit, cette fable perverse, "réduit en miettes l’autorité du principe moral qui interdit d’abandonner, de faire souffrir ou de tuer autrui".

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