On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

vendredi 7 janvier 2011

Ludmila Oulitskaia (suite)

Une brève présentation de deux autres romans de Ludmila Oulitskaia, Sonietchka * et De joyeuses funérailles ** qui, avec Mensonges de femmes, comptent parmi les plus réussis (le dernier recueil qui vient d'être publié Les sujets de notre tsar est composé de trente-sept nouvelles qui sont vraiment trop courtes, à mon sens, pour aboutir à une réussite comparable).

Sonietchka

Sonia est une jeune bibliothécaire, au physique ingrat, qui, ayant renoncé à l'espérance de l'amour, trouve consolation à son existence terne et insipide – cette fois-ci, à l'arrière-plan, l'horizon gris et maussade de l'univers soviétique est omniprésent - dans la lecture de tous les livres qu'elle peut emprunter. Puis le miracle inattendu, absolu, total, frappe un jour à sa porte : la rencontre avec un homme exceptionnel bien plus âgé qu'elle, Robert Victorovitch, un artiste de talent libéré des camps, à cette époque ouvrier à l'usine, et qui au bout de quinze jours la demande en mariage. Et c'est le bonheur sans ombre entre ces deux êtres si disparates que vient couronner bientôt la naissance d'une fille, Tania. La lumineuse et paisible Sonia, éperdue de gratitude envers le sort heureux qui lui est réservée, consacre ses années aux tâches ménagères et à son foyer, tandis que Robert Victorovitch se remet à son art, trouvant progressivement un certain succès et l'aisance qui l'accompagne. Puis un jour, alors que Tania est devenue adolescente, entre dans la maisonnée une malheureuse jeune fille de son âge à la beauté éblouissante, Jasia, avec laquelle elle s'est liée d'amitié et qui s'installera bientôt à demeure. Une liaison finira par s'installer entre Robert et cette petite elfe, que Sonia découvrira par hasard et qu'elle bénira : « Comme c'est bien qu'il ait désormais à ses côtés cette belle jeune femme, tendre et raffinée, cet être d'exception, comme lui ! songeait Sonia. Et comme la vie est bien faite de lui avoir envoyé sur ses vieux jours ce miracle qui l'a incité à revenir à ce qu'il y a de plus important en lui, son art... »
« Vidée de tout, légère, les oreilles bourdonnant d'un tintement limpide, elle entra chez elle, s'approcha de la bibliothèque, y prit un livre au hasard et s'allongea en l'ouvrant au milieu ».
Lorsque Robert meurt d'une hémorragie cérébrale, Sonia retourne à sa solitude paisible et à ses lectures chéries, sans jamais cesser de bénir le ciel de lui avoir donné ce qu'elle pensait ne jamais connaître et qu'elle ne s'est jamais approprié. Sonietchka est le roman du Grand Merci à la vie. Et de tous les livres d'Oulitskaia, c'est celui qui baigne dans la lumière poétique la plus pure. Le plus drôle, et qui est une véritable ode à la joie de vivre, est De joyeuses funérailles2.

De joyeuses funérailles

Ce roman cocasse, joyeux, se passe à New-York (au moment du putsch de Moscou en août 1991) dans le loft délabré d'un peintre juif russe, émigré aux Etats-Unis, Alik, qui est sur le point de mourir. Autour de lui, toute une cohorte de personnages plus ou moins loufouques, sa femme Nina, à demi folle, ses anciennes maîtresses, Valentina et Irina, une ancienne acrobate devenue avocate, et sa fille presque autiste, Maïka, surnommée Tee-shirt, qui n'accepte de communiquer qu'avec le vieil homme, et d'autres visiteurs que personne ne semble connaître. L'argent manque toujours, les factures s'accumulent, payées de temps à autre on ne sait trop par qui. Sous les fenêtres un orchestre paraguyen joue une bruyante musique qui casse les oreilles de tout le monde, mais avec lequel danseront les invités lors de l'enterrement. On entre, on sort, on boit, dans une agitation permanente autour du lit où plaisante encore l'agonisant. De cet univers, il a toujours été et reste le centre. On ne sait trop si c'est ou non un peintre de talent, mais ce qui est certain, c'est qu'il a fait de son existence une oeuvre d'art réussie et que sa mort en est presque l'apothéose. Au centre de la scène, le duel que se livrent un prètre orthodoxe libéral et un rabbin qui l'est moins pour le salut de cette âme impénitente qui finira par être baptisée in petto par sa femme aux derniers instants. Après l'avoir inhumé, ses amis se réunissent une dernière fois et il leur adresse, par l'intermédiaire d'un message enregistré par Tee-Shirt, son ultime hymne à la vie :
« Les gars ! Les filles ! Mes chéris ! »
Nina se cramponna à l'accoudoir. La voix d'Alik poursuivait :
« Je suis là, les gars ! Avec vous ! Allez, servez à boire ! Buvons et mangeons ! Comme toujours ! Comme d'habitude ! »
Avec quelle simplicité il avait, par des moyens mécaniques, démoli en une seconde le mur séculaire, lancé un caillou depuis l'autre rive recouverte d'un brouillard impénétrable, et échappé avec désinvolture, l'espace d'un instant, au pouvoir de la loi implacable, sans recourir aux violences de la magie, ni à l'aide des nécromanciens ou des médiums, des tables bancales ou des soucoupes sautillantes... Il avait simplement tendu la main à ceux qu'il aimait. »
Que retient-on lorsqu'on a refermé l'oeuvre d'Oulitskaia ? Outre le bonheur d'avoir goûté le style d'un écrivain de grand talent, une fraternelle et puissante leçon d'humanité. Quelque chose de profondément bon irradie ses livres et pourtant Ludmila Oulitskaia ne fait jamais profession de « bons sentiments ». On perçoit même chez elle des colères à peine dissimulées : envers les régimes qui corrompent les hommes et anéantissent la spontanéité de la vie, bien sûr, mais aussi, en vrac, les postures morales ou idéologiques, certaines expressions imbéciles de l'athéisme, ou encore la fascination pour Dostoïevski qu'elle juge un écrivain plutôt douteux. Après coup, ce n'est pas seulement l'auteur brillant et doué que l'on en vient à aimer, mais la personne libérale, intelligente et chaleureuse qu'elle est certainement dans la vie, et qu'on a le sentiment d'avoir vraiment rencontrée. Un verre à la main, à la terrasse d'un café, qui ne voudrait s'inviter à sa table ?

________________
* Trad. Sophie Benech, coll. Folio, Gallimard, Paris, 1996. Prix Médicis étranger ex aequo, 1996.
** Trad. Sophie Benech, coll. Folio, Gallimard, 1999.
Enregistrer un commentaire