On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

jeudi 20 janvier 2011

Moncef Marzouki, "Semer dans le désert"

Propos du docteur Moncef Marzouki, l'une des grandes figures de l'opposition tunisienne en exil, recueillis en mai 2010 à Paris, par Naima Bouteldja, journaliste installée à Londres, dans le cadre d'une recherche pour l'université d'Exeter sur les mouvements islamistes en Afrique du Nord.
Interloquée par son énergie, elle lui avait demandé ce qui lui permettait de rester si positif alors que le tableau de la situation politique en Tunisie qu'il dressait apparaissait si sombre...

« J'ai deux techniques pour rester positif psychologiquement. La première, c'est que je me dis que le temps géologique n'est pas le temps des civilisations, que le temps des civilisations n'est pas celui des régimes politiques et que le temps des régimes n'est pas celui des hommes. Il faut l'accepter. Si je m'engage dans le projet de transformer la Tunisie, vieille de quinze siècles, je ne vais pas la transformer en vingt ans. Je dois donc accepter les échéances de long terme. Et à partir de là, je ne me décourage pas, parce que mon horizon, ce n'est pas les six prochains mois ou la prochaine élection présidentielle : c'est celui des cent prochaines années - que je ne verrai pas, c'est évident.
« Et l'autre technique vient du fait que je suis un homme du Sud. Je viens du désert et j'ai vu mon grand-père semer dans le désert. Je ne sais pas si vous savez ce que c'est que de semer dans le désert. C'est semer sur une terre aride et ensuite vous attendez. Et si la pluie tombe, vous faites la récolte. Je ne sais pas si vous avez déjà vu le désert après la pluie, c'est comme la Bretagne ! Un jour, vous marchez sur une terre complètement brûlée, ensuite il pleut à peine et ce qui s'en suit, vous vous demandez comment cela a pu se produire : vous avez des fleurs, de la verdure... Tout simplement parce que les graines étaient déjà là... Cette image m'a vraiment marqué quand j'étais enfant. Et, par conséquent, il faut semer ! Même dans le désert, il faut semer !
« Et c'est de cette façon que je vois mon travail. Je sème et s'il pleut demain, c'est bien, sinon au moins les graines sont là, car que va-t-il se passer si je ne sème pas ? Sur quoi la pluie va-t-elle tomber ? Qu'est-ce qui va pousser : des pierres ? C'est l'attitude que j'adopte : semeur dans le désert... »

Et puisque la pluie, contre toute attente, est tombée en Tunisie sur les semences répandues par des hommes comme Marzouki et tant d'autres, que fleurissent les fleurs de la liberté, de la spontanéité, de la responsabilité et de la joie de vivre. Mais cela signifie inversement que la démocratie ne peut jaillir que là où la terre a été travaillée et labourée par un peuple qui, gémissant sous le joug de la dictature, d'avance la prépare et l'attend, et qu'elle ne peut jamais être imposée de force de l'extérieur. Là-bas, aujourd'hui, c'est la fête, une de ces révolutions pacifiques - telle la Tchécoslovaquie en 1968 avant l'invasion des troupes soviétiques - dans lesquelles Arendt voyait l'expression de la démocratie vivante et réelle, où tout le monde s'étreint, se parle et prend son destin en main. Mais quelle honte pour la France qui attire sur elle les foudres d'une juste colère !
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