On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

samedi 5 février 2011

Qui êtes-vous, Monsieur Machiavel ?

Il n’est guère aisé d’amener à la lumière du jour quelles sont les intentions véritables de Machiavel dans Le Prince. Justifie-t-il en politique l’usage du mal et le réalisme de l’action efficace au mépris de tout souci moral ou religieux ? C’est ainsi que l’on présente habituellement les choses, mais ce n’est qu’une demi-vérité. Dénonce-t-il, au contraire, les moyens affreux dont se sont toujours servis les monarchies et les despotismes ? Telle est l’interprétation de Bacon ou de Rousseau : «Cet homme, écrit le premier, n’apprend rien aux tyrans, ils savent trop bien ce qu’ils ont à faire, mais il instruit les peuples de ce qu’ils ont à redouter»1.
La première réhabilitation de Machiavel en tant que penseur républicain fut l’oeuvre d’Alberico Gentili, un juriste élevé à Perugia, qui avait fui en Angleterre et qui avait été nommé Regius Professeur de loi civile à Oxford. Dans son De legationibus, publié en 1585, il écrivit une éloquente apologie de Machiavel. Ceux qui ont écrit contre lui, prétend Gentili, n’ont pas compris ses idées et l’ont injustement calomnié. La vérité est que Machiavel était : «un défenseur et un laudateur ardent de la démocratie. [Il] était né, avait été éduqué et avait reçu des honneurs publics dans une République. Il était profondément hostile à la tyrannie. C’est pourquoi, il n’a pas aidé le tyran, son intention n’était pas d’instruire le tyran, mais en dévoilant au peuple ses secrets (arcanis) et en révélant en plein jour sa malignité... il surpassa tous les autres hommes en sagesse et, sous couvert d’instruire le prince, en réalité il éduquait le peuple»2.
Telle était également en substance l'interprétation de Jean Giono, grand connaisseur de l'oeuvre de Machiavel, et qui préfaça l'édition de ses Oeuvres complètes dans La Pléiade : tout le mal de l'auteur du Prince est d'avoir "vendu la mèche". Et, de fait, Machiavel prétend lui-même, dans le chapitre XVIII du Prince, avoir enseigné publiquement ce qui avait été enseigné "à mots couverts" par les Anciens. Pas étonnant, dans ces conditions, qu'on lui en ait tant voulu : « L’empêcheur de régner en rond, écrit Giono, n’a aucune chance d’être aimé. Tout le monde est contre les abus, mais tout le monde trouve que les abus, c’est encore ce qu’il y a de mieux ».
Saisir la pensée véritable de Machiavel est d’autant plus difficile que lui-même a pris soin volontairement de dissimuler ses opinions, de piper son monde, comme il en fait l’aveu dans une lettre à François Guichardin : : «Il y a beau temps que je ne dis jamais ce que je crois et que je ne crois jamais ce que je dis, et s’il m’échappe parfois quelque brin de vérité, je l’enfouis dans tant de mensonges qu’il est difficile de la retrouver»3.
Il appartient ainsi à tout lecteur de Machiavel de devoir dégager la pépite de vérité de sa pensée de la gangue de dissimulation qui la cache à nos yeux. Pratiquant une écriture ésotérique4, ce n’est que par une lecture attentive que l’on peut essayer d’échapper au travail de cryptage et de codage de sa pensée auquel il s’est livré.
Machiavel n’était pas un philosophe, sa pensée n’est pas exposée de façon systématique, et il ne reprend pas non plus les formes d’exposition propres aux scolastiques médiévaux. Dans les Histoires florentines (I, IV), il loue Caton d’avoir chassé Carnéade et Diogène de Rome, et avec eux l’enseignement de la philosophie qui n’apporte qu’une «honorable oisiveté» (onesto ozio), et, avec l’oisiveté, le désordre. Plus que des philosophes, il tire son savoir des historiens, et en particulier des historiens romains. C’est là un trait caractéristique, mais assez largement méconnu de sa pensée : son « style » doit bien plus à l'ars rhetorica qu’à la philosophie proprement dite. Il reste que si l’on peut montrer avec précision à quel point il suit, dans Le Prince, avec une éloquence inégalée, les règles de composition formulées par les grands rhéteurs romains, tels Cicéron et Quintillien, les implications philosophiques, aussi bien sur le plan théorique que pratique, de sa pensée sont considérables. C’est dans le creuset de l’enseignement des plus grands philosophes, rhéteurs et historiens romains que sa pensée s’est forgée. Mais bien que se comprenant lui-même comme un disciple des Anciens, appelant à la restauration de la vie civique des Romains, Machiavel avait parfaitement conscience d’être un disciple infidèle qui ouvrait la voie à la découverte d’un continent nouveau.
Sa pensée n’est pas celle d’un théoricien abstrait qui ordonne son oeuvre dans le secret de son cabinet. Visant à formuler les règles de l'art de gouverner (arte dello stato), elle s’est nourrie à ces sources diverses que sont l’extraordinaire expérience politique qu’il avait acquise (pendant près de quinze années) au service de la Seigneurie, l’amour sans bornes qu’il portait à sa patrie, la lecture passionnée des Anciens, à quoi il fait ajouter la conscience tragique d’une condition humaine mauvaise, soumise au joug de la Fortune, cette divinité capricieuse, maligne et sadique qu’il regarde avec effroi en lieu et place de la Providence, faisant ainsi de lui un penseur profondément anti-chrétien. Ce dernier aspect, clairement affirmé et revendiqué - le péché du christianisme est d'avoir "désarmé le ciel" et "efféménisé le monde" écrit-il dans les Discours sur la première décade de Tite Live (II, II) - n’en fait pas pour autant un athée, moins encore un homme immoral. La conscience morale est, au contraire, omniprésente chez cet homme qui considérait le salut de sa patrie comme plus essentiel que celui de sa propre âme et qui était prêt à sacrifier celui-ci pour celui-là : "J'aime ma patrie plus que mon âme", avoue-t-il dans une lettre à Francesco Vettori du 15 avril 1527, peu de temps avant sa mort.
Lui-même se considérait et voulut être, sinon un bon chrétien - il est vrai qu’il fréquentait peu la messe - du moins un honnête homme. Au soir de sa mort, il n’eut sans doute pas à rougir de ses actes passés.
Machiavel ne prisait, c'est entendu, aucune forme de bigoterie morale ou religieuse. Il pouvait, lorsque l’occasion se présentait, être infidèle et adultère. Certaines lettres, particulièrement franches et savoureuses, font état de ses amours féminines5 ; on voit cependant, par sa correspondance, qu’il était un bon père de famille, qu’il aimait sa femme et vivait dans une précarité relative ne s’étant nullement enrichi personnellement au service de la République6.
Nul plus que lui n’a davantage défendu dans son oeuvre les mérites et n’a, dans sa vie, mis en pratique, avec un zèle désintéressé, les exigences de ce que les Romains appelaient le vivere civile. Il vivait dans la chair de son âme la vérité de ces propos de Cicéron : « Nul lien social ne nous est plus cher que celui que nous avons chacun avec la république. Nous avons de l’affection pour nos parents, pour nos enfants, pour nos proches, pour nos familiers ; mais la patrie à elle seule comprend toutes ces affections ; qui hésiterait à aller pour elle au devant de la mort, si notre mort devait lui être utile ? »7.
Supérieurement intelligent, cultivé à l’instar des meilleurs humanistes de son temps, écrivain de génie, mais bon garçon aussi, capable de déclencher le rire homérique de ses collègues de bureau, joyeux luron, à l’occasion amoureux éperdu, brave et courageux dans l’épreuve physique, jusque sous la torture, pas bégueule pour un sou, mais surtout follement dévoué à sa cité, Florence, et passionnément épris des affaires de l’Etat, tel nous apparaît l’homme, Nicolas Machiavel.

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1. Cité par Pierre Mesnard, L’essor de la philosophie politique au XVIe siècle, Paris, Vrin, 1977, p. 50.
2. Alberico Gentili, De legationibus, Londres, Thomas Vautrollarius, 1585, liv. II, chap. 9 ; cité par Maurizio Virolli, Machiavelli, Oxford University Press, 1998,p. 115.
3. Toutes les lettres de Machiavel, Gallimard, Paris, 1955, t.2, p. 447.
4. Voir le grand ouvrage de Léo Strauss, La persécution et l’art d’écrire, coll. « Agora », Presses Pocket, 1989.
5. En particulier lettre du 4 février 1514 à son ami Francesco Vettori : « Et comme mon exemple vous effarouche quand vous vous rappelez le mal que m’ont fait les flèches d’Amour, force m’est bien de vous dire comment je me suis comporté avec lui : je l’ai laissé entièrement faire, je l’ai suivi par monts et par vaux, par les bois et par les plaines, et je l’ai trouvé ainsi bien plus mignon à mon égard que si je l’avais pourchassé », in Toutes les lettres de Machiavel, Paris, Gallimard, 1955, t. II, p. 380. Voir également lettre du 25 février 1514 au même : « Je n’ai rien à vous répondre à votre lettre sinon que vous devez vous livrer à l’amour totis habenis [à bride abattue]. Le plaisir que vous prendrez aujourd’hui vous n’aurez pas à le prendre demain. Si la chose est telle que vous me l’écrivez, je vous porte plus d’envie qu’au roi d’Angleterre. Suivez votre étoile, je vous en prie, et n’en lâchez pas un iota pour n’importe quoi au monde, car je crois, j’ai cru et je croirai toujours que Boccace a raison de dire : "Il vaut mieux faire et s’en repentir que de ne pas faire et s’en repentir" », id., p. 384.
Il faut lire surtout la lettre du 3 août 1514, toujours à son confident et ami, Francesco Vettori : « Mon cher compère. Vous m’avez mis le coeur tout en fête avec ces nouvelles de vos amours romaines, et vous avez banni de mon coeur d’indicibles tourments, en me faisant ainsi par la lecture et par la pensée vos plaisirs et vos colères d’amoureux, l’un ne va pas sans l’autre. Et la fortune me fournit l’occasion de vous rendre la pareille : en effet, bien que je sois toujours à la campagne, j’ai fait la rencontre d’une créature si courtoise, si délicate, si noble tout à la fois, et par elle-même et par la situation où elle se trouve, que je ne puis tant la louer ni la chérir qu’elle ne mérite bien davantage. Je devrais, à votre exemple, vous conter comment naquit cet amour, avec quels filets il me prit, où il les tendit et de quelle qualité ils étaient. Et vous verriez que c’étaient des filets dorés, tendus par les fleurs, tissés par Vénus même, doux et aimables, si doux qu’un rustre sans coeur n’aurait pas eu de peine à les rompre ; mais loin de chercher à le tenter, je savourai la douceur de m’y trouver pris, si longtemps que leurs fils soyeux se sont faits invisibles et liés en des noeuds indissolubles. Et ne croyez pas qu’à me saisir, Amour ait usé de moyens ordinaires, car il savait bien qu’ils n’auraient pas suffi ; il prit des détours extraordinaires dont je ne sus ni ne voulus me garder. Sachez seulement que ni mes cinquante ans ne m’éprouvent, ni les sentiers les plus rudes ne me rebutent, ni l’obscurité des nuits ne m’effraie. Tout me paraît facile, et je m’accommode de tous les caprices, même les plus étrangers, ou les contraires à mon naturel. J’entre probablement en grand souci, tamen je sens dans ce souci tant de douceur, je puise tant de suavité dans ce visage et j’ai si bien banni tout souvenir de mes maux, que pour rien au monde je ne voudrais m’affranchir si je le pouvais. J’ai quitté toute pensée sur ce qui est important et grave, je n’ai plus plaisir à lire les choses de l’antiquité ni à discuter de celles d’aujourd’hui : tout cela s’est tourné en de tendres entretiens, dont je rends grâces à Vénus et à Cypris toute entière », id., p. 392-393.
« Courte est la vie, innombrables sont les douleurs que nous supportons tous sous le faix de cette laborieuse existence ! Consumons donc ce peu d’années, dociles aux désirs qui nous emportent», écrit Nicolas dans la Canzone qui ouvre La Mandragore (O. C., p. 188).
6. Lettre à Francesco Vettori du 15 décembre 1513 : « Quant à cet ouvrage [Le Prince], si seulement on le lisait, on verrait que les quinze années que j’ai vouées au sein des affaires de l’état, je ne les ai ni dormies ni jouées. Et chacun devrait avoir à coeur de se servir d’un homme plein d’une expérience qui ne leur a rien coûté. Mon loyalisme devrait être à l’abri de tout soupçon ; j’ai toujours respecté la fidélité, je ne vais apprendre maintenant à y manquer ; l’homme qui a servi fidèlement et bien, quarante-trois ans -c’est ce que j’ai- ne doit pas pouvoir changer de nature. Ma pauvreté d’ailleurs en porte témoignage», in Toutes les lettres de Machiavel, op. cit. t. II, p. 370.
7. Traité des devoirs, I, XVII, in Les stoïciens, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1962, p. 515.
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