On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

dimanche 27 février 2011

Rousseau, Dostoïevski et.... Tolstoï

On ne saurait trop souligner combien est frappant le parallèle - et pour moi il était tout à fait inattendu - qu'on est en droit d'établir entre Dostoïevski et Rousseau. Pour une raison première qui tient à l'extraordinaire puissance sensible et imaginative de ces deux génies prophétiques qui les conduit, chacun à sa façon, à faire une critique sans concession et, à bien des égards, visionnaire, des principes idéologiques qui, en leur temps, étaient en passe d'emporter leur société respective vers ce qui leur apparut à tous deux comme une transformation aux conséquences imprévisibles et funestes : la confiance illimitée dans la raison et dans les vertus immanentes au progrès des sciences, la négation des aspirations spirituelles de l'être humain, une vision matérialiste de l'homme et de la société, conduisant à un projet de réformes radicales où le bonheur social et individuel se mesurerait seulement à l'aune de la satisfaction des intérêts égoïstes, selon le grand principe de l'utilité, etc. Beaucoup de choses les opposent, évidemment, ne serait-ce que les profondes convictions religieuses de Dostoïevski et toutes les angoisses terribles qu'elles nourrissent chez lui (sur la question du mal, par exemple) et qui ne se retrouvent pas chez Rousseau, une fascination pour la psychologie des profondeurs noires de l'âme humaine dont est dénué l'auteur aimable de l'Emile ou de La Nouvelle Héloïse , sans parler des différences de style qui sont totales, de la bouffonerie et de la violence, ce climat nihiliste urbain qu'on ne trouve évidemment pas chez Rousseau – tout cela et bien d'autres choses encore qui tiennent à la différence des lieux, des cultures et des époques, des convictions propres à chacun aussi, le conservatisme en politique de l'un, sa croyance dans les vertus messianiques du christianisme et du peuples russes, qui ne trouve aucun écho chez l'auteur du Contrat social (avec sa conception d'une religion purement civile), tout cela, dis-je, place ces esprits immenses à des années lumière l'un de l'autre. Mais sur un point du moins, la conviction que la nature profondément morale et spirituelle de l'homme subissait les assauts implacables et destructeurs du projet systématique d'instaurer l'homme nouveau rationnel, Dostoïevski et Rousseau étaient d'accord. Et tous deux percevaient au coeur des hommes une capacité naturelle et spontanée (hélas éteinte par la corruption de la vie en société) à la bonté et à célébrer la beauté de la vie, à aimer innocemment les êtres vulnérables, qui se trouve encore chez les enfants, dont le christianisme évangélique (non dogmatique, non théologique) est la plus haute et la plus belle expression et qui, en suivraient-ils les préceptes, les rendrait infiniment meilleurs et plus heureux que tous les bénéfices attendus de l'amélioration de leurs conditions matérielles d'existence et du triomphe de l'athéisme rationnel sur la foi. Telles sont les "valeurs" et les idéaux sublimes qu'incarnent Lev Myckhine dans L'Idiot et Aliocha dans Les Frères Karamazov.
Il est un autre géant de la littérarure russe qui partageait entièrement de semblables convictions, et c'est, bien sûr, le grand compétiteur de Dostoïevski, Tolstoï lui-même dont le "rousseauisme" est un trait manifeste qui traverse toute l'oeuvre et toute la vie. Sur ce point, une étude précise devrait analyser ce qui rapproche et ce qui distingue ces trois personnages "bons" que sont le prince Mychkine dans L'Idiot, Lévine dans Anna Karénine et Pierre Bézoukhov dans Guerre et Paix lesquels, tous trois, incarnent à leur manière, cette figure de l'homme social naturel que Rousseau présente dans l'Emile. N'oublions pas que ces deux créateurs étaient des hommes d'une immense culture et qu'ils lisaient parfaitement le français. Dans L'Idiot, Dostoïevski cite ouvertement La dame aux camélias d'Alexandre Dumas Fils et Madame Bovary de Flaubert, et il admirait beaucoup Les misérables de Victor Hugo dont le héros principal, Jean Valjean, est une figure de l'homme bon qui l'avait vivement impressionné.
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