On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

jeudi 17 février 2011

Sur les traces de L'Idiot

Silence radio depuis une semaine bientôt, je suis plongé dans L'Idiot de Dostoïevski, relu en quatre jours, dans l'éblouissante traduction d'André Markowicz (chez Babel, Actes Sud). Le jour où j'ai découvert ses traductions de Dostoïevski, c'est tout simplement un nouvel écrivain qui m'est apparu, avec sa langue orale, son absence totale de beau style, ses heurts et ses cahots, son parler de tous les jours que Markowicz restitue admirablement parce que lui-même l'avait appris de sa grand-mère (si je me souviens bien). Si l'envie vous prend de lire ou de relire cette oeuvre "monstrueuse" - plus théâtrale que romanesque, Georges Steiner a parfaitement raison*, et cela est vrai de l'oeuvre dans son ensemble - ne choisissez pas d'autre traduction. Celle-ci est unique et mille fois plus juste dans le ton que les autres. Et cela vaut également pour tous les romans de DostoIevski qu'il a traduits.
De tout cela, il devrait sortir un texte dont je n'ai encore que le titre : "Le prince Mychkine ou l'amour mort-né de la compassion" qui aura peut-être un jour sa place dans le livre en projet sur la littérature et le bien. Mais comme il me parait aujourd'hui déraisonnable de se lancer dans cette aventure !
Jérome Thélot a donné une très belle analyse de l'oeuvre**, lue en particulier - et là franchement on ne s'y attend pas du tout - à la lumière de la phénoménologie de la vie chez Michel Henry. Mais mon intention est de m'attacher surtout à la compassion chez ce héros dont l'auteur disait en 1868 : "Le prince, c'est le Christ".
Voici comment Dostoïevski présente lui-même son roman dans une lettre du 27 juin 1869 :
"L'idée principale du roman est de présenter l'homme positivement beau. Rien de plus difficile au monde, surtout actuellement. Tous les écrivains, les nôtres, et aussi ceux d'Occident, qui ont entrepris de représenter le positivement beau ont toujours passé la main. Parce que la tâche est demesurée. Le beau est l'idéal, et l'idéal, le nôtre ou celui de l'Europe, est encore loin d'être élaboré. Il n'existe au monde qu'une seule figure positivement belle : c'est le Christ, si bien que la manifestation de cette figure incommensurablement, infiniment belle est déjà, bien sûr, un miracle infini. (Tout l'Evangile de Jean va dans ce sens ; pour lui, l'unique miracle est dans l'incarnation, la manifestation même du beau). Mais là je suis allé trop loin. Je me contenterai de rappeler que, de toutes les figures de la littérature chrétienne, Don Quichotte est la plus achevée. Mais il est beau pour l'unique raison qu'il est en même temps risible. Le Pickwick de Dickens (la pensée en est infiniment plus faible que Don Quichotte, mais malgré tout immense) est aussi risible et c'est là qu'il vous prend. De la compassion se fait jour envers le beau tourné en dérision et ignorant son prix, et, donc, de la sympathie chez le lecteur aussi. Cet éveil de la compassion est le secret même de l'humour. Jean Valjean, autre tentative puissante, ne suscite pourtant la sympathie que par son effroyable malheur et l'injustice de la société à son égard. Rien de tel chez moi, décidémment rien, aussi ai-je terriblement peur que ce soit positivement un échec".
On voit ainsi quelles étaient les sources de Dostoïevski lorsqu'il songeait à mettre en scène la figure du "prince-Christ" : saint Jean, Cervantès, Dickens et Hugo... Mais au final, le résultat est un chef-d'oeuvre, qui ne doit rien à ces grands précédents, même si se décèle ça et là l'influence des uns ou des autres, ainsi le général Ivolguine rappelle furieusement Mr Myckawber dans David Copperfield de Dickens, mais c'est bien peu de chose. Avez-vous noté au passage ce bel aperçu : "L'éveil de la compassion est le secret de l'humour " ? Où l'on comprend au passage ce qui fait si cruellement défaut à nombre de nos prétendus "humoristes", si platement méchants ou vulgaires...

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* Georges Steiner, Tolstoï ou Dostoïevski, trad. Rose Colli, coll. 10/18. Un très beau livre qui s'ouvre par ces mots : "La critique littéraire devrait naître d'une dette d'amour". Comme cela est vrai et trop souvent oublié, au nom de l'objectivité de l'analyse.
** Jérome Thélot commente L'Idiot de Dostoïevski, coll. Folio, Gallimard, Paris, 2008.
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