On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

mardi 26 novembre 2013

Pascal, Entretien avec M. de Sacy (1)

L’occasion de l’entretien avec M. de Sacy, le directeur spirituel des solitaires de Port-Royal, est le séjour que fit Pascal aux Granges en janvier 1655. La nature du texte est assez obscure. Il n’est pas de la main de Pascal et ne fut publié qu’en 1728 par le P. Desmolets de l’Oratoire, séparé de son contexte et comme faisant un tout à côté des autres œuvres de Pascal. C’est en 1736 dans les Mémoires du secrétaire de Sacy, Fontaine, que l’entretien fut restitué dans son contexte historique.
La réalité de l’entretien fut contestée, en raison des nombreuses négligences qu’on trouve dans le texte qui est une espèce de collage de citations, en particulier de Montaigne (Pascal) et de saint Augustin (Sacy). Pour la plupart des spécialistes (A. Gounelle, Courcelles, etc.) néanmoins le fait qu’il ait bien eu lieu ne fait pas de doute. Le texte lui-même a, selon toute vraisemblance, été rédigé à partir de notes préparés par les deux interlocuteurs.
La rencontre avec M. de Sacy eut lieu peu après la seconde conversion de Pascal, la nuit du Mémorial, le 23 novembre 1654. C’est l’entretien d’un pénitent avec son confesseur. Celui-ci lui demande de lui parler de ses lectures, en vue de connaître son état spirituel. Telle était la pratique habituelle de Sacy : parler de la préoccupation principale de ses interlocuteurs, puis la rapporter à Dieu. Sacy n’est pas un philosophe. Il considère la philosophie comme une vaine curiosité, source d’orgueil et de suffisance, dangereuse pour le salut de l’âme. Ce qui l’intéresse, c’est l’état spirituel de Pascal dont il s’inquiète, connaissant la réputation de grand savant, de mathématicien et de physicien, qui le précède. Le sujet de la discussion est la philosophie, mais son but est spirituel : ce qui fait question entre Pascal et Sacy, c’est l’utilité spirituelle de la philosophie. Pascal est convaincu, comme Sacy, que le Dieu des philosophes n’est pas le Dieu vivant, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, qui est un Dieu d’amour et de miséricorde, et non une abstraction. Dans les Pensées, Pascal identifiera le déisme à une forme d’athéisme (Fragment 690 : « Le déisme presque aussi éloigné de la foi chrétienne que l’athéisme »), et n’hésitera pas à écrire que « la philosophie ne vaut pas une heure de peine » (Fragment 118, intitulé « Descartes »).
Pascal, non moins que Sacy, est convaincu que la vérité ne se trouve pas dans le livre des hommes, mais dans les Ecritures, dans le Nouveau Testament et dans l’Ancien (en tant que « figure » des Evangiles). Mais les livres « humains » peuvent-ils conduire, malgré leurs défauts, plus encore du fait de ces défaut, à Dieu ? C’est la réponse positive à cette question qui va nourrir le fil de l’entretien avec Sacy, lequel ne se départira jamais de sa réserve première.
La philosophie, selon Pascal, peut être au service de l’apologie de la foi chrétienne dès lors que sont mises en évidence les limites de la raison humaine et que s’ouvre, en ses limites mêmes, la vérité la plus haute vers laquelle elle conduit mais qu'elle ne peut produire, exigeant son propre dépassement et son anéantissement dans la foi. Telle est la thèse que Pascal va développer en conclusion de sa présentation d’Epictète et de Montaigne : la philosophie peut contribuer, d’une manière paradoxale, à l’élaboration d’une apologétique rationnelle.
Epictète et Montaigne sont les représentants, selon Pascal, des deux courants principaux de la philosophie : le stoïcisme qui exalte la grandeur de l’homme, le scepticisme – qu’il appelle généralement le « pyrrhonisme » - qui l’humilie. Ces deux écrivains moralistes enseignent davantage un art de vivre, qu’une métaphysique et ils comptaient parmi les auteurs les plus lus au XVIIe siècle (auxquels il faudrait ajouter saint Augustin). L’influence des Essais de Montaigne était considérable sur les hommes du Grand Siècle, et tout particulièrement sur Pascal lui-même qui est nourri de cette lecture.
Ce projet d’user de la philosophie au profit d’une apologie rationnelle de la foi, qui rompe totalement avec les arguments traditionnels, scolastiques, de l’apologétique, Pascal l’avait exposé bien des années auparavant – sept pour être précis -, mais il avait fait alors l’objet d’une vive réprimande. Entre temps, la nature du projet avait fortement changé.
[A suivre].
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Les fragments cités sont tirés de l'édition Brunschvicg des Pensées.
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