On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

mardi 19 novembre 2013

Les mésaventures du cerveau de Talleyrand

Extrait de Choses vues, dans lequel Victor Hugo relate avec une ironie toute voltairienne ce qu'il advint, après sa mort le 17 mai 1838, du corps de Talleyrand et d'une partie non négligeable de son organisme ou variation plaisante, quoique assez macabre, sur le thème de la vanité des choses humaines et de leurs grandeurs supposées :

Des médecins sont venus, et ont embaumé le cadavre. Pour cela, à la manière des Egyptiens, ils ont retiré les entrailles du ventre et le cerveau du crâne. La chose faite, après avoir transformé le prince de Talleyrand en momie dans une bière tapissée de satin blanc, ils se sont retirés, laissant sur la table la cervelle, cette cervelle qui avait pensé tant de choses, inspiré tant d'hommes, construit tant d'édifices, conduit deux révolutions, trompé vingt rois, contenu le monde. Les médecins partis, un valet est entré, il a vu ce qu'ils avaient laissé : Tiens ! ils ont oublié cela. Qu'en faire ? Il s'est souvenu qu'il y avait un égout dans la rue, il y est allé et a jeté ce cerveau dans cet égout.
Finis rerum

3 commentaires:

Emmanuel Gaudiot a dit…

Comme quoi Talleyrand, pas plus que son corps, n'est sa cervelle... Talleyrand est le "diable boiteux", notre histoire... c'est une chose à se dire lorsque l'on se regarde dans un miroir le matin: on peut se dire alors que l'important n'est pas ce que l'on voit, mais ce que l'on fera du jour qui s'ouvre. Ainsi, tant que notre cervelle est dans sa boîte, la balle est dans notre camp, c'est notre liberté. Merci Michel pour cet extrait hugolien qui est une magnifique chronique du XIX°siècle. Toujours de Hugo, je conseillerai la lecture de "Le Rhin" où fourmillent mille légendes et contes liés à ce fleuve, ainsi qu'un point de vue visionnaire sur ce qu'aura été le XX° siècle.

Boudeville Alexandre a dit…

Cette aventure me rappelle incontestablement la rocambolesque expédition du crâne d'un autre personnage fameux qu'est Descartes. En effet, celui-ci n'est pas resté enterré avec le corps de son défunt propriétaire mais à circuler à travers l'Europe, a été entre les mains de grands scientifiques (comme par exemple Cuvier) si bien qu'a l'heure actuelle il est difficile d'être sure et certaine que "l'exemplaire" qui est conservé au Musée de l'Homme à Paris est bien la version originale. À sujet il y a le livre fort intéressant de Russell Shorto, intitulé : "Le squelette de Descartes", où celui-ci raconte l'histoire de ce cadavre exquis. Prouvant encore une fois la fascination que peut exercer sur les gens les moindres morceaux d'une relique du corps d'un être que l'on place si haut qu'il en deviendrait presque un saint. Et pourtant, comme le dit l'auteur du livre, un crâne si normal qu'on serait presque étonné qu'il est pu contenir un si grand esprit ...

Jonathan Vallée a dit…

Quelle belle illustration de la vacuité existentielle de la vanité humaine que Victor Hugo nous laisse! Je ne connaissais pas cette anecdote, elle est désormais gravée en ma cervelle!