On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

mardi 1 mars 2011

Dostoïevski et le chant du monde

On a beaucoup dit de Dostoïevski qu'il est un romancier de la ville (de Saint-Pétersbourg en particulier) et non, à la différence de Tourguéniev et de Tolstoï, de la nature. Dans L'Idiot pourtant une exception remarquable à cette caractéristique se trouve dans le récit d'une promenade que fit le prince dans les montagnes en Suisse, et qui constitue dans ce roman la troisième expérience cruciale de « la beauté de la vie » :

A ce moment-là, il était vraiment comme un idiot, il ne savait même pas parler convenablement, parfois il ne comprenait ce qu'on voulait de lui. Il s'était aventuré dans les montagnes, par une journée claire, ensoleillée, et il avait marché longtemps, plein d'une pensée torturante mais qui ne parvenait pas du tout à s'incarner. Il voyait devant lui un ciel éblouissant, en bas, un lac, autour, un horizon lumineux, infini, oui, qui n'avait ni frontière ni limite. Il demeura longtemps à regarder, à se déchirer. Il se souvenait maintenant comme il tendait les bras vers ce bien lumineux et infini, comme il pleurait. Ce qui le torturait, c'est qu'il était un étranger total à tout cela. Quel était donc ce festin, quelle était donc cette fête éternelle et grandiose, qui n'avait pas de fin, et vers laquelle il se trouvait comme aimanté depuis si longtemps, depuis toujours, depuis l'enfance, une fête à laquelle il n'avait pas du tout moyen de prendre part ? Chaque matin voit se lever un soleil aussi éblouissant ; chaque matin un arc-en-ciel se lève sur la cascade ; chaque soir, la montagne enneigée, la plus haute, là-bas tout au loin, au bout du ciel, s'embrase d'une flamme pourpre ; la moindre « petite mouche qui bourdonne près de lui dans la chaleur d'un rayon de soleil participe à tout ce choeur ; elle connaît sa place, elle l'aime, elle est heureuse » ; oui, le moindre brin d'herbe pousse et est heureux ! Tout à sa propre voie, et tout connaît sa propre voie, tout part avec un chant, tout vient avec un chant ; lui seul, il ne sait rien, lui seul ne comprend rien, ni les gens, ni les sons, il est étranger en tout, un avorton. » [liv. 3, VII, p. 168-169]

De tels passages sont extrêmement rares dans l'oeuvre de Dostoïeski ; c'est donc que celui-ci revêt une importance essentielle dans la compréhension du héros, si énigmatique sous bien des aspects. En réalité, il ne s'agit pas vraiment d'une description de la nature, comme un écrivain « naturaliste » pourrait en faire d'un bois de bouleaux, d'un soleil couchant ou des traces de loups dans la neige. La réalité que perçoit le prince sans être capable d'y adhérer, vers laquelle il tend de tout son être sans pouvoir communier avec elle, est perçue au-travers d'êtres naturels, vagues et généraux (le soleil, l'arc-en-ciel, la montagne) rassemblé dans un « tout » indistinct et qui désigne la nature dans son ensemble. Mais ce qui compte vraiment, ce n'est pas tel ou tel paysage particulier – celui-ci et non autre – que l'artiste prendrait soin et plaisir à décrire, mais le sentiment de joie, de plénitude et de mystère qui se dégage de la contemplation de la nature, et simultanément le sentiment angoissant que tout cela échappe à l'intelligence. Le prince se retrouve « idiot », étranger, comme un « avorton », un petit homme écrasé par la manifestation d'un bien infini qui est la vérité secrète de toute chose, serait-elle aussi minuscule qu'une simple mouche. Comme si résonnait, dans ces lieux, la grande proclamation métaphysique d'Alexander Pope : « Tout est bien ».
Et d'où vient que cette illumination puisse se produire, sinon de ce que « le moi » ne s'interpose pas et ne se met pas en travers ? Ce qui est expérimenté – la présence d'un monde ordonné où toute chose est à sa place, et partant, heureuse (par opposition au grand désordre des passions humaines) - fait l'objet d'une intuition, d'une conscience intérieure qui, aussi évidente, soit-elle n'est pas représentable et ne peut être mis à distance de soi par les vertus de la réflexion, du langage et de la représentation, de sorte que c'est cela même qui est source d'un bonheur qui produit tout à la fois l'aphasie et l'angoisse, l'idiotie en somme. Quelque chose comme un excès de l'être sur toute capacité humaine de l'objectiver, de le comprendre, de le dire, et qui peut seulement être perçu, mais qui, ayant été une fois connu, change tout en celui qui l'a vécu avec la plus grande intensité (à l'instar des derniers instants du condamné à mort ou de l'illumination fulgurante qui précède la crise d'épilepsie). Dans cet excès, la donation ou la manifestation dispendieuse de l'être comme "festin" et comme "fête" apparaît* avec tous les traits de la transcendance (au sens de ce qui échappe et de ce qui excède précisément, mais qui ne se rapporte nullement comme tel à Dieu), de sorte qu'il n'est pas possible d'y être pleinement accordé, quoique l'âme soit attirée vers cette effusion de l'être et du bien, telle qu'elle se montre dans le spectacle de la nature, par un puissant eros, ou, pour reprendre l'image qu'emprunte Dostoïevski, par un aimant. N'étant pas la mesure de toutes choses, l'homme ne peut, ainsi est-il du prince, que se sentir étranger, ferait-il tous les efforts pour tendre les bras, s'ouvrir et accueillir ce qui se donne, mais qui se donne sur le mode du toujours plus. Il est, dès lors, inévitable que la perception du chant du monde engendre un sentiment d'échec comparable à l'impossibilité de faire de chaque instant un siècle.

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* Voir le très beau livre de Jacques Dewitte, La manifestation de soi, Eléments d'une critique philosophique de l'utilitarisme (La Découverte, 2010), auquel j'ai consacré un billet, "Jacques Dewitte ou l'art de la lecture", le 18 juin 2010.
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