On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

lundi 9 janvier 2012

Autre variation imaginaire, puis un peu plus sérieuse, sur le thème "Il ne faut pas prendre plaisir à faire plaisir"

La femme, la cinquantaine, le corps déjà trop lourd pour l'exercice, avait enfilé ses patins, avant de s'élancer, hésitante, sur la piste savonneuse où évoluait avec aisance des dizaines de garçons et filles, au son de la musique tonitruante. Mal lui en prit, une première chute récompensa sur le champ ses efforts maladroits, et ce fut un premier et un dernier tour, cramponnée des deux mains à la rambarde avec tout le comique (aurait songé un observateur impartial de la scène) de minuscules petits sauts de lapin, l'un devant l'autre, hop, hop, quoiqu'elle fût menacée à chaque instant de chuter à nouveau et qu'elle ne tînt pas davantage sur ses deux jambes qu'un joyeux fêtard qui aurait nuitamment fait honneur à la dive bouteille. De retour à son point de départ, elle sortit de la piste, s'assit sur le banc et ôta ces fichus patins qui s'étaient refusés à la faire virevolter comme une jeune fille à son premier bal. Bah, je n'ai plus l'âge, soupira-t-elle, les joues rougies par l'effort.
Deux heures durant, elle se contenta de regarder, en souriant, ses enfants qui glissaient comme de petits elfes avec l'insouciance alerte de navires qui défient les éléments et avancent malgré la tempête et l'ouragan. Du moins, est-ce l'image qu'elle se faisait de la glace hostile qui l'avait si cuisamment rudoyée, quoique celle-ci fût aussi placide et lisse qu'un Bouddha en méditation et certainement, autant que lui, dénuée d'intentions mauvaises. Qu'importe, toute honte bue, elle était heureuse.
- Tu ne t'es pas ennuyée ?, lui demanda le mari, lorsqu'il vint les chercher.
- Non, pas du tout ! J'étais contente qu'ils s'amusent autant !
Pauvre maman, bonne et généreuse, toujours prête à tout donner d'elle-même, de son temps, de sa fatigue, satisfaite, quoiqu'il lui en coûte, du plaisir qu'elle prend à leur faire plaisir. C'est là, pour nombre de théoriciens, le modèle par excellence de la bienveillance désintéressée. Comme il serait absurde pourtant de dire qu'il est « égoïste » cet amour des parents pour leurs enfants, s'ils y trouvent tant de joie et que c'est dans la vie leur plus grand bonheur !
Dépassons cet antagonisme entre l'égoïsme et l'altruisme qui, pour vrai qu'il paraisse, est, lorsqu'il est porté à l'extrême, inexact et faux. On voudrait qu'à faire plaisir à autrui, on ne doive trouver soi-même aucun plaisir, sans quoi, il n'y aurait rien de bon là-dedans, rien de "pur", rien qui mérite estime et approbation, rien de proprement « moral » en tout cas. Quoi donc, alors ? Pas autre chose qu'un intérêt propre, une motivation se dissimulant à elle-même la fin véritable qu'elle vise, une stratégie sournoise de l'ego qui instrumentalise toujours les êtres pour son plus grand profit. Mais, s'en tiendrait-on à ce seul cas, les enfants sont-ils le moyen du bonheur des parents ? Leur bien-être est la fin ultime qu'ils poursuivent, tant bien que mal, et dans ce dévouement ils trouvent leur raison d'être, le plein de leur vie, leur bonheur, voilà tout.
Ni l'égoïsme ni l'altruisme ne sont en mesure de nous dire ce qui joue là et qui ne se joue pas là seulement, mais dans nombre de relations ordinaires également où se montrent la générosité et le dévouement véritables dont les hommes sont capables et la satisfaction personnelle qu'ils y trouvent. Que ce soit beaucoup ou que ce soit peu, que ce soit toujours ou, plus vraisemblablement, de temps en temps - on fait ce qu'on peut ! - du moins est-ce déjà ça et l'auguste distinction dont nous avons parlée devrait accepter, avec humilité, de renoncer à la prétention d'exercer sa souveraineté sur des actions dont les motivations échappent à sa royale intelligence. Les temps sont durs pour les systèmes despotiques, qu'ils soient politiques ou simplement théoriques !
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