On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

jeudi 9 septembre 2010

Eloge de l'ingratitude

Bien sûr, il est des actions de gentillesse, de générosité, de bonté qui appellent naturellement, spontanément, la reconnaissance parce qu'on perçoit qu'elles émanent d'une volonté réellement bonne et désintéressée de venir en aide et d'apporter le secours que l'on peut. Mais est-ce toujours le cas ? La reconnaissance est une obligation inconditionnelle ? Quiconque, dira-t-on, ayant reçu un don et bénéficié d'une largesse de « charité » doit toujours être reconnaissant, multiplier les preuves de remerciement – merci, merci ! - se confondre en gages qu'il est bien l'obligé, le débiteur, l'inférieur malgré tout, voilà bien la moindre des choses, n'est-ce pas ? Une affaire de politesse en somme sans quoi tout irait de travers. Franchement, imaginerait-on qu'on puisse faire l'apologie d'une attitude inverse ? Parce que la pureté du don exigerait qu'il soit non seulement sans récompense mais qu'il rencontre l'ingratitude du donataire, comme le demande Lévinas dans L'humanisme de l'autre homme ? Mais l'exigence est trop « logique » ou théorique pour être tout à fait recevable. Tout autre est la position d'Oscar Wilde qui soutient l'idée d'une sorte de droit moral des plus démunis au mécontentement, à ne pas être reconnaissants, à adopter envers leur bienfaiteur (envers l'Etat ?) une attitude résolument hostile, et cela parce que le geste secourable - on dirait aujourd'hui d'assistance - s'exprime sur le fond d'une injustice sociale que ne comble nullement la bienveillance (éventuelle) dont il émane. Cet extrait, tiré de L'âme de l'homme sous le socialisme (1891), quand on y songe, n'est peut-être pas aussi provocateur qu'il y paraît.
« On nous dit souvent que les pauvres sont reconnaissants envers la charité. Quelques-uns le sont, sans nul doute, mais les meilleurs d'entre les pauvres ne sont jamais reconnaissants. Ils sont ingrats, mécontents, désobéissants et rebelles. Et ils ont parfaitement raison de l'être. Ils ressentent la charité comme un mode ridiculement inadéquat de restitution partielle, ou une aumône sentimentale, s'accompagnant habituellement de quelque impertinente tentative de la part de l'individu sentimental pour exercer une tyrannie sur leurs vies privées. Pourquoi seraient-ils reconnaissants pour les miettes qui tombent de la table du riche ? Ils devraient être installés à cette table, et ils commencent à le savoir. Quant à être mécontents, un homme qui ne serait pas mécontent d'un environnement et d'un mode de vie tels que les leurs serait une parfaite brute. La désobéissance, pour quiconque a lu l'histoire, est la vertu originale de l'homme. C'est à travers la désobéissance que tout progrès s'est effectué, à travers la désobéissance et la rébellion (…) Non : un pauvre qui est ingrat, dépensier, mécontent et rebelle, a probablement une réelle personnalité ; et il y a de la ressource en lui. Il représente à tout le moins une saine protestation. »
L'idée me vient qu'il serait intéressant d'écrire aussi un petit essai corrosif qui aurait pour titre Eloge de l'ingratitude. Mais au fond est-ce bien la peine, nous ne croyons même plus aux valeurs de la philanthropie ! La charge d'Oscar Wilde avait un sens à la fin du dix neuvième siècle. Mais serait encore le cas aujourd'hui ?
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