On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

samedi 16 août 2008

Petite conclusion sur la morale

En guise de conclusion d'un cours sur la morale que je viens de finir.

L'homme ne se réduit pas à un égoïste qui chercherait, en toutes circonstances, à satisfaire son seul intérêt. Si nous entendons la chose au particulier et non en général, tel individu rencontrerait la désapprobation générale, étant dénué de cette écoute et attention à l'autre qui est la définition même de l'égoïsme. Mais élargir à tout individu, quoiqu'il fasse, voire à la nature humaine en général, une telle appréciation de ses motivations, fussent-elles apparemment bienveillantes, est une pétition de principe que rien ne justifie et qui repose sur une pure et simple tautologie infalsifiable : si nous agissons de telle manière, c'est que avons intérêt à le faire, ou encore, que nous avons de « bonnes raisons » de le faire ou encore, au sens théologique, que nous sommes pris dans les rets de ce vice de l'amour-propre qui est la conséquence funeste du péché originel. Or, outre que c'est là ne rien dire au plan des faits, ce n'est pas démontrer que les motivations « égoïstes » soient les seules qui nous animent. On le présuppose, mais on ne le prouve pas.
Le sens commun et le langage ordinaire attestent, au contraire, que nous faisons une différence, à nos yeux essentielle, entre telle action qui relève d'un égoïsme manifeste et telle autre qui, au contraire, témoigne d'un souci du bien d'autrui qui n'a pas besoin de répondre à un désintéressement radical ou sacrificiel pour que nous le considérions comme authentiquement moral. C'est donc à cette qualité de l'attention à l'autre et aux actions qui en découlent que nous évaluons d'habitude la qualité morale des actions humaines. Que celles-ci répondent à l'exigence d'obéissance inconditionnelle à l'impératif catégorique que recommande Kant n'est pas une condition que nous formulons ordinairement. Sans doute les doctrines morales demandent-elles plus que ce dont le sens commun se satisfait, mais c'est là construire des systèmes théoriques qui, pour cohérents qu'ils soient n'ont pour eux que la beauté formelle des systèmes ; au reste, en dernier ressort, ils sont incompatibles les uns avec les autres. S'il est un critère formel qui détermine nos évaluations morales, l'approbation et la désapprobation, c'est celui qui tient à ceci : une certaine impartialité dans le jugement que nous portons sur nos actions et celles des autres, en même temps que nous n'attendons pas que la bienveillance se limite simplement à la sphère étroite des proches auxquels nous lient passions et intérêts. Et c'est là que la raison intervient, mais originairement, ce qui nous pousse à rechercher le bien d'autrui, ce n'est pas un diktat de la raison, c'est un sentiment de responsabilité qui nous attache à la détresse et à la souffrance des autres, un sentiment de compassion, en vertu d'un co-souffrir qui est une détermination fondamentale de l'homme.
Notre exigence morale ne va pas au-delà, mais en y répondant nous répondons à une obligation, à un appel, qui ne laisse pas de nous engager à une responsabilité dont tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'elle fait signe vers ce que Vaclav Havel, dans ses admirables Lettres à Olga, appelle le « mystère du sens ». Immanent à l'être humain, le co-souffrir avec autrui n'appelle pas seulement à une correction rationnelle et, dans le meilleur des cas, à une synthèse des facultés, ultiment il en nous est la part invisible de la transcendance au double sens où il nous pousse au-delà de nous-mêmes et de notre ego et qu'en l'acte qui s'en déduit se donne à voir l'au-delà du bien commis, le Bien lui-même.
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