On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

dimanche 10 août 2008

Port Royal de Sainte-Beuve

Trois ans de recherches, souvent accablantes, sur le sujet de la torture aux Etats-Unis depuis le 11 septembre 2001, des dizaines de livres sur les arguments du débat autour des méthodes d'interrogatoire coercitif, de réflexions pour déjouer les arguments de ses partisans, le livre enfin écrit, m'avaient laissé dans un sentiment de désolation. Et puis, par hasard, la découverte du Port Royal de Sainte-Beuve, et là l'immense plaisir de retrouvers sous sa plume, érudite et brillante, tous ces personnages que j'avais rencontrés dans un travail plus ancien - Amour et désespoir (Points-Seuil, 2000) : les Saint-Cyran, Jacques Esprit, La Rochefoucauld, Pascal, le grand Arnauld, Malebranche aussi (qui n'était pas de la maison et qu'on combattit), et bien d'autres encore, et puis ces femmes magnifiques dont il dresse le portrait si vivant - Mme du Sablé, mère Angélique, Mme de Longueville, par exemple. L'orgueil et l'humilité de ces grandes figures de l'aristocratie française du Grand Siècle qui se dressèrent fièrement contre l'arbitraire de Louis XIV emportent notre sympathie que nous soyons chrétiens ou non - Sainte-Beuve ne l'était pas. Et l'on suit avec le bonheur de lire un grand écrivain, un peu suranné, plus dix-huitième siècle que dix-neuvième - quelle distance dans l'écriture avec Flaubert, son contemporain - les épisodes de l'édification puis de la ruine de ce lieu qui constitua la dernière grande oasis de la spiritualité chrétienne en France, avant que ne s'étendent sur notre civilisation les grandes ombres du Dieu mort. Je doute qu'on lise aujourd'hui beaucoup ce chef-d'oeuvre, c'est dommage : on s'y plonge avec un enchantement qui n'est pas dénué de nostalgie pour un monde perdu qui dans son injustice avait ses grandeurs. Sans doute y a-t-il des longueurs, des chemins parallèles qu'on suit parfois fastidieusement, et l'on se perd parfois dans les bosquets de détails foisonnants, mais l'on revient toujours aux grandes avenues du récit accompagnant la marche fière et heurtée de ces résistants qui surent, à de certaines heures, montrer une grande et noble colère...
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