On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

vendredi 6 mars 2009

Entretien avec Alexandra Laignel-Lavastine

Un entretien d'Alexandra Laignel-Lavastine avec Marianne Payot, paru dans L'Express, sous le titre : "Juifs roumains - De sang et de larmes", au sujet de la publication en français de Cartea neagra de Matatias Carp.

De quand date la première publication de ce livre noir sur la destruction de près de 400 000 juifs de Roumanie ?

Composé de trois volumes (soit plus de 700 pages et de nombreux documents iconographiques), Cartea neagra, littéralement «le livre noir», est publié - dans un tirage très limité - à Bucarest entre 1946 et 1948. La presse ne s'y intéresse guère, d'autant que son auteur, Matatias Carp, un avocat juif de la capitale, part en Israël en 1952 et meurt un an plus tard. Très vite, le livre est mis à l'index par le régime communiste, qui tient à perpétuer le mythe de la résistance du peuple tout entier contre la tyrannie fasciste. Il ne sera réédité, en fac-similé, qu'en 1996, par une petite maison d'édition et, là encore, dans la plus grande indifférence, les Roumains, y compris l'élite, ayant encore aujourd'hui beaucoup de difficultés à faire face à ce chapitre très noir de leur passé.

Comment est née cette édition intégrale en français ?

En 2002, j'ai été approchée par le neveu de Matatias Carp, le professeur de médecine Adrien Gérard Saimot, qui s'était donné pour objectif de faire publier le livre de son oncle en français. Avec l'ethnologue Isaac Chiva, survivant du pogrom de Iasi et bras droit de Lévi-Strauss pendant des décennies, nous avons contacté la Fondation pour la mémoire de la Shoah, qui a subventionné l'ouvrage.

En quoi ce «livre de sang et de larmes, écrit avec mon sang et mes larmes», comme le notait son auteur, est-il exceptionnel ?

Notamment parce qu'il a été écrit à chaud, au coeur même des événements. Dès 1940, Matatias Carp a l'intuition d'assister au début de la fin pour le judaïsme européen et, notamment, pour la communauté juive roumaine - la troisième d'Europe, avec quelque 760 000 juifs. Il se lance dès lors dans une folle entreprise: tenir une chronique quasi quotidienne, d'abord des persécutions, ensuite des crimes et des massacres. Il accomplit ce travail seul, avec sa femme, au péril de leur vie. Pour collecter ces documents, il utilise les antennes locales de la Fédération juive et envoie des enquêteurs clandestins dans tout le pays. Par ailleurs, il réussit à soudoyer un officier allemand pour lui acheter des photos. D'autre part, il a au ministère de l'Intérieur un ami qui, après le 23 août 1944 - le moment où la Roumanie retourne les armes contre l'Allemagne - le laisse aller, le dimanche, au ministère, recopier des ordres officiels, des rapports de gendarmerie, etc. Ensuite, dans l'immédiat après-guerre, Carp obtient, par le truchement d'amis juristes qui instruisent les procès de Bucarest pour crimes contre l'humanité, divers dossiers d'instruction. Autant de sources qui lui ont permis d'élaborer cet ouvrage qui se révèle, tel un «procès-verbal», irréfutable.

Quel est le contexte politique roumain en 1940 ?

A l'automne, le maréchal Antonescu prend le pouvoir en s'alliant à la Garde de fer - ou mouvement légionnaire - qui est, depuis les années 1930, la principale organisation fasciste du pays. Elle est alors très populaire auprès de la population, mais aussi des intellectuels, dont Eliade et Cioran. Ces alliés vont gouverner pendant six mois, durant lesquels s'intensifient les persécutions en même temps que tombe une avalanche de décrets anti-sémites. La communauté juive est spoliée, les juifs sont mis au ban de la société et une grande violence règne dans les rues. Jusqu'au moment où Antonescu, qui est un homme d'ordre en quelque sorte, trouve que les légionnaires se conduisent comme des voyous incontrôlables. A la fin de janvier 1941, la Garde de fer se rebelle. Antonescu et son armée écrasent la révolte avec l'aval de Hitler, mais, au passage, il se produit à Bucarest un pogrom atroce : des juifs sont tués, des magasins, pillés, et on retrouve dans les abattoirs de la ville plusieurs juifs pendus à des crochets de boucherie et affublés d'un écriteau avec ces mots : «Viande kasher».
Puis il y a le fameux pogrom de Iasi, en Moldavie, immortalisé par Malaparte dans Kaputt...
Préparé et orchestré par les autorités roumaines à la fin de juin 1941, ce pogrom est le premier massacre d'aussi grande échelle des débuts de la guerre germano-soviétique. On décomptera environ 14 000 victimes en quelques jours. Les rescapés seront embarqués dans des trains de la mort, des tombeaux roulants, zigzaguant sans but, où les gens meurent de chaud, de soif, d'asphyxie.

La troisième partie de ce Livre noir concerne les déportations de Transnistrie. Peut-être le pan le moins connu de l'Histoire ?

En effet. Tout se passe en deux temps. En juillet-août 1941, des tueries massives sont commises en Bessarabie et en Bucovine, deux provinces de l'Est, appartenant à la Roumanie depuis 1920. Militaires, policiers, gendarmes massacrent sauvagement les juifs des villes de Kichinev et de Czernowitz, mais aussi de tous les villages, avec, bien souvent, le concours actif de la population et l'aide ponctuelle d'un Einsatzgruppe. Des Allemands qui, par ailleurs, sont, eux-mêmes, parfois, horrifiés par la barbarie des Roumains. Dans un deuxième temps, les survivants de ces deux provinces sont rassemblés dans des camps de transit, en fait de véritables mouroirs, et condamnés à des marches de la mort, ponctuées, tous les 10 kilomètres, par le creusement de tranchées pour enterrer les «traînards» qu'on exécute. A partir de septembre 1941, ils sont déportés - tout comme 25 000 Tsiganes - en Transnistrie, une bande de territoire prise sur l'Ukraine soviétique, située entre le Dniestr et le Bug et considérée par les Roumains comme leur dépotoir ethnique. C'est là, sur la rive du Bug, qu'est créé notamment le camp Bogdanovka. Dans cette ancienne porcherie sont entassés, à l'automne 1941, plus de 70 000 juifs. On les laisse mourir de faim et de froid - les températures tombent à moins 35 degrés. En décembre, les autorités roumaines veulent en finir. Elles font fusiller et brûler 48 000 juifs, ce qui fait de Bogdanovka le Babi Yar roumain, l'un des pires carnages méconnus de la Seconde Guerre mondiale.

Quand l'extermination prend-elle fin ?

Alors que les plans de déportation des juifs de Moldavie et de Valachie vers le camp de Belzec sont fin prêts, à l'automne de 1942, le maréchal Antonescu sent le vent tourner - Stalingrad approche - et se dit qu'il est préférable de garder les juifs du « Vieux Royaume » comme monnaie d'échange avec les Alliés. Et, fin 1943, la condition des juifs déportés en Transnistrie commence à s'améliorer un peu.

Qu'est-ce qui caractérise, finalement, cet antisémitisme à la roumaine ?

C'est surtout son imprégnation dans toute la société et son ancienneté. Dès la seconde moitié du xixe siècle, la bourgeoisie et les intellectuels nourrissent et théorisent l'antisémitisme. Puis c'est le caractère particulièrement sauvage, très chaotique, disséminé, de cette Shoah à la roumaine, avec ses diverses méthodes de tuerie: marches de la mort, fusillades, bûchers, mais aussi massacres dans des puits - on jette des enfants vivants dans d'immenses trous - ventes de déportés... Comme l'a écrit l'historien Raul Hilberg, « aucun pays, Allemagne exceptée, ne participa aussi massivement au massacre des juifs ».

* Auteur, notamment, de Cioran, Eliade, Ionesco. L'Oubli du fascisme (PUF, 2002).

Serge Moscovici : « Saisissant »
Il a lu d'une traite le livre de Matatias Carp, impressionné par la méticulosité des faits rapportés, bouleversé par leur teneur. Serge Moscovici, maître incontesté de la psychologie sociale, honoré par les universités du monde entier, n'est pas un lecteur comme les autres. Né en Bessarabie en 1925, Serge Moscovici (père de Pierre, le politique) a vécu les horreurs de l'antisémitisme roumain. Autant de souvenirs douloureux retracés dans ses Mémoires, publiés en 1997, Chronique des années égarées (Stock) : « La peur régnait en Bessarabie à la fin des années 1930, se rappelle-t-il aujourd'hui, et mon père a préféré installer sa famille à Bucarest. Là, à 17 ans, je fus mis à la porte, parce que juif, de mon lycée technique. Puis j'ai été astreint au travail obligatoire : on construisait des abris. A la lecture de Cartea negrea, poursuit-il, j'ai notamment pris conscience que tous les juifs de Moldavie avaient été à deux doigts d'être déportés. L'ouvrage de Carp est saisissant. Par son objectivité, sa sobriété, son "naturalisme", il a une force implacable, rehaussée par le travail admirable d'Alexandra Laignel-Lavastine. » En 1951, Serge Moscovici quittait clandestinement la Roumanie pour ne plus jamais y retourner. Et décidait, avec ses amis Paul Celan et Isaac Chiva, de ne plus converser en roumain."
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