On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

samedi 28 mars 2009

Vivre pour le bien

Je ne puis lire sans une émotion profonde ces quelques lignes de la fin d'Anna Karénine dans lesquelles Tolstoï dépeint la conversion morale de Lévine (l'alter ego de l'auteur lui-même), et développe ce thème cher à Unanumo, la raison qui dit "non", le coeur qui dit "oui", qui vient de Pascal, avec cette précision que l'on retrouvera chez Orwell : l'intelligence du coeur, la compréhension des vérités les plus hautes de l'existence et la capacité à agir immédiatement en conséquence, sont plus profondes chez les êtres simples que chez les intellectuels (je n'ai jamais pu employer ce mot sans y percevoir une forme d'insulte) :

" Quand Fiodor prétend que Kirillov vit pour sa panse, je comprends ce qu'il veut dire : c'est parfaitement raisonnable, les êtres de raison ne sauraient vivre autrement. Mais il affirme ensuite qu'il faut vivre non pas pour sa panse, mais pour Dieu... Et je comprends du premier coup ! Moi et des millions d'hommes, dans le passé et le présent, aussi bien les pauvres d'esprit que les doctes qui ont scruté ces choses et fait entendre à ce propos leurs voix confuses, nous sommes d'accord sur un point : qu'il faut vivre pour le bien. La seule connaissance claire, indubitable, absolue que nous avons est celle-là ; et ce n'est pas par le raisonnement que nous y parvenons, car la raison l'exclut, parce qu'elle n'a ni cause ni effet. Le bien, s'il avait une cause, cesserait d'être le bien, tout comme s'il avait un effet, en l'espèce une récompense... Ceci, je le sais, et nous le savons tous. Peut-il être de plus grand miracle ?..."

Vous me direz, mais le bien savons-nous quel il est ? N'avons-nous pas tous diverses conceptions du bien, sur lesquelles il est impossible de s'accorder ? Mais dites-moi : vivre dans le mensonge, l'égoïsme, l'indifférence à autrui, etc., qui pourrait jamais dire que cela est "bien". Bien pour soi, peut-être, mais bien tout court (pour ne pas dire : bien en soi) ? Pour paraphraser Pascal : nous avons une idée du bien qui est invicible à tous les scepticismes.

De là, un peu plus loin, ces réflexions de Lévine-Tolstoï qui sont sa "religion" :

"J'étais en quête d'une solution que la raison ne peut donner, le problème n'étant pas de son domaine." Pascal aurait écrit : de son ordre. "La vie seule était en mesure de me fournir une réponse, et cela grâce à ma connaissance du bien et du mal. Et cette connaissance, je ne l'ai pas acquise, je n'aurais pas su où la prendre, elle m'a été "donnée" comme tout le reste. Le raisonnement m'aurait-il jamais démontré que je dois aimer mon prochain au lieu de l'étranger ? Si, lorsqu'on me l'a enseigné dans mon enfance, je l'ai aisément cru, c'est parce que je le savais déjà. L'enseignement de la science, c'est la lutte pour l'existence, partant la loi qui exige que tout obstacle à l'accomplissement de mes désirs soit écrasé. La déduction est logique. Mais la raison ne peut me prescrire d'aimer mon prochain, car ce précepte n'est pas raisonnable".
Freud ne dira pas autre chose, sans en tirer les mêmes conséquences que Tolstoï.
Cette idée si profonde qui nous renvoie à Platon : il y a une connaissance du bien qui nous précède. Quoique pour Tolstoï, à la différence de Platon, cette connaissance ne vient pas de la raison, mais de la vie : le savoir de la vie dans sa donation originairement "affective", tout à la fois nocturne et lumineuse.
Me touche enfin cette vérité, si peu moderne, dont il faudrait tirer toutes les conséquences métaphysiques : le bien est sans cause et sans effet, qui fait songer à ce mot d'Angélius Silésius, repris par Heidegger, "la rose est sans pourquoi". Le bien transcende le bien qu'il fait (à soi et aux autres), de même que le mal doit être saisi au-delà de ses conséquences, malgré qu'en aient les utilitaristes. En somme, le Bien et le Mal, au-delà de la bienfaisance et de la malfaisance. Voilà qui donne à penser...
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