On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

lundi 13 avril 2009

Dernières nouvelles du Moi

Le débat sérieux et attentif entre philosophes qui s'écoutent l'un l'autre est chose assez rare pour saluer la parution du livre Dernières nouvelles du Moi (PUF, 2009) dans lequel Vincent Descombes et Charles Larmore explicitent leurs positions respectives, ce qui les rapproche dans leur critique des philosophies classiques de la réflexivité de la conscience et ce qui ultimement les éloigne au terme d'un dialogue d'une très haute intégrité intellectuelle.
Le livre n'est guère aisé à lire pour des non spécialistes, car ici ce sont bien des professionnels de la philosophie qui sont en lice. Mais le fond du débat est si important qu'il faut prendre la peine d'entrer dans les arguments que le premier avait déjà exposé dans son ouvrage Le Complément du sujet. Enquête sur le fait d'agir de soi-même (Gallimard, 2004) et le second dans Les pratiques du moi (PUF, 2004).
Sans entrer dans le détail, la philosophie à la première personne que propose Descombes - le "Je" comme agent responsable de ses actes n'est pas identifiable à un Moi - s'oppose à la conception normative et pratique du Moi qui est au coeur de la pensée de Larmore. Selon ce-dernier, la notion philosophique de sujet doit être entendue comme une présence à soi qui n'est pas de l'ordre de la connaissance mais de l'engagement à suivre ce que nous avons des raisons de croire ou de faire : "Il existe bel et bien une présence à soi toute particulière où s'articule l'intimité de notre être, et qui nous permet de faire retour sur nous-mêmes - dans la réflexion pratique - d'une manière sans équivalent dans nos rapports à autrui. Mais cette présence à soi primordiale consiste en ce que nous sommes des êtres normatifs qui n'existons qu'en nous engageant" (p. 60). L'engagement, ainsi que l'entend Larmore, signifie s'obliger à agir de façon correspondante à ce que nous croyons, d'une manière qui est constitutive de notre être : exister, c'est se régler sur des raisons.
Descombes ne peut admettre en raison de profondes divergences théoriques (qui tiennent à la tournure analytique de sa pensée) cette idée d'un rapport essentiel à soi qui conduit, à ses yeux, inévitablement à réintroduire l'hypostase du Moi. A cette instance illusoire, Descombes oppose celle du sujet comme "complément d'agent", d'un sujet autonome "capable de délibérer sur ce qu'il va faire, d'annoncer ses projets et ses intentions et d'assumer ses actions passées, autrement dit le sujet d'une action humaine." (p. 135). Mais rien dans cette conception du sujet, comme un "agent capable d'agir de lui-même" ne justifie que l'on parle d'une relation (priviligiée) à soi, à un ego. Le moi, contrairement à la "thèse egologique", n'est rien de plus que le pronom d'un sujet ou d'un agent qui répond en première personne, autrement dit qui est conscient de soi (p. 136), et qui se rapporte à soi de diverses manières qu'il convient à chaque fois d'élucider avec la plus grande précision. Autrement dit, la notion d'agent n'implique nullement de faire fond sur celle de "Moi" (ou de Sujet), et elle n'est nullement constitutive d'un rapport essentiel et primordial à soi, serait-il seulement pratique (c'est-à-dire ni réfléxif ni cognitif). Tel est en substance l'objet du débat.
La réflexion subtile, complexe et tendue à laquelle se livre ces deux philosophes sur le sens de la présence à soi apporte une contribution passionnante à l'élucidation de cette notion que j'avais, pour ma part, présentée plus qu'analysée dans Un si fragile vernis d'humanité. C'est à ce titre qu'elle m'intéresse au premier chef, même si je l'avais envisagée dans une perspective plus phénoménologique.
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