On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

jeudi 2 avril 2009

Inconséquence

Un bref retour à Tolstoï.
Cette indication psychologique à la fin d'Anna Karénine : les dispositions mentales que produisent nos choix éthiques en faveur d'une "bonne vie" et d'une existence vertueuse, aussi lumineuses soient-elles et pleines des intentions les meilleures, n'ont aucune influence sur notre caractère et nos comportements.
A peine Lévine s'est-il résolu à vivre conformément aux principes de sa récente conversion morale qu'il rabroue avec la même grossièreté qu'auparavant son cocher :
"Fais-moi le plaisir de me laisser tranquille et de ne pas me donner de leçon ! répondit Lévine, agaçé comme il l'était chaque fois qu'on se mêlait de ses affaires. Il éprouva aussitôt un vif chagrin en constatant que, contrairement à son attente, son nouvel état d'âme n'influait nullement sur son caractère".
Cette contradiction entre les dispositions d'esprit et les comportements effectifs, nul plus de Tolstoï ne la vivait, jusqu'au dégoût de soi. Il condamnait la vie luxueuse des aristocrates oisifs et passait ses journées habillé en moujik à travailler sa terre, mais le soir venu, des laquais en gant blanc servaient la famille à table. Il vitupérait l'art et ne pouvait retenir ses larmes en écoutant une sonate de Schubert ou quelque autre merveilleux morceau de musique. Et ne disons rien de son rapport au sexe.
Nulle part on ne trouverait la conscience de ces contradictions chez Dostoïesvki dont les héros, peints en noir ou blanc, sont des archétypes figés. Ivan ou Aliocha Karamazov, par exemple, qu'éloigne l'un de l'autre un abîme aussi infranchissable que celui qui éternellement sépare Lazare du Mauvais riche dans la parabole évangélique.
L'inconséquence entre ce à quoi nous croyons et la façon dont nous agissons témoigne peut-être de notre humanité, mais d'où vient que nous pensions que ces faiblesses sont rassurantes ? Plus exigeant ou plus lucide, Tolstoï les trouvait désespérantes. Mise à part la figure improbable du saint, absente de son oeuvre (à la différence de son grand contemporain), l'individu moral, je veux dire celui fait le choix de la vie morale, le héros kantien si l'on veut, ne peut échapper à la détestation de soi (et des autres) et il n'est pas de "bonne conscience" qui vienne le rassurer qu'il fait ce qu'il peut. Ce n'est pas au regard du monde tel qu'il est que se mesurent nos impuissances, mais à l'égard de ce que nous sommes, de ce que nous avons fait de nous-mêmes et qui constitue insensiblement, au gré de mille petites actions singulières, notre "caractère", ce que saint Paul appelle le "corps de la mort". Souvenez-vous de ce passage célèbre de l'Epître aux Romains (7, 19-24): "Je ne fais pas le bien que je veux, je fais le mal que je ne veux pas (...) Qui me délivrera de ce corps de la mort ?"
La réponse pour lui était le Christ. Mais est-il une grâce qui délivre l'homme de lui-même ? Tolstoï aux derniers jours de sa vie résolut de s'enfuir et mourut seul dans la pauvre gare d'Astapovo sans avoir trouvé cette paix de l'âme qu'il avait prêchée avec tant d'imprécations furieuses et qui lui fit toujours défaut.
Notre impuissance au bien était pour l'apôtre le signe que règne en nous la loi inexorable du péché, dont nous ne sommes pas responsables. Pour Tolstoï nulle explication de ce genre n'était de nature à nous délivrer de la conscience effroyable que cette fausseté nous est imputable, quoique nous n'y puissions rien. Il n'est pas davantage possible de s'échapper à soi-même qu'il n'est possible de sortir des eaux fangeuses du marais en se tirant par les cheveux. Lévine restera à jamais un homme qui s'extasie devant l'ordre du bien et qui affirme l'égalité de tous les hommes à la face de Dieu, au moment même où il rabroue son cocher et méprise ses paysans.
Nous avons toujours à portée de main des explications faciles pour justifier nos faiblesses et nos manquements. Et l'on se console généralement à peu de prix de nos imperfections. Mais Tolstoï était un homme sans concession et avec la cruauté glaciale qu'on lui a tant reproché - est-il écrivain qui ait à ce point fait manque de compassion pour ses personnages ? - il nous entraîne dans un monde où la vertu ne produit pas plus de fleurs qu'un rameau desséché, ou bien dont les fruits sont si vénéneux qu'on les recrache avec un haut-le-coeur, telles la soudaine grandeur d'âme et générosité de son mari qu'Anna pouvait moins encore supporter que la forme ridicule de ses oreilles.
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