On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

mardi 5 avril 2011

La source aux fleurs de pêcher


Un grand merci à ShiZe de m'avoir fait connaître cette courte composition littéraire, La source aux fleurs de pêcher, écrite par le grand lettré chinois, Tao Yuanming (365-427) alias Tao Quian. Cette variation taoïste, en miniature, de l'Utopie de Thomas More est une des oeuvres classiques les plus connues en Chine.
Voici la traduction qu'en propose Léon Thomas* :

Pendant (les années de règne) Taiyuan des Jin, un habitant de Wu Ling, pêcheur de son état, avait suivi le cours d'une rivière encaissée, insoucieux du chemin parcouru. Sou dain il se trouva devant une forêt de fleurs de pêcher. Elle couvrait les deux rives sur plusieurs centaines de toises, sans nul arbre d'essence différente. L'herbe embaumée était fraîche et belle, les corolles tombées jonchaient le sol, pêle mêle. Le pêcheur, fort étonné, repartit, désireux de connaître l'étendue de cette forêt.Elle se terminait à la source de la rivière. C'est alors qu'il vit un mont où se décelait une petite ouverture ; il lui sembla y apercevoir de la lumière. Laissant là son embarcation, il s'y engagea. Au début, extrêmement étroite, la caverne permettait tout juste le passage. A nouveau il parcourut plusieurs dizaines de toises, et tout à coup elle s'ouvrit à la clarté du jour : un plat pays s'étendait jusqu'aux lointains ; les demeures avaient belle apparence ; on découvrait une riche campagne, de jolis étangs, des bouquets de mûriers et de bambous. Des chemins tissaient leurs réseaux, les coqs et les chiens se répondaient. Dans ce décor allaient et venaient des hommes et des femmes, qui semant, qui ouvrant, tous vêtus de façon insolite.
Têtes chenues ainsi que petits enfants à cadenettes exprimaient la plénitude du bonheur. A la vue du pêcheur, grande fut la stupéfaction. On s'enquit d'où il venait et il ne cela rien.
Alors une famille le convia à entrer ; on servit l'arack, on tua une poule, on apprêta le repas. Quand au village fut connue sa présence, tous vinrent le questionner. Eux-mêmes dirent que leurs ancêtres avaient fui l'époque trouble des Qin et que, suivis de leurs femmes, de leurs enfants, des autres habitants du canton, ils étaient venus en ces lieux inaccessibles pour n'en plus ressortir ; par suite tout contact avait été perdu avec les gens du dehors. On lui demanda quelle dynastie régnait présentement ; à dire vrai ils ignoraient l'existence des Han, à plus forte raison des Wei et des Jin. L'arrivant conta de point en point ce qu'il savait sans rien omettre ; tous soupiraient, effarés. A tour de rôle, chacune des autres familles l'invita, toutes lui offrirent l'arack et le manger. Il s'attarda plusieurs jours puis prit congé. Les habitants de ce monde retiré lui dirent : « II nous chagrinerait que vous parliez de nous à ceux du dehors. » Une fois sorti, il retrouva son embarcation ; il refit alors en sens inverse le chemin, qu'il marqua de nombreux jalons. Arrivé au chef-lieu, il se rendit chez le préfet et lui fit un récit complet. Le préfet dépêcha sur-le-champ des hommes pour reconnaître le parcours et rechercher l'emplacement des jalons laissés auparavant, mais ils se perdirent et ne retrouvèrent pas le chemin.
Ce qu'ayant ouï-dire, Liu Ziji, de Nanyang9, personnage
de haute moralité, décida, plein d'alacrité, d'y aller. Il ne
parvint à rien. Bientôt il tomba malade et trépassa ; si bien
que depuis lors nul n'a repris la quête.

Le texte original et le commentaire éclairant de Léon Thomas peuvent être lus à l'adresse suivante :

  • www.persee.fr
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    * Revue d'histoire des religions, tome 202 n°1, 1985, pp. 57-70
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