On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

vendredi 22 avril 2011

L'amateur

L'amateur, à la différence du spécialiste, n'est jamais là où on l'attend. Adepte de l'esquive, grand parcoureur des chemins de traverse, confiant dans la promesse que nourrit la quête de l'inconnu, il refuse l'étiquette, la case qui enferme et qui rassure, l'autoroute tracée d'avance, le rôle ou la fonction qu'il faut jouer. Avançant imprudemment à découvert, exposé d'avance à l'angoisse de se perdre, à la limite parfois d'éprouver un sentiment d'imposture, sa loi est celle de l'attrait, de l'amant qui tremble de ne pas savoir s'y prendre, avec cette part d'incompétence revendiquée - elle est évidemment toute relative chez l'amateur de haute volée auquel je songe - d'improvisation permanente, qui plaît aux êtres de désir qui refusent d'être réduits, définis, enfermés dans un domaine, un savoir, une expertise et qui déçoit inévitablement l'attente de ceux en mal de magistère. Je songe à ce grand pianiste français, François Duchable, qui, refusant la vie programmée des concerts, choisit un jour de partir sur les routes, de jouer dans les villages, les écoles, les hôpitaux et les prisons, précisément parce qu'il voulait rester un « amateur ».
C'est qu'il s'agit d'échapper à l'ennui de la répétition, au confort de la maîtrise, aux certitudes, qui ont toujours quelque chose d'un peu définitif, du savoir acquis par un long labeur – ce n'est là pourtant rien qui doive être méprisé - de suivre, avec une liberté docile et volage, une inventivité juvénile, le jeu des idées et des thèmes qui vous mènent et vous emportent selon leurs variations imprévisibles, leurs analogies apparentes et leur correspondances secrètes, comme si la fidélité à leur logique immanente interdisait de s'attarder trop longtemps, de rester en place et qu'il y eût une sorte d'élégance, de politesse ou de délicatesse à ne pouvoir jamais en trouver une.
Cet exercice périlleux de liberté et d'insécurité entretenue, de légèreté en somme, a bien des charmes, mais comme toute chose il se paye : aussi éclairé et brillant soit-il, à mi-chemin entre le savant et l'ignorant, l'amateur est un grand superficiel. Mais, on l'aura compris, avec ce qu'il y a de distance aimable, de fraîcheur du regard et d'intelligence du coup d'oeil dans cette superficialité-là, qui, si elle se refuse à l'esprit de sérieux, est tout sauf frivole. Etre superficiel - par profondeur. Telle était la vertu des Grecs selon Nietzsche.
Ce joli mot enfin de Pascal : "Il faut qu'on ne puisse dire, ni : "il est mathématicien", ni "prédicateur", ni "éloquent", mais "il est honnête homme". Cette qualité universelle me plaît seule."
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