On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

mercredi 13 avril 2011

La Muslim Pride

Quand le temps est à la bêtise, à la stigmatisation de catégories sociales, éthniques ou religieuses particulières, quasi essentialisées, au vote de lois ineptes et inapplicables, au reste, elles ne concernent qu'une infime minorité de personnes - à l'idéologie de la peur et de la préservation d'une identité en danger - mais où donc est l'ennemi, dites-moi ? -, au fantasme douteux de la contamination, il est heureux que certains esprits forts, courageux et lucides, tel Raphael Liogier, dont je m'honore d'être un ami, se dressent pour dénoncer ces discours et ces politiques qui ne sont rien de plus que les symptômes d'une société profondément malade.
Rappelons tout de même que le principe fondamental sur lequel repose la société démocratique libérale - mais la France l'est-elle encore ? - est le respect par l'Etat de la pluralité des conceptions de la bonne vie (ce qui inclut les modes de vie alimentaires et vestimentaires, ainsi que les croyances philosophiques ou religieuses) sur lesquelles l'Etat n'a pas à se prononcer, étant là une affaire de choix individuels, d'ordre strictement privé, à l'égard desquels la plus grande liberté d'expression doit être accordée et garantie. Tek est le principe fondateur qui a été formulé et affirmé dans le 1er Amendement à la Constitution des Etats-Unis : " Le Congrès ne fera aucune loi qui touche l'établissement ou interdise le libre exercice d'une religion, ni qui restreigne la liberté de la parole ou de la presse, ou le droit qu'a le peuple de s'assembler paisiblement et d'adresser des pétitions au gouvernement pour la réparation des torts dont il a à se plaindre".
Voici l'entretien que Raphaël Liogier a accordé au site Ouman.fr, à l'occasion de la manifestation, la Muslim Pride, qu'il se propose d'organiser. L'humour pour lutter contre la dangereuse crétinisation des esprits, qui gagne même certains "intellectuels" qui tiennent le haut du pavé. Franchement, je suis de tout coeur avec lui !

L’Europe du XXIème siècle serait-elle rattrapée par ses vieux démons, et céderait-elle à une nouvelle psychose collective, qui fait renaître de ses cendres une chasse aux sorcières haineuse, où les nouveaux hérétiques sont musulmans et responsables de tous les maux ? Si les projections fantasmées les plus sombres entourent la présence musulmane européenne, la déferlante islamophobe qui engloutit le Vieux Continent, frappant la France avec une violence inouïe, ne relève pas, elle, d’une pure vue de l’esprit.

Pour Raphaël Liogier, Professeur de sociologie à Sciences Po Aix, et Directeur de l’Observatoire du religieux, l’heure est venue pour les français musulmans de sortir de leur apathie, de dépasser le sentiment de honte, et de passer à l’action ! Insuffler la fierté d’être musulman, encourager l’implication civique, exhorter à revendiquer ses droits, inciter à se mobiliser dans une action d’ampleur nationale fédératrice, la « Muslim Pride » s’est imposée au chercheur avisé et citoyen engagé, qui, plus qu’un état d’esprit salutaire, et loin du repli communautariste, y décèle l’antidote contre une frénésie islamophobe sans précédent, dont les effets bénéfiques rejailliraient sur l’ensemble de la société.

Raphaël Liogier amorcera la discussion sur l’organisation d’une « Muslim Pride » d’envergure, vendredi 15 avril, à 19h30, au sein de l’Institut des Cultures d’Islam , au cœur du quartier emblématique de la France métissée, la Goutte d’Or.

Ce début de XXIème siècle est marqué par la résurgence de l’extrême-droite européenne, sur laquelle plane le spectre du fascisme, et qui ne cesse d’avancer ses pions pour stigmatiser l’islam. Selon vous, les musulmans occidentaux sont-ils bel et bien les nouvelles victimes expiatrices des temps modernes ?

Comme disait Sartre à propos du « Juif », on peut aujourd’hui dire que si le « Musulman » n’existait pas il aurait été inventé. Le musulman est devenu, comme jadis le juif, un principe métaphysique inventé qui n’a plus rien à voir avec ses réalités physiques multiples, avec la vie concrète des musulmans français et européens. Les musulmans sont devenus les otages de la caricature que la culture dominante a construite. C’est cette réappropriation de l’islam par les musulmans réels qui est en jeu par exemple dans l’exposition des superbes photos de Martin Parr exposé à l’Institut des Cultures d’Islam à l’initiative de sa directrice Véronique Rieffel.

C’est aussi pour cela que cette première soirée du vendredi 15 avril consacrée à la mise en place d’une Muslim Pride se tiendra dans ce lieu de La Goutte d’Or, lui-même emblématique des préjugés anti-musulmans.

Impuissants face à la globalisation, les Européens désignent un coupable essentiel (métaphysique) qu’ils ont sous la main, à qui ils reprochent tous les maux. Du coup, depuis les années 2000, nous ne sommes plus, comme c’était le cas à la fin du XXème siècle, dans une crise du modèle français de laïcité, devant la difficulté de la République française, théoriquement monolithique, à admettre les différences, mais dans une crise plus radicale et plus large qui s’étend à l’ensemble du Vieux Continent.

Ce sont les "dominants" culturellement et économiquement qui, aujourd’hui, montent de toutes pièces une guerre qui n’existe pas, et crient à la guerre de civilisation qui ne concerne absolument pas les musulmans réels. Dès lors, quoi que fassent les musulmans réels ils incarnent le mal. On retrouve cela dans les débats fallacieux sur l’intégration : on reproche aux citoyens français musulmans à la fois leur manque d’intégration (« ils sont trop voyants, ostensibles… »), mais aussi des formes d’intégration suspectes (« ils sont partout, ils s’approprient notre espace, tout en restant musulmans »).

Or, ce qui compte en démocratie, ce n’est pas l’intégration abstraite, pure et simple, qui peut ressembler à une « purification », mais la participation concrète à la vie de la cité. Pour reprendre encore Sartre à propos des Juifs : "Certes, ils rêvent de s’intégrer à la nation mais en tant que Juifs, qui oserait le leur reprocher ?" (Jean-Paul Sartre, Réflexion sur la question juive, 1954, p.154). Eh bien, c’est cela même que l’on reproche pourtant aux musulmans, non pas de ne pas vouloir s’intégrer, contrairement à ce que l’on voudrait faire croire, mais de vouloir "s’intégrer à la nation en tant que musulmans" !

La suite sur :

  • www.ouma?com

    Voir également l'article passionnant , "Islam : A Scapegoat for Europe's Decadence", (publié dans la Havard International Review ), où notre chercheur réduit en poudres avec beaucoup de science tous les stéréotypes et clichés sur l'aliénation de la femme musulmane entièrement voilée, le port ostentatoire du niqab étant plutôt, en nos contrées, l'expression, hyper moderne et individualiste, d'une sorte de dandysme ascétique . Ses arguments et son analyse peuvent être lus à l'adresse suivante :

  • www.hir.harvard.edu
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