On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

samedi 9 avril 2011

Peut-il y avoir une politique de la compassion ?

La reconnaissance de la vulnérabilité humaine comme une catégorie existentielle fondamentale conduit, dans un premier sens, à voir dans certaines situations sociales des formes particulières de dépendance qui appellent à « prendre soin » de ceux dont les capacités d'autonomie sont largement ou partiellement diminuées, tel est le cas des malades atteints d'affections particulièrement invalidantes, des personnes âgées, ou des handicapés, mais également des enfants dont le développement dépend du « soin » au sens large que les parents prennent d'eux. Cependant, cette catégorie est susceptible de s'étendre à bien d'autres cas, et bien d'autres formes de dépendance, sociales et économiques. Il ne fait pas de doute que ce sentiment de vulnérabilté s'accroît de plus en plus dans nos sociétés en crise, engendrant des effets psychologiques, profondément anxiogènes. La reconnaissance de ces diverses formes de vulnérabilité, et ce qu'elles signifient existentiellement, est le préalable à la réflexion sur les principes de base d'une société juste et décente. Toutefois, ces principes de base ne peuvent être formulées que si la vulnérabilité est non seulement posée comme une catégorie déterminant des normes et des politiques à conduire, mais d'abord perçue et éprouvée comme telle. C'est pourquoi, une approche de la justice qui partirait du principe que les droits de base et les capacités à vivre une vie humaine digne d'être vécue des citoyens les plus vulnérables doivent être garantis, présuppose deux choses :
1/ Tout d'abord, que la société ne soit pas conçue simplement, comme c'est le cas chez John Rawls, comme "un système de coopération équitable entre des personnes libres et égales en vue de l'avantage mutuel". Et si une telle révision s'impose, c'est précisément parce que les individus les plus vulnérables (les personnes malades ou âgées, les handicapés) ,ne peuvent pas participer à la production sociale des biens et de la richesse collective d'une manière qui soit avantageuse pour tous. En faisant de la vulnérabilité une catégorie fondamentale que doit prendre en compte toute théorie de la justice, ainsi que s'y emploie en particulier Martha Nussbaum,, le lien social est compris sur d'autres principes que l'avantage mutuel et l'utilité. Il faut aussi, et peut-être primordialement, avoir souci de ceux dont l'existence coûte bien plus qu'elle ne rapporte. De sorte que c'est toute la conception « utilitariste » du lien social qui en vient à être remise en cause. Avoir souci ou prendre soin des plus vulnérables ne peut pas relever d'une politique d'assistance des plus forts (les individus sains, rationnels, productifs, qui sont in, comme on dit) envers les plus faibles, au nom de principes humanitaires ou philantropiques, encore emprunts de pitié et de commisération, c'est-à-dire d'un mépris déguisé. Pour que la reconnaissance de la vulnérabilité n'ait rien de dégradant ou d'humiliant, il faut donc qu'elle devienne une catégorie générale (et non pas simplement partielle ou marginale).La vulnérabilité, donc plutôt que l'utilité et la rationalité (comprise comme rationalité économique et instrumentale).
2/ Une telle généralisation de la catégorie ne peut, en effet, être rapportée à une théorie des choix rationnels prudentiels qui serait le seul paradigme de nature à fonder une théorie de la justice (là encore, comme chez John Rawls). Le souci des plus vulnérables n'est pas justifié primordialement par la considération réfléchie que nous pourrions être à leur place, en sorte qu'il convient stratégiquement de formuler des principes de base qui pourrait nous mettre à l'abri et nous prémunir, par un calcul rationnel relevant de la prudence, contre une telle éventualité (l'hypothèse que nous pourrions être dans la position la plus défavorisée, telle que Rawls l'envisage sous la « voile d'ignorance »). Ce n'est pas parce que nous pourrions nous-même être un jour gravement malade et âgé – et, au vu des progrès de la médecine et de l'allongement de la durée de vie, c'est là bien plus qu'une possibilité hasardeuse – ou encore affecté d'un handicap physique ou mental, que nous devons prendre soin et garantir les « droits » et les « capacités » à vivre une vie décente de ceux qui sont en pareille situation. Si une telle obligation s'impose, c'est justement parce que nous ne sommes pas dans cette situation,alors même que nous éprouvons que nous avoir là un devoir. Et sur quoi se fonde cette obligation, sinon d'abord sur le fait que cette situation nous touche, nous affecte et nous blesse. Ëtre touché en semblable façon relève précisément de cette « compassion » ou « sympathie » dont nous venons, pourtant de voir, qu'il faut s'en méfier. Comment résoudre l'équation ? Formulons une sorte d'axiome : s'il ne peut y avoir de politique de la compassion, il n'est pas de politique de la justice qui ne soit en quelque manière fondée sur la compassion et prenant racine en elle ; une compassion qui ne verse pas dans les dérives sentimentales du « compassionnel », mais une compassion rationnelle. Ce qui suppose qu'on échappe (au plan théorique et cognitif) à la dichotomie radicale entre la sensibilité et la raison. Le spectacle de la condition des plus vulnérables éveille - du moins devrait-elle éveiller d'abord en nous des émotions, dans lesquelles rien ne prouve qu'on doive rester enfermé, mais qui nous poussent à réfléchir et à agir rationnellement en conséquence, que ce soit au plan individuel ou collectif. Sans quoi que se passe-t-il ? Nous restons dans une approche purement technicienne des choses, comme on le déplore trop souvent aujourd'hui dans le domaine de la médecine. Dans l'idée même du « bon thérapeute » est contenue l'expression attendue d'une certaine attention, compassion, sympathie, envers la personne même du malade, qui n'est pas seulement un « cas clinique » à résoudre,
Pour rassembler brièvement ce que nous avons dit, trois principes doivent être maintenus ensemble : tout d'abord, une définition de la personne humaine qui n'est pas réduite à son utilité sociale (1), dont se déduit (2) une généralisation de la vulnérabilité comme catégorie existientielle fondamentale et conduisant (3) à une révision de la théorie de la justice fondée, non plus sur des procédures prudentielles en vue de nous prémunir rationnellement contre l'hypothèse du pire, mais fondée et enracinée dans la compassion envers les plus vulnérables et les plus faibles.
Pour résumer le propos à l'essentiel : partir de la vulnérabilité n'est pas un choix stratégique mais une détermination ontologique, et c'est dans cette perspective qu'il convient d'en tirer toutes les implications lorsqu'il s'agit de réféchir à ce qu'est une société juste et décente.

8 commentaires:

Anonyme a dit…

Monsieur Terestchenko,

ces deux billets sur la vulnérabilité m'ont fait penser à un court passage du film "Stalker", de AndreÏ Tarkovski.
Dans celui-ci, le personnage principal fait un éloge de la faiblesse. Ce n'est, je pense, pas en lien direct avec la notion de vulnérabilité (au niveau social), mais il s'agit plutôt d'une réponse à la volonté (mais souvent l'incapacité) des individus à être "invulnérables" et "forts" (volonté dopée par une société qui rejette les "faibles").

http://youtu.be/VCmpG0IJfLQ

Ce commentaire s'apparente peut-être trop à une digression, je m'en excuse!

MarcdP

Michel Terestchenko, a dit…

Non, non, cher Marc, votre remarque est tout à fait bien venue. C'est bien de cela dont il s'agit. Je vais aller regarder cet extrait. Un grand merci à vous ! Et bravo pour votre prestation de l'autre jour, qui a été, vous le savez maintenant, appréciée comme telle.

Anonyme a dit…

Intéressante la remarque sur le Stalker... je connais bien ce film dont le message principal reste l'acceptation de notre vulnérabilité en effet. Tarkovski est un réalisateur de SF qui m'a personnellement impressionné, notamment par son film Solaris, sur le thème de l'identité et la conscience ! Un film avec une étrange atmosphère et très profonde. Un réalisateur autour de la vulnérabilité à n'en pas douter !!! Qui mériterait d'être remis e au goût du jour !!
Merci MarcdP ! et merci à Michel T !

Pierre T.

cathy a dit…

Votre article est très intéressant et j'ai noté deux points qui m'interpellent plus particulièrement. D'une part lorsque vous spécifiez que "nos sociétés en crise, engendrant des effets psychologiques, profondément anxiogènes", et qu'ensuite vous parliez de comment avoir une société plus juste, j'en arrive à la triste conclusion que notre monde est bien malade. Peut-être que mon jugement sur notre société est exagéré mais nous vivons dans un chaos social et économique. J'ai vu récemment un documentaire sur la stratégie du choc, théorie de Noami Klein. Ceci se résume à : on instaure le capitalisme sauvagement en jouant sur le choc émotionnel d'une crise financière, d'une guerre, du terrorisme, d'une catastophe naturelle. Meme si la théorie de cette femme ne fait pas l'unanimité, j'y ai trouvé des choses troublantes qui m'amène à me dire que l'invention de l'argent nous rend pervers envers autrui. La note d'espoir de ce reportage est qu'à force d'user et d'abuser des chocs, les hommes s'y habituent et s'y défendent.

Michel Terestchenko, a dit…

Merci, chère Cathy. J'ai lu ce livre de Naomi Klein quand il est paru. C'est pour l'essentiel une dénonciation radicale de l"école de Chicago en économie (dont le chef de file est Milton Friedman. Ce sont ces principes qui ont commandé les politiques de "réforme" (réduction de l'Etat, privatisation des services publics, etc) prônées par le FMI avec les résultats désastreux que l'on sait dans les pays (en Amérique latine, en Russie, etc.) où ils ont été appliquées avec une violence et un systématisme inouïs. C'est sûr, la conscience de la vulnérabilité y est totalement absente.

Laure a dit…

N'est-ce pas finalement aussi ce que dit Victor Hugo ?

"Est-ce donc la vie d'un homme? Oui, et la vie des autres hommes aussi. Nul de nous n'a l'honneur d'avoir une vie qui soit à lui. Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis; la destinée est une. Prenez donc ce miroir, et regardez-vous y. On se plaint quelques fois des écrivains qui disent "moi". Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas ! Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! Insensé qui crois que je ne suis pas toi !"

Michel Terestchenko, a dit…

Merci, chère Laure, pour cette belle citation, que je connaissais pas, je l'avoue.

maluciole a dit…

je n'ai pas l'habitude d'écrire sur des blogs mais un sentiment de solitude m'habite depuis quelque temps déjà, je suis assistante sociale en collège "ZEP", "ambition réussite" peu importe comment on les appelle, depuis 20 ans. Les choses changent...
Sommes nous devenus aveugles lorsque nous appliquons, contre la violence des vulnérables (qui plus est des enfants), qui s'exprime à l'école en proportion de leur souffrance, des procédures de signalement aux services de police? Sommes nous devenus sourds aux appels à l'aide qu'ils nous lancent à nous les adultes (mais pour certains enseignants à peine adultes) normalement responsables de leur devenir d'êtres humains? Sommes nous devenus muets lorsque nous assistons et participons à la chute des uns et des autres sans dire notre refus, notre colère sans lesquelles rien n'amorce plus la réflexion nécessaire à l'action?
Que se passe-t-il?
je sais que vous venez à Nantes, j'irai vous écouter...