On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

samedi 19 mars 2011

Billy Budd (I, suite)

Il est des romans dont les héros, leurs actions, leur caractère, leurs motifs d'agir ne se laissent pas saisir par les données mondaines de la psychologie, de l'histoire ou de la psychologie, selon ces caractères de contingence qui sont uniques et qui distinguent entre tous Emma Bovary, Swann, Bardamu ou le docteur Rieux. Et s'il est ainsi, c'est qu'ils incarnent au plus haut point, jusque dans les traits les plus singuliers de leur humanité, une essence, une Idée, de sorte que c'est bel et bien dans cette lumière transcendante, métaphysique, platonicienne en somme, qu'il convient de les appréhender. Ainsi en est-il du prince Mychkine, l'icône de la bonté, dans L'Idiot de Fédor Dostoïevski ou de Billy Budd, la figure de l'innocent, dans le roman éponyme de Herman Melville qu'il laissa partiellement inachevé, l'année de sa mort en 1891. Mais loin que ces héros « idéels » en apparaissent plus simples, plus immédiatement compréhensibles ou transparents, à la manière d'archétypes, ils se trouvent chargés, au contraire, d'une puisssance électrique obscure qui met en branle toute une série de forces, déclenchant des événements qui, une fois réalisés, présentent les aspects d'une nécessité tragique et inexorable. Et ces forces – car c'est bien de forces dont il s'agit et non de concepts - se rapportent, dans ces deux romans à la grande lutte cosmique du Bien et du Mal. Que le blanc et le noir se distribuent sans équivalence possible entre les personnages, on le voit très clairement entre Billy Budd, le Beau Matelot, et Claggart, le maître d'armes auxquels s'adjoint, comme une humanité écartelée entre des principes contraires, le capitaine Vere, commandant du vaisseau, le Bellipotent (également appelé L'indomptable), où se déroule le huis-clos du drame.
Peu de romans dans la littérature américaine du XIXe siècle, ni même dans l'oeuvre abondante, romanesque et poétique, de Herman Melville, ont suscité des interprétations et des lectures aussi diverses, selon l'angle sous lequel on l'envisage. La tentation homosexuelle qui, parce qu'elle ne peut être assouvie, nourrit la haine de Claggart envers le Beau Matelot, The Handsome Sailor – du reste, il n'est pas le seul à l'éprouver - est un aspect qui a été particulièrement analysé dans les dernières années, mais est-ce là le sujet ptincipal du roman ? Melville fait-il ici montre de la sombre ironie qui traverse souvent son oeuvre, dans Le Grand Escroc en particulier, ou faut-il recevoir le récit du narrateur avec le sérieux des faits qu'il rapporte ? De même s'est-on interrogé sur la légitimité des raisons qui portent Vere à condamner, malgré ses douloureuses réserves intérieures, le jeune gabier de misaine à être pendu, en dépit du fait qu'il soit convaincu de sa profonde innocence ? Car, ce roman fait de la justice une interrogation poignante, lorsque se heurtent dans un tragique conflit l'éthique de la responsabilité et l'éthique de la conviction. Dans quelle mesure la décision controversée de Vere s'inscrit-elle dans les débats de l'époque sur la peine de mort aux Etats-Unis ? Le commandant du navire est-il ou non fou, ainsi que s'en inquiète le chirurgien, membre du tribunal réuni à la hâte pour juger Billy Budd ? Comment interpréter la mort si singulière de ce-dernier alors que son corps se balance à la grand-vergue sans ces convulsions et l'éjaculation qui, aux derniers instants, font tressailler les pendus ? Et Billy Budd, qui est-il au juste ? Un « barbare sauvage », l'homme du jardin d'Eden d'avant la Chute et le péché, ainsi que Melville le présente lui-même, dès les premières pages du roman, ou bien faut-il aussi voir en lui une figura christi ? Et quel sens donner à la dimension proprement métaphysique de la « dépravation naturelle » qui est la vérité de Claggart ? Melville était-il manichéen, gnostique, profondément convaincu du conflit entre le Bien et le Mal, qu'il faut, à son propos, écrire en majuscules ? Bien que relativement court, ce récit à peine d'une centaine de pages, entre le roman et la nouvelle, sur lequel Melville travailla pendant cinq ans, modifiant profondément la situation d'origine, multiplie les énigmes tant sont cryptées ou laissées inexpliqués les allusions à l'immense fonds théologique et philosophique dans lequel il plonge et s'enracine.

Présence du barbare

Que la barbarie ne soit pas le propre des peuplades sauvages, Melville l'avait tôt découvert lorsqu'il passa trois semaines, à l'âge de vingt-trois ans, dans les îles Marquises chez les natifs Typee, que les autres tribus traitaient de « cannibales », et c'est là un propos marquant dans ses premières œuvres littéraires, Typee et Omoo, qui, du jour au lendemain, lui assurèrent une gloire qui, hélas, ne devait pas durer.

Le terme « sauvage », écrira-t-il, est, à mes yeux, souvent appliqué à tort. Et, de fait, lorsque je considère les vices, les cruautés, et les énormités de toutes sortes qui jaillissent dans l'atmosphère polluée d'une civilisation fiévreuse, je suis enclin à penser que, pour autant que la méchanceté relative des deux parties soient en cause, quatre ou cinq habitants des îles Marquises envoyés comme missionnaires aux Etats-Unis seraient tout aussi utiles qu'un nombre égal d'Américains envoyés dans les îles en une qualité similaire.

La vertu splendide qui auréole Queequeg, le prince polynésien dans Moby Dick, rayonne aux premières pages de Billy Budd, lorsque le narrateur évoque l'apparition du jeune matelot noir, la grâce et la puissance, le courage intrépide qui le distinguent, et les hommages spontanés que tous rendent à sa « royauté naturelle »*, auquel Billy Budd « aux yeux célestes » est comparé, quoique ce soit avec d'importantes différences, au premier chef desquelles compte l'infirmité d'expression, le bégaiement, dont il est parfois affecté. Aussi est-ce lui et lui seul que voit et sur se jette le lieutenant venu enrôler des marins de la marine marchande sur les navires de guerre en mal de main d'œuvre, au grand désespoir de son patron : « Lieutenant, vous allez me prendre le meilleur de mes hommes, la perle d'mon équipage ». Car, cet homme-là, malgré sa jeunesse et son absence d'éducation – n'est-il pas analphabète ? - est celui qui apaise les conflits entre les hommes, fait règner entre eux la bonne humeur, sans rien faire de particulier, sinon être ce qu'il est : un « pacificateur » dont émane une mystérieuse « vertu secrète ». Et c'est là une première indication de ce qu'il peut y avoir en lui de christique, si l'on se rappelle que le mot « vertu » est employé trois fois dans les Evangiles, ainsi que le rappelle John H. Timmerman, pour signaler l'émanation du pouvoir divin du Christ (Marc V, 30 ; Luc VI, 19 ; Luc VIII, 46)3. A quoi le malheureux patron se voit répondre : « Bénis soient les pacificateurs, particulièrement les pacificateurs combatifs ! » Que Baby Budd, ainsi qu'il est également surnommé, soit parfois prompt à riposter, on l'apprend au récit du coup violent, « aussi rapide que l'éclair », involontairement lancé, par lequel il avait répondu à une insulte que lui adressa un marin du bord, bien que jusqu'alors il n'ait jamais traité autrement que par la gentillesse et la douceur les mauvaises querelles que lui cherchait la jalousie de certains. En ces quelques lignes, l'amorce du drame à venir est déjà enclenché.
On ne saurait, toutefois, pousser trop loin l'identification de Billy Budd au Christ1. Dans les faits, ce n'est pas l'amour désintéressé du prochain qui guide ses pas et son cœur n'est pas non plus animé par la compassion ou la pitié. Du reste, il est sans principes, l'homme brut, d'avant la morale et la religion. Aussi, s'il est une figure de l'Agneau sacrifié, un « ange de Dieu », s'exclamera le capitaine Vere, est-il fort peu chrétien. En vérité, il ne l'est pas du tout. Ce qu'il est avant tout, c'est un innocent, presque un enfant – à vingt et un ans, il ne fait pas son âge - dénué entièrement de suffisance, de vanité et d'amour-propre, presque de conscience de soi, ne connaissant rien non plus des « subtilités » et des artifices de la vie en société, un joyeux lurron, en somme, happy-go-lucky comme on dit en anglais, d'une simplicité sans détour, ne sachant ni lire ni écrire mais composant des chants et les chantant parfois lui-même : « Sa nature simple n'avait pas été altérée par ces déviations morales qui ne sont pas toujours incompatibles avec ce produit manufacturable connu sous le nom de respectabilité ». Et bien qu'il soit un enfant trouvé, ne sachant rien de ses origines, tout porte à penser qu'il n'est pas de basse extraction. Un noble sauvage, sous bien des aspects semblable, on le voit à ces traits, à la description qu'en donne Rousseau dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes. Ou plus encore, l'homme à l'état de nature, tel qu'il est sorti des mains du Créateur avant la perversion de la Chute originelle et le développement de la civilisation: un « honnête barbare, assez semblable sans doute à Adam avant que le Serpent urbain ne se fut insinué en sa compagnie » (chapitre II). Le Serpent, ou, pour mieux dire, le Malin, Satan en personne, « le grand importun, l'envieux saboteur » - Satan, c'est pour toute la tradition biblique, le Diviseur et le Calomniateur - n'est pourtant pas loin, ayant laissé chez cet Adam-Christ comme une « carte de visite » dans l'infirmité qui l'affecte.

Une poudrière explosive

Personnifié ou non, le mal rode également dans le désir qu'il suscite chez certains marins du Bellipotent : « Il ne s'aperçut pas davantage que quelque chose chez lui suscitait sur le visage plus dur d'un ou deux cols bleus un sourire ambigu ». Première alllusion, à peine volée, à la frustration sexuelle et aux désirs homoérotiques qui transforment ce navire de guerre en une sorte de cocotte minute, à tout instant au bord de l'explosion et de la mutinerie. Il est peut-être significatif que le climat plus ou moins paranoïaque de crainte d'une mutinerie sur le navire, et qui jouera un rôle si important dans les raisons de la condamnation à mort de Billy Budd par le capitaine Vere, soit longuement développé (au chapitre III) à la suite de ces allusions à l'attirance homosexuelle qu'exerce à son insu le Beau Matelot - « Un piège à homme se cache peut-être sous ces pâquerettes merveilles » - et qui ignore tout de « la vie compliquée des ponts de batterie qui, comme toutes les autres formes de vie, a ses mines secrètes et ses aspects douteux. »
L'année 1797, durant laquelle se passe l'histoire du roman, avait connu, rappelle le narrateur, deux graves mutineries au sein de la Royal Navy, la première, en mars, dans le Spithead, près de Portsmouth – les officiers avaient été déposés par les marins lesquels avaient pris le pouvoir à bord tout en conservant entre eux les règles d'une stricte discipline – l'autre, en mai, beaucoup plus grave et plus violente, éclata dans le Nore, un estuaire de la Tamise, et se solda par la condamnation à mort de cinquante neuf marins, dont vingt neuf furent pendus. Tous actes de sédition et « graves incidents », dans lesquels Melville voyait une pathologie sociale passagère et qu'il condamnait, autant qu'il condamna, dans ses Poèmes de Guerre, l'offensive des Confédérés durant la Guerre civile qui déchira les Etats-Unis, quoiqu'il n'ait nullement été un défenseur de l'esclavage et qu'il eût dénoncé dans La vareuse blanche, les épouvantables conditions de vie et le despostime presque totalitaire qui régnaient à bord des navires de guerre de la marine américaine – une contradiction apparente dont nous verrons bientôt les raisons : « Dans une certaine mesure, la Mutinerie du Nore peut être considérée comme analogue à l'irruption pertubatrice d'une fièvre contagieuse dans un corps constitutionnellement sain, qui bientôt la rejette. »
Mais tout ceci, s'il constitue le cadre du drame, ne forme pas sa trame principale, qui est d'un autre ordre : non pas sociale, mais métaphysique. Aussi serait-ce passer à côté de l'essentiel de s'attacher, plus que de raison, à ces aspects sociaux du roman qui, aussi importants soient-ils, ne doivent pas occulter ce qui apparaît, de toute évidence, au lecteur comme le centre dramatique de l'intrigue : la confrontation entre le jeune matelot et le maître d'armes qui, au-delà d'eux-mêmes, incarne, plus qu'elle ne symbolise, la confrontation entre l'innocence et le mystère d'iniquité et à laquelle le commandant du navire est appelé à prendre part, comme ce prince bon, dont parle Machiavel dans Le Prince, sommé par l'urgence de circonstances malheureuses d'agir comme il convient, les hommes étant ce qu'ils sont.
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* Les citations sont tirées de la traduction de Jérôme Vidal, en collaboration avec Charlotte Nordmann (Billy Budd, matelot et autres récits maritimes, Edtions Amsterdam, 2007). L'édition en langue anglaise de référence a été établie par Harrison Hayford et Merton M. Sealts, Jr., University of Chicago Press, 1962 (reprise chez Bantam Books, New York, 1981).
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