On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

mardi 1 mars 2011

Mère Thérésa, la sainte des ténèbres


Un précédent billet, qui semble avoir attiré l'attention d'un certain nombre de lecteurs, était consacré aux terribles expériences de « nuit de la foi », de vide intérieur, d'absence totale du sentiment de la présence de Dieu, jusqu'à l'impossibilité de prier, qu'a connues et éprouvées Mère Théresa, et cela pendant des décennies. Rien dans son visage lumineux, plein de joie, dans son dévouement aux plus pauvres d'entre les pauvres et qui fut pour tant de personnes, croyantes ou non, dans le monde entier une source immense de réconfort et de consolation, ne pouvait laisser deviner les tourments, le désespoir même, qu'elle vivait, et dont témoignent les lettres écrites (en anglais) à quelques uns de ses proches et qui furent longtemps tenues secrètes. Je me suis donc procuré, pour vous et pour moi, l'ouvrage dans lequel elles ont été publiées, Mother Teresa, Come Be My Light, The Private Writings of the « Saint of Calcutta , (edited and commented by Brian Kolodiejchkuk, M. C., Doubleday, New-York, 2007).
De toutes ces lettres, voici la plus remarquable et la plus déchirante (je n'ai rien changé à la ponctuation, qui paraîtra étrange, ni au style assez chaotique de l'auteur. Sa langue maternelle n'était pas l'anglais, mais l'albanais) :

A Loreto, cher Père, j'étais très heureuse – la plus heureuse de toutes les nonnes, je crois. - Puis vint l'appel. - Notre Seigneur me demanda directement – la voix était claire et pleine de conviction. - Encore et toujours, Il me demanda en 1946. Je savais que c'était Lui. Crainte et sentiments terribles – crainte que je ne sois victime d'une illusion. - Mais j'avais toujours vécue dans l'obéissance – je présentais la situation entière à mon père spirituel – esperant tout le temps qu'il me dirait que c'était une illusion du diable, mais non – ainsi la voix, me dit-il, c'est Jésus qui te demande – et puis, vous savez, tout a réussi. Mes supérieurs m'ont envoyée à Asansol en 1945 – et là, comme si le Seigneur se donnait à moi, entièrement. La douceur et la consolation et l'union de ces six mois, mais elles disparurent trop tôt.
Puis le travail commença – en décembre 1948. - Dès l'année 1950, le nombre des soeurs augmenta – le travail augmenta.
Maintenant, Père, depuis 49 ou 50, ce terrible sentiment de perte – cette ténèbre inouïe – cette solitude – cette aspiration continuelle pour Dieu – qui me donne de la peine au plus profond de mon coeur. Les ténèbres sont telles que je ne vois réellement rien – ni avec mon esprit ni avec ma raison. - La place de Dieu est vide. - Il n'y a pas de Dieu en moi. Lorsque la souffrance de l'aspiration est trop grande – j'aspire, j'aspire seulement à Dieu – et alors ce que je sens, c'est qu'Il ne veut pas de moi – Il n'est pas là. - Le paradis – les âmes – pourquoi ne sont-ce là pour moi que des mots – qui ne signifient rien pour moi ? Ma véritable vie semble tellement contradictoire. J'aide les âmes – pour aller où ? Pourquoi tout ceci ? Où est l'âme dans mon être à moi ? Dieu ne veut pas de moi. - Parfois, j'entends juste mon coeur crier - « Mon Dieu » et rien d'autre ne vient. - La torture et la souffrance, je ne puis me les expliquer. - Depuis mon enfance j'ai éprouvé l'amour le plus tendre pour Jésus dans le Saint Sacrement – mais cela, également, a disparu. - Je ne sens rien devant Jésus – et pourtant je ne manquerai pour rien au monde la Sainte Com. [Communion].
Vous voyez, Père, la contradiction dans ma vie. J'aspire à Dieu – je veux L'aimer – L'aimer beaucoup – vivre seulement pour l'amour de Lui – aimer seulement – et cependant il n'y a que de la peine – l'aspiration mais pas d'amour.
[…]
Toutes ces choses étaient si naturelles pour moi avant – jusqu'à ce que Notre Seigneur vienne tout entier dans ma vie. - J'aimais Dieu avec toutes les forces d'un coeur d'enfant. Il était le centre de tout ce que je faisais et disais. - Maintenant, Père, tout est si noir, si différent, et pourtant tout ce qui est à moi est à Lui – en dépit du fait qu'Il ne me veuille pas, qu'Il ne se soucie pas de moi.
Lorsque le travail commença – je savais tout ce que cela signifiait. - Mais j'acceptais tout de tout mon coeur. - Je fis seulement une prière – de me donner la grâce de donner des saints à l'Eglise.
Mes Soeurs, Père, sont le don que Dieu me fait, elles sont sacrées pour moi – chacune d'entre elles. C'est pourquoi je les aime – plus que je m'aime moi-même. - Elles sont une très grande part de ma vie.
Mon coeur et mon âme appartiennent à Dieu seul – qu'Il a rejeté comme un enfant non désiré de Son Amour. Et à cela, j'ai fait cette résolution dans cette retraite ;
Etre à sa disposition
Qu'il en soit de moi ainsi qu'Il le veut, comme Il le veut, aussi longtemps qu'Il le veut. Si mes ténèbres sont lumière pour quelque âme – et même si elles ne sont rien pour personne – je suis parfaiteùent heureuse – d'être une fleur dans le champ de Dieu
[p. 209-212]

Beaucoup de commentaires spirituels et théologiques ont été donnés à la signification de ces épreuves qu'au XVIIe siècle on appelait "les sécheresses intérieures - en particulier pour les rapporter à la nuit de la foi, nuit des sens, nuit de l'esprit, chez saint Jean de la Croix. Mon propos ici n'est pas de les analyser, moins encore de juger de leur pertinence ou de leur vérité. Du reste, qui le pourrait ? Avec tout ce que ces lettres révèlent de grandeur, de noblesse et d'héroîsme, peut-être d'un autre temps - d'un monde avant le nôtre - elles se suffisent à elles-mêmes.
Comme on le voit, la bonté - et qui peut douter que mère Thérésa soit une figure inoubliable de la bonté humaine ? - est chose infiniment plus profonde et complexe, peut-être même plus tragique, que l'idée qu'on s'en fait habituellement. Rien, en tout cas, qui soit purement et simplement, une affaire de "bons sentiments" qu'on puisse brocarder et moquer au nom des impulsions un peu naïves de l'homme compassionnel et qui releveraient de la sensiblerie.
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