On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

mardi 15 mars 2011

Voltaire, Lisbonne et, nous, le Japon aujourd'hui

Avec Voltaire, nous pleurons les morts non pas de Lisbonne mais du Japon. Combien encore à venir ? Et notre angoisse se porte vers les vivants, par millions, dont le sort est si affreux et incertain. Mais, une chose nous différencie du philosophe : nous ne nous soucions plus guère de savoir s'il faut conclure "Tout est bien", comme il le proclamait dans sa jeunesse avec Pope et Schaftesbury, "Tout est mal", comme Martin, le philosophe manichéen de Candide, dont il ne fut pas loin d'adopter la doctrine, ainsi qu'il en fait l'aveu dans une lettre à Frédéric II du 5 juin 1759, ou "Tout est passable", qui est le dernier mot de Voltaire dans Le monde comme il va. Alors que Voltaire "pascalise" dans ce poème comme il ne l'avait jamais fait auparavant, Rousseau lui répondra cette même année, 1756, dans la Lettre à Voltaire, lui reprochant le ton amer et désolé de ses vers, faits de protestation métaphysique et de lamentations très humaines. Car ce que Voltaire ne dit pas et sur quoi Rousseau insiste, c'est que la nature ou Dieu ne sont pas tant à incriminer, pour les milliers de morts que fit ce tremblement de terre, que les hommes eux-mêmes : "Sans quitter votre sujet de Lisbonne, convenez, par exemple, que la nature n’avait point rassemblé là vingt mille maisons de six à sept étages, et que si les habitants de cette grande ville eussent été dispersés plus également et plus légèrement logés, le dégât eut été beaucoup moindre, et peut-être nul."* Cet argument, si juste, porte aujourd'hui à bien des conséquences. Car pourrait-on nier que la responsabilité des politiques et des industriels du nucléaire est pour beaucoup dans cet affreux malheur qui commence à peine ?
Le moment est venu de relire l'excellent ouvrage de Vladimir Tcherkoff, Le crime de Tchernobyl : un goulag nucléaire (Actes Sud, 2006 :
  • www.amazon.fr), alors que sonnent à nos oreilles, décidémment peu disposées à entendre les leçons du passé, les propos sombres et amers de l'hébreu de l'Ecclésiaste : "Vanité des vanités : il n'y a rien de nouveau sous le soleil".
    Mais là où Voltaire nous touche, c'est que le malheur des hommes prend chez lui une dimension proprement métaphysique. Non pas qu'il ignore la réalité concrète, atroce, de la souffrance, bien au contraire, ni même la responsabilité des hommes, ou en fasse l'occasion d'une spéculation purement théorique, mais parce que ces malheurs, ces souffrances, éveillent en lui, à cette occasion tout particulièrement, les tourments intérieurs que l'effroi du mal agitait en lui, et dont témoigne, dans le Poème sur le désastre de Lisbonne, ce constat comme un cri terrible : "Le mal est sur terre". C'est en cela que Voltaire est si proche de ces grands romanciers métaphysiciens que sont Dostoïevski ou Melville. On oublie trop souvent qu'à l'image du "Dieu architecte" succède chez Voltaire la figure du "Dieu cruel", voire du "Dieu boucher". Il faudra un jour en dire ici davantage...

    O malheureux mortels ! ô terre déplorable !
    O de tous les mortels assemblage effroyable !
    D'inutiles douleurs éternel entretien !
    Philosophes trompés qui criez : " Tout est bien " ;
    Accourez, contemplez ces ruines affreuses,
    Ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses.
    Ces femmes, ces enfants l'un sur l'autre entassés,
    Sous ces marbres rompus ces membres dispersés :
    Cent mille infortunés que la terre dévore,
    Qui, sanglants, déchirés, et palpitants encore,
    Enterrés sous leurs toits, terminent sans secours
    Dans l'horreur des tourments leurs lamentables jours !
    Aux cris demi-formés de leurs voix expirantes,
    Au spectacle effrayant de leurs cendres fumantes,
    Direz-vous : " C'est l'effet des éternelles lois
    Qui d'un Dieu libre et bon nécessitent le choix " ?
    Direz-vous, en voyant cet amas de victimes :
    " Dieu s'est vengé, leur mort est le prix de leurs crimes " ?
    Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants
    Sur le sein maternel écrasés et sanglants ?
    Lisbonne, qui n'est plus, eut-elle plus de vices
    Que Londres, que Paris, plongés dans les délices ?
    Lisbonne est abîmée, et l'on danse à Paris.
    Tranquilles spectateurs, intrépides esprits,
    De vos frères mourants contemplant les naufrages,
    Vous recherchez en paix les causes des orages :
    Mais du sort ennemi quand vous sentez les coups,
    Devenus plus humains, vous pleurez comme nous.
    Croyez-moi, quand la terre entrouvre ses abîmes,
    Ma plainte est innocente et mes cris légitimes. [...]
    Un jour tout sera bien, voilà notre espérance ;
    Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion.
    Les sages me trompaient, et Dieu seul a raison.
    Humble dans mes soupirs, soumis dans ma souffrance,
    Je ne m'élève point contre la Providence.
    Sur un ton moins lugubre on me vit autrefois
    Chanter des doux plaisirs les séduisantes lois :
    D'autres temps, d'autres moeurs : instruit par la vieillesse,
    Des humains égarés partageant la faiblesse,
    Dans une épaisse nuit cherchant à m'éclairer,
    Je ne sais que souffrir, et non pas murmurer.
    Un calife autrefois, à son heure dernière,
    Au Dieu qu'il adorait dit pour toute prière :
    " Je t'apporte, ô seul roi, seul être illimité,
    Tout ce que tu n'as pas dans ton immensité,
    Les défauts, les regrets, les maux et l'ignorance. "
    Mais il pouvait encore ajouter l'espérance.
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    * J.J. Rousseau, Lettre à Voltaire, in Oeuvres complètes IV, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 1969, p. 1061.
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