On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

samedi 5 mars 2011

De la différence entre volontarisme et volonté politique

Dans la Théorie des sentiments moraux, publié en 1759, Adam Smith, un des principaux fondateurs et théoriciens de l'économie politique libérale (dont il expose les principes dans son Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776), dénonce, avec lucidité et inquiétude, les maux qui guettent l'action politique, et, plus particulièrement, la volonté de transformer la société à partir de principes théoriques, qu'avant Benjamin Constant il met au compte de ce qu'il appelle « l'esprit de système ».

Les méfaits de l'ingénierie sociale

Si l'harmonie sociale repose sur un équilibre que l'homme d'Etat doit s'efforcer de conserver, éventuellement de réformer mais non de bouleverser, c'est que cet équilibre social n'est pas de nature politique. C'est à l'occasion de la critique de l'action politique de « l'homme systématique » qui entend transformer la société au nom d'idéaux théoriques qu'Adam Smith introduit l'image de la main du joueur d'échecs – entendue ici au sens de la main politique - reprise dans La Richesse des nations, sous la métaphore célèbre, mais toute différente dans sa signification, de la « main invisible » de l'économie :

« L'homme systématique, au contraire, peut être sage dans ses conceptions ; mais son enthousiasme pour la beauté idéale du plan du gouvernement qu'il a combiné, est tel qu'il n'y peut souffrir la moindre altération. Il veut l'établir d'une manière complète, sans aucun égard pour les grands intérêts et les puissants étrangers qui s'y opposent. Il croit qu'on peut disposer des différentes parties du corps social, aussi librement que des pièces d'un jeu d'échecs : il oublie que les pièces d'un jeu d'échecs n'ont d'autres principes de mouvement que la main qui les déplace, et que, dans le grand jeu des sociétés humaines, chaque partie a un mouvement qui lui est propre et qui est absolument différent de celui dont le législateur a fait choix pour le lui imprimer : quand ces deux principes coïncident et ont la même direction, le jeu de la machine sociale est facile, harmonieux et prospère ; s'ils sont opposés l'un à l'autre, ce jeu est discordant et funeste, et la machine sociale est bientôt dans un désordre absolu. »

La main visible de l'action politique est en tous points différente de la main invisible de l'échange économique (dont Smith, bien avant Marx, montre pourtant les limites). Au mouvement de la main politique qui veut faire bouger les hommes comme les pièces d'un jeu d'échecs selon les principes fictifs de son système, Smith oppose le mouvement de chaque ordre social qui a ses lois propres, et que l'Etat doit respecter. L'harmonie sociale résulte de l'accord entre le mouvement autonome de la société et l'action politique qui doit l'épouser et non lui faire violence. Or, la tendance naturelle des gouvernants est la violence avec laquelle, par le moyen d'une sorte d'ingénierie sociale, ils veulent « établir et établir complètement, en dépit de tous les obstacles, toutes les parties d'un système d'idées » [id.]. Selon Smith, « cette arrogance dominatrice leur est naturelle et familière ; ils ne doutent jamais de l'infaillible supériorité de leur jugement ; quand ces réformateurs couronnés s'abaissent à réfléchir un moment sur la constitution du pays qu'ils gouvernent, ils n'y voient guère d'autre vices que les obstacles qui s'y trouvent à l'exécution de leur volonté» [id.]. La pertinence et l'actualité de cette réflexion n'a jamais été, me semble-t-il, aussi cruellement vérifiée.
Si je songe aujourd'hui à publier ce texte d'Adam Smith, c'est, en effet, qu'il nous éclaire de façon frappante sur les dérives de l'action politique lorsqu'elle entend attester – car c'est bien d'une attestation* dont il s'agit - la capacité des gouvernants à transformer la société, mais qui, dans les faits, relève plutôt du volontarisme et de l'arrogance.

Politique du mépris

N'est-ce pas cette même arrogance qui, dès le lendemain des élections de 2007, a présidé aux transformations sociales brutales que l'exécutif, pour être plus précis que le président de la République a imposé et que le législateur a docilement voté, au mépris des corps intermédiaires (la justice, la santé, l'éducation, la police, etc.), jusqu'à ébranler profondément le caractère jusqu'alors relativement harmonieux et apaisé de la société française ? Que cette politique du mépris qui conduit à heurter de front les grands établissements structurants de notre pays fasse aujourd'hui l'objet d'un profond rejet n'est que justice. Car, outre qu'elle dresse contre elle les acteurs sociaux - enseignants des collèges, des lycées et du monde universitaire, chercheurs et scientifiques, médecins jusqu'aux plus hautes sommités du personnel hospitalier, magistrats, policiers, etc., cela fait beaucoup de monde tout de même ! - qui se sentent traités comme des obstacles négligeables, sans leur collaboration active et la mise en oeuvre, volontairement acceptée, de leurs capacités et de leur intelligence, elle ne pouvait qu'échouer.
Une telle destructuration de l'Etat a beau se présenter comme étant « libérale », et s'imposer comme une prétendue nécessité en raison des circonstances et des contraintes de l'économie, par la violence dont elle fait montre, le fétichisme comptable, largement idéologique, des politiques publiques qui l'anime (la modernisation de l'Etat dans le cadre de la RGPP), le volontarisme dont elle se réclame et qui tient plus de la gesticulation, de la rodomontade et de la posture rhétorique que de l'action efficace, une telle politique est, en réalité, fondamentalement contraire aux méthodes prudentes de gouvernement prônées par un penseur aussi libéral qu'Adam Smith.
A l'heure où un sondage du jour nous annonce que le FN pourrait bien se présenter en tête dans la course aux prochaines élections présidentielles – et c'est là un sacré coup de semonce – il y a lieu de réfléchir sur les règles de l'art de gouverner et de réformer notre pays avec sagesse et efficacité, de sorte qu'une grande partie de nos concitoyens, les plus vulnérables sans doute, ne soit pas conduite à se tourner vers les extrêmes, toujours promptes à récupérer la mise. Un danger qui a bien sûr de multiples autres raisons et qui sont loin de se réduire à celle que je viens de dénoncer.
Le fait est que la "machine sociale" dont parle Smith n'est justement pas une machine qu'on puisse modifier et réparer simplement en changeant les pièces défectueuses. Les acteurs sociaux (nationaux ou non) ne sont pas plus les pièces d'un système qu'ils ne sont des pions sur un échiquier. Et s'ils ont le sentiment d'être traités ainsi, avec arrogance, indifférence et mépris, ou que les uns sont dressés contre les autres, ou encore qu'on érige en responsables de tous les maux des boucs émissaires, aisément identifiables et expulsables, à quoi s'ajoute une fragilisation des individus, liés aux effets de la crise et aux bouleversements d'un monde en profonde mutation, rien d'étonnant que la société devienne un grand corps malade. Et tel est, plus que jamais par le passé, l'état dans lequel se trouve la France. Allez ensuite nous poser la question de l'identité nationale ! Mais le fait même de la poser a tout d'un symptôme.
On a beaucoup et souvent dit que la France est un pays impossible de réformer, que le poids des corporatismes, la défense des positions acquises, les pesanteurs de tous ordres constituent des forces d'inertie et de résistance qui entravent et bloquent toute transformation sociale. Mais qu'il en soit ainsi - ce qui est bien moins le cas aujourd'hui que par le passé - ne justifie nullement qu'on brutalise les citoyens, les corps sociaux et la société dans son ensemble au nom d'un prétendu courage politique, dont on espère tirer, l'heure venue, les bénéfices électoraux. De pareilles politiques publiques n'attestent nullement la noblesse du politique ; elles relèvent d'une malfaisance proprement pathologique, dont la pensée libérale n'a cessé de dénoncer les méfaits, la folie et les conséquences potentiellement destructrices (lesquelles ne sont nullement incompatibles avec l'existence d'un régime démocratique).
Lorsque, dans un pays de vieilles traditions, de profondes réformes sociales sont nécessaires - et personne ne conteste réellement que ce soit le cas - il faut aux gouvernants une intelligence politique, une détermination, un courage et un doigté hors-pair pour les faire adopter, mettre en oeuvre, et surmonter les obstacles inévitables. C'est là le propre des vrais hommes d'Etat et, donc, au bout du compte, une affaire de caractère. Mais cela n'a rien à voir avec l'expression affichée d'un volontarisme qui est, en réalité, un aveu d'impuissance et de faiblesse (avec tous ses aspects psychologiques proprement personnels).
Cela dit sans parti-pris militant, polémique ou partisan, ni critique démagogique des élites, toujours de mauvais aloi.

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* Attestation : Déclaration verbale ou écrite, preuve qui témoigne de la véracité d'un fait.
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