On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

mercredi 2 mars 2011

La vie rêvée des livres

Avec les livres, nous entrons dans le monde imaginaire des vies rêvées où nous rencontrons des personnages que nous pouvons librement aimer ou ignorer ou détester, sans qu'aucune des contraintes ordinaires du quotidien ne nous entravent. Tout y est possible, et rien de ce qui se fait ou ne se fait pas, de ce qui est autorisé et de ce qui ne l'est pas, ne se met en travers de notre chemin. Je peux être le plus heureux des hommes et toi misérable, moi d'ici et toi d'ailleurs, moi crevassé, ridé et toi d'une beauté dont tu ne sais pas à quel point elle est insolente et cruelle, moi blanc et toi jaune ou noir, tout ce qu'on voudra de ce qui fait la différence entre les êtres, et qui les sépare en permanence, est aboli par le génie absolument démocratique des livres qui nous invite à des rencontres pleines de grâce et de générosité. Nous pouvons serrer la main à Mychkine, et ce sera chaleureusement, ou danser avec Natacha – n'est-elle pas un peu à moi ? - parcourir les mers avec Ismaël à la poursuite de la baleine blanche, chevaucher aux côtés de Fabrice del Dongo et nous saluerons l'Empereur, partager la cache de Gavroche dans l'éléphant et danser sur les barricades de la Commune, collectionner les timbres-poste avec Salomon Rubinstein ou converser avec la duchesse de Guermantes, lancer dans le ciel des cerfs-volants aux effigies de Voltaire et de Hugo et faire avec Ambroise la nique aux nazis, la folle fête de l'imagination nous accorde toute liberté. Et les êtres dont la vérité, les sentiments et les pensées intimes nous échappent - cette terrible solitude qui est notre lot commun - voici qu'ils se livrent à nous, puisque nous accompagnons l'écrivain omniscient, ce "singe de Dieu" dont parle Flaubert, dans une prodigieuse transparence du monde et des êtres, sans jamais qu'on veuille se les approprier. C'est pourquoi nous aimons tant la littérature.
Le monde de nos jours et de nos nuits est parfois si conventionnel, étroit et figé - non pas toujours, bien évidemment, car l'existence, pour sûr, nous réserve de bien belles surprises - qu'il nous faut fermer les yeux pour espérer pouvoir rêver, peut-être. De combien d'occasions manquées la vie est-elle faite que nous vivons poétiquement dans les romans que nous avons aimés. Pas étonnant que lorsque nous redescendons sur terre, nous nous prenions les pieds dans le tapis : quelle idiotie de croire que cela fut vraiment possible !
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