Entretien avec Marcel Gauchet, publié dans Le Monde du 23 avril, "L'autonomie veut dire la mise au pas des universitaires" :
"Dans votre dernier livre, Conditions de l'Éducation, vous mettiez l'accent sur la crise de la connaissance. Le mouvement actuel dans l'enseignement supérieur n'en est-il pas une illustration ?
L'économie a, d'une certaine manière, dévoré la connaissance. Elle lui a imposé un modèle qui en fait une machine à produire des résultats dans l'indifférence à la compréhension et à l'intelligibilité des phénomènes. Or, même si c'est une de ses fonctions, la connaissance ne peut pas servir uniquement à créer de la richesse. Nous avons besoin d'elle pour nous aider à comprendre notre monde. Si l'université n'est plus du tout en position de proposer un savoir de cet ordre, elle aura échoué. Or, les savoirs de ce type ne se laissent ni commander par des comités de pilotage, ni évaluer par des méthodes quantitatives.
N'est-ce pas pour cela que la question de l'évaluation des savoirs occupe une place centrale dans la crise ?
Alors que les questions posées par les modalités de l'évaluation sont très complexes, puisqu'elles sont inséparables d'une certaine idée de la connaissance, elles ont été réglées de manière expéditive par l'utilisation d'un modèle émanant des sciences dures. Ces grilles d'évaluation sont contestées jusque dans le milieu des sciences dures pour leur caractère très étroit et l eurs effets pervers. Mais, hormis ce fait, ce choix soulève une question d'épistémologie fondamentale : toutes les disciplines de l'université entrent-elles dans ce modèle ? Il y a des raisons d'en douter.
Ce n'est pas un hasard si les sciences humaines ont été en pointe dans le mouvement. Il s'agit pour elles de se défendre contre des manières de les juger gravement inadéquates. L'exemple le plus saillant est la place privilégiée accordée aux articles dans des revues à comité de lecture qui dévalue totalement la publication de livres. Or pour les chercheurs des disciplines humanistes, l'objectif principal et le débouché naturel de leur travail est le livre. On est en pleine impasse épistémologique.
Toutefois, la source du malaise est bien en amont des textes de réforme qui cristallisent aujourd'hui les oppositions.
L'université souffre au premier chef de sa mutation démographique. Elle a mal vécu une massification qui s'est faite sous le signe de la compression des coûts et qui s'est traduite par une paupérisation. Il faut bien voir que nous sommes confrontés ici à un mouvement profond, qui relève de l'évolution des âges de la vie, et qui étire la période de formation jusqu'à 25 ans. L'afflux vers l'enseignement supérieur est donc naturel, indépendamment du contenu offert. Etant donné la culture politique française, dans l'imaginaire collectif, l'université devient le prolongement naturel de l'école républicaine gratuite et presque socialement obligatoire. Je ne crois pas plausible de maintenir le modèle de cette école républicaine jusqu'à 25 ans mais je comprends pourquoi les gens y croient. C'est même constitutif de notre pays. Mais cette spécificité en rencontre une autre, qui joue en sens inverse, à savoir l'existence d'un système à part pour la formation des élites, celui des grandes écoles. Il s'ensuit que nos dirigeants, issus en général de ce circuit d'élite, sont peu intéressés par l'université, quand ils ne la méprisent pas.
Notre université paie donc le prix d'une spécificité hexagonale ?
Ce partage universités/grandes écoles pèse très lourd. Partout ailleurs, le problème de l'université est vital puisqu'il y va de la formation des élites. Mais pas chez nous, la bourgeoisie française disposant d'un système ultrasélectif de grande qualité pour la formation de ses rejetons, qui a de surcroît l'avantage unique d'être gratuit. Mieux : on peut même y être payé pour apprendre - voir Polytechnique ou Normale Sup. L'université de masse, en regard, tend à être traitée comme un problème social. Nos gouvernants viennent de découvrir qu' elle était aussi un problème économique. Mais leur regard reste conditionné par le passé : ils veulent des résultats pour pas cher.
C'est sur un terrain déjà bien miné qu'arrive le mot nouveau d'"autonomie" ?
Ce mot admirable que personne ne peut récuser n'est qu'un mot. Il est illusoire de croire que parce qu'on a le mot, on a la chose. Demandons-nous ce qui se cache derrière ses promesses apparentes. Pour avoir une autonomie véritable, il faut disposer de ressources indépendantes. Or, en France, c'est exclu, puisque le bailleur de fonds reste l'Etat. On peut certes développer des sources de financement autres. Elles font peur à un certain nombre de mes collègues, mais je les rassure tout de suite, ça n'ira jamais très loin : le patronat français ne va pas par miracle se mettre à découvrir les beautés d'un financement qu'il n'a jamais pratiqué. Notre autonomie à la française ne sera donc qu'une autonomie de gestion à l'intérieur de la dépendance financière et du contrôle politique final qui va avec. Le changement est moins spectaculaire que le mot ne le suggère.
D'autres modèles étaient possibles ?
Certains pays de l'Est comme la Pologne ont pris un parti radical dans les années 1990. L'Etat a opéré une dotation des univ ersités en capital et elles sont devenues des établissements indépendants. A elles de faire fructifier leurs moyens et de définir leur politique. Si un tel changement était exclu chez nous, ce n'est pas seulement en raison du "conservatisme" français. C'est aussi et surtout que notre système n'est pas si mauvais et que tout le monde le sait, peu ou prou. A côté de ses défauts manifestes, il possède des vertus cachées.
On pourrait même soutenir, de manière provocatrice, qu'il est l'un des plus compétitifs du monde, dans la mesure où il est l'un de ceux qui font le mieux avec le moins d'argent. C'est bien la définition de la compétitivité, non ? Dans beaucoup de disciplines, nous sommes loin d'être ridicules par rapport à nos collègues américains, avec des moyens dix fois moindres.
Et vous pensez que le grand public en a une vision déformée ?
Comment le connaîtrait-il ? L'image romantique du chercheur dissimule une réalité très différente. La recherche est probablement le secteur le plus compétitif, le plus concurrentiel, le plus soumis à la pression de tous les secteurs de la vie sociale. C'est d'ailleurs l'un des motifs de la désaffection pour les sciences. Il faut une vocation solidement chevillée au corps pour endurer cette vie de moine-soldat, où vous avez à vous battre tous les jours pour rester dans le coup, obtenir des moyens, faire valider vos résultats, le tout pour un salaire sans aucun rapport avec ceux des cadres de l'économie. Il y a quelque chose de fou dans le besoin d'en rajouter une couche et de resserrer encore le contrôle, comme si les chercheurs n'étaient pas capables de détecter seuls les sujets porteurs, comme s'ils étaient assez stupides pour aller s'embourber dans des domaines qui n'ont aucun intérêt pour personne.
Le pire à mes yeux pour l'avenir est dans cette prétention à programmer la recherche. Comme s'il pouvait exister des méta-chercheurs en position de piloter le travail des autres ! La situation normale est celle du chercheur qui soumet un projet à des instances qui le jugent réaliste, ou prioritaire, compte tenu des moyens disponibles, exactement comme un banquier prend un risque en prêtant de l'argent à une entreprise. Mais l'idée ne peut venir que du chercheur ! Autrement, le conformisme est garanti. C'est une machine à tuer l'originalité dans l'oeuf qui se met en place.
Quelles conséquences l'autonomie aura-t-elle sur la vie professionnelle des enseignants- chercheurs ?
L'autonomie entraîne le passage des enseignants- chercheurs sous la coupe de l'université où ils travaillent. L'établissement, à l'instar de n'importe quelle autre organisation ou entreprise, se voit doté d'une gestion de ses ressources humaines, avec des capacités de définition des carrières et, dans une certaine mesure, des rémunérations. C'est un changement fondamental, puisque d'un statut qui faisait de lui un agent indépendant du progrès de la connaissance, recruté par des procédures rigoureuses et évalué par ses pairs, il passe à celui d'employé de cet établissement.
Jusqu'où va ce "changement fondamental" ?
C'est un changement complet de métier. Il est visible que la mesure de cette transformation n'a pas été prise. L'autonomie des universités veut dire en pratique la mise au pas des universitaires. Toute la philosophie de la loi se ramène à la seule idée de la droite en matière d'éducation, qui est de créer des patrons de PME à tous les niveaux, de la maternelle à l'université. Il paraît que c'est le secret de l'efficacité. On peut juger que le statut antérieur était archaïque et n'était plus tenable à l'époque d'une université de masse, mais encore fallait-il expliciter les termes de cette mutation et clarifier les conséquences à en tirer.
Ce statut était un concentré de l'idée du service public à la française, avec ses équilibres subtils entre la méritocratie, l'émulation et l'égalité. Toutes les universités n e sont pas égales, personne ne l'ignore, mais tout le monde est traité de la même façon. Il n'y a rien de sacro-saint là-dedans, mais on ne peut toucher à tels produits de l'histoire qu'en pleine connaissance de cause et en mettant toutes les données sur la table.
C'est donc tout le fonctionnement de notre société qui est interrogé là ?
Le problème universitaire est un bon exemple du problème général posé à la société française, celui d'assurer l'adéquation à la marche du monde de notre modèle hérité de l'histoire et organisé autour de l'idée de République. Toute la difficulté est de faire évoluer ce modèle sans brader notre héritage dit républicain. Nous ne verserons pas d'un seul coup dans un modèle compétitif et privé qui n'a jamais été dans notre histoire. Comment intégrer davantage de décentralisation et d'initiative, tout en maintenant un Etat garant de l'intérêt général et de l'égalité des services ? C'est ce point d'équilibre entre les mutations nécessaires et la persistance de son identité historique que le pays recherche. Il n'est pas conservateur : il est réactif. Mais pour conduire ce genre d'évolutions, il faut procéder à découvert, oser le débat public.
Ce qui a été absolument évité...
Le gouvernement a fait le choix d'une offensive éclair, sur la base d'une grande méconnaissance du terrain universitaire. Probablement, ce sentiment d'urgence a-t-il été multiplié par le choc du classement mondial des universités fait par l'université de Shanghaï, qui a secoué nos élites dirigeantes, sans leur inspirer, hélas, le souci de se mettre au courant. Si vous ajoutez à cela une image d'Epinal de ce qu'est le système universitaire américain, aussi typique du sarkozysme que largement fausse, plus l'idée que n'importe quelle stratégie de communication bien menée vient à bout de tous les problèmes, vous avez les principaux ingrédients de la crise actuelle.
Quelle sortie de crise imaginez-vous ?
Quelle que soit l'issue du mouvement, le problème de l'université ne sera pas réglé. Le pourrissement est (...) fatal, mais la question restera béante et resurgira. Si le gouvernement croit que parce qu'il a gagné une bataille, il a gagné la guerre, il se trompe. La conséquence la plus grave sera sans doute une détérioration supplémentaire de l'image de l'université, ce qui entraînera la fuite des étudiants qui ont le choix vers d'autres formes d'enseignement supérieur et ne laissera plus à l'université que les étudiants non sélectionnés ailleurs. De quoi rendre le problème encore un peu plus difficile.
Propos recueillis par Maryline Baumard et Marc Dupuis.
Marcel Gauchet
Historien et philosophe, directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, Marcel Gauchet, 62 ans, a publié beaucoup d'articles notamment dans Le Débat, revue dont il est rédacteur en chef. On lui doit aussi de nombreux ouvrages où la démocratie, le pouvoir et le politique sont centraux. La transmission est aussi un sujet qui lui importe et il a cosigné, fin 2008, en collaboration avec Marie-Claude Blais et Dominique Ottavi, Les Conditions de l'éducation (Stock, 2008).
On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal
mercredi 22 avril 2009
lundi 20 avril 2009
Ontologie de la vulnérabilité ?
Après la lecture des Pratiques du Moi de Charles Larmore (PUF, 2004)et de la discussion entre ce-dernier et Alain Renaut (Débat sur l'éthique, Grasset, 2004), une série d'interrogations me viennent à l'esprit.
Ce n'est pas que soit dénuée d'importance théorique la question de savoir si le concept de Sujet ou de Moi doit ou non être maintenu dans la réflexion sur le sens de l'action morale (quelle que soit la façon dont on comprenne celle-ci : obéissance à la loi posée dans son universalité, conformité de l'action à des raisons qui s'imposent dans leur vérité ou, plus originairement, aux affects « naturels » de la pitié, de la bienveillance ou de la sympathie). Une telle réflexion ne saurait cependant se déployer sans prendre en considération la réalité des facteurs induisant la dépersonnalisation de soi. On est parfaitement en droit de contester la pertinence de la référence au Moi dans la compréhension des conduites humaines, mais on ne saurait ignorer que, dans certaines circonstances, ce qui se montre et se manifeste ce n'est pas l'intelligibilité discutable d'un concept, c'est l'évanescence de l'être dont on parle (qu'il s'agisse de la figure de la marionnette qu'évoque Hannah Arendt au sujet d'Eichmann, de la « poupée de chiffon » chez Nadejda Mandelstam ou du poète lyrique, dans La vie est ailleurs de Milan Kundera). Peut-être le bon usage du langage n'autorise-t-il pas d'employer de parler de Moi ou de Sujet, mais s'agirait-il simplement de se rapporter à un individu qui dit « Je » et qui a à assumer le sens de ses actions, comme chez Vincent Descombes, qu'en est-il si l'individu en question a déjà disparu de la scène ? S'il ne se comporte rien de plus que comme un agent mû par des facteurs qui le déterminent quelles que soient les « raisons » et les croyances auxquelles il croit adhérer librement ? De sorte qu'il ne s'agit pas pour moi de mettre en compétition des conceptions théoriques diverses du Moi (et de la place qui revient à cette notion dans une réflexion sur le sens de l'engagement moral), mais d'introduire un autre point de vue : non pas l'énigme du Moi (ou du Sujet) mais l'inconsistance de l'être dont on parle (l'appellerait-on ou non un Moi). Une évanescence qui n'est pas simplement de nature psychologique (tenant à la pathologie de l'âme), mais proprement ontologique.
Les facteurs situationnels qui conduisent à la dépersonnalisation de soi ont une fonction révélatrice. S'ils peuvent agir avec une telle efficacité sur les « sujets » sur lesquels ils s'exercent, c'est précisément parce qu'ils révèlent quelque chose de tout à fait essentiel sur l'identité de l'être humain : sa fragilité.
Prise en vue dans cette perspective, la fragilité ne renvoie pas aux apories de la conscience réflexive, soulignée par nombre d'auteurs canoniques de la pensée philosophique depuis Hume – de fait, elle n'est pas seulement psychologique mais métaphysique. Si la question du « qui suis-je ? » ne trouve pas de réponse dans un retour réflexif sur soi, resterait à s'assurer que le rapport (qu'il soit libre ou non, c'est une autre question) que nos entretenons avec nos propres croyances, tel qu'il se matérialise ou s'incarne dans nos actes, constitue une voie privilégiée d'accès à la constitution de soi. Or l'idée même de « constitution de soi » ou d'identité est infiniment problématique.
Ce à quoi nous invite la considération des conduites humaines effectives (dans certaines circonstances extrêmes), en particulier les conduites de destructivité, ce n'est pas à nous plonger dans les perplexités qui accompagnent l'idée de Moi ou de Sujet : c'est à saisir ce qu'il y a d'ontologiquement vertigineux dans la capacité de l'être humain à s'absenter de lui-même, l'expression ne devant pas être prise au sens transitif (comme renvoyant à un « quelque chose », l'agent comptable de ses actes ou le Sujet autonome), mais dans sa signification la plus radicale. On ne saurait prendre la mesure de cette "absence à soi" en la mettant simplement au compte d'un défaut de responsabilité. Etre comptable de ses propres actes est un principe de la réflexion morale constamment rappelé par l'immense majorité des philosophes, mais que vaut-il si l'être dont on parle n'a pas de consistance ?
L'obéissance destructrice souligne et révèle la vulnérabilité de l'individu (du moins de la plupart d'entre eux. De vous ? de moi ?) aux situations. Mon sentiment est que cette vulnérabilité va bien au-delà du sens que la psychologie lui donne. Elle n'est pas de nature psychologique, en effet, mais bien plus profonde, bien plus essentielle. C'est ce qu'avait souligné, en son temps, le philosophe américain Ralph Emerson, dans sa critique du conformisme et de l'aliénation. Aujourd'hui, c'est dans le travail de Judith Butler (en particulier dans Le récit de soi, PUF, 2007) et de Patchen Markell (Bound by Recognition, Princeton University Press, 2003) qu'on trouve les réflexions les plus pertinentes sur une véritable ontologie de la vulnérabilité.
Ce n'est pas que soit dénuée d'importance théorique la question de savoir si le concept de Sujet ou de Moi doit ou non être maintenu dans la réflexion sur le sens de l'action morale (quelle que soit la façon dont on comprenne celle-ci : obéissance à la loi posée dans son universalité, conformité de l'action à des raisons qui s'imposent dans leur vérité ou, plus originairement, aux affects « naturels » de la pitié, de la bienveillance ou de la sympathie). Une telle réflexion ne saurait cependant se déployer sans prendre en considération la réalité des facteurs induisant la dépersonnalisation de soi. On est parfaitement en droit de contester la pertinence de la référence au Moi dans la compréhension des conduites humaines, mais on ne saurait ignorer que, dans certaines circonstances, ce qui se montre et se manifeste ce n'est pas l'intelligibilité discutable d'un concept, c'est l'évanescence de l'être dont on parle (qu'il s'agisse de la figure de la marionnette qu'évoque Hannah Arendt au sujet d'Eichmann, de la « poupée de chiffon » chez Nadejda Mandelstam ou du poète lyrique, dans La vie est ailleurs de Milan Kundera). Peut-être le bon usage du langage n'autorise-t-il pas d'employer de parler de Moi ou de Sujet, mais s'agirait-il simplement de se rapporter à un individu qui dit « Je » et qui a à assumer le sens de ses actions, comme chez Vincent Descombes, qu'en est-il si l'individu en question a déjà disparu de la scène ? S'il ne se comporte rien de plus que comme un agent mû par des facteurs qui le déterminent quelles que soient les « raisons » et les croyances auxquelles il croit adhérer librement ? De sorte qu'il ne s'agit pas pour moi de mettre en compétition des conceptions théoriques diverses du Moi (et de la place qui revient à cette notion dans une réflexion sur le sens de l'engagement moral), mais d'introduire un autre point de vue : non pas l'énigme du Moi (ou du Sujet) mais l'inconsistance de l'être dont on parle (l'appellerait-on ou non un Moi). Une évanescence qui n'est pas simplement de nature psychologique (tenant à la pathologie de l'âme), mais proprement ontologique.
Les facteurs situationnels qui conduisent à la dépersonnalisation de soi ont une fonction révélatrice. S'ils peuvent agir avec une telle efficacité sur les « sujets » sur lesquels ils s'exercent, c'est précisément parce qu'ils révèlent quelque chose de tout à fait essentiel sur l'identité de l'être humain : sa fragilité.
Prise en vue dans cette perspective, la fragilité ne renvoie pas aux apories de la conscience réflexive, soulignée par nombre d'auteurs canoniques de la pensée philosophique depuis Hume – de fait, elle n'est pas seulement psychologique mais métaphysique. Si la question du « qui suis-je ? » ne trouve pas de réponse dans un retour réflexif sur soi, resterait à s'assurer que le rapport (qu'il soit libre ou non, c'est une autre question) que nos entretenons avec nos propres croyances, tel qu'il se matérialise ou s'incarne dans nos actes, constitue une voie privilégiée d'accès à la constitution de soi. Or l'idée même de « constitution de soi » ou d'identité est infiniment problématique.
Ce à quoi nous invite la considération des conduites humaines effectives (dans certaines circonstances extrêmes), en particulier les conduites de destructivité, ce n'est pas à nous plonger dans les perplexités qui accompagnent l'idée de Moi ou de Sujet : c'est à saisir ce qu'il y a d'ontologiquement vertigineux dans la capacité de l'être humain à s'absenter de lui-même, l'expression ne devant pas être prise au sens transitif (comme renvoyant à un « quelque chose », l'agent comptable de ses actes ou le Sujet autonome), mais dans sa signification la plus radicale. On ne saurait prendre la mesure de cette "absence à soi" en la mettant simplement au compte d'un défaut de responsabilité. Etre comptable de ses propres actes est un principe de la réflexion morale constamment rappelé par l'immense majorité des philosophes, mais que vaut-il si l'être dont on parle n'a pas de consistance ?
L'obéissance destructrice souligne et révèle la vulnérabilité de l'individu (du moins de la plupart d'entre eux. De vous ? de moi ?) aux situations. Mon sentiment est que cette vulnérabilité va bien au-delà du sens que la psychologie lui donne. Elle n'est pas de nature psychologique, en effet, mais bien plus profonde, bien plus essentielle. C'est ce qu'avait souligné, en son temps, le philosophe américain Ralph Emerson, dans sa critique du conformisme et de l'aliénation. Aujourd'hui, c'est dans le travail de Judith Butler (en particulier dans Le récit de soi, PUF, 2007) et de Patchen Markell (Bound by Recognition, Princeton University Press, 2003) qu'on trouve les réflexions les plus pertinentes sur une véritable ontologie de la vulnérabilité.
vendredi 17 avril 2009
Jessye Norman
De toutes les interprétations des Vier letzte Lieder (Quatre derniers Chants) de Richard Strauss, celle de Jessye Norman est, sans doute, une des plus bouleversantes. Ici, dans un enregistrement de 1982 avec le Gewandhaus Orchestra de Leipzig, sous la direction de Kurt Masur :
jeudi 16 avril 2009
Pour une conception non "morale" de la générosité
Refuser de réduire l'individu, s'agirait-il de l'individu moderne, à n'être qu'un calculateur qui cherche en toutes circonstances à satisfaire ses intérêts égoïstes, introduire et laisser place à un intérêt pour autrui qui pousse à la générosité, à la bienveillance, à la dépense (de son temps, de son argent, de soi), est-ce verser dans une sorte d'angélisme ? Et-ce présenter l'être humain meilleur qu'il n'est ? Nous voulons seulement dire qu'il est plus complexe, plus riche de possibilités diverses.
Nul besoin de conclure à une conception « morale » de l'individu pour qu'en ses conduites, la vie telle qu'il la mène, les autres aient une place qui ne soit pas une place à prendre. Non pas les autres en général, non pas l'humanité qu'il faudrait défendre d'une façon abstraite et anonyme – ce genre de projet lyrique conduit généralement au pire – mais ceux que l'on rencontre sur sa route et dont la situation nous touche et nous affecte que nous le voulions ou non. Et si nous agissons en conséquence, parfois pour en payer un prix assez lourd, sans doute est-ce parce que nous le voulons, mais l'avons-nous choisi ? Par devoir ? Par vertu ? Non pas. Plutôt par une obligation qui s'impose à nous et que nous ne pouvons fuir parce que nous n'avons pas vraiment le choix, que nous sommes ainsi fait que tout bêtement il est indécent – indigne, c'est déjà trop dire – de ne rien faire. Il y a mille et une manières de donner de soi, et toutes ne s'adressent pas uniquement à la misère, à la détresse ou à la souffrance de ceux que nous rencontrons sur notre chemin. Mais ces situations ont plus que tout autres ceci de particulier qu'elles s'adressent à nous, qu'elles nous invitent à ne pas rester les bras ballants.
La scène du monde n'est pas un spectacle auquel nous assistons dans le confort d'un fauteuil : elle s'avance vers nous, irrespectueusement. Nous pouvons la considérer avec indifférence ou ironie, nous pouvons désirer nous tenir à l'écart, vouloir nous occuper que de nous-mêmes, mais lorsque le monde prend le visage des larmes ou de la peine il nous bouleverse, aussi égoïste puissions-nous être par ailleurs. Et si nous avançons la main, si nous agissons avec un peu d'amitié, de générosité, de solidarité – parfois même en trainant les pieds ou en maugréant, pourquoi pas ? - ce n'est pas que nous soyons bons ou vertueux : c'est que nous ne sommes plus à l'abri. L'absence de sympathie, de bienveillance, d'attention aux autres n'est pas tant le signe d'un défaut de sens moral que le symptôme d'une infirmité. Une fibre manque, qui s'est rétrécie ou qui s'est tue. On n'est pas plus mauvais pour autant, on est juste plus pauvre. L'enfermement en soi est une suffocation. Dès lors, il n'y a pas lieu de s'étonner que nous aspirions à davantage nous dilater.
Les diverses manifestations individuelles et sociales du dévouement, du bénévolat, de la générosité, de quoi témoignent-elles ? Sinon du désir de respirer un air plus vif que n'en délivre l'espace étriqué de notre petit moi ou de notre famille. L'engagement avec les autres nous ouvre à l'espace plus riche de la rencontre, de l'échange et du don, parfois aussi du conflit et de la rivalité, dans un enrichissement de soi qui répond à la loi de l'expansion, non de l'égoïsme. Poursuivre uniquement la satisfaction de ses intérêts particuliers, dans l'indifférence à ceux d'autrui, voire à leur dépens, n'est pas une fin dénuée de raisons, mais c'est une quête bien vide qui aura tôt fait de montrer ses limites. Il n'est guère étonnant que nous ne puissions nous contenter d'une telle atrophie. Les enquêtes récentes menées sur la générosité des Français attestent que, malgré la crise et les angoisses qu'elle suscite, notre société n'est pas simplement cette addition d'individus frileux et apeurés, uniquement soucieux d'eux-mêmes, qu'on nous présente trop souvent. Il est heureux que soit ici apportée, une fois de plus, la preuve que cette vision est tout simplement fausse.
Nul besoin de conclure à une conception « morale » de l'individu pour qu'en ses conduites, la vie telle qu'il la mène, les autres aient une place qui ne soit pas une place à prendre. Non pas les autres en général, non pas l'humanité qu'il faudrait défendre d'une façon abstraite et anonyme – ce genre de projet lyrique conduit généralement au pire – mais ceux que l'on rencontre sur sa route et dont la situation nous touche et nous affecte que nous le voulions ou non. Et si nous agissons en conséquence, parfois pour en payer un prix assez lourd, sans doute est-ce parce que nous le voulons, mais l'avons-nous choisi ? Par devoir ? Par vertu ? Non pas. Plutôt par une obligation qui s'impose à nous et que nous ne pouvons fuir parce que nous n'avons pas vraiment le choix, que nous sommes ainsi fait que tout bêtement il est indécent – indigne, c'est déjà trop dire – de ne rien faire. Il y a mille et une manières de donner de soi, et toutes ne s'adressent pas uniquement à la misère, à la détresse ou à la souffrance de ceux que nous rencontrons sur notre chemin. Mais ces situations ont plus que tout autres ceci de particulier qu'elles s'adressent à nous, qu'elles nous invitent à ne pas rester les bras ballants.
La scène du monde n'est pas un spectacle auquel nous assistons dans le confort d'un fauteuil : elle s'avance vers nous, irrespectueusement. Nous pouvons la considérer avec indifférence ou ironie, nous pouvons désirer nous tenir à l'écart, vouloir nous occuper que de nous-mêmes, mais lorsque le monde prend le visage des larmes ou de la peine il nous bouleverse, aussi égoïste puissions-nous être par ailleurs. Et si nous avançons la main, si nous agissons avec un peu d'amitié, de générosité, de solidarité – parfois même en trainant les pieds ou en maugréant, pourquoi pas ? - ce n'est pas que nous soyons bons ou vertueux : c'est que nous ne sommes plus à l'abri. L'absence de sympathie, de bienveillance, d'attention aux autres n'est pas tant le signe d'un défaut de sens moral que le symptôme d'une infirmité. Une fibre manque, qui s'est rétrécie ou qui s'est tue. On n'est pas plus mauvais pour autant, on est juste plus pauvre. L'enfermement en soi est une suffocation. Dès lors, il n'y a pas lieu de s'étonner que nous aspirions à davantage nous dilater.
Les diverses manifestations individuelles et sociales du dévouement, du bénévolat, de la générosité, de quoi témoignent-elles ? Sinon du désir de respirer un air plus vif que n'en délivre l'espace étriqué de notre petit moi ou de notre famille. L'engagement avec les autres nous ouvre à l'espace plus riche de la rencontre, de l'échange et du don, parfois aussi du conflit et de la rivalité, dans un enrichissement de soi qui répond à la loi de l'expansion, non de l'égoïsme. Poursuivre uniquement la satisfaction de ses intérêts particuliers, dans l'indifférence à ceux d'autrui, voire à leur dépens, n'est pas une fin dénuée de raisons, mais c'est une quête bien vide qui aura tôt fait de montrer ses limites. Il n'est guère étonnant que nous ne puissions nous contenter d'une telle atrophie. Les enquêtes récentes menées sur la générosité des Français attestent que, malgré la crise et les angoisses qu'elle suscite, notre société n'est pas simplement cette addition d'individus frileux et apeurés, uniquement soucieux d'eux-mêmes, qu'on nous présente trop souvent. Il est heureux que soit ici apportée, une fois de plus, la preuve que cette vision est tout simplement fausse.
lundi 13 avril 2009
Dernières nouvelles du Moi
Le débat sérieux et attentif entre philosophes qui s'écoutent l'un l'autre est chose assez rare pour saluer la parution du livre Dernières nouvelles du Moi (PUF, 2009) dans lequel Vincent Descombes et Charles Larmore explicitent leurs positions respectives, ce qui les rapproche dans leur critique des philosophies classiques de la réflexivité de la conscience et ce qui ultimement les éloigne au terme d'un dialogue d'une très haute intégrité intellectuelle.
Le livre n'est guère aisé à lire pour des non spécialistes, car ici ce sont bien des professionnels de la philosophie qui sont en lice. Mais le fond du débat est si important qu'il faut prendre la peine d'entrer dans les arguments que le premier avait déjà exposé dans son ouvrage Le Complément du sujet. Enquête sur le fait d'agir de soi-même (Gallimard, 2004) et le second dans Les pratiques du moi (PUF, 2004).
Sans entrer dans le détail, la philosophie à la première personne que propose Descombes - le "Je" comme agent responsable de ses actes n'est pas identifiable à un Moi - s'oppose à la conception normative et pratique du Moi qui est au coeur de la pensée de Larmore. Selon ce-dernier, la notion philosophique de sujet doit être entendue comme une présence à soi qui n'est pas de l'ordre de la connaissance mais de l'engagement à suivre ce que nous avons des raisons de croire ou de faire : "Il existe bel et bien une présence à soi toute particulière où s'articule l'intimité de notre être, et qui nous permet de faire retour sur nous-mêmes - dans la réflexion pratique - d'une manière sans équivalent dans nos rapports à autrui. Mais cette présence à soi primordiale consiste en ce que nous sommes des êtres normatifs qui n'existons qu'en nous engageant" (p. 60). L'engagement, ainsi que l'entend Larmore, signifie s'obliger à agir de façon correspondante à ce que nous croyons, d'une manière qui est constitutive de notre être : exister, c'est se régler sur des raisons.
Descombes ne peut admettre en raison de profondes divergences théoriques (qui tiennent à la tournure analytique de sa pensée) cette idée d'un rapport essentiel à soi qui conduit, à ses yeux, inévitablement à réintroduire l'hypostase du Moi. A cette instance illusoire, Descombes oppose celle du sujet comme "complément d'agent", d'un sujet autonome "capable de délibérer sur ce qu'il va faire, d'annoncer ses projets et ses intentions et d'assumer ses actions passées, autrement dit le sujet d'une action humaine." (p. 135). Mais rien dans cette conception du sujet, comme un "agent capable d'agir de lui-même" ne justifie que l'on parle d'une relation (priviligiée) à soi, à un ego. Le moi, contrairement à la "thèse egologique", n'est rien de plus que le pronom d'un sujet ou d'un agent qui répond en première personne, autrement dit qui est conscient de soi (p. 136), et qui se rapporte à soi de diverses manières qu'il convient à chaque fois d'élucider avec la plus grande précision. Autrement dit, la notion d'agent n'implique nullement de faire fond sur celle de "Moi" (ou de Sujet), et elle n'est nullement constitutive d'un rapport essentiel et primordial à soi, serait-il seulement pratique (c'est-à-dire ni réfléxif ni cognitif). Tel est en substance l'objet du débat.
La réflexion subtile, complexe et tendue à laquelle se livre ces deux philosophes sur le sens de la présence à soi apporte une contribution passionnante à l'élucidation de cette notion que j'avais, pour ma part, présentée plus qu'analysée dans Un si fragile vernis d'humanité. C'est à ce titre qu'elle m'intéresse au premier chef, même si je l'avais envisagée dans une perspective plus phénoménologique.
Le livre n'est guère aisé à lire pour des non spécialistes, car ici ce sont bien des professionnels de la philosophie qui sont en lice. Mais le fond du débat est si important qu'il faut prendre la peine d'entrer dans les arguments que le premier avait déjà exposé dans son ouvrage Le Complément du sujet. Enquête sur le fait d'agir de soi-même (Gallimard, 2004) et le second dans Les pratiques du moi (PUF, 2004).
Sans entrer dans le détail, la philosophie à la première personne que propose Descombes - le "Je" comme agent responsable de ses actes n'est pas identifiable à un Moi - s'oppose à la conception normative et pratique du Moi qui est au coeur de la pensée de Larmore. Selon ce-dernier, la notion philosophique de sujet doit être entendue comme une présence à soi qui n'est pas de l'ordre de la connaissance mais de l'engagement à suivre ce que nous avons des raisons de croire ou de faire : "Il existe bel et bien une présence à soi toute particulière où s'articule l'intimité de notre être, et qui nous permet de faire retour sur nous-mêmes - dans la réflexion pratique - d'une manière sans équivalent dans nos rapports à autrui. Mais cette présence à soi primordiale consiste en ce que nous sommes des êtres normatifs qui n'existons qu'en nous engageant" (p. 60). L'engagement, ainsi que l'entend Larmore, signifie s'obliger à agir de façon correspondante à ce que nous croyons, d'une manière qui est constitutive de notre être : exister, c'est se régler sur des raisons.
Descombes ne peut admettre en raison de profondes divergences théoriques (qui tiennent à la tournure analytique de sa pensée) cette idée d'un rapport essentiel à soi qui conduit, à ses yeux, inévitablement à réintroduire l'hypostase du Moi. A cette instance illusoire, Descombes oppose celle du sujet comme "complément d'agent", d'un sujet autonome "capable de délibérer sur ce qu'il va faire, d'annoncer ses projets et ses intentions et d'assumer ses actions passées, autrement dit le sujet d'une action humaine." (p. 135). Mais rien dans cette conception du sujet, comme un "agent capable d'agir de lui-même" ne justifie que l'on parle d'une relation (priviligiée) à soi, à un ego. Le moi, contrairement à la "thèse egologique", n'est rien de plus que le pronom d'un sujet ou d'un agent qui répond en première personne, autrement dit qui est conscient de soi (p. 136), et qui se rapporte à soi de diverses manières qu'il convient à chaque fois d'élucider avec la plus grande précision. Autrement dit, la notion d'agent n'implique nullement de faire fond sur celle de "Moi" (ou de Sujet), et elle n'est nullement constitutive d'un rapport essentiel et primordial à soi, serait-il seulement pratique (c'est-à-dire ni réfléxif ni cognitif). Tel est en substance l'objet du débat.
La réflexion subtile, complexe et tendue à laquelle se livre ces deux philosophes sur le sens de la présence à soi apporte une contribution passionnante à l'élucidation de cette notion que j'avais, pour ma part, présentée plus qu'analysée dans Un si fragile vernis d'humanité. C'est à ce titre qu'elle m'intéresse au premier chef, même si je l'avais envisagée dans une perspective plus phénoménologique.
jeudi 9 avril 2009
Travail en cours (III)
Liberté et vulnérabilité : un nouveau regard pour la morale
L’intention principale qui anime Un si fragile vernis d’humanité est de remettre en cause la conception dominante depuis le XVIIe siècle de l’homme comme un individu calculateur qui poursuit, par nature, la recherche égoïste de ses intérêts – radicalisée dans la doctrine dominante de l'homo oeconomicus – et la conception oblative et sacrificielle de l’altruisme qui est son pendant
Tout se passe comme s’il fallait opposer, d’une part, le souci de soi – disons l’intérêt propre - qui ne peut se faire qu’au détriment du souci d’autrui, d’autre part, le pur souci désintéressé d’autrui qui exige le renoncement à soi. Autrement dit, le paradigme hégémonique de l’égoïsme psychologique s’accompagne et produit comme mécaniquement une conception purement sacrificielle de l’altruisme. Or si le bien exige à la fois le renoncement à tout intérêt propre et le sacrifice de soi, il est en effet vraisemblable que les hommes sont généralement incapables d’un tel « bien ». Et de surcroît, lorsqu’ils donnent l’apparence d’agir de semblable manière, on ne peut prouver que soit absente toute considération d’intérêt propre. Il n’est pas de conduite de bienveillance, de générosité, etc. qui échappe au soupçon que ce sont toujours des motivations « égoïstes » qui animent, fût-ce secrètement, les sujets altruistes, de telle sorte qu’on ne saurait jamais attribuer une valeur éthique, une valeur éthique exemplaire à leurs actions. De fait, il ne peut plus y avoir, selon ce présupposé anthropologique cher aux moralistes français, à La Rochefoucauld en particulier, d’exemplarité ni de manifestation du bien, ni de constitution de la morale, autrement que sous la forme réduite d'une morale de l'honnêteté (c'est-à-dire de l'harmonisation sociale des intérêts égoïstes).
Il n’est pourtant ni exact ni vrai que les hommes sont uniquement mus par des considérations d’intérêt propre : il existe des motivations qui relèvent de l’intérêt que l’on prend au bien d’autrui, des motivations qui relèvent de la bienveillance et qu’on ne saurait, sans leur faire violence – et au fond une violence purement gratuite ou idéologique - mettre au compte de l’égoïsme radical. Telle est la conclusion que l’on peut tirer aussi bien de la pensée des philosophes anglais qui au XVIIIe siècle ont fait la critique de l’égoïsme psychologique en réhabilitant les sentiments originaires, naturels, de bienveillance ou de sympathie (Hutcheson, Hume, Smith, Rousseau ou plus tard Schopenhauer) que des récents travaux en psychologie sociale (Sober et Wilson, Batson, etc.) que j'ai longuement étudiés et analysés dans leur spécificité. D’autre part, le présupposé qui veut que l’altruisme véritable soit de nature entièrement désintéressée, relevant d’une espèce d’oblation sacrificielle – ce présupposé radical, qui domine dans de larges pans de l’éthique moderne mérite d’être largement remis en cause (par exemple dans la perspective ouverte par l'Essai sur le don de Marcel Mauss).
Le renversement de la charge de la preuve
La conclusion générale que l’on peut tirer des recherches contemporaines en psychologie sociale aussi bien que des critiques théoriques de l’égoïsme psychologique, c’est qu’il convient de renverser la charge de la preuve : c’est à l’égoïsme psychologique d’apporter la preuve que l’altruisme n’existe pas et non à l’hypothèse de l’empathie-altruisme.
L’hypothèse de l’empathie-altruisme (ou encore le don maussien) ne présente aucune interprétation sacrificielle ou relevant d’un désintéressement pur. Comme le montrent de façon éclairante Eliot Sober et David Wilson dans un ouvrage majeur (Unto Others, The Evolution and Psychology of Unselfish Behavior, Havard University Press, 1998), il convient d’opposer le caractère « absolutiste » ou « moniste » propre à l’hypothèse de l’égoïsme psychologique avec la nature « pluraliste » de l’hypothèse de l’empathie-altruisme. Selon celle-ci, les conduites de bienveillance, de générosité, de secours envers les autres n’ont nullement besoin de se faire au détriment ou au dépens de soi pour qu’on puisse les considérer comme étant authentiquement « altruistes », en sorte qu'il convient de proposer une anthropologie élargie qui laisse place à ces motivations, sans les rabattre à être seulement de l'ordre de la stratégie intéressée ou de l'habilité.
La question de la destructivité
Cela étant établi vient une autre difficulté fondamentale. S’il l’on veut bien admettre que les hommes ne sont pas des égoïstes invétérés qui cherchent en toute circonstance, consciemment ou non, à maximiser leurs intérêts, s’il est vrai que les hommes sont généralement animés par des intentions qui laissent place à des considérations « altruistes » de bienveillance ou de gratuité, s’ils ne sont pas généralement dénués de tout « sens moral » pour reprendre la formule de Hutcheson, quoiqu’ils n’agissent pas en effet d’une manière purement sacrificielle, comment rendre compte de la possibilité pour ces mêmes individus « ordinaires » de se transformer, en certaines circonstances – et la nuance est importante - en bourreaux, en tortionnaires ou en exécuteurs d’ordres cruels ? Dans quelle mesure la pratique du mal, en particulier lorsqu’elle prend la forme de crimes de masse ou de génocide, est-elle compatible avec la version moins pessimiste du pluralisme anthropologique ? Si les hommes sont, dans certaines circonstances, conduits à agir avec une destructivité insigne, ce n’est ni parce que la nature humaine serait ontologiquement mauvaise – du moins n’est-il nullement nécessaire d’avoir recours à cette hypothèse théologique -, pas davantage parce que les individus seraient animés par leur égoïsme natif, mais pour une toute série de déterminations, bien plus complexes et variées : particulièrement en raison de leur propension à obéir à une autorité à leurs yeux légitimes, serait-elle malfaisante, en raison également de l’influence du conformisme, de la volonté de bien « jouer » le rôle ou la fonction que l’institution leur a confié, ou encore du poids des idéologies deshumanisantes.
Ces facteurs de la destructivité humaine « ordinaire » m'ont amené à tirer les conséquences philosophiques qui se dégagent des expériences cruciales conduites en psychologie sociale, depuis les années soixante, en particulier par des chercheurs comme Stanley Milgram (Obedience to Authority, 1974) et Philip Zimbardo (The Lucifer Effect, 2007), pour ne citer que les plus connus, la littérature sur le sujet étant immense.
L’interprétation « situationnelle »
Que nous révèlent de façon saisissante ces expériences ? La très grande vulnérabilité de chacun à l’endroit de certaines situations qui conduisent avec une rapidité étonnante à la dépersonnalisation de soi. L’idée que nous avons de la force de notre propre moi, de la consistance de notre identité est en réalité assez illusoire et il est des cas où cette consistance révèle très rapidement sa fragilité. C’est la leçon essentielle. Parce que tout notre horizon philosophique moderne baigne dans les notions de moi, de sujet, d’individu, d’individu libre et responsable, etc. comme si nous avions affaire là à quelque chose de solide et de substantiel. Mais confronté à la réalité des faits et au comportement effectif des individus (non pas à l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes), c’est tout à fait faux. Cette prétendue substantialité de l’ego ou du sujet n’est souvent rien de plus qu'une identité vide (ce qu'avaient déjà montré en leur temps La Rochefoucauld et Pascal, à l'encontre de la philosophie cartésienne de la subjectivité). Et l’individu prétendument libre et responsable de ses actes, conscient de la singularité de son identité personnelle et des valeurs qui sont les siennes, incapable, pense-t-il, d'infliger une souffrance à un être innocent, se révèle souvent in situ n’être qu’un acteur passif et obéissant, quoique la passivité n'exclut nullement l'existence d'un « sens moral ».
Liberté et vulnérabilité
Une telle position pose beaucoup de problèmes au philosophe ou au théoricien de la morale (du droit également) qui postule malgré toujours la primauté de l’individu sur le contexte, l’idée de sa responsabilité inaliénable. Quoiqu'il faille maintenir avec vigueur ce principe de liberté contre toute réduction déterministe, il n'en reste pas moins vrai qu'il faut également compter avec cette propension humaine à la vulnérabilité : vulnérabilité aux « forces situationnelles » lesquelles exercent une pression à laquelle, dans certaines circonstances, il est très peu d’individus pour échapper. Si l’on raisonne en termes de « vulnérabilité » face à une situation sociale, politique particulière la réflexion s’engage dans un sens qui n’est pas uniquement centrée sur l’individu, sa liberté d'agir et de penser, partant sur sa responsabilité, mais sur l’analyse des facteurs sociaux qui favorisent l’émergence des conduites destructrices ou maléfiques et ceux qui sont de nature à les éviter. La tension entre liberté et détermination doit être maintenue dans sa force dialectique, sans retomber dans l'unilatéralité d'une explication causaliste. Mais plutôt que de rapporter la question de la liberté humaine à celle du déterminisme (social, psychologique, etc.), comme le fait encore Isaiah Berlin dans son Eloge de la liberté, suivant en cela une longue tradition philosophique, mieux vaut penser la liberté humaine à partir du concept de vulnérabilité. Or c'est là un champ d'investigation aussi fécond que peu exploré à ce jour par les philosophes, la vulnérabilité étant tout autre chose que la méchanceté et devant être pensée dans son rapport problématique avec la sympathie. Par conséquent, on ne saurait s'en tenir à la tripartition des motivations humaines proposée par Schopenhauer : égoïsme, méchanceté et bonté. En même temps, c’est la conduite des hommes qui ne laissent pas prendre au piège de la situation qui apparaît particulièrement significative au regard d'une réflexion sur la moralité humaine.
Pour le dire en bref : rien dans leurs conduites n’accrédite la thèse d’un altruisme sacrificiel. Par conséquent, il faut repenser théoriquement l’altruisme dans les catégories qui ne sont pas celles d’un désintéressement pur, d’une oblation qui exige et conduit à la désappropriation de soi. Il est nécessaire de rappeler ici que ce sont au contraire les systèmes totalitaires qui n’ont cessé de véhiculer cette (pseudo) mystique du renoncement à soi. L'on peut au contraire voir dans la figure des Justes des individus qui obéissent à la plus grande « présence à soi », dans une synthèse, parfois ludique, des facultés qui rappelle la « belle âme », tant décriée, de Schiller. Et si on entend les raisons pour lesquelles eux-mêmes ont agi comme ils l’ont fait, il est impossible de ne pas accorder une place déterminante aux incitations de la sensibilité ou, plutôt de l’affectivité. Quoique sur la base de leurs conduites et des motivations qu’ils en ont donné on ne puisse à proprement parler fonder l’éthique (une éthique normative universelle), il n’en reste pas moins qu’elles ouvrent au philosophe un large champ de réflexion, invitant à repenser l'expérience originaire de l'obligation « morale » (avec Schopenhauer, Bergson ou Lévinas) en des termes qui ne sont pas ceux de la loi kantienne, mais plutôt d'une phénoménologie de la responsabilité envers autrui. Autrement dit, d'une passivité qui n'est plus destructrice et aliénante, mais qui, au contraire, vise à la sauvegarde d'autrui et qui ouvre le chemin de la réalisation de soi. De Smith à Lévinas, mais il faudrait ajouter Michel Henry, la relation à l'autre, « l'intérêt » pour autrui , se rapporte à une disposition originairement passive infra éthique qui invite à restaurer ce qui dans l'obligation morale est à mettre de compte de la sensibilité ou, pour mieux dire, de l'affectivité, ouvrant ainsi un dialogue critique avec les principes de la morale kantienne. Ernst Tugendhat s'y est exercé dans la tentative qu'il mène dans ses Conférences sur l'éthique d'accorder la Théorie des sentiments moraux d'Adam Smith avec la Critique de la raison pratique de Kant, le sentiment moral du respect, plus que le formalisme de la loi, servant de point de rencontre entre le spectateur (sympathique) impartial et le sujet posé dans son autonomie.
Néanmoins, aussi admirables ces conduites « altruistes » soient-elles, malgré tout il n’est pas nécessaire d’en appeler à l’héroïsme des hommes pour que les sociétés humaines puissent se prémunir contre les conduites anti-sociales ou maléfiques. Parce que la place accordée à la « situation » conduit également à envisager les conduites humaines dans leurs déterminations sociales et politiques. et qu’elle oriente la réflexion sur la responsabilité dans un sens plus « politique ». La situation n’est pas une détermination objective qui s’impose d’elle-même, bien qu'elle se présente généralement comme telle et qu'elle se réclame d'une nécessité impérative, imposant ses propres lois anonymes (historiques, scientifiques, voire économiques) : elle est toujours « créée », mise en place et instituée par d’autres hommes. Il y a donc tout un réseau et une chaîne de responsabilité à analyser.
C’est sur cet aspect à proprement parler « politique », au sens large, sur lequel insiste Du bon usage de la torture ou comment les démocraties justifient l’injustifiable (2008). Bien qu'il s'agisse là de pratiques que l'on considérera peut-être comme exceptionnelles, du moins dans nos sociétés, elles n'ont rien de marginal ni de secondaire : elles constituent au contraire pour le philosophe une voie d'entrée vers une réflexion sur les régimes démocratiques particulièrement éclairante (au sens où l'est souvent l'analyse des « cas extrêmes »).
L’intention principale qui anime Un si fragile vernis d’humanité est de remettre en cause la conception dominante depuis le XVIIe siècle de l’homme comme un individu calculateur qui poursuit, par nature, la recherche égoïste de ses intérêts – radicalisée dans la doctrine dominante de l'homo oeconomicus – et la conception oblative et sacrificielle de l’altruisme qui est son pendant
Tout se passe comme s’il fallait opposer, d’une part, le souci de soi – disons l’intérêt propre - qui ne peut se faire qu’au détriment du souci d’autrui, d’autre part, le pur souci désintéressé d’autrui qui exige le renoncement à soi. Autrement dit, le paradigme hégémonique de l’égoïsme psychologique s’accompagne et produit comme mécaniquement une conception purement sacrificielle de l’altruisme. Or si le bien exige à la fois le renoncement à tout intérêt propre et le sacrifice de soi, il est en effet vraisemblable que les hommes sont généralement incapables d’un tel « bien ». Et de surcroît, lorsqu’ils donnent l’apparence d’agir de semblable manière, on ne peut prouver que soit absente toute considération d’intérêt propre. Il n’est pas de conduite de bienveillance, de générosité, etc. qui échappe au soupçon que ce sont toujours des motivations « égoïstes » qui animent, fût-ce secrètement, les sujets altruistes, de telle sorte qu’on ne saurait jamais attribuer une valeur éthique, une valeur éthique exemplaire à leurs actions. De fait, il ne peut plus y avoir, selon ce présupposé anthropologique cher aux moralistes français, à La Rochefoucauld en particulier, d’exemplarité ni de manifestation du bien, ni de constitution de la morale, autrement que sous la forme réduite d'une morale de l'honnêteté (c'est-à-dire de l'harmonisation sociale des intérêts égoïstes).
Il n’est pourtant ni exact ni vrai que les hommes sont uniquement mus par des considérations d’intérêt propre : il existe des motivations qui relèvent de l’intérêt que l’on prend au bien d’autrui, des motivations qui relèvent de la bienveillance et qu’on ne saurait, sans leur faire violence – et au fond une violence purement gratuite ou idéologique - mettre au compte de l’égoïsme radical. Telle est la conclusion que l’on peut tirer aussi bien de la pensée des philosophes anglais qui au XVIIIe siècle ont fait la critique de l’égoïsme psychologique en réhabilitant les sentiments originaires, naturels, de bienveillance ou de sympathie (Hutcheson, Hume, Smith, Rousseau ou plus tard Schopenhauer) que des récents travaux en psychologie sociale (Sober et Wilson, Batson, etc.) que j'ai longuement étudiés et analysés dans leur spécificité. D’autre part, le présupposé qui veut que l’altruisme véritable soit de nature entièrement désintéressée, relevant d’une espèce d’oblation sacrificielle – ce présupposé radical, qui domine dans de larges pans de l’éthique moderne mérite d’être largement remis en cause (par exemple dans la perspective ouverte par l'Essai sur le don de Marcel Mauss).
Le renversement de la charge de la preuve
La conclusion générale que l’on peut tirer des recherches contemporaines en psychologie sociale aussi bien que des critiques théoriques de l’égoïsme psychologique, c’est qu’il convient de renverser la charge de la preuve : c’est à l’égoïsme psychologique d’apporter la preuve que l’altruisme n’existe pas et non à l’hypothèse de l’empathie-altruisme.
L’hypothèse de l’empathie-altruisme (ou encore le don maussien) ne présente aucune interprétation sacrificielle ou relevant d’un désintéressement pur. Comme le montrent de façon éclairante Eliot Sober et David Wilson dans un ouvrage majeur (Unto Others, The Evolution and Psychology of Unselfish Behavior, Havard University Press, 1998), il convient d’opposer le caractère « absolutiste » ou « moniste » propre à l’hypothèse de l’égoïsme psychologique avec la nature « pluraliste » de l’hypothèse de l’empathie-altruisme. Selon celle-ci, les conduites de bienveillance, de générosité, de secours envers les autres n’ont nullement besoin de se faire au détriment ou au dépens de soi pour qu’on puisse les considérer comme étant authentiquement « altruistes », en sorte qu'il convient de proposer une anthropologie élargie qui laisse place à ces motivations, sans les rabattre à être seulement de l'ordre de la stratégie intéressée ou de l'habilité.
La question de la destructivité
Cela étant établi vient une autre difficulté fondamentale. S’il l’on veut bien admettre que les hommes ne sont pas des égoïstes invétérés qui cherchent en toute circonstance, consciemment ou non, à maximiser leurs intérêts, s’il est vrai que les hommes sont généralement animés par des intentions qui laissent place à des considérations « altruistes » de bienveillance ou de gratuité, s’ils ne sont pas généralement dénués de tout « sens moral » pour reprendre la formule de Hutcheson, quoiqu’ils n’agissent pas en effet d’une manière purement sacrificielle, comment rendre compte de la possibilité pour ces mêmes individus « ordinaires » de se transformer, en certaines circonstances – et la nuance est importante - en bourreaux, en tortionnaires ou en exécuteurs d’ordres cruels ? Dans quelle mesure la pratique du mal, en particulier lorsqu’elle prend la forme de crimes de masse ou de génocide, est-elle compatible avec la version moins pessimiste du pluralisme anthropologique ? Si les hommes sont, dans certaines circonstances, conduits à agir avec une destructivité insigne, ce n’est ni parce que la nature humaine serait ontologiquement mauvaise – du moins n’est-il nullement nécessaire d’avoir recours à cette hypothèse théologique -, pas davantage parce que les individus seraient animés par leur égoïsme natif, mais pour une toute série de déterminations, bien plus complexes et variées : particulièrement en raison de leur propension à obéir à une autorité à leurs yeux légitimes, serait-elle malfaisante, en raison également de l’influence du conformisme, de la volonté de bien « jouer » le rôle ou la fonction que l’institution leur a confié, ou encore du poids des idéologies deshumanisantes.
Ces facteurs de la destructivité humaine « ordinaire » m'ont amené à tirer les conséquences philosophiques qui se dégagent des expériences cruciales conduites en psychologie sociale, depuis les années soixante, en particulier par des chercheurs comme Stanley Milgram (Obedience to Authority, 1974) et Philip Zimbardo (The Lucifer Effect, 2007), pour ne citer que les plus connus, la littérature sur le sujet étant immense.
L’interprétation « situationnelle »
Que nous révèlent de façon saisissante ces expériences ? La très grande vulnérabilité de chacun à l’endroit de certaines situations qui conduisent avec une rapidité étonnante à la dépersonnalisation de soi. L’idée que nous avons de la force de notre propre moi, de la consistance de notre identité est en réalité assez illusoire et il est des cas où cette consistance révèle très rapidement sa fragilité. C’est la leçon essentielle. Parce que tout notre horizon philosophique moderne baigne dans les notions de moi, de sujet, d’individu, d’individu libre et responsable, etc. comme si nous avions affaire là à quelque chose de solide et de substantiel. Mais confronté à la réalité des faits et au comportement effectif des individus (non pas à l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes), c’est tout à fait faux. Cette prétendue substantialité de l’ego ou du sujet n’est souvent rien de plus qu'une identité vide (ce qu'avaient déjà montré en leur temps La Rochefoucauld et Pascal, à l'encontre de la philosophie cartésienne de la subjectivité). Et l’individu prétendument libre et responsable de ses actes, conscient de la singularité de son identité personnelle et des valeurs qui sont les siennes, incapable, pense-t-il, d'infliger une souffrance à un être innocent, se révèle souvent in situ n’être qu’un acteur passif et obéissant, quoique la passivité n'exclut nullement l'existence d'un « sens moral ».
Liberté et vulnérabilité
Une telle position pose beaucoup de problèmes au philosophe ou au théoricien de la morale (du droit également) qui postule malgré toujours la primauté de l’individu sur le contexte, l’idée de sa responsabilité inaliénable. Quoiqu'il faille maintenir avec vigueur ce principe de liberté contre toute réduction déterministe, il n'en reste pas moins vrai qu'il faut également compter avec cette propension humaine à la vulnérabilité : vulnérabilité aux « forces situationnelles » lesquelles exercent une pression à laquelle, dans certaines circonstances, il est très peu d’individus pour échapper. Si l’on raisonne en termes de « vulnérabilité » face à une situation sociale, politique particulière la réflexion s’engage dans un sens qui n’est pas uniquement centrée sur l’individu, sa liberté d'agir et de penser, partant sur sa responsabilité, mais sur l’analyse des facteurs sociaux qui favorisent l’émergence des conduites destructrices ou maléfiques et ceux qui sont de nature à les éviter. La tension entre liberté et détermination doit être maintenue dans sa force dialectique, sans retomber dans l'unilatéralité d'une explication causaliste. Mais plutôt que de rapporter la question de la liberté humaine à celle du déterminisme (social, psychologique, etc.), comme le fait encore Isaiah Berlin dans son Eloge de la liberté, suivant en cela une longue tradition philosophique, mieux vaut penser la liberté humaine à partir du concept de vulnérabilité. Or c'est là un champ d'investigation aussi fécond que peu exploré à ce jour par les philosophes, la vulnérabilité étant tout autre chose que la méchanceté et devant être pensée dans son rapport problématique avec la sympathie. Par conséquent, on ne saurait s'en tenir à la tripartition des motivations humaines proposée par Schopenhauer : égoïsme, méchanceté et bonté. En même temps, c’est la conduite des hommes qui ne laissent pas prendre au piège de la situation qui apparaît particulièrement significative au regard d'une réflexion sur la moralité humaine.
Pour le dire en bref : rien dans leurs conduites n’accrédite la thèse d’un altruisme sacrificiel. Par conséquent, il faut repenser théoriquement l’altruisme dans les catégories qui ne sont pas celles d’un désintéressement pur, d’une oblation qui exige et conduit à la désappropriation de soi. Il est nécessaire de rappeler ici que ce sont au contraire les systèmes totalitaires qui n’ont cessé de véhiculer cette (pseudo) mystique du renoncement à soi. L'on peut au contraire voir dans la figure des Justes des individus qui obéissent à la plus grande « présence à soi », dans une synthèse, parfois ludique, des facultés qui rappelle la « belle âme », tant décriée, de Schiller. Et si on entend les raisons pour lesquelles eux-mêmes ont agi comme ils l’ont fait, il est impossible de ne pas accorder une place déterminante aux incitations de la sensibilité ou, plutôt de l’affectivité. Quoique sur la base de leurs conduites et des motivations qu’ils en ont donné on ne puisse à proprement parler fonder l’éthique (une éthique normative universelle), il n’en reste pas moins qu’elles ouvrent au philosophe un large champ de réflexion, invitant à repenser l'expérience originaire de l'obligation « morale » (avec Schopenhauer, Bergson ou Lévinas) en des termes qui ne sont pas ceux de la loi kantienne, mais plutôt d'une phénoménologie de la responsabilité envers autrui. Autrement dit, d'une passivité qui n'est plus destructrice et aliénante, mais qui, au contraire, vise à la sauvegarde d'autrui et qui ouvre le chemin de la réalisation de soi. De Smith à Lévinas, mais il faudrait ajouter Michel Henry, la relation à l'autre, « l'intérêt » pour autrui , se rapporte à une disposition originairement passive infra éthique qui invite à restaurer ce qui dans l'obligation morale est à mettre de compte de la sensibilité ou, pour mieux dire, de l'affectivité, ouvrant ainsi un dialogue critique avec les principes de la morale kantienne. Ernst Tugendhat s'y est exercé dans la tentative qu'il mène dans ses Conférences sur l'éthique d'accorder la Théorie des sentiments moraux d'Adam Smith avec la Critique de la raison pratique de Kant, le sentiment moral du respect, plus que le formalisme de la loi, servant de point de rencontre entre le spectateur (sympathique) impartial et le sujet posé dans son autonomie.
Néanmoins, aussi admirables ces conduites « altruistes » soient-elles, malgré tout il n’est pas nécessaire d’en appeler à l’héroïsme des hommes pour que les sociétés humaines puissent se prémunir contre les conduites anti-sociales ou maléfiques. Parce que la place accordée à la « situation » conduit également à envisager les conduites humaines dans leurs déterminations sociales et politiques. et qu’elle oriente la réflexion sur la responsabilité dans un sens plus « politique ». La situation n’est pas une détermination objective qui s’impose d’elle-même, bien qu'elle se présente généralement comme telle et qu'elle se réclame d'une nécessité impérative, imposant ses propres lois anonymes (historiques, scientifiques, voire économiques) : elle est toujours « créée », mise en place et instituée par d’autres hommes. Il y a donc tout un réseau et une chaîne de responsabilité à analyser.
C’est sur cet aspect à proprement parler « politique », au sens large, sur lequel insiste Du bon usage de la torture ou comment les démocraties justifient l’injustifiable (2008). Bien qu'il s'agisse là de pratiques que l'on considérera peut-être comme exceptionnelles, du moins dans nos sociétés, elles n'ont rien de marginal ni de secondaire : elles constituent au contraire pour le philosophe une voie d'entrée vers une réflexion sur les régimes démocratiques particulièrement éclairante (au sens où l'est souvent l'analyse des « cas extrêmes »).
samedi 4 avril 2009
Le jardin de Célibidache
Procurez-vous ce film admirable, Le jardin de Célibidache, qui n'est pas simplement un document exceptionnel sur la direction musicale(Mozart, Bruckner, Bartok, etc.). L'immense chef d'orchestre s'y livre dans sa maison à des entretiens de très haute volée philosophique et spirituelle avec ses élèves, avec des moines bouddhistes et d'autres interlocuteurs encore. S'en dégage la certitude que l'on a bien affaire là à un Maître véritable - le terme pour une fois n'est pas galvaudé - qui marche sur terre avec la libre souveraineté de ceux qui ont su conjuguer la perfection de leur art avec l'amour non moins exigeant des autres :
jeudi 2 avril 2009
Inconséquence
Un bref retour à Tolstoï.
Cette indication psychologique à la fin d'Anna Karénine : les dispositions mentales que produisent nos choix éthiques en faveur d'une "bonne vie" et d'une existence vertueuse, aussi lumineuses soient-elles et pleines des intentions les meilleures, n'ont aucune influence sur notre caractère et nos comportements.
A peine Lévine s'est-il résolu à vivre conformément aux principes de sa récente conversion morale qu'il rabroue avec la même grossièreté qu'auparavant son cocher :
"Fais-moi le plaisir de me laisser tranquille et de ne pas me donner de leçon ! répondit Lévine, agaçé comme il l'était chaque fois qu'on se mêlait de ses affaires. Il éprouva aussitôt un vif chagrin en constatant que, contrairement à son attente, son nouvel état d'âme n'influait nullement sur son caractère".
Cette contradiction entre les dispositions d'esprit et les comportements effectifs, nul plus de Tolstoï ne la vivait, jusqu'au dégoût de soi. Il condamnait la vie luxueuse des aristocrates oisifs et passait ses journées habillé en moujik à travailler sa terre, mais le soir venu, des laquais en gant blanc servaient la famille à table. Il vitupérait l'art et ne pouvait retenir ses larmes en écoutant une sonate de Schubert ou quelque autre merveilleux morceau de musique. Et ne disons rien de son rapport au sexe.
Nulle part on ne trouverait la conscience de ces contradictions chez Dostoïesvki dont les héros, peints en noir ou blanc, sont des archétypes figés. Ivan ou Aliocha Karamazov, par exemple, qu'éloigne l'un de l'autre un abîme aussi infranchissable que celui qui éternellement sépare Lazare du Mauvais riche dans la parabole évangélique.
L'inconséquence entre ce à quoi nous croyons et la façon dont nous agissons témoigne peut-être de notre humanité, mais d'où vient que nous pensions que ces faiblesses sont rassurantes ? Plus exigeant ou plus lucide, Tolstoï les trouvait désespérantes. Mise à part la figure improbable du saint, absente de son oeuvre (à la différence de son grand contemporain), l'individu moral, je veux dire celui fait le choix de la vie morale, le héros kantien si l'on veut, ne peut échapper à la détestation de soi (et des autres) et il n'est pas de "bonne conscience" qui vienne le rassurer qu'il fait ce qu'il peut. Ce n'est pas au regard du monde tel qu'il est que se mesurent nos impuissances, mais à l'égard de ce que nous sommes, de ce que nous avons fait de nous-mêmes et qui constitue insensiblement, au gré de mille petites actions singulières, notre "caractère", ce que saint Paul appelle le "corps de la mort". Souvenez-vous de ce passage célèbre de l'Epître aux Romains (7, 19-24): "Je ne fais pas le bien que je veux, je fais le mal que je ne veux pas (...) Qui me délivrera de ce corps de la mort ?"
La réponse pour lui était le Christ. Mais est-il une grâce qui délivre l'homme de lui-même ? Tolstoï aux derniers jours de sa vie résolut de s'enfuir et mourut seul dans la pauvre gare d'Astapovo sans avoir trouvé cette paix de l'âme qu'il avait prêchée avec tant d'imprécations furieuses et qui lui fit toujours défaut.
Notre impuissance au bien était pour l'apôtre le signe que règne en nous la loi inexorable du péché, dont nous ne sommes pas responsables. Pour Tolstoï nulle explication de ce genre n'était de nature à nous délivrer de la conscience effroyable que cette fausseté nous est imputable, quoique nous n'y puissions rien. Il n'est pas davantage possible de s'échapper à soi-même qu'il n'est possible de sortir des eaux fangeuses du marais en se tirant par les cheveux. Lévine restera à jamais un homme qui s'extasie devant l'ordre du bien et qui affirme l'égalité de tous les hommes à la face de Dieu, au moment même où il rabroue son cocher et méprise ses paysans.
Nous avons toujours à portée de main des explications faciles pour justifier nos faiblesses et nos manquements. Et l'on se console généralement à peu de prix de nos imperfections. Mais Tolstoï était un homme sans concession et avec la cruauté glaciale qu'on lui a tant reproché - est-il écrivain qui ait à ce point fait manque de compassion pour ses personnages ? - il nous entraîne dans un monde où la vertu ne produit pas plus de fleurs qu'un rameau desséché, ou bien dont les fruits sont si vénéneux qu'on les recrache avec un haut-le-coeur, telles la soudaine grandeur d'âme et générosité de son mari qu'Anna pouvait moins encore supporter que la forme ridicule de ses oreilles.
Cette indication psychologique à la fin d'Anna Karénine : les dispositions mentales que produisent nos choix éthiques en faveur d'une "bonne vie" et d'une existence vertueuse, aussi lumineuses soient-elles et pleines des intentions les meilleures, n'ont aucune influence sur notre caractère et nos comportements.
A peine Lévine s'est-il résolu à vivre conformément aux principes de sa récente conversion morale qu'il rabroue avec la même grossièreté qu'auparavant son cocher :
"Fais-moi le plaisir de me laisser tranquille et de ne pas me donner de leçon ! répondit Lévine, agaçé comme il l'était chaque fois qu'on se mêlait de ses affaires. Il éprouva aussitôt un vif chagrin en constatant que, contrairement à son attente, son nouvel état d'âme n'influait nullement sur son caractère".
Cette contradiction entre les dispositions d'esprit et les comportements effectifs, nul plus de Tolstoï ne la vivait, jusqu'au dégoût de soi. Il condamnait la vie luxueuse des aristocrates oisifs et passait ses journées habillé en moujik à travailler sa terre, mais le soir venu, des laquais en gant blanc servaient la famille à table. Il vitupérait l'art et ne pouvait retenir ses larmes en écoutant une sonate de Schubert ou quelque autre merveilleux morceau de musique. Et ne disons rien de son rapport au sexe.
Nulle part on ne trouverait la conscience de ces contradictions chez Dostoïesvki dont les héros, peints en noir ou blanc, sont des archétypes figés. Ivan ou Aliocha Karamazov, par exemple, qu'éloigne l'un de l'autre un abîme aussi infranchissable que celui qui éternellement sépare Lazare du Mauvais riche dans la parabole évangélique.
L'inconséquence entre ce à quoi nous croyons et la façon dont nous agissons témoigne peut-être de notre humanité, mais d'où vient que nous pensions que ces faiblesses sont rassurantes ? Plus exigeant ou plus lucide, Tolstoï les trouvait désespérantes. Mise à part la figure improbable du saint, absente de son oeuvre (à la différence de son grand contemporain), l'individu moral, je veux dire celui fait le choix de la vie morale, le héros kantien si l'on veut, ne peut échapper à la détestation de soi (et des autres) et il n'est pas de "bonne conscience" qui vienne le rassurer qu'il fait ce qu'il peut. Ce n'est pas au regard du monde tel qu'il est que se mesurent nos impuissances, mais à l'égard de ce que nous sommes, de ce que nous avons fait de nous-mêmes et qui constitue insensiblement, au gré de mille petites actions singulières, notre "caractère", ce que saint Paul appelle le "corps de la mort". Souvenez-vous de ce passage célèbre de l'Epître aux Romains (7, 19-24): "Je ne fais pas le bien que je veux, je fais le mal que je ne veux pas (...) Qui me délivrera de ce corps de la mort ?"
La réponse pour lui était le Christ. Mais est-il une grâce qui délivre l'homme de lui-même ? Tolstoï aux derniers jours de sa vie résolut de s'enfuir et mourut seul dans la pauvre gare d'Astapovo sans avoir trouvé cette paix de l'âme qu'il avait prêchée avec tant d'imprécations furieuses et qui lui fit toujours défaut.
Notre impuissance au bien était pour l'apôtre le signe que règne en nous la loi inexorable du péché, dont nous ne sommes pas responsables. Pour Tolstoï nulle explication de ce genre n'était de nature à nous délivrer de la conscience effroyable que cette fausseté nous est imputable, quoique nous n'y puissions rien. Il n'est pas davantage possible de s'échapper à soi-même qu'il n'est possible de sortir des eaux fangeuses du marais en se tirant par les cheveux. Lévine restera à jamais un homme qui s'extasie devant l'ordre du bien et qui affirme l'égalité de tous les hommes à la face de Dieu, au moment même où il rabroue son cocher et méprise ses paysans.
Nous avons toujours à portée de main des explications faciles pour justifier nos faiblesses et nos manquements. Et l'on se console généralement à peu de prix de nos imperfections. Mais Tolstoï était un homme sans concession et avec la cruauté glaciale qu'on lui a tant reproché - est-il écrivain qui ait à ce point fait manque de compassion pour ses personnages ? - il nous entraîne dans un monde où la vertu ne produit pas plus de fleurs qu'un rameau desséché, ou bien dont les fruits sont si vénéneux qu'on les recrache avec un haut-le-coeur, telles la soudaine grandeur d'âme et générosité de son mari qu'Anna pouvait moins encore supporter que la forme ridicule de ses oreilles.
mercredi 1 avril 2009
Rencontres autour de Cartea Neagra
J'ai déjà parlé de la récente publication chez Denoël de ce document exceptionnel, écrit par Matatias Carp, Cartea Neagra : le Livre noir de la destruction des Juifs de Roumanie, 1940-1944 (traduit du roumain, annoté et présenté par Alexandra Laignel-Lavastine).
Diverses rencontres sont organisées dans les jours à venir autour de ce livre:
• Mardi 7 avril : Rencontre au Mémorial de la Shoah, 19 h.
Rencontre animée par Marc Sémo (journaliste à Libération). Avec Alexandra Laignel-Lavastine et le Pr Gérard Saimot (le neveu de Matatias Carp).
17, rue Geoffroy L’Asnier – 75004 Paris
Réservation : 01 53 01 17 42
• Dimanche 19 avril à la librairie « Les Cahiers de Colette », 16 h.
Rencontre-signature (avec A. Laignel-Lavastine et Annette Wieviorka) suivie d’un pot amical.
23-25, Rue Rambuteau – 75004 Paris
• Lundi 27 avril à la FNAC Montparnasse (rue de Rennes), 17 h
Débat animé par Eduardo de Castillo. Avec Alexandra Laignel-Lavastine et Georges Bensoussan (historien)
• Mardi 5 mai aux « Palabres centre-européennes », 18 h 30
Avec Alexandra Laignel-Lavastine, Jean-Yves Potel (écrivain, La Fin de l’innocence, Autrement)) et Jean-Charles Szurek (sociologue, Juifs et Polonais (1939-2008), Albin Michel)
Université Paris IV-Sorbonne (Centre Malesherbes)
Centre Interdisciplinaire de Recherches Centre-Européennes (CIRCE)
108, bd Malesherbes - 75017 Paris
Cartea Neagra est un document exceptionnel, un « chef d’œuvre » selon Raul Hilberg : rédigé en temps réel, au cœur même du désastre, puis publié à Bucarest dans l’immédiat après-guerre, cette extraordinaire chronique clandestine de la tragédie des Juifs de Roumanie est d’un intérêt historique comparable au Livre noir sur l’extermination des Juifs en URSS et en Pologne (1941-1945) de Vassili Grossman et Ilya Ehrenbourg. Son auteur, un jeune avocat juif de Bucarest doublé d’un pianiste de grand talent, prit en effet la mesure, dès 1940, des menaces qui pesaient sur le judaïsme européen. Matatias Carp (1904-1953) se lança alors, au péril de sa vie et avec sa femme pour seule collaboratrice, dans une folle entreprise : enquêter et collecter en temps réel une sorte d’archive première de la Catastrophe (documents officiels, lettres, témoignages, photographies, etc.). Rapidement mis à l’index par le régime communiste, ce monument littéraire tombera ensuite dans l’oubli. Soixante ans après sa publication initiale, cette version française constitue la première traduction intégrale de ce « livre de sang et de larmes ».
Un morceau bouleversant d’histoire immédiate qui lève le voile sur un chapitre encore mal connu de la Shoah à l’Est : l’extermination sauvage, par l’armée et la gendarmerie roumaines, de plus de 350 000 Juifs roumains et ukrainiens.
Diverses rencontres sont organisées dans les jours à venir autour de ce livre:
• Mardi 7 avril : Rencontre au Mémorial de la Shoah, 19 h.
Rencontre animée par Marc Sémo (journaliste à Libération). Avec Alexandra Laignel-Lavastine et le Pr Gérard Saimot (le neveu de Matatias Carp).
17, rue Geoffroy L’Asnier – 75004 Paris
Réservation : 01 53 01 17 42
• Dimanche 19 avril à la librairie « Les Cahiers de Colette », 16 h.
Rencontre-signature (avec A. Laignel-Lavastine et Annette Wieviorka) suivie d’un pot amical.
23-25, Rue Rambuteau – 75004 Paris
• Lundi 27 avril à la FNAC Montparnasse (rue de Rennes), 17 h
Débat animé par Eduardo de Castillo. Avec Alexandra Laignel-Lavastine et Georges Bensoussan (historien)
• Mardi 5 mai aux « Palabres centre-européennes », 18 h 30
Avec Alexandra Laignel-Lavastine, Jean-Yves Potel (écrivain, La Fin de l’innocence, Autrement)) et Jean-Charles Szurek (sociologue, Juifs et Polonais (1939-2008), Albin Michel)
Université Paris IV-Sorbonne (Centre Malesherbes)
Centre Interdisciplinaire de Recherches Centre-Européennes (CIRCE)
108, bd Malesherbes - 75017 Paris
Cartea Neagra est un document exceptionnel, un « chef d’œuvre » selon Raul Hilberg : rédigé en temps réel, au cœur même du désastre, puis publié à Bucarest dans l’immédiat après-guerre, cette extraordinaire chronique clandestine de la tragédie des Juifs de Roumanie est d’un intérêt historique comparable au Livre noir sur l’extermination des Juifs en URSS et en Pologne (1941-1945) de Vassili Grossman et Ilya Ehrenbourg. Son auteur, un jeune avocat juif de Bucarest doublé d’un pianiste de grand talent, prit en effet la mesure, dès 1940, des menaces qui pesaient sur le judaïsme européen. Matatias Carp (1904-1953) se lança alors, au péril de sa vie et avec sa femme pour seule collaboratrice, dans une folle entreprise : enquêter et collecter en temps réel une sorte d’archive première de la Catastrophe (documents officiels, lettres, témoignages, photographies, etc.). Rapidement mis à l’index par le régime communiste, ce monument littéraire tombera ensuite dans l’oubli. Soixante ans après sa publication initiale, cette version française constitue la première traduction intégrale de ce « livre de sang et de larmes ».
Un morceau bouleversant d’histoire immédiate qui lève le voile sur un chapitre encore mal connu de la Shoah à l’Est : l’extermination sauvage, par l’armée et la gendarmerie roumaines, de plus de 350 000 Juifs roumains et ukrainiens.
samedi 28 mars 2009
Vivre pour le bien
Je ne puis lire sans une émotion profonde ces quelques lignes de la fin d'Anna Karénine dans lesquelles Tolstoï dépeint la conversion morale de Lévine (l'alter ego de l'auteur lui-même), et développe ce thème cher à Unanumo, la raison qui dit "non", le coeur qui dit "oui", qui vient de Pascal, avec cette précision que l'on retrouvera chez Orwell : l'intelligence du coeur, la compréhension des vérités les plus hautes de l'existence et la capacité à agir immédiatement en conséquence, sont plus profondes chez les êtres simples que chez les intellectuels (je n'ai jamais pu employer ce mot sans y percevoir une forme d'insulte) :
" Quand Fiodor prétend que Kirillov vit pour sa panse, je comprends ce qu'il veut dire : c'est parfaitement raisonnable, les êtres de raison ne sauraient vivre autrement. Mais il affirme ensuite qu'il faut vivre non pas pour sa panse, mais pour Dieu... Et je comprends du premier coup ! Moi et des millions d'hommes, dans le passé et le présent, aussi bien les pauvres d'esprit que les doctes qui ont scruté ces choses et fait entendre à ce propos leurs voix confuses, nous sommes d'accord sur un point : qu'il faut vivre pour le bien. La seule connaissance claire, indubitable, absolue que nous avons est celle-là ; et ce n'est pas par le raisonnement que nous y parvenons, car la raison l'exclut, parce qu'elle n'a ni cause ni effet. Le bien, s'il avait une cause, cesserait d'être le bien, tout comme s'il avait un effet, en l'espèce une récompense... Ceci, je le sais, et nous le savons tous. Peut-il être de plus grand miracle ?..."
Vous me direz, mais le bien savons-nous quel il est ? N'avons-nous pas tous diverses conceptions du bien, sur lesquelles il est impossible de s'accorder ? Mais dites-moi : vivre dans le mensonge, l'égoïsme, l'indifférence à autrui, etc., qui pourrait jamais dire que cela est "bien". Bien pour soi, peut-être, mais bien tout court (pour ne pas dire : bien en soi) ? Pour paraphraser Pascal : nous avons une idée du bien qui est invicible à tous les scepticismes.
De là, un peu plus loin, ces réflexions de Lévine-Tolstoï qui sont sa "religion" :
"J'étais en quête d'une solution que la raison ne peut donner, le problème n'étant pas de son domaine." Pascal aurait écrit : de son ordre. "La vie seule était en mesure de me fournir une réponse, et cela grâce à ma connaissance du bien et du mal. Et cette connaissance, je ne l'ai pas acquise, je n'aurais pas su où la prendre, elle m'a été "donnée" comme tout le reste. Le raisonnement m'aurait-il jamais démontré que je dois aimer mon prochain au lieu de l'étranger ? Si, lorsqu'on me l'a enseigné dans mon enfance, je l'ai aisément cru, c'est parce que je le savais déjà. L'enseignement de la science, c'est la lutte pour l'existence, partant la loi qui exige que tout obstacle à l'accomplissement de mes désirs soit écrasé. La déduction est logique. Mais la raison ne peut me prescrire d'aimer mon prochain, car ce précepte n'est pas raisonnable".
Freud ne dira pas autre chose, sans en tirer les mêmes conséquences que Tolstoï.
Cette idée si profonde qui nous renvoie à Platon : il y a une connaissance du bien qui nous précède. Quoique pour Tolstoï, à la différence de Platon, cette connaissance ne vient pas de la raison, mais de la vie : le savoir de la vie dans sa donation originairement "affective", tout à la fois nocturne et lumineuse.
Me touche enfin cette vérité, si peu moderne, dont il faudrait tirer toutes les conséquences métaphysiques : le bien est sans cause et sans effet, qui fait songer à ce mot d'Angélius Silésius, repris par Heidegger, "la rose est sans pourquoi". Le bien transcende le bien qu'il fait (à soi et aux autres), de même que le mal doit être saisi au-delà de ses conséquences, malgré qu'en aient les utilitaristes. En somme, le Bien et le Mal, au-delà de la bienfaisance et de la malfaisance. Voilà qui donne à penser...
" Quand Fiodor prétend que Kirillov vit pour sa panse, je comprends ce qu'il veut dire : c'est parfaitement raisonnable, les êtres de raison ne sauraient vivre autrement. Mais il affirme ensuite qu'il faut vivre non pas pour sa panse, mais pour Dieu... Et je comprends du premier coup ! Moi et des millions d'hommes, dans le passé et le présent, aussi bien les pauvres d'esprit que les doctes qui ont scruté ces choses et fait entendre à ce propos leurs voix confuses, nous sommes d'accord sur un point : qu'il faut vivre pour le bien. La seule connaissance claire, indubitable, absolue que nous avons est celle-là ; et ce n'est pas par le raisonnement que nous y parvenons, car la raison l'exclut, parce qu'elle n'a ni cause ni effet. Le bien, s'il avait une cause, cesserait d'être le bien, tout comme s'il avait un effet, en l'espèce une récompense... Ceci, je le sais, et nous le savons tous. Peut-il être de plus grand miracle ?..."
Vous me direz, mais le bien savons-nous quel il est ? N'avons-nous pas tous diverses conceptions du bien, sur lesquelles il est impossible de s'accorder ? Mais dites-moi : vivre dans le mensonge, l'égoïsme, l'indifférence à autrui, etc., qui pourrait jamais dire que cela est "bien". Bien pour soi, peut-être, mais bien tout court (pour ne pas dire : bien en soi) ? Pour paraphraser Pascal : nous avons une idée du bien qui est invicible à tous les scepticismes.
De là, un peu plus loin, ces réflexions de Lévine-Tolstoï qui sont sa "religion" :
"J'étais en quête d'une solution que la raison ne peut donner, le problème n'étant pas de son domaine." Pascal aurait écrit : de son ordre. "La vie seule était en mesure de me fournir une réponse, et cela grâce à ma connaissance du bien et du mal. Et cette connaissance, je ne l'ai pas acquise, je n'aurais pas su où la prendre, elle m'a été "donnée" comme tout le reste. Le raisonnement m'aurait-il jamais démontré que je dois aimer mon prochain au lieu de l'étranger ? Si, lorsqu'on me l'a enseigné dans mon enfance, je l'ai aisément cru, c'est parce que je le savais déjà. L'enseignement de la science, c'est la lutte pour l'existence, partant la loi qui exige que tout obstacle à l'accomplissement de mes désirs soit écrasé. La déduction est logique. Mais la raison ne peut me prescrire d'aimer mon prochain, car ce précepte n'est pas raisonnable".
Freud ne dira pas autre chose, sans en tirer les mêmes conséquences que Tolstoï.
Cette idée si profonde qui nous renvoie à Platon : il y a une connaissance du bien qui nous précède. Quoique pour Tolstoï, à la différence de Platon, cette connaissance ne vient pas de la raison, mais de la vie : le savoir de la vie dans sa donation originairement "affective", tout à la fois nocturne et lumineuse.
Me touche enfin cette vérité, si peu moderne, dont il faudrait tirer toutes les conséquences métaphysiques : le bien est sans cause et sans effet, qui fait songer à ce mot d'Angélius Silésius, repris par Heidegger, "la rose est sans pourquoi". Le bien transcende le bien qu'il fait (à soi et aux autres), de même que le mal doit être saisi au-delà de ses conséquences, malgré qu'en aient les utilitaristes. En somme, le Bien et le Mal, au-delà de la bienfaisance et de la malfaisance. Voilà qui donne à penser...
jeudi 26 mars 2009
Les humanités réactionnaires
Une conférence, fort intéressante, du philosophe Thierry Ménissier sur "Les humanités réactionnaires", où il est question de la critique de la modernité chez Hannah Arendt et Léo Strauss :
www.canal-u.tv
mardi 24 mars 2009
Entretien avec François Saint-Pierre
La Gazette du Palais publie un remarquable entretien avec François Saint-Pierre sur les grands axes de la nécessaire réforme de la justice pénale en France :
"Avocat au Barreau de Lyon, pénaliste reconnu, François Saint-Pierre prône notamment une défense pénale active en amont du procès qui ne se borne pas à la plaidoirie « à l’ancienne ». À l’heure où le droit et la procédure pénale, mais également la profession d’avocat et la justice en général sont en chantier, son confrère lyonnais Bertrand de Belval l’a rencontré pour la Gazette du Palais.
Gazette du Palais : Commençons par un état des lieux peu reluisant : encombrement des tribunaux, surpopulation carcérale, manque de moyens... Quel regard porte le pénaliste au quotidien sur l’état de la justice ?
François Saint-Pierre : Votre question traduit un pessimisme que je ne partage pas sur tous les sujets que vous évoquez. Voyez comme en quelques années, les palais de justice ont été rénovés. De nouvelles cités judiciaires ont été construites, qui sont pour la plupart des réussites architecturales, et dans lesquelles il est tout de même plus confortable de travailler. Le déménagement annoncé du Tribunal de Paris achèvera cette phase de modernisation des édifices judiciaires qui était nécessaire. Et le maintien des cours d’appels dans les anciens bâtiments, refaits à neuf, assure un lien, une mémoire du passé. Parlons des nouvelles technologies. C’est une priorité de la garde des Sceaux. La numérisation des dossiers sur CD-Rom réalise des économies de papier et de temps. Aux avocats de s’y habituer. Les visioconférences permettent par exemple aux chambres de l’instruction qui doivent statuer sur les demandes de mise en liberté de communiquer à distance avec les personnes détenues. Cela évite des transferts aussi coûteux qu’éprouvants. Pour avoir vécu de telles audiences, je peux vous assurer que ce n’est pas au détriment de la qualité des débats. Je suis un partisan de l’essor de ces méthodes de communication qui sont fluides et dynamiques. Songez qu’il y a dix ans, nous ne disposions pas encore de Légifrance sur internet ! Le téléphone portable ne s’est développé qu’à compter des années 94-95. Et le fax n’est pas si vieux : 1985 ! C’est une évolution formidable de nos conditions de communication et de travail que nous aurons vécue en vingt ans. Bien entendu, les pratiques professionnelles doivent s’adapter, ce qui s’accomplit toujours avec une certaine lenteur, et peut-être davantage encore dans le milieu judiciaire qu’ailleurs, tant les traditions pèsent sur son évolution.
Vous évoquiez également dans votre question la surpopulation carcérale. C’est un sujet d’une importance majeure. Je ne saurais trop recommander la lecture de la lettre hebdomadaire que diffuse Pierre-Victor Tournier, Arpenter le champ pénal, qui nous livre les chiffres du problème. Le taux de surpopulation carcérale est inadmissible. Le nombre élevé de suicides de prisonniers en est assurément une conséquence. Le gouvernement a choisi d’impulser une politique franchement répressive, ce qui relève de sa responsabilité. Il lui incombe d’en assumer les conséquences. La construction de nouvelles prisons s’imposait certainement, vu l’état lamentable de bien des établissements. Mais ce n’est évidemment qu’une réponse partielle. C’est une loi pénitentiaire qui doit maintenant être discutée et votée, qui définisse intelligemment une philosophie pénale. Prenons le cas de la suppression des grâces présidentielles du 14 juillet, qu’a décidée le Président de la République en 2007. Nul ne l’a contestée en soi, car ces mesures n’étaient que des pis-aller. Cependant, il faut se rendre à l’évidence : la durée effective des peines s’en est trouvée mécaniquement allongée : des remises supplémentaires de quatre mois par an étaient ainsi accordées pour les longues peines ! Or, les juges n’ont pas réduit la durée des sanctions qu’ils prononcent, loin de là, tandis que le nombre des libérations conditionnelles et des autres mesures d’aménagement de peines demeure fort limité.
Bref, si la justice rend des verdicts toujours plus sévères, sans une perspective claire et réfléchie de l’application des peines, n’est-ce pas davantage pour rassurer l’opinion publique inquiète de la montée de la délinquance, que pour répondre aux questions de fond que pose à la société chaque crime, chaque délit ?
G. P. : Vous plaidez souvent devant les assises. La procédure d’assises ne manque pas de surprendre le non-initié, paraissant à certains égards dépassée... Certes, l’appel a été instauré il y a quelques années en matière criminelle, mais beaucoup reste à faire, notamment sur le plan de la motivation. L’intime conviction ne doit-elle pas céder devant le bénéfice du doute ? Faut-il
professionnaliser la cour d’assises et en finir avec le jury ? Et par comparaison, comment analysez-vous la justice correctionnelle ?
F. S.-P. : Je plaide pour une réforme globale des procédures de jugement en France. Résumons la situation. Ce qui surprend le plus un avocat ou un juge américain qui vient assister ici à un procès, c’est l’attitude du président du tribunal ou de la cour d’assises : celui-ci préside l’audience, mais interroge aussi l’accusé, les témoins, les experts... Une hérésie pour un anglo-saxon, tant il semble impossible qu’un juge puisse ainsi respecter son devoir d’impartialité qu’il se doit pourtant de garantir en toute circonstance. Vous vous souvenez qu’en janvier 1993, une procédure de jugement accusatoire avait été votée : au procureur de mener l’interrogatoire à charge, et à l’avocat de la défense de procéder ensuite à un contre interrogatoire à décharge. Une saine dialectique judiciaire ! Eh bien, avant même l’entrée en vigueur de ce texte, une loi suivante, en août de la même année, vint abroger la précédente... Voici un exemple typique du problème que pose toute réforme en France : ce que l’on ose voter, dans un mouvement dynamique, provoque une telle réaction, que bien vite la marche arrière est enclenchée. Résultat : la France est aujourd’hui l’un des rares pays d’Europe à conserver ce type de procédure de jugement. Un héritage du... Ier Empire. La France est une démocratie moderne. Elle mérite un système judiciaire élaboré, qui permette un exercice beaucoup plus ample des droits de la défense, à l’audience de jugement notamment. Cette vieille méthode inquisitoriale, qui donne tous pouvoirs au président, conditionne et verrouille le procès, comme, à l’instruction, le juge d’instruction modèle (ou modelait) à sa façon le dossier. Le solipsisme, ce prisme déformant la réalité, le piège inéluctablement. Il est temps de tourner cette page de notre histoire judiciaire, et d’instaurer une procédure accusatoire de jugement.
Vous soulignez le caractère décalé, voire obsolète des audiences de cours d’assises. Je suis bien d’accord avec vous. La justice criminelle est en crise, mais ce diagnostic est difficile à entendre, car la Cour d’assises fait partie de ce patrimoine judiciaire auquel nous demeurons attachés, bien qu’à l’évidence il ne soit plus guère adapté à notre société, faute d’avoir été rénové en temps utile.
Nous continuons de parler de justice populaire et de souveraineté du jury. C’est oublier que depuis une loi de Vichy de novembre 41, eh oui ! Les magistrats professionnels délibèrent avec les jurés. La nature propre de la Cour d’assises en a été profondément altérée – ce que déplorèrent après-guerre les maîtres du Barreau de l’époque, Garçon et Floriot ! Or, le rituel du procès est demeuré le même : oralité exclusive des débats, interdiction de toute argumentation écrite, absence de notes d’audiences, ainsi que de motivation des verdicts. Pire, la règle de l’intime conviction est trop souvent comprise de nos jours par les magistrats et les jurés comme une dispense de preuves pour condamner. Je suis sévère, me direz-vous, mais je veux dénoncer les aléas de cette justice criminelle.
L’ouverture d’un droit d’appel en 2000 s’imposait, certes, mais cela n’a pas amélioré ce système obsolète, d’autant que depuis que le parquet peut également interjeter appel des verdicts d’acquittement. Vous savez que seul un acquittement sur deux est confirmé en appel, et cela sans aucune justification ! Une loterie ! Inacceptable. Il nous faut revenir aux fondamentaux, et choisir entre deux systèmes possibles : une justice de jurés populaires, délibérant seuls, comme autrefois, ou comme aux États-Unis ; ou bien une justice de juges professionnels, rendant des arrêts motivés et susceptibles de recours. Lequel de ces deux systèmes aurait votre préférence ? Personnellement, mon choix est net. Je me prononce pour une justice de magistrats professionnels, pour des raisons que je résume ici. Comme le dit justement le Conseil supérieur de la magistrature : juger, c’est un métier, qui requiert des compétences et une expérience, dont disposent les juges professionnels, mais pas le citoyen lambda. Devant les juridictions correctionnelles, des procès d’importance se tiennent, au cours desquels les différentes parties peuvent argumenter par oral, mais aussi par écrit, et faire citer des témoins, des experts. Le jugement ou l’arrêt rendu est motivé. Il pourra être discuté sur le fond comme sur la forme, en appel et devant la Cour de cassation. Il en va bien différemment devant une Cour d’assises, où toute argumentation écrite est prohibée, où les juges et les jurés, hormis le président, n’ont pas lu le dossier, et où tous n’auront à répondre que par oui ou par non à la question de la culpabilité de l’accusé, sans avoir à s’expliquer sur les raisons de leur vote ! Pourquoi donc cette dualité de méthode de jugement ? Les enjeux d’un procès criminel valent bien ceux d’un procès correctionnel ! Oui mais ! disent les présidents de cours d’assises, volant à leur secours : les jurés ont du bon sens, et leur participation à l’oeuvre de la justice est démocratique... Il faut pourtant se rendre à l’évidence : c’est à reculons que les jurés tirés au sort répondent à leurs convocations, quand ils ne se font pas excuser. Être juré ne représente pas une valeur civique à laquelle les Français sont très attachés. Et leur bon sens (présumé) est-il un gage sérieux de compétence ? C’est un débat qu’il serait salutaire d’ouvrir, pour rénover la justice criminelle sur des bases saines et rationnelles. Je suis quant à moi partisan du remplacement de l’actuelle cour d’assises, dans chaque juridiction, par un tribunal criminel en première instance et une cour criminelle en appel, composés de cinq ou sept magistrats professionnels, suivant une procédure accusatoire, et dont les décisions seraient motivées par écrit, et en détail.
G. P. : Le Président de la République a récemment annoncé la suppression du juge d’instruction. Une annonce qui a suscité beaucoup de réactions, notamment parmi les avocats...
F. S.-P. : L’annonce impromptue de cette réforme par le Président de la République, lors de la rentrée de la Cour de cassation, le 7 janvier dernier, nous a en effet surpris, moi comme bien d’autres. Les dernières lois de réforme de 2004 et 2007 semblaient au contraire avoir ancré l’institution du juge d’instruction dans notre système, en organisant une procédure de nature plus contradictoire, plus généreuse en droits de la défense, et en prévoyant l’implantation de pôles d’instruction dans les tribunaux les plus importants, pour que les magistrats ne travaillent plus seuls. Pourquoi donc ce changement de cap soudain, avant même que la Commission Léger ait rendu le moindre rapport ?
La méthode a choqué, mais sans doute fut-ce délibéré.
Le milieu judiciaire, dans son ensemble (avocats et magistrats, la presse judiciaire également),
est très conservateur, il faut bien le dire. Les réactions hostiles qui se sont tout de suite manifestées à l’annonce de ce projet l’ont une fois de plus confirmé. Mais le débat vient seulement de s’ouvrir. Il serait souhaitable qu’il se développe sur de bonnes bases, et qu’il ne se fige pas sur une posture de rejet de principe. Des arguments de fond sont évoqués pour et contre la suppression du juge d’instruction que je voudrais présenter ici de façon résumée.
J’avance sans masque : je suis favorable à cette réforme, comme vous le savez. J’entends que les juges d’instruction seraient les garants naturels des libertés individuelles et de la sûreté des personnes, lesquelles seraient aujourd’hui en grand danger ! C’est un argument que je ne peux pas accepter. Les abus de pouvoir et les erreurs judiciaires qu’ont commis les juges d’instruction ces dernières années ne sont-ils pas au contraire les preuves visibles du danger que peut représenter un juge seul, doté de pouvoirs si puissants, sûr de sa morale et de son bon droit ? La tragique affaire d’Outreau et plus récemment l’arrestation de Vittorio de Filippis pour une banale affaire de diffamation resteront gravées dans les mémoires comme la marque des méfaits de cette institution.
Bien entendu, la suppression du juge d’instruction ne résoudra pas en elle-même toute la question de la procédure pénale. Rien ne dit que le face-à-face du ministère public et de l’avocat de la
défense sera plus sûr à cet égard. Deux conditions seront essentielles. D’une part, une redéfinition du rôle, du statut et des règles de nomination des magistrats du ministère public. Sur ce point, la Cour européenne des droits de l’homme a lancé un avertissement l’été dernier, vous le savez : le procureur de la République, en France, ne saurait être reconnu comme une autorité judiciaire, considérant sa dépendance du pouvoir politique, a-t-elle jugé ! Mais à l’audience, la parole du ministère public est libre ; pourquoi ne pas inscrire dans la loi que sa conduite des investigations dans le cadre de chaque affaire le serait aussi ? Ce qui ne serait pas incompatible avec le maintien d’un lien hiérarchique avec le gouvernement pour la conduite d’une politique pénale homogène et cohérente dans l’ensemble du pays. Et dès lors, le degré d’indépendance requis du magistrat enquêteur serait garanti.
Après tout, sauf exceptions, les juges d’instruction ont-ils fait preuve d’une si grande indépendance vis-à-vis du parquet, dans le passé ? Leurs ordonnances de renvoi n’ont-elles pas été les copies conformes des réquisitoires définitifs des procureurs,dans l’immense majorité des cas ? Non, je le dis à regret : les juges d’instruction n’ont pas été de si bons gardiens des libertés individuelles, non plus que des garants efficaces de l’indépendance de la justice.
Il est une seconde condition nécessaire : un renforcement majeur des droits de la défense, de sorte que les avocats soient en mesure d’exercer leur rôle effectif de contre-pouvoir judiciaire. C’est essentiel.
Les magistrats du ministère public sont organisés, motivés et compétents ; ils sont animés d’une éthique de l’action publique. Face à eux, les avocats devront pouvoir opposer une défense active,
effective, dans tous les cadres juridiques de poursuites, et qui soit accessible à tous les justiciables.
Les droits de la défense forment un bloc, qui doit être composé, lors de la phase d’enquête, du droit d’assistance par un avocat lors des interrogatoires, connaissance prise du dossier de la procédure, ainsi que du droit de contestation de la légalité de l’instance et du droit de discussion des faits, au moyen de demandes d’actes d’instruction et d’expertises contradictoires. Le système actuel est à cet égard gravement défaillant. Ces droits ne sont en l’état reconnus par le Code de procédure pénale qu’au cours des seules instructions judiciaires, lesquelles ne sont ouvertes que dans moins de 5 % des affaires...
Lors des enquêtes préliminaires et de flagrance, aucun droit, aucun statut n’est reconnu à la personne visée, qui est mise en cause, non plus d’ailleurs qu’à la victime. Et lorsqu’une instruction judiciaire est ouverte, c’est contre x que le réquisitoire est délivré par le parquet, ceci afin de permettre au juge d’instruction de placer en garde à vue son suspect, qui est hypocritement qualifié de témoin. Il faut en finir avec ces pratiques qui n’ont d’autre but que de priver les gens de leur droit fondamental de se défendre. Je plaide pour une unification
du régime juridique des poursuites, et pour la reconnaissance de ce bloc de droits de la défense au bénéfice de toute personne mise en cause, sans distinction de la nature juridique des poursuites. Ce serait techniquement très simple : il suffirait d’appliquer l’actuel article 105 du Code de procédure pénale, littéralement, franchement, et cela dans tous les types d’enquêtes, sans distinctions ni exceptions ! C’est à cette condition que les avocats seront en mesure d’assurer une défense effective et utile. À défaut, il est certain que le déséquilibre des pouvoirs et des forces entre le parquet et la défense sera tel, que les Cassandre auront eu raison...
(...)
G. P. : La « population » pénale est souvent désargentée. La défendre suppose des moyens et l’aide juridictionnelle en la matière est insuffisante, surtout pour les procès longs et difficiles. Pensez-vous qu’il faille instaurer des « avocats-fonctionnaires » ? Serait-ce compatible avec l’indépendance de la profession ? S’inspirant des pratiques américaines, Daniel Soulez Larivière a formulé des propositions sur ce thème qui vous tient également à coeur...
F. S.-P. : En effet, et c’est un sujet capital. La défense pénale doit être pensée en termes de service public. Toute personne poursuivie, quelle que soit sa situation sociale, doit être mise en mesure d’être défendue de façon correcte, quand bien même elle n’aurait pas les moyens de se payer les services d’un avocat. Cela est d’autant plus important dans un système judiciaire de type accusatoire, dans lequel c’est à l’avocat de la défense d’instruire à décharge le dossier. Sur ce point, il est vrai que le juge d’instruction, dans bien des affaires, garantissait une certaine égalité entre tous les justiciables – ce qui ne justifie pas en soi son maintien.
Quelle serait donc la meilleure organisation de défense pénale sociale ? Notre système actuel est-il satisfaisant ? Les avocats commis d’office sont-ils suffisamment formés à la défense pénale ? Ne vaudrait-il pas mieux s’inspirer du modèle anglo-saxon des bureaux publics de défense pénale ? Voici les questions qu’il nous faut nous poser désormais.
La proposition de Daniel Soulez Larivière d’importer d’outre-Atlantique de tels bureaux publics de
défense pénale en France est très intéressante. En résumé, plutôt que d’exercer dans des cabinets privés, les avocats qui en feraient le choix travailleraient dans ces maisons de défense pénale, rémunérés par l’État, dans des conditions matérielles similaires à celles des magistrats, leur indépendance étant pareillement assurée. Durant quatre ou cinq ans, les jeunes avocats se spécialiseraient ainsi en défense pénale, avant de s’installer à leur compte. Ils auraient ainsi assuré ce service public, tout en recevant une formation professionnelle de bon niveau.
J’entends les détracteurs de cette formule dénoncer la médiocrité des public defenders aux États-Unis. C’est une généralisation hâtive qui ne supporte que bien mal la comparaison avec notre propre situation – il suffit d’assister à certaines audiences de comparutions immédiates ou de cours d’assises pour s’en rendre compte, hélas. Quelle que soit la solution qui sera retenue pour l’avenir, soyons certains que la défense pénale sociale constitue un enjeu crucial dont dépend le succès, ou l’échec, de la transformation de notre système judiciaire (...)"
"Avocat au Barreau de Lyon, pénaliste reconnu, François Saint-Pierre prône notamment une défense pénale active en amont du procès qui ne se borne pas à la plaidoirie « à l’ancienne ». À l’heure où le droit et la procédure pénale, mais également la profession d’avocat et la justice en général sont en chantier, son confrère lyonnais Bertrand de Belval l’a rencontré pour la Gazette du Palais.
Gazette du Palais : Commençons par un état des lieux peu reluisant : encombrement des tribunaux, surpopulation carcérale, manque de moyens... Quel regard porte le pénaliste au quotidien sur l’état de la justice ?
François Saint-Pierre : Votre question traduit un pessimisme que je ne partage pas sur tous les sujets que vous évoquez. Voyez comme en quelques années, les palais de justice ont été rénovés. De nouvelles cités judiciaires ont été construites, qui sont pour la plupart des réussites architecturales, et dans lesquelles il est tout de même plus confortable de travailler. Le déménagement annoncé du Tribunal de Paris achèvera cette phase de modernisation des édifices judiciaires qui était nécessaire. Et le maintien des cours d’appels dans les anciens bâtiments, refaits à neuf, assure un lien, une mémoire du passé. Parlons des nouvelles technologies. C’est une priorité de la garde des Sceaux. La numérisation des dossiers sur CD-Rom réalise des économies de papier et de temps. Aux avocats de s’y habituer. Les visioconférences permettent par exemple aux chambres de l’instruction qui doivent statuer sur les demandes de mise en liberté de communiquer à distance avec les personnes détenues. Cela évite des transferts aussi coûteux qu’éprouvants. Pour avoir vécu de telles audiences, je peux vous assurer que ce n’est pas au détriment de la qualité des débats. Je suis un partisan de l’essor de ces méthodes de communication qui sont fluides et dynamiques. Songez qu’il y a dix ans, nous ne disposions pas encore de Légifrance sur internet ! Le téléphone portable ne s’est développé qu’à compter des années 94-95. Et le fax n’est pas si vieux : 1985 ! C’est une évolution formidable de nos conditions de communication et de travail que nous aurons vécue en vingt ans. Bien entendu, les pratiques professionnelles doivent s’adapter, ce qui s’accomplit toujours avec une certaine lenteur, et peut-être davantage encore dans le milieu judiciaire qu’ailleurs, tant les traditions pèsent sur son évolution.
Vous évoquiez également dans votre question la surpopulation carcérale. C’est un sujet d’une importance majeure. Je ne saurais trop recommander la lecture de la lettre hebdomadaire que diffuse Pierre-Victor Tournier, Arpenter le champ pénal, qui nous livre les chiffres du problème. Le taux de surpopulation carcérale est inadmissible. Le nombre élevé de suicides de prisonniers en est assurément une conséquence. Le gouvernement a choisi d’impulser une politique franchement répressive, ce qui relève de sa responsabilité. Il lui incombe d’en assumer les conséquences. La construction de nouvelles prisons s’imposait certainement, vu l’état lamentable de bien des établissements. Mais ce n’est évidemment qu’une réponse partielle. C’est une loi pénitentiaire qui doit maintenant être discutée et votée, qui définisse intelligemment une philosophie pénale. Prenons le cas de la suppression des grâces présidentielles du 14 juillet, qu’a décidée le Président de la République en 2007. Nul ne l’a contestée en soi, car ces mesures n’étaient que des pis-aller. Cependant, il faut se rendre à l’évidence : la durée effective des peines s’en est trouvée mécaniquement allongée : des remises supplémentaires de quatre mois par an étaient ainsi accordées pour les longues peines ! Or, les juges n’ont pas réduit la durée des sanctions qu’ils prononcent, loin de là, tandis que le nombre des libérations conditionnelles et des autres mesures d’aménagement de peines demeure fort limité.
Bref, si la justice rend des verdicts toujours plus sévères, sans une perspective claire et réfléchie de l’application des peines, n’est-ce pas davantage pour rassurer l’opinion publique inquiète de la montée de la délinquance, que pour répondre aux questions de fond que pose à la société chaque crime, chaque délit ?
G. P. : Vous plaidez souvent devant les assises. La procédure d’assises ne manque pas de surprendre le non-initié, paraissant à certains égards dépassée... Certes, l’appel a été instauré il y a quelques années en matière criminelle, mais beaucoup reste à faire, notamment sur le plan de la motivation. L’intime conviction ne doit-elle pas céder devant le bénéfice du doute ? Faut-il
professionnaliser la cour d’assises et en finir avec le jury ? Et par comparaison, comment analysez-vous la justice correctionnelle ?
F. S.-P. : Je plaide pour une réforme globale des procédures de jugement en France. Résumons la situation. Ce qui surprend le plus un avocat ou un juge américain qui vient assister ici à un procès, c’est l’attitude du président du tribunal ou de la cour d’assises : celui-ci préside l’audience, mais interroge aussi l’accusé, les témoins, les experts... Une hérésie pour un anglo-saxon, tant il semble impossible qu’un juge puisse ainsi respecter son devoir d’impartialité qu’il se doit pourtant de garantir en toute circonstance. Vous vous souvenez qu’en janvier 1993, une procédure de jugement accusatoire avait été votée : au procureur de mener l’interrogatoire à charge, et à l’avocat de la défense de procéder ensuite à un contre interrogatoire à décharge. Une saine dialectique judiciaire ! Eh bien, avant même l’entrée en vigueur de ce texte, une loi suivante, en août de la même année, vint abroger la précédente... Voici un exemple typique du problème que pose toute réforme en France : ce que l’on ose voter, dans un mouvement dynamique, provoque une telle réaction, que bien vite la marche arrière est enclenchée. Résultat : la France est aujourd’hui l’un des rares pays d’Europe à conserver ce type de procédure de jugement. Un héritage du... Ier Empire. La France est une démocratie moderne. Elle mérite un système judiciaire élaboré, qui permette un exercice beaucoup plus ample des droits de la défense, à l’audience de jugement notamment. Cette vieille méthode inquisitoriale, qui donne tous pouvoirs au président, conditionne et verrouille le procès, comme, à l’instruction, le juge d’instruction modèle (ou modelait) à sa façon le dossier. Le solipsisme, ce prisme déformant la réalité, le piège inéluctablement. Il est temps de tourner cette page de notre histoire judiciaire, et d’instaurer une procédure accusatoire de jugement.
Vous soulignez le caractère décalé, voire obsolète des audiences de cours d’assises. Je suis bien d’accord avec vous. La justice criminelle est en crise, mais ce diagnostic est difficile à entendre, car la Cour d’assises fait partie de ce patrimoine judiciaire auquel nous demeurons attachés, bien qu’à l’évidence il ne soit plus guère adapté à notre société, faute d’avoir été rénové en temps utile.
Nous continuons de parler de justice populaire et de souveraineté du jury. C’est oublier que depuis une loi de Vichy de novembre 41, eh oui ! Les magistrats professionnels délibèrent avec les jurés. La nature propre de la Cour d’assises en a été profondément altérée – ce que déplorèrent après-guerre les maîtres du Barreau de l’époque, Garçon et Floriot ! Or, le rituel du procès est demeuré le même : oralité exclusive des débats, interdiction de toute argumentation écrite, absence de notes d’audiences, ainsi que de motivation des verdicts. Pire, la règle de l’intime conviction est trop souvent comprise de nos jours par les magistrats et les jurés comme une dispense de preuves pour condamner. Je suis sévère, me direz-vous, mais je veux dénoncer les aléas de cette justice criminelle.
L’ouverture d’un droit d’appel en 2000 s’imposait, certes, mais cela n’a pas amélioré ce système obsolète, d’autant que depuis que le parquet peut également interjeter appel des verdicts d’acquittement. Vous savez que seul un acquittement sur deux est confirmé en appel, et cela sans aucune justification ! Une loterie ! Inacceptable. Il nous faut revenir aux fondamentaux, et choisir entre deux systèmes possibles : une justice de jurés populaires, délibérant seuls, comme autrefois, ou comme aux États-Unis ; ou bien une justice de juges professionnels, rendant des arrêts motivés et susceptibles de recours. Lequel de ces deux systèmes aurait votre préférence ? Personnellement, mon choix est net. Je me prononce pour une justice de magistrats professionnels, pour des raisons que je résume ici. Comme le dit justement le Conseil supérieur de la magistrature : juger, c’est un métier, qui requiert des compétences et une expérience, dont disposent les juges professionnels, mais pas le citoyen lambda. Devant les juridictions correctionnelles, des procès d’importance se tiennent, au cours desquels les différentes parties peuvent argumenter par oral, mais aussi par écrit, et faire citer des témoins, des experts. Le jugement ou l’arrêt rendu est motivé. Il pourra être discuté sur le fond comme sur la forme, en appel et devant la Cour de cassation. Il en va bien différemment devant une Cour d’assises, où toute argumentation écrite est prohibée, où les juges et les jurés, hormis le président, n’ont pas lu le dossier, et où tous n’auront à répondre que par oui ou par non à la question de la culpabilité de l’accusé, sans avoir à s’expliquer sur les raisons de leur vote ! Pourquoi donc cette dualité de méthode de jugement ? Les enjeux d’un procès criminel valent bien ceux d’un procès correctionnel ! Oui mais ! disent les présidents de cours d’assises, volant à leur secours : les jurés ont du bon sens, et leur participation à l’oeuvre de la justice est démocratique... Il faut pourtant se rendre à l’évidence : c’est à reculons que les jurés tirés au sort répondent à leurs convocations, quand ils ne se font pas excuser. Être juré ne représente pas une valeur civique à laquelle les Français sont très attachés. Et leur bon sens (présumé) est-il un gage sérieux de compétence ? C’est un débat qu’il serait salutaire d’ouvrir, pour rénover la justice criminelle sur des bases saines et rationnelles. Je suis quant à moi partisan du remplacement de l’actuelle cour d’assises, dans chaque juridiction, par un tribunal criminel en première instance et une cour criminelle en appel, composés de cinq ou sept magistrats professionnels, suivant une procédure accusatoire, et dont les décisions seraient motivées par écrit, et en détail.
G. P. : Le Président de la République a récemment annoncé la suppression du juge d’instruction. Une annonce qui a suscité beaucoup de réactions, notamment parmi les avocats...
F. S.-P. : L’annonce impromptue de cette réforme par le Président de la République, lors de la rentrée de la Cour de cassation, le 7 janvier dernier, nous a en effet surpris, moi comme bien d’autres. Les dernières lois de réforme de 2004 et 2007 semblaient au contraire avoir ancré l’institution du juge d’instruction dans notre système, en organisant une procédure de nature plus contradictoire, plus généreuse en droits de la défense, et en prévoyant l’implantation de pôles d’instruction dans les tribunaux les plus importants, pour que les magistrats ne travaillent plus seuls. Pourquoi donc ce changement de cap soudain, avant même que la Commission Léger ait rendu le moindre rapport ?
La méthode a choqué, mais sans doute fut-ce délibéré.
Le milieu judiciaire, dans son ensemble (avocats et magistrats, la presse judiciaire également),
est très conservateur, il faut bien le dire. Les réactions hostiles qui se sont tout de suite manifestées à l’annonce de ce projet l’ont une fois de plus confirmé. Mais le débat vient seulement de s’ouvrir. Il serait souhaitable qu’il se développe sur de bonnes bases, et qu’il ne se fige pas sur une posture de rejet de principe. Des arguments de fond sont évoqués pour et contre la suppression du juge d’instruction que je voudrais présenter ici de façon résumée.
J’avance sans masque : je suis favorable à cette réforme, comme vous le savez. J’entends que les juges d’instruction seraient les garants naturels des libertés individuelles et de la sûreté des personnes, lesquelles seraient aujourd’hui en grand danger ! C’est un argument que je ne peux pas accepter. Les abus de pouvoir et les erreurs judiciaires qu’ont commis les juges d’instruction ces dernières années ne sont-ils pas au contraire les preuves visibles du danger que peut représenter un juge seul, doté de pouvoirs si puissants, sûr de sa morale et de son bon droit ? La tragique affaire d’Outreau et plus récemment l’arrestation de Vittorio de Filippis pour une banale affaire de diffamation resteront gravées dans les mémoires comme la marque des méfaits de cette institution.
Bien entendu, la suppression du juge d’instruction ne résoudra pas en elle-même toute la question de la procédure pénale. Rien ne dit que le face-à-face du ministère public et de l’avocat de la
défense sera plus sûr à cet égard. Deux conditions seront essentielles. D’une part, une redéfinition du rôle, du statut et des règles de nomination des magistrats du ministère public. Sur ce point, la Cour européenne des droits de l’homme a lancé un avertissement l’été dernier, vous le savez : le procureur de la République, en France, ne saurait être reconnu comme une autorité judiciaire, considérant sa dépendance du pouvoir politique, a-t-elle jugé ! Mais à l’audience, la parole du ministère public est libre ; pourquoi ne pas inscrire dans la loi que sa conduite des investigations dans le cadre de chaque affaire le serait aussi ? Ce qui ne serait pas incompatible avec le maintien d’un lien hiérarchique avec le gouvernement pour la conduite d’une politique pénale homogène et cohérente dans l’ensemble du pays. Et dès lors, le degré d’indépendance requis du magistrat enquêteur serait garanti.
Après tout, sauf exceptions, les juges d’instruction ont-ils fait preuve d’une si grande indépendance vis-à-vis du parquet, dans le passé ? Leurs ordonnances de renvoi n’ont-elles pas été les copies conformes des réquisitoires définitifs des procureurs,dans l’immense majorité des cas ? Non, je le dis à regret : les juges d’instruction n’ont pas été de si bons gardiens des libertés individuelles, non plus que des garants efficaces de l’indépendance de la justice.
Il est une seconde condition nécessaire : un renforcement majeur des droits de la défense, de sorte que les avocats soient en mesure d’exercer leur rôle effectif de contre-pouvoir judiciaire. C’est essentiel.
Les magistrats du ministère public sont organisés, motivés et compétents ; ils sont animés d’une éthique de l’action publique. Face à eux, les avocats devront pouvoir opposer une défense active,
effective, dans tous les cadres juridiques de poursuites, et qui soit accessible à tous les justiciables.
Les droits de la défense forment un bloc, qui doit être composé, lors de la phase d’enquête, du droit d’assistance par un avocat lors des interrogatoires, connaissance prise du dossier de la procédure, ainsi que du droit de contestation de la légalité de l’instance et du droit de discussion des faits, au moyen de demandes d’actes d’instruction et d’expertises contradictoires. Le système actuel est à cet égard gravement défaillant. Ces droits ne sont en l’état reconnus par le Code de procédure pénale qu’au cours des seules instructions judiciaires, lesquelles ne sont ouvertes que dans moins de 5 % des affaires...
Lors des enquêtes préliminaires et de flagrance, aucun droit, aucun statut n’est reconnu à la personne visée, qui est mise en cause, non plus d’ailleurs qu’à la victime. Et lorsqu’une instruction judiciaire est ouverte, c’est contre x que le réquisitoire est délivré par le parquet, ceci afin de permettre au juge d’instruction de placer en garde à vue son suspect, qui est hypocritement qualifié de témoin. Il faut en finir avec ces pratiques qui n’ont d’autre but que de priver les gens de leur droit fondamental de se défendre. Je plaide pour une unification
du régime juridique des poursuites, et pour la reconnaissance de ce bloc de droits de la défense au bénéfice de toute personne mise en cause, sans distinction de la nature juridique des poursuites. Ce serait techniquement très simple : il suffirait d’appliquer l’actuel article 105 du Code de procédure pénale, littéralement, franchement, et cela dans tous les types d’enquêtes, sans distinctions ni exceptions ! C’est à cette condition que les avocats seront en mesure d’assurer une défense effective et utile. À défaut, il est certain que le déséquilibre des pouvoirs et des forces entre le parquet et la défense sera tel, que les Cassandre auront eu raison...
(...)
G. P. : La « population » pénale est souvent désargentée. La défendre suppose des moyens et l’aide juridictionnelle en la matière est insuffisante, surtout pour les procès longs et difficiles. Pensez-vous qu’il faille instaurer des « avocats-fonctionnaires » ? Serait-ce compatible avec l’indépendance de la profession ? S’inspirant des pratiques américaines, Daniel Soulez Larivière a formulé des propositions sur ce thème qui vous tient également à coeur...
F. S.-P. : En effet, et c’est un sujet capital. La défense pénale doit être pensée en termes de service public. Toute personne poursuivie, quelle que soit sa situation sociale, doit être mise en mesure d’être défendue de façon correcte, quand bien même elle n’aurait pas les moyens de se payer les services d’un avocat. Cela est d’autant plus important dans un système judiciaire de type accusatoire, dans lequel c’est à l’avocat de la défense d’instruire à décharge le dossier. Sur ce point, il est vrai que le juge d’instruction, dans bien des affaires, garantissait une certaine égalité entre tous les justiciables – ce qui ne justifie pas en soi son maintien.
Quelle serait donc la meilleure organisation de défense pénale sociale ? Notre système actuel est-il satisfaisant ? Les avocats commis d’office sont-ils suffisamment formés à la défense pénale ? Ne vaudrait-il pas mieux s’inspirer du modèle anglo-saxon des bureaux publics de défense pénale ? Voici les questions qu’il nous faut nous poser désormais.
La proposition de Daniel Soulez Larivière d’importer d’outre-Atlantique de tels bureaux publics de
défense pénale en France est très intéressante. En résumé, plutôt que d’exercer dans des cabinets privés, les avocats qui en feraient le choix travailleraient dans ces maisons de défense pénale, rémunérés par l’État, dans des conditions matérielles similaires à celles des magistrats, leur indépendance étant pareillement assurée. Durant quatre ou cinq ans, les jeunes avocats se spécialiseraient ainsi en défense pénale, avant de s’installer à leur compte. Ils auraient ainsi assuré ce service public, tout en recevant une formation professionnelle de bon niveau.
J’entends les détracteurs de cette formule dénoncer la médiocrité des public defenders aux États-Unis. C’est une généralisation hâtive qui ne supporte que bien mal la comparaison avec notre propre situation – il suffit d’assister à certaines audiences de comparutions immédiates ou de cours d’assises pour s’en rendre compte, hélas. Quelle que soit la solution qui sera retenue pour l’avenir, soyons certains que la défense pénale sociale constitue un enjeu crucial dont dépend le succès, ou l’échec, de la transformation de notre système judiciaire (...)"
samedi 21 mars 2009
Le loup et le chien
A lire l'article de Philippe d'Iribarne, directeur de recherche au CNRS, "Les professeurs, "Le Loup et Le Chien", paru dans Le Monde du 18 mars. C'est bien de cela dont il s'agit !
"Ceux qui vivent dans d'autres univers sont étonné par la révolte des professeurs d'université. Pourquoi une telle réaction face à une tentative de réforme qui n'a pour objet que de répandre dans le monde universitaire des manières de faire - l'appel à la concurrence, l'évaluation systématique, la récompense du mérite - dont la vertu est largement reconnue ailleurs ? Pourquoi quelques propos du chef de l'Etat, certes malheureux mais qui ne vont pas au-delà des excès de langage dont il est coutumier, ont-ils suscité un rejet aussi passionné ? La fable Le Loup et Le Chien nous éclaire. Le loup mène une vie misérable. Mais il est libre. "Flatter ceux du logis, à son maître complaire" ne font pas partie de ses obligations. Nulle trace de collier sur sa nuque. Le chien est prospère, mais soumis. Le loup envie le chien à bien des égards, mais n'est pas prêt à payer le prix qu'exige l'accès à sa condition. Les professeurs lui ressemblent.
La situation matérielle des professeurs d'université est pitoyable. Même à l'aune des standards de la haute fonction publique (ne parlons pas des entreprises), leur feuille de paie, primes comprises, paraît ridicule. Pas question pour eux de bureau décent, de voiture de fonction ou de secrétaire. Ils volent en classe économique.
Mais ils sont libres. Ils conçoivent leurs cours comme ils l'entendent, font les recherches qu'ils trouvent bon de faire. Et si quelques-uns (plutôt parmi les chercheurs) ne font pas grand chose, le fait même qu'ils ne soient pas sanctionnés est la preuve que ceux qui, en grande majorité, travaillent dur, le font de leur plein gré, sans que rien les y contraigne.
Les évaluations ne manquent pas, mais les procédures mises en oeuvre font plus appel à l'estime des pairs, qu'il est honorable de rechercher, qu'à une forme d'esprit de cour. De plus, ce que l'on gagne à être bien évalué est tellement minime que celui qui n'en a cure n'en voit pas son existence significativement troublée.
C'est à cette condition que s'attaque la réforme du statut des universitaires.
Il s'agit pour l'essentiel de laisser au loup la condition matérielle qui est la sienne tout en voulant lui imposer la forme de servitude qui est l'apanage du chien. Si la réforme passe, même amendée à la marge, il va y avoir beaucoup à gagner, à quémander, auprès des petits potentats que vont devenir les présidents d'université.
L'estime des pairs va devenir moins importante, quand il s'agit d'être jugé, que la diligence avec laquelle on se soumet à des critères (nombre de publications, nombre de fois où l'on est cité) qui favorisent celui qui bêle avec le troupeau par rapport à celui qui pense librement.
Pourquoi les princes qui nous gouvernent et leur entourage ne sentent-ils rien de cela et se font-ils tellement tirer l'oreille pour revoir leur copie ?
Peut-être l'esprit de cour est-il tellement devenu chez eux une seconde nature qu'ils ont du mal à comprendre que certains ont fait d'autres choix."
www.lemonde.fr
"Ceux qui vivent dans d'autres univers sont étonné par la révolte des professeurs d'université. Pourquoi une telle réaction face à une tentative de réforme qui n'a pour objet que de répandre dans le monde universitaire des manières de faire - l'appel à la concurrence, l'évaluation systématique, la récompense du mérite - dont la vertu est largement reconnue ailleurs ? Pourquoi quelques propos du chef de l'Etat, certes malheureux mais qui ne vont pas au-delà des excès de langage dont il est coutumier, ont-ils suscité un rejet aussi passionné ? La fable Le Loup et Le Chien nous éclaire. Le loup mène une vie misérable. Mais il est libre. "Flatter ceux du logis, à son maître complaire" ne font pas partie de ses obligations. Nulle trace de collier sur sa nuque. Le chien est prospère, mais soumis. Le loup envie le chien à bien des égards, mais n'est pas prêt à payer le prix qu'exige l'accès à sa condition. Les professeurs lui ressemblent.
La situation matérielle des professeurs d'université est pitoyable. Même à l'aune des standards de la haute fonction publique (ne parlons pas des entreprises), leur feuille de paie, primes comprises, paraît ridicule. Pas question pour eux de bureau décent, de voiture de fonction ou de secrétaire. Ils volent en classe économique.
Mais ils sont libres. Ils conçoivent leurs cours comme ils l'entendent, font les recherches qu'ils trouvent bon de faire. Et si quelques-uns (plutôt parmi les chercheurs) ne font pas grand chose, le fait même qu'ils ne soient pas sanctionnés est la preuve que ceux qui, en grande majorité, travaillent dur, le font de leur plein gré, sans que rien les y contraigne.
Les évaluations ne manquent pas, mais les procédures mises en oeuvre font plus appel à l'estime des pairs, qu'il est honorable de rechercher, qu'à une forme d'esprit de cour. De plus, ce que l'on gagne à être bien évalué est tellement minime que celui qui n'en a cure n'en voit pas son existence significativement troublée.
C'est à cette condition que s'attaque la réforme du statut des universitaires.
Il s'agit pour l'essentiel de laisser au loup la condition matérielle qui est la sienne tout en voulant lui imposer la forme de servitude qui est l'apanage du chien. Si la réforme passe, même amendée à la marge, il va y avoir beaucoup à gagner, à quémander, auprès des petits potentats que vont devenir les présidents d'université.
L'estime des pairs va devenir moins importante, quand il s'agit d'être jugé, que la diligence avec laquelle on se soumet à des critères (nombre de publications, nombre de fois où l'on est cité) qui favorisent celui qui bêle avec le troupeau par rapport à celui qui pense librement.
Pourquoi les princes qui nous gouvernent et leur entourage ne sentent-ils rien de cela et se font-ils tellement tirer l'oreille pour revoir leur copie ?
Peut-être l'esprit de cour est-il tellement devenu chez eux une seconde nature qu'ils ont du mal à comprendre que certains ont fait d'autres choix."
Paul Jorion : la fin du capitalisme (suite)
Explication de Paul Jorion reçue sur le courrier des abonnés à la Revue du Mauss :
"L'annonce de la mort du capitalisme est-elle prématurée ?
Certains me demandent : « Fin du capitalisme ? Vous n'exagérez pas ? » La réponse est non : je ne fais jamais dans l'alarmisme. Et je suis très prudent quant à mes titres.
Souvenez-vous de mon premier blog intitulé Le déclenchement de la crise du capitalisme américain, il faisait suite à un courrier que j'avais envoyé à mes amis du MAUSS (Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales) quelques jours auparavant. Regardez bien la date : le 28 février 2007. Croyez-vous que j'aie eu à regretter depuis mon titre « tonitruant », voire « alarmiste », ou même la date que j'avais choisie ?
Le « quantitative easing » de 300 milliards $, accompagné dun relèvement du plafond des achats de Residential Mortgage-Backed Securities (RMBS) émises par Freddie Mac et Fannie Mae de 500 milliards $ à 1.150 milliards $ et l'achat possible de 200 milliards de leur dette (tous produits dont les Chinois continuent de se délester rapidement dans un contexte où l'immobilier résidentiel américain poursuit sa plongée), c'est bien entendu la guerre ouverte avec ceux qui possèdent dans leurs coffres des quantités énormes de dollars : en particulier la Chine, le Japon, le Corée et Taiwan.
Mais ce n'est certainement pas une mesure prise de gaieté de coeur, car le moment n'est pas bien choisi, c'est le moins qu'on puisse dire ! pour les États-Unis de déclarer la guerre à la Chine, cest tout simplement parce qu'avec des taux courts déjà à zéro, on est bien obligé de passer de la très mauvaise arme qu'est la manipulation des taux d'intérêts à une arme pire encore : créer de l'argent non pas parce que de la richesse a été créée mais simplement parce qu'on en manque : parce que trop de reconnaissances de dettes étaient des serments d'ivrogne. C'est une mesure désespérée, et c'est pour cela que j'évoque la « fin du capitalisme » : on brûle la dernière cartouche. Une fois constaté que le « quantitative easing » n'a rien donné (ou a donné le contraire de ce quon espérait), il n'existe plus de stratégie de rechange.
Les États-Unis auraient pu emprunter la voie dun New Deal, et l'on serait resté dans le cadre dune « posture C », au sens de Granier : le système ancien se serait métamorphosé en un nouveau système. Au lieu de cela, l'Amérique tente en ce moment (merci Mrs. Geithner et Summers) de sauver le navire d'un capitalisme pur et dur, mais le bateau sombre à vive allure, et les premières mesures du Président Obama sont, il faut bien le constater, un cafouillage affligeant bien que dun montant faramineux. En s'accrochant au rêve de la « posture B » (le système retrouvera, bien que difficilement, sa forme originelle) grâce au recours promis aux armes secrètes que sont la suppression de la « cote-au-marché » (on inventera désormais de toutes pièces les chiffres comptables) et l'interdiction de la vente à découvert (qui permettra aux prix de se contenter de grimper), l'administration Obama, capitulant devant le monde des affaires, assure le succès de la « posture D » : le système actuel est irrécupérable et sera remplacé par quelque chose d'entièrement neuf. Notez bien : ce n'est pas moi qui suis en train de changer d'opinion et de passer de C à D : c'est le monde, avec l'aide bienveillante ! et j'en suis sûr, sonnante et trébuchante de la US Chamber of Commerce.
La Chine laissera tomber le capitalisme quand ça lui chante (d'où les avertissements récents portant sur des velléités dun nouveau Tien-An-Men) et reprendra d'un bon pas sa marche vers un collectivisme plus déterminé que jamais. L'Europe elle, contrainte et forcée, repart à cent à l'heure vers la social-démocratie qui se fera sans les socialistes bien entendu, qui n'ont toujours pas compris ce qui est en train de se passer !
"L'annonce de la mort du capitalisme est-elle prématurée ?
Certains me demandent : « Fin du capitalisme ? Vous n'exagérez pas ? » La réponse est non : je ne fais jamais dans l'alarmisme. Et je suis très prudent quant à mes titres.
Souvenez-vous de mon premier blog intitulé Le déclenchement de la crise du capitalisme américain, il faisait suite à un courrier que j'avais envoyé à mes amis du MAUSS (Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales) quelques jours auparavant. Regardez bien la date : le 28 février 2007. Croyez-vous que j'aie eu à regretter depuis mon titre « tonitruant », voire « alarmiste », ou même la date que j'avais choisie ?
Le « quantitative easing » de 300 milliards $, accompagné dun relèvement du plafond des achats de Residential Mortgage-Backed Securities (RMBS) émises par Freddie Mac et Fannie Mae de 500 milliards $ à 1.150 milliards $ et l'achat possible de 200 milliards de leur dette (tous produits dont les Chinois continuent de se délester rapidement dans un contexte où l'immobilier résidentiel américain poursuit sa plongée), c'est bien entendu la guerre ouverte avec ceux qui possèdent dans leurs coffres des quantités énormes de dollars : en particulier la Chine, le Japon, le Corée et Taiwan.
Mais ce n'est certainement pas une mesure prise de gaieté de coeur, car le moment n'est pas bien choisi, c'est le moins qu'on puisse dire ! pour les États-Unis de déclarer la guerre à la Chine, cest tout simplement parce qu'avec des taux courts déjà à zéro, on est bien obligé de passer de la très mauvaise arme qu'est la manipulation des taux d'intérêts à une arme pire encore : créer de l'argent non pas parce que de la richesse a été créée mais simplement parce qu'on en manque : parce que trop de reconnaissances de dettes étaient des serments d'ivrogne. C'est une mesure désespérée, et c'est pour cela que j'évoque la « fin du capitalisme » : on brûle la dernière cartouche. Une fois constaté que le « quantitative easing » n'a rien donné (ou a donné le contraire de ce quon espérait), il n'existe plus de stratégie de rechange.
Les États-Unis auraient pu emprunter la voie dun New Deal, et l'on serait resté dans le cadre dune « posture C », au sens de Granier : le système ancien se serait métamorphosé en un nouveau système. Au lieu de cela, l'Amérique tente en ce moment (merci Mrs. Geithner et Summers) de sauver le navire d'un capitalisme pur et dur, mais le bateau sombre à vive allure, et les premières mesures du Président Obama sont, il faut bien le constater, un cafouillage affligeant bien que dun montant faramineux. En s'accrochant au rêve de la « posture B » (le système retrouvera, bien que difficilement, sa forme originelle) grâce au recours promis aux armes secrètes que sont la suppression de la « cote-au-marché » (on inventera désormais de toutes pièces les chiffres comptables) et l'interdiction de la vente à découvert (qui permettra aux prix de se contenter de grimper), l'administration Obama, capitulant devant le monde des affaires, assure le succès de la « posture D » : le système actuel est irrécupérable et sera remplacé par quelque chose d'entièrement neuf. Notez bien : ce n'est pas moi qui suis en train de changer d'opinion et de passer de C à D : c'est le monde, avec l'aide bienveillante ! et j'en suis sûr, sonnante et trébuchante de la US Chamber of Commerce.
La Chine laissera tomber le capitalisme quand ça lui chante (d'où les avertissements récents portant sur des velléités dun nouveau Tien-An-Men) et reprendra d'un bon pas sa marche vers un collectivisme plus déterminé que jamais. L'Europe elle, contrainte et forcée, repart à cent à l'heure vers la social-démocratie qui se fera sans les socialistes bien entendu, qui n'ont toujours pas compris ce qui est en train de se passer !
mercredi 18 mars 2009
Paul Jorion : la fin du capitalisme
Lu sur le blog français de l'anthropologue et économiste Paul Jorion, un des seuls spécialistes à avoir dénoncé en son temps le système des subprimes et annoncé la crise actuelle, en particulier dans son ouvrage publié en 2007 à la Découverte, Vers la crise du capitalisme américain :
"La date d’aujourd’hui, le 18 mars 2009, sera retenue par l’histoire, tout comme celle du 29 mai 1453 le fut pour la chute de Constantinople ou celle du 9 novembre 1989 pour la chute du mur de Berlin, comme celle qui signa la fin du capitalisme.
Aujourd’hui en effet, la Federal Reserve Bank, la banque centrale américaine, a annoncé son intention de racheter des Bons du Trésor (dette à long terme des États–Unis) en quantités considérables (pour un volant de 300 milliards de dollars), son budget atteignant désormais le chiffre impressionnant de 1,15 mille milliards de dollars. Pareil au serpent ouroboros dévorant sa propre queue, les États–Unis avaleront donc désormais leur propre dette, un processus désigné par l’euphémisme sympathique de « quantitative easing ». Pareille à celui qui tenterait de voler en se soulevant par les pieds, la nation américaine met fin au mythe qui voudrait que l’argent représente de la richesse : dorénavant la devise américaine représentera uniquement le prix du papier et de l’encre nécessaire pour imprimer de nouveaux billets. Elle se coupe aussi, incidemment, de la communauté internationale, mais baste !
Le dollar cessa de valoir de l’or quand, en 1971, le président Nixon mit fin à la parité du dollar avec ce métal. En 2009, le président Obama, en permettant à la Fed d’imprimer autant de dollars qu’elle le jugera bon, a mis fin à la parité du dollar avec quoi que ce soit, faisant de l’arrogance de la nation américaine la seule mesure restante de la valeur de sa devise. « Your Mamma still loves you ! » : le gosse, tout faraud, présente son premier spectacle et sa mère qui n’a pas voulu que son amour-propre courre le moindre risque a acheté tous les tickets !
(...)
Ah oui, j’oubliais : la bourse de New York, considérant qu’il s’agissait d’une bonne nouvelle, a clôturé en hausse."
www.pauljorion.com
"La date d’aujourd’hui, le 18 mars 2009, sera retenue par l’histoire, tout comme celle du 29 mai 1453 le fut pour la chute de Constantinople ou celle du 9 novembre 1989 pour la chute du mur de Berlin, comme celle qui signa la fin du capitalisme.
Aujourd’hui en effet, la Federal Reserve Bank, la banque centrale américaine, a annoncé son intention de racheter des Bons du Trésor (dette à long terme des États–Unis) en quantités considérables (pour un volant de 300 milliards de dollars), son budget atteignant désormais le chiffre impressionnant de 1,15 mille milliards de dollars. Pareil au serpent ouroboros dévorant sa propre queue, les États–Unis avaleront donc désormais leur propre dette, un processus désigné par l’euphémisme sympathique de « quantitative easing ». Pareille à celui qui tenterait de voler en se soulevant par les pieds, la nation américaine met fin au mythe qui voudrait que l’argent représente de la richesse : dorénavant la devise américaine représentera uniquement le prix du papier et de l’encre nécessaire pour imprimer de nouveaux billets. Elle se coupe aussi, incidemment, de la communauté internationale, mais baste !
Le dollar cessa de valoir de l’or quand, en 1971, le président Nixon mit fin à la parité du dollar avec ce métal. En 2009, le président Obama, en permettant à la Fed d’imprimer autant de dollars qu’elle le jugera bon, a mis fin à la parité du dollar avec quoi que ce soit, faisant de l’arrogance de la nation américaine la seule mesure restante de la valeur de sa devise. « Your Mamma still loves you ! » : le gosse, tout faraud, présente son premier spectacle et sa mère qui n’a pas voulu que son amour-propre courre le moindre risque a acheté tous les tickets !
(...)
Ah oui, j’oubliais : la bourse de New York, considérant qu’il s’agissait d’une bonne nouvelle, a clôturé en hausse."
lundi 16 mars 2009
Présentation d'un travail en cours (suite)
II. Liberté et vulnérabilité : un nouveau regard pour la morale
L’intention principale qui anime Un si fragile vernis d’humanité, était de remettre en cause la conception dominante depuis le XVIIe siècle de l’homme comme un individu calculateur qui poursuit, par nature, la recherche égoïste de ses intérêts – radicalisée dans la doctrine dominante de l’homo oeconomicus – et la conception oblative et sacrificielle de l’altruisme qui est son pendant
Tout se passe comme s’il fallait opposer, d’une part, le souci de soi – disons l’intérêt propre - qui ne peut se faire qu’au détriment du souci d’autrui, d’autre part, le pur souci désintéressé d’autrui qui exige le renoncement à soi. Autrement dit, le paradigme dominant de l’égoïsme psychologique s’accompagne et produit comme mécaniquement une conception purement sacrificielle de l’altruisme. Or si le bien exige à la fois le renoncement à tout intérêt propre et le sacrifice ce soi, il est en effet vraisemblable que les hommes sont généralement incapables d’un tel « bien ». Et de surcroît, lorsqu’ils donnent l’apparence d’agir de semblable manière, on ne peut prouver que soit absente toute considération d’intérêt propre. Il n’est pas de conduite de bienveillance, de générosité, etc. qui échappe au « soupçon » que ce sont toujours des motivations « égoïstes » qui animent, fût-ce secrètement, les sujets altruistes, de telle sorte qu’on ne saurait jamais attribuer une valeur éthique, une valeur éthique exemplaire à leurs actions. De fait, il ne peut plus y avoir, selon ce présupposé anthropologique, d’exemplarité ni de manifestation du bien.
Cette conséquence est largement contestable tout d’abord pour des raisons théoriques, mais plus immédiatement parce qu’elle conduit à nier que ceux qui incarnent à nos yeux la figure des « hommes de bien » - disons : les Justes - ne sauraient être considérés comme tels. A force de voir l’égoïsme partout, c’est-à-dire le mal (cette identification étant largement présupposée, jusque chez Lévinas), alors nous ne pouvons plus désigner le bien comme tel, le bien sous la forme de l’action qui se donne le bien d’autrui pour fin ultime (i.e. l’altruisme) puisque précisément il est impossible de prouver qu’une telle motivation « pure » ait jamais existé sous le soleil.
Il n’est pourtant ni exact ni vrai que les hommes sont uniquement mus par des considérations d’intérêt propre : il existe des motivations qui relèvent de l’intérêt que l’on prend au bien d’autrui, disons des motivations qui relèvent de la bienveillance et qu’on ne saurait, sans leur faire violence – et au fond une violence purement gratuite ou idéologique - mettre au compte de l’égoïsme radical. Telle est la conclusion que l’on peut tirer aussi bien de la pensée des philosophes anglais qui au XVIIIe siècle ont fait la critique de l’égoïsme psychologique (Hutcheson, Hume, Smith, par ex.) que des récents travaux en psychologie sociale (Sober et Wilson, Batson, etc.). D’autre part, le présupposé qui veut que l’altruisme véritable soit de nature entièrement désintéressée, relevant d’une espèce d’oblation sacrificielle – ce présupposé radical, qui domine dans de larges pans de l’éthique moderne (de Fénelon jusqu’à Lévinas), mérite d’être largement remis en cause (par exemple dans la perspective ouverte par l'Essai sur le don de Marcel Mauss). Enfin, certaines actions humaines invitent, au-delà de leur qualité morale, à repenser métaphysiquement la vieille question de la manifestation du Bien, ici écrit avec une majuscule évidemment problématique.
Le renversement de la charge de la preuve
La conclusion générale que l’on peut tirer des recherches contemporaines en psychologie sociale aussi bien que des critiques théoriques de l’égoïsme psychologique, c’est qu’il convient de renverser la charge de la preuve : c’est à l’égoïsme psychologique d’apporter la preuve que l’altruisme n’existe pas et non à l’hypothèse de l’empathie-altruisme.
L’hypothèse de l’empathie-altruisme (ou encore le don maussien) ne présente aucune interprétation sacrificielle ou relevant d’un désintéressement pur. Comme le montrent de façon éclairante Eliot Sober et David Wilson dans leur ouvrage (Unto Others, The Evolution and Psychology of Unselfish Behavior, Havard University Press, 1998), il convient d’opposer le caractère « absolutiste » ou « moniste » propre à l’hypothèse de l’égoïsme psychologique avec la nature « pluraliste » de l’hypothèse de l’empathie-altruisme. Selon celle-ci, les conduites de bienveillance, de générosité, de secours envers les autres n’ont nullement besoin de se faire au détriment ou au dépens de soi pour qu’on puisse les considérer comme étant authentiquement « altruistes ». Ou pour le dire autrement : il n’est nullement nécessaire de se prononcer sur la question de savoir si elles ont pour fin le bien d’autrui ou uniquement le bien d’autrui (selon la version du désintéressement pur, de type sacrificiel, propre au système fénelonien du pur amour).
La suite dans un prochain billet...
L’intention principale qui anime Un si fragile vernis d’humanité, était de remettre en cause la conception dominante depuis le XVIIe siècle de l’homme comme un individu calculateur qui poursuit, par nature, la recherche égoïste de ses intérêts – radicalisée dans la doctrine dominante de l’homo oeconomicus – et la conception oblative et sacrificielle de l’altruisme qui est son pendant
Tout se passe comme s’il fallait opposer, d’une part, le souci de soi – disons l’intérêt propre - qui ne peut se faire qu’au détriment du souci d’autrui, d’autre part, le pur souci désintéressé d’autrui qui exige le renoncement à soi. Autrement dit, le paradigme dominant de l’égoïsme psychologique s’accompagne et produit comme mécaniquement une conception purement sacrificielle de l’altruisme. Or si le bien exige à la fois le renoncement à tout intérêt propre et le sacrifice ce soi, il est en effet vraisemblable que les hommes sont généralement incapables d’un tel « bien ». Et de surcroît, lorsqu’ils donnent l’apparence d’agir de semblable manière, on ne peut prouver que soit absente toute considération d’intérêt propre. Il n’est pas de conduite de bienveillance, de générosité, etc. qui échappe au « soupçon » que ce sont toujours des motivations « égoïstes » qui animent, fût-ce secrètement, les sujets altruistes, de telle sorte qu’on ne saurait jamais attribuer une valeur éthique, une valeur éthique exemplaire à leurs actions. De fait, il ne peut plus y avoir, selon ce présupposé anthropologique, d’exemplarité ni de manifestation du bien.
Cette conséquence est largement contestable tout d’abord pour des raisons théoriques, mais plus immédiatement parce qu’elle conduit à nier que ceux qui incarnent à nos yeux la figure des « hommes de bien » - disons : les Justes - ne sauraient être considérés comme tels. A force de voir l’égoïsme partout, c’est-à-dire le mal (cette identification étant largement présupposée, jusque chez Lévinas), alors nous ne pouvons plus désigner le bien comme tel, le bien sous la forme de l’action qui se donne le bien d’autrui pour fin ultime (i.e. l’altruisme) puisque précisément il est impossible de prouver qu’une telle motivation « pure » ait jamais existé sous le soleil.
Il n’est pourtant ni exact ni vrai que les hommes sont uniquement mus par des considérations d’intérêt propre : il existe des motivations qui relèvent de l’intérêt que l’on prend au bien d’autrui, disons des motivations qui relèvent de la bienveillance et qu’on ne saurait, sans leur faire violence – et au fond une violence purement gratuite ou idéologique - mettre au compte de l’égoïsme radical. Telle est la conclusion que l’on peut tirer aussi bien de la pensée des philosophes anglais qui au XVIIIe siècle ont fait la critique de l’égoïsme psychologique (Hutcheson, Hume, Smith, par ex.) que des récents travaux en psychologie sociale (Sober et Wilson, Batson, etc.). D’autre part, le présupposé qui veut que l’altruisme véritable soit de nature entièrement désintéressée, relevant d’une espèce d’oblation sacrificielle – ce présupposé radical, qui domine dans de larges pans de l’éthique moderne (de Fénelon jusqu’à Lévinas), mérite d’être largement remis en cause (par exemple dans la perspective ouverte par l'Essai sur le don de Marcel Mauss). Enfin, certaines actions humaines invitent, au-delà de leur qualité morale, à repenser métaphysiquement la vieille question de la manifestation du Bien, ici écrit avec une majuscule évidemment problématique.
Le renversement de la charge de la preuve
La conclusion générale que l’on peut tirer des recherches contemporaines en psychologie sociale aussi bien que des critiques théoriques de l’égoïsme psychologique, c’est qu’il convient de renverser la charge de la preuve : c’est à l’égoïsme psychologique d’apporter la preuve que l’altruisme n’existe pas et non à l’hypothèse de l’empathie-altruisme.
L’hypothèse de l’empathie-altruisme (ou encore le don maussien) ne présente aucune interprétation sacrificielle ou relevant d’un désintéressement pur. Comme le montrent de façon éclairante Eliot Sober et David Wilson dans leur ouvrage (Unto Others, The Evolution and Psychology of Unselfish Behavior, Havard University Press, 1998), il convient d’opposer le caractère « absolutiste » ou « moniste » propre à l’hypothèse de l’égoïsme psychologique avec la nature « pluraliste » de l’hypothèse de l’empathie-altruisme. Selon celle-ci, les conduites de bienveillance, de générosité, de secours envers les autres n’ont nullement besoin de se faire au détriment ou au dépens de soi pour qu’on puisse les considérer comme étant authentiquement « altruistes ». Ou pour le dire autrement : il n’est nullement nécessaire de se prononcer sur la question de savoir si elles ont pour fin le bien d’autrui ou uniquement le bien d’autrui (selon la version du désintéressement pur, de type sacrificiel, propre au système fénelonien du pur amour).
La suite dans un prochain billet...
vendredi 13 mars 2009
Présentation synthétique d'un travail en cours (I)
C'est un exercice périlleux et qui a souvent les traits de l'artifice de donner à son travail de recherche et d'écriture une continuité que paraît démentir la diversité des sujets étudiés. Il ne sera pourtant nullement nécessaire de se livrer à quelque acrobatie rhétorique pour montrer la cohérence théorique et problématique qui lie ensemble les trois ouvrages principaux que j'ai publiés depuis l'année 2000 : Amour et désespoir. De François de Sales à Fénelon (Points, Le Seuil, 2000), Un si fragile vernis d’humanité. Banalité du mal, banalité du bien (La Découverte, 2005, 2007) et Du bon usage de la torture ou comment les démocraties justifient l’injustifiable, La Découverte, 2008). Ou comment partant de travaux qui portent sur une querelle historique précise, où se rencontrent des enjeux théologiques, spirituels, métaphysiques et moraux, j’en suis venu à une réflexion plus approfondie sur les conduites humaines (en particulier de destructivité ou, au contraire, de bienveillance) dans leur aspect à la fois moral et politique. Pour préciser un point important de ma démarche méthodologique : dans le domaine moral, les conclusions philosophiques que j’ai essayé de tirer – par exemple la critique du paradigme égoïsme-altruisme et la formulation d'un nouveau paradigme - partent de l’analyse de la conduite effective des individus et non d’une conception normative a priori du devoir-être qui conduit généralement la pensée éthique moderne et contemporaine. De même, au plan politique, ce sont les agissements des Etats et les systèmes de représentation qui les légitiment – par exemple, dans le cas de la torture – que j’ai passé au crible d’une analyse empirico-critique, sans céder à la facilité de m’en tenir au simple rappel de principes posés dans leur inconditionnalité. Autrement dit : à chaque fois, partir de la réalité des pratiques humaines et, sur cette base, essayer de comprendre ce qu’il y a lieu d’en penser, puisqu’aussi c’est bien à un exercice de pensée qu’il s’agit toujours de se livrer. Ma réflexion philosophique s'est donc largement nourrie de l'apport d'autres disciplines (qu'il s'agisse de l'histoire, de la psychologie sociale ou du droit en particulier).
I. La constitution théorique d’une éthique du désintéressement sacrificiel
La querelle sur l'amour de Dieu qui traverse le XVIIèe siècle, et qui culmine avec la publication en 1697 de l'ouvrage de Fénelon, Explication des maximes des saints sur la vie intérieure, ne mérite pas d'être mieux connue pour des raisons de simple érudition historique. Saisie dans son épure théorique et décantée de ses aspects dogmatiques et mystiques, la systématisation que Fénelon donne à des thèses qu'il formalise plus qu'il n'invente constitue le premier et le plus fort moment de l'élaboration extrêmement construite des schèmes a priori d'une pensée du désintéressement radical. C'est à ce titre qu'elle nous intéresse au premier chef.
Le système de Fénelon – et il s’agit bien d’un « système » - s'élabore, à la faveur d'une réflexion concernant la nature de l'amour de Dieu, sur la base d'une double contrainte : la première est posée par la définition chrétienne de l'amour comme charité (agapè), telle qu'elle est formulée par saint Paul dans la 1re épître aux Corinthiens (13, 5) – l'amour « ne cherche pas son intérêt », littéralement : « les choses qui sont siennes » (ta eautes) ; la seconde vient du défi posé par les moralistes liés au jansénisme, en particulier par La Rochefoucauld qui affirme que le désintéressement est hors de toute portée humaine, soit parce que nos motivations sont toujours secrètement égoïstes – « nous ne pouvons rien aimer que par rapport à nous » (maxime 81, édition de 1678) – soit parce qu'il est inaccessible et invisible à toute conscience réflexive : s'il existe un amour désintéressé, il est « caché au fond du cœur » (maxime 69, ibid.).
Si l'on résume les choses à leurs traits essentiels, la question que pose Fénelon est la suivante : l'homme – précisons qu'il s'agit ici de l'homme mû par la grâce, non de la nature (déchue) laissée à elle-même – est-il capable d'un amour de Dieu qui soit entièrement désintéressé et qui réciproque la parfaite gratuité de l'amour divin pour l'homme ? Est-il possible d'attester de l'existence – aussi rare soit-elle et le fait seulement d'êtres d'exception (les saints) – d'un tel désintéressement ? Dans les deux cas, la réponse de Fénelon est « oui ». Et cette réponse s'élabore sur trois principes liminaires. Le premier est de nature définitionnelle : l'amour véritable est désintéressé, c'est-à-dire gratuit et dénué de tout mobile « égoïste » ; le deuxième est existentiel : au-delà de l'espérance de tout bien – s'agirait-il du salut et de la félicité éternelle –, il se montre, se révèle et s’atteste dans l''angoisse et l'acceptation du sacrifice de son propre bonheur ; le troisième est plus théorique : l'amour parfait exige la totale et parfaite renonciation à toute expression de la volonté propre dans un « délaissement » à Dieu qui est une « désappropriation » de soi. Ainsi s'articulent autour de la notion-clé de désintéressement les deux concepts qui lui sont intimement liés, pour autant que le désintéressement soit pris dans son sens radical ou « pur » : le renoncement (au bonheur) et l'abandon total de soi à l'autre (en l'occurrence à Dieu), autrement dit : le sacrifice et la désappropriation dans une problématique qui est d’abord, à mes yeux, celle de l’attestation du désintéressement.
En élaborant ainsi les schèmes quasi transcendantaux d'une théorie de l'amour véritable – de l'amour « pur », dénué de tout motif « égoïste » –, Fénelon ouvrit la porte à une formidable controverse qui emporta les plus grands esprits de l'époque, mais dont l'intérêt demeure toujours actuel. De fait, nombre d'auteurs contemporains parmi les plus influents de la pensée éthique – et l'on songe ici à Levinas ou encore à Derrida – ont hérité de cette construction théorique qui voit dans l'égoïsme et, d'une manière plus générale, dans ce qui se rapporte à l'ego (voire, sous une forme plus radicale, à l'intentionnalité du sujet) la source même du mal. Dans le même temps, la compréhension de la structure théorique de base de la relation désintéressée – peu importe qu'elle s'adresse à Dieu ou à l'autre – nous permet de viser ce qui doit être mis en cause si l'on tient à échapper à cette conception classique, pure et sacrificielle du désintéressement que je m'emploie à dépasser dans des travaux plus récents en vue d'élaborer un « tiers paradigme ». Un paradigme centré sur le couple absence à soi/présence à soi, qui n'est réductible à aucun de ces deux modèles directeurs qui, pour opposés qu'ils soient, se tiennent par la main : l'éthique du pur désintéressement et l'utilitarisme généralisé (dont Henry Sidgwick a montré les contradictions insurmontables).
La suite dans un prochain billet...
I. La constitution théorique d’une éthique du désintéressement sacrificiel
La querelle sur l'amour de Dieu qui traverse le XVIIèe siècle, et qui culmine avec la publication en 1697 de l'ouvrage de Fénelon, Explication des maximes des saints sur la vie intérieure, ne mérite pas d'être mieux connue pour des raisons de simple érudition historique. Saisie dans son épure théorique et décantée de ses aspects dogmatiques et mystiques, la systématisation que Fénelon donne à des thèses qu'il formalise plus qu'il n'invente constitue le premier et le plus fort moment de l'élaboration extrêmement construite des schèmes a priori d'une pensée du désintéressement radical. C'est à ce titre qu'elle nous intéresse au premier chef.
Le système de Fénelon – et il s’agit bien d’un « système » - s'élabore, à la faveur d'une réflexion concernant la nature de l'amour de Dieu, sur la base d'une double contrainte : la première est posée par la définition chrétienne de l'amour comme charité (agapè), telle qu'elle est formulée par saint Paul dans la 1re épître aux Corinthiens (13, 5) – l'amour « ne cherche pas son intérêt », littéralement : « les choses qui sont siennes » (ta eautes) ; la seconde vient du défi posé par les moralistes liés au jansénisme, en particulier par La Rochefoucauld qui affirme que le désintéressement est hors de toute portée humaine, soit parce que nos motivations sont toujours secrètement égoïstes – « nous ne pouvons rien aimer que par rapport à nous » (maxime 81, édition de 1678) – soit parce qu'il est inaccessible et invisible à toute conscience réflexive : s'il existe un amour désintéressé, il est « caché au fond du cœur » (maxime 69, ibid.).
Si l'on résume les choses à leurs traits essentiels, la question que pose Fénelon est la suivante : l'homme – précisons qu'il s'agit ici de l'homme mû par la grâce, non de la nature (déchue) laissée à elle-même – est-il capable d'un amour de Dieu qui soit entièrement désintéressé et qui réciproque la parfaite gratuité de l'amour divin pour l'homme ? Est-il possible d'attester de l'existence – aussi rare soit-elle et le fait seulement d'êtres d'exception (les saints) – d'un tel désintéressement ? Dans les deux cas, la réponse de Fénelon est « oui ». Et cette réponse s'élabore sur trois principes liminaires. Le premier est de nature définitionnelle : l'amour véritable est désintéressé, c'est-à-dire gratuit et dénué de tout mobile « égoïste » ; le deuxième est existentiel : au-delà de l'espérance de tout bien – s'agirait-il du salut et de la félicité éternelle –, il se montre, se révèle et s’atteste dans l''angoisse et l'acceptation du sacrifice de son propre bonheur ; le troisième est plus théorique : l'amour parfait exige la totale et parfaite renonciation à toute expression de la volonté propre dans un « délaissement » à Dieu qui est une « désappropriation » de soi. Ainsi s'articulent autour de la notion-clé de désintéressement les deux concepts qui lui sont intimement liés, pour autant que le désintéressement soit pris dans son sens radical ou « pur » : le renoncement (au bonheur) et l'abandon total de soi à l'autre (en l'occurrence à Dieu), autrement dit : le sacrifice et la désappropriation dans une problématique qui est d’abord, à mes yeux, celle de l’attestation du désintéressement.
En élaborant ainsi les schèmes quasi transcendantaux d'une théorie de l'amour véritable – de l'amour « pur », dénué de tout motif « égoïste » –, Fénelon ouvrit la porte à une formidable controverse qui emporta les plus grands esprits de l'époque, mais dont l'intérêt demeure toujours actuel. De fait, nombre d'auteurs contemporains parmi les plus influents de la pensée éthique – et l'on songe ici à Levinas ou encore à Derrida – ont hérité de cette construction théorique qui voit dans l'égoïsme et, d'une manière plus générale, dans ce qui se rapporte à l'ego (voire, sous une forme plus radicale, à l'intentionnalité du sujet) la source même du mal. Dans le même temps, la compréhension de la structure théorique de base de la relation désintéressée – peu importe qu'elle s'adresse à Dieu ou à l'autre – nous permet de viser ce qui doit être mis en cause si l'on tient à échapper à cette conception classique, pure et sacrificielle du désintéressement que je m'emploie à dépasser dans des travaux plus récents en vue d'élaborer un « tiers paradigme ». Un paradigme centré sur le couple absence à soi/présence à soi, qui n'est réductible à aucun de ces deux modèles directeurs qui, pour opposés qu'ils soient, se tiennent par la main : l'éthique du pur désintéressement et l'utilitarisme généralisé (dont Henry Sidgwick a montré les contradictions insurmontables).
La suite dans un prochain billet...
mercredi 11 mars 2009
Bureaucratisation de la recherche
Une excellente analyse d'Alain Trautmann, chercheur CNRS en immunologie (Institut Cochin), sur la bureaucratisation de la recherche. Cette communication a été présentée lors de la Deuxième Rencontre européenne d'analyse des sociétés politiques, le 6 février 2009.
"L'analyse qui suit est celle d'un biologiste qui connaît son ignorance abyssale dans le domaine des sciences politiques et de la sociologie, et qui a été simplement amené à observer le milieu dans lequel il travaille. Il n'y a donc dans ce texte aucune prétention à l'exhaustivité ni même à l'exactitude.
Je crois que l'accroissement actuel de la bureaucratisation de la recherche est une conséquence directe des efforts déployés depuis une dizaine d'années, notamment en suivant des préconisations européennes, pour mettre en place une "société et une économie de la connaissance". Ce terme reflète la conviction des décideurs politiques et économiques que la connaissance, via l'innovation, constitue une source importante de profits potentiels (eux préfèrent le terme de développement). C'est ainsi que dans l'économie de la connaissance, la production et la transmission de connaissances doivent être pilotés par l'économie. Dans cette logique, il devient nécessaire de mettre en place un instrument de pilotage de la recherche qui permette cet asservissement. Cet instrument est constitué non pas tant par une hypertrophie de l'administration, que par le développement de nouvelles pratiques bureaucratiques proliférantes et multiformes. En tant que biologiste, je ne peux m'empêcher de penser à un processus tumoral. Je ne développerai pas davantage ici cette analogie, bien qu'il y ait des idées intéressantes à y puiser.
L'administration de la recherche remplit évidemment une fonction nécessaire, celle d'être au service de la recherche, en veillant au bon fonctionnement du système, à une répartition efficace des moyens financiers et humains, le tout dans le cadre donné par le pouvoir politique. La transformation bureaucratique consiste à ne plus mettre les différents services administratifs d'abord au service de la recherche, mais à celui du pouvoir politique, pour permettre à ce dernier d'exercer un contrôle étroit de l'activité de recherche, de lier étroitement et exclusivement recherche et innovation, i.e. d'asservir la recherche à l'économie. Au cours cette transformation, on peut paradoxalement observer une réduction de l'appareil administratif classique (c'est ce qui se passe actuellement au ministère de la Recherche et de l'Enseignement supérieur), et en même temps une augmentation du poids du cabinet, des conseillers officiels ou non, et une délocalisation du nouvel appareil bureaucratique qui permettra le "new public management" grâce à des structures comme l'ANR ou l'AERES. Ces structures ont en général une attitude de défiance pesante et stérile impliquant des évaluations rapprochées. C'est ainsi que l'ANR réclame des rapports de progression des recherches tous les six mois, rapports que sans doute personne ne lit. Quant à l'AERES, elle a élaboré un formulaire d'évaluation des labos dans lequel les évaluateurs seront priés de soigneusement distinguer et de noter de 1 à 5 chacun des items suivants : 1) L'originalité et la pertinence de l'activité de recherche. 2) La qualité et l'impact des publications scientifiques 3) La qualité des résultats scientifiques. 4) L'existence de programmes de pointe. 5) La valeur ajoutée de la recherche pour la connaissance ou la technologie. Ceci permet (et je cite la prose de l'AERES), de mettre en place un processus d’assurance qualité tout en évitant une approche délibérément algorithmique.
Ce type de discours permet difficilement de communiquer avec le commun des mortels, il exclut même tous ceux qui n'appartiennent pas à la caste maîtrisant cette novlangue. Je soulignerai deux caractéristiques de ces nouveaux instruments de pilotage : d'abord un usage obsessionnel, magique, religieux, des chiffres et des classements. Ensuite, le fait qu'ils ne peuvent fonctionner que grâce à la contribution décisive que lui apportent des scientifiques.
Sur les chiffres, et en particulier sur l'obsession de classer les individus, les laboratoires, les institutions : cette réduction d'individus ou de laboratoires à un chiffre a une signification éminemment idéologique et permet de remplir plusieurs fonctions. Elle permet à l'Etat qui a en charge ce service public de faire des économies. Par exemple, (au terme d'un processus éminemment discutable), un comité ad hoc désignera les 10 meilleures universités, qui seront les seules à recevoir un ensemble de moyens substantiels, la grande majorité des autres établissements devant se contenter de moyens scandaleusement insuffisants. La division qui s'ensuit a des conséquences importantes. Ceux qui ont décroché la timbale, trop heureux d'avoir été sélectionnés, sont peu portés à protester. Ceux qui ont été proches de la décrocher vont multiplier les efforts pour pouvoir être élus la prochaine fois, ce qui implique de dépasser ceux qui sont alors perçus comme des concurrents et non des partenaires. Cette compétition permanente permet d'accroître l'individualisme, de rompre les solidarités, donc de régner plus efficacement. Pour aboutir à de telles conséquences, n'importe quel classement peut faire l'affaire, fût-il absurde ou lourd de plus d'injustices. L'important n'est pas sa pertinence mais son existence, les économies qu'il autorise, les comportements qu'il induit.
Cet usage effréné des chiffres et des classements n'est pas propre au secteur de l'enseignement supérieur et de la recherche. C'est en réalité toute la société qui baigne dans cette idéologie. A la une des magazines, on voit régulièrement fleurir le palmarès des meilleurs lycées, des meilleurs hôpitaux, des villes où l'on est le plus heureux. C'est ainsi que dans une société du spectacle, des chiffres peuvent être utilisés comme éléments spectaculaires. Les individus ou les établissements qui se retrouvent en queue de classement seront montrés du doigt, et dans ces nouveaux jeux du cirque, quand les décideurs tourneront le pouce vers le bas, les spectateurs et certains médias applaudiront. La très grande majorité des lecteurs ne se préoccupent pas de savoir si la façon dont ont été établis ces classements est raisonnable ou au contraire très discutable. Pour la grande majorité, puisque le classement existe, il est exact. Ce n'est plus l'oracle ou le prêtre qui dit le vrai, c'est le chiffre qui fait foi. Cette foi dans le chiffre va jusqu'à frapper de suspicion, presque d'hérésie, ce qui échappe au chiffrage. L'amour, la loyauté, la générosité, la solidarité sont des catégories non mesurables, donc suspectes, en tous cas dénuées d'importance pour les gens sérieux.
Pour revenir au nouvel appareil bureaucratique qui contribue au pilotage de la recherche, dans des rapports rédigés sur commande et sur mesure, il aligne sans cesse des séries de chiffres et de données statistiques, avec parfois une absence confondante de sérieux scientifique. J'ai ainsi en mémoire un graphe tiré du rapport Attali, montrant un nuage de points et une droite de régression qui, de toute évidence, ne pouvait correspondre aux points expérimentaux. En revanche, cette droite correspondait à la conclusion désirée, présentée comme prouvée par une fausse analyse mathématique.
Ce nouvel appareil bureaucratique, que j'ai pris soin de distinguer de l'administration classique, est composé d'un ensemble hétérogène d'hommes et de femmes (en l'occurrence, le plus souvent, des hommes). On y trouve de nombreux anciens de Grandes Ecoles, dont certains sont sortis de l'ENA, ont des collègues de promotion à Bercy, peuvent indifféremment se dire de gauche ou de droite, connaissent très mal la recherche mais sont convaincus que leur intelligence supérieure et leurs réseaux leur permettent de prendre les bonnes décisions en tous domaines, sans avoir à écouter ce que disent les acteurs du domaine concerné, en l'occurrence ceux qui sont au front de l'enseignement supérieur et de la recherche.
Mais ce système ne fonctionnerait pas s'il n'y avait à leurs côtés des proches conseillers, des scientifiques, qui ont pu être très bons dans leur domaine, ou n'avoir jamais rien fait d'extraordinaire, cela n'importe pas. Dans un cas comme dans l'autre ce sont des scientifiques qui ont un goût prononcé pour le pouvoir, ou au moins sont flattés d'être proches du pouvoir, des décideurs, que ceux-ci se trouvent dans la cellule élyséenne, dans un cabinet ministériel ou à la direction des nouvelles agences d'évaluation ou de financement. Certains de ces scientifiques prêts à s'éloigner de leurs laboratoires pour pouvoir naviguer plus près du soleil du pouvoir cachent cette fascination (voire se la cachent), en disant qu'ils vont pouvoir y défendre leurs propres convictions en matière de recherche, et les intérêts de leurs collègues. Ils s'aperçoivent en général vite qu'ils sont là pour appliquer une politique élaborée au-dessus de leurs têtes, et qu'ils n'approuvent pas forcément. Ils ont alors le choix entre démissionner et avaler des couleuvres. Le plus souvent ils choisissent les couleuvres.
Pour conclure ce bref point de vue sur la bureaucratisation de la recherche, il me semble que ce phénomène est rendu nécessaire par l'idéologie de l'économie de la connaissance. Cette dernière ne se présente jamais comme une idéologie mais comme le résultat d'une analyse neutre, objective, quasiment scientifique, faisant un usage immodéré des chiffres, en particulier des classements, censés faire foi. La mise en oeuvre de cette politique nécessite un ensemble hétérogène d'individus, au sein desquels on trouve des apparatchiks ayant une approche comptable de tous les problèmes, mais très ignorants de la réalité de la recherche, et par ailleurs des scientifiques qui connaissent bien la recherche, mais que leur fascination pour le pouvoir a amené à tourner le dos à leurs collègues afin de défendre leurs intérêts propres et de vivre l'illusion qu'eux-mêmes ont du pouvoir. La bureaucratisation de la recherche ne correspond donc absolument pas à une mainmise de l'administration classique sur l'appareil de recherche. Elle est d'autant plus difficile à critiquer précisément et à combattre efficacement que différentes formes de bureaucratisation sont à l'oeuvre dans l'ensemble de la société, et qu'une partie de la communauté scientifique participe activement à la bureaucratisation de la recherche, et à sa prise de contrôle par le "new public management".
Cette bureaucratisation ne peut fonctionner sans nous. Nous pouvons, nous devons, y résister."
www.fasopo.org
"L'analyse qui suit est celle d'un biologiste qui connaît son ignorance abyssale dans le domaine des sciences politiques et de la sociologie, et qui a été simplement amené à observer le milieu dans lequel il travaille. Il n'y a donc dans ce texte aucune prétention à l'exhaustivité ni même à l'exactitude.
Je crois que l'accroissement actuel de la bureaucratisation de la recherche est une conséquence directe des efforts déployés depuis une dizaine d'années, notamment en suivant des préconisations européennes, pour mettre en place une "société et une économie de la connaissance". Ce terme reflète la conviction des décideurs politiques et économiques que la connaissance, via l'innovation, constitue une source importante de profits potentiels (eux préfèrent le terme de développement). C'est ainsi que dans l'économie de la connaissance, la production et la transmission de connaissances doivent être pilotés par l'économie. Dans cette logique, il devient nécessaire de mettre en place un instrument de pilotage de la recherche qui permette cet asservissement. Cet instrument est constitué non pas tant par une hypertrophie de l'administration, que par le développement de nouvelles pratiques bureaucratiques proliférantes et multiformes. En tant que biologiste, je ne peux m'empêcher de penser à un processus tumoral. Je ne développerai pas davantage ici cette analogie, bien qu'il y ait des idées intéressantes à y puiser.
L'administration de la recherche remplit évidemment une fonction nécessaire, celle d'être au service de la recherche, en veillant au bon fonctionnement du système, à une répartition efficace des moyens financiers et humains, le tout dans le cadre donné par le pouvoir politique. La transformation bureaucratique consiste à ne plus mettre les différents services administratifs d'abord au service de la recherche, mais à celui du pouvoir politique, pour permettre à ce dernier d'exercer un contrôle étroit de l'activité de recherche, de lier étroitement et exclusivement recherche et innovation, i.e. d'asservir la recherche à l'économie. Au cours cette transformation, on peut paradoxalement observer une réduction de l'appareil administratif classique (c'est ce qui se passe actuellement au ministère de la Recherche et de l'Enseignement supérieur), et en même temps une augmentation du poids du cabinet, des conseillers officiels ou non, et une délocalisation du nouvel appareil bureaucratique qui permettra le "new public management" grâce à des structures comme l'ANR ou l'AERES. Ces structures ont en général une attitude de défiance pesante et stérile impliquant des évaluations rapprochées. C'est ainsi que l'ANR réclame des rapports de progression des recherches tous les six mois, rapports que sans doute personne ne lit. Quant à l'AERES, elle a élaboré un formulaire d'évaluation des labos dans lequel les évaluateurs seront priés de soigneusement distinguer et de noter de 1 à 5 chacun des items suivants : 1) L'originalité et la pertinence de l'activité de recherche. 2) La qualité et l'impact des publications scientifiques 3) La qualité des résultats scientifiques. 4) L'existence de programmes de pointe. 5) La valeur ajoutée de la recherche pour la connaissance ou la technologie. Ceci permet (et je cite la prose de l'AERES), de mettre en place un processus d’assurance qualité tout en évitant une approche délibérément algorithmique.
Ce type de discours permet difficilement de communiquer avec le commun des mortels, il exclut même tous ceux qui n'appartiennent pas à la caste maîtrisant cette novlangue. Je soulignerai deux caractéristiques de ces nouveaux instruments de pilotage : d'abord un usage obsessionnel, magique, religieux, des chiffres et des classements. Ensuite, le fait qu'ils ne peuvent fonctionner que grâce à la contribution décisive que lui apportent des scientifiques.
Sur les chiffres, et en particulier sur l'obsession de classer les individus, les laboratoires, les institutions : cette réduction d'individus ou de laboratoires à un chiffre a une signification éminemment idéologique et permet de remplir plusieurs fonctions. Elle permet à l'Etat qui a en charge ce service public de faire des économies. Par exemple, (au terme d'un processus éminemment discutable), un comité ad hoc désignera les 10 meilleures universités, qui seront les seules à recevoir un ensemble de moyens substantiels, la grande majorité des autres établissements devant se contenter de moyens scandaleusement insuffisants. La division qui s'ensuit a des conséquences importantes. Ceux qui ont décroché la timbale, trop heureux d'avoir été sélectionnés, sont peu portés à protester. Ceux qui ont été proches de la décrocher vont multiplier les efforts pour pouvoir être élus la prochaine fois, ce qui implique de dépasser ceux qui sont alors perçus comme des concurrents et non des partenaires. Cette compétition permanente permet d'accroître l'individualisme, de rompre les solidarités, donc de régner plus efficacement. Pour aboutir à de telles conséquences, n'importe quel classement peut faire l'affaire, fût-il absurde ou lourd de plus d'injustices. L'important n'est pas sa pertinence mais son existence, les économies qu'il autorise, les comportements qu'il induit.
Cet usage effréné des chiffres et des classements n'est pas propre au secteur de l'enseignement supérieur et de la recherche. C'est en réalité toute la société qui baigne dans cette idéologie. A la une des magazines, on voit régulièrement fleurir le palmarès des meilleurs lycées, des meilleurs hôpitaux, des villes où l'on est le plus heureux. C'est ainsi que dans une société du spectacle, des chiffres peuvent être utilisés comme éléments spectaculaires. Les individus ou les établissements qui se retrouvent en queue de classement seront montrés du doigt, et dans ces nouveaux jeux du cirque, quand les décideurs tourneront le pouce vers le bas, les spectateurs et certains médias applaudiront. La très grande majorité des lecteurs ne se préoccupent pas de savoir si la façon dont ont été établis ces classements est raisonnable ou au contraire très discutable. Pour la grande majorité, puisque le classement existe, il est exact. Ce n'est plus l'oracle ou le prêtre qui dit le vrai, c'est le chiffre qui fait foi. Cette foi dans le chiffre va jusqu'à frapper de suspicion, presque d'hérésie, ce qui échappe au chiffrage. L'amour, la loyauté, la générosité, la solidarité sont des catégories non mesurables, donc suspectes, en tous cas dénuées d'importance pour les gens sérieux.
Pour revenir au nouvel appareil bureaucratique qui contribue au pilotage de la recherche, dans des rapports rédigés sur commande et sur mesure, il aligne sans cesse des séries de chiffres et de données statistiques, avec parfois une absence confondante de sérieux scientifique. J'ai ainsi en mémoire un graphe tiré du rapport Attali, montrant un nuage de points et une droite de régression qui, de toute évidence, ne pouvait correspondre aux points expérimentaux. En revanche, cette droite correspondait à la conclusion désirée, présentée comme prouvée par une fausse analyse mathématique.
Ce nouvel appareil bureaucratique, que j'ai pris soin de distinguer de l'administration classique, est composé d'un ensemble hétérogène d'hommes et de femmes (en l'occurrence, le plus souvent, des hommes). On y trouve de nombreux anciens de Grandes Ecoles, dont certains sont sortis de l'ENA, ont des collègues de promotion à Bercy, peuvent indifféremment se dire de gauche ou de droite, connaissent très mal la recherche mais sont convaincus que leur intelligence supérieure et leurs réseaux leur permettent de prendre les bonnes décisions en tous domaines, sans avoir à écouter ce que disent les acteurs du domaine concerné, en l'occurrence ceux qui sont au front de l'enseignement supérieur et de la recherche.
Mais ce système ne fonctionnerait pas s'il n'y avait à leurs côtés des proches conseillers, des scientifiques, qui ont pu être très bons dans leur domaine, ou n'avoir jamais rien fait d'extraordinaire, cela n'importe pas. Dans un cas comme dans l'autre ce sont des scientifiques qui ont un goût prononcé pour le pouvoir, ou au moins sont flattés d'être proches du pouvoir, des décideurs, que ceux-ci se trouvent dans la cellule élyséenne, dans un cabinet ministériel ou à la direction des nouvelles agences d'évaluation ou de financement. Certains de ces scientifiques prêts à s'éloigner de leurs laboratoires pour pouvoir naviguer plus près du soleil du pouvoir cachent cette fascination (voire se la cachent), en disant qu'ils vont pouvoir y défendre leurs propres convictions en matière de recherche, et les intérêts de leurs collègues. Ils s'aperçoivent en général vite qu'ils sont là pour appliquer une politique élaborée au-dessus de leurs têtes, et qu'ils n'approuvent pas forcément. Ils ont alors le choix entre démissionner et avaler des couleuvres. Le plus souvent ils choisissent les couleuvres.
Pour conclure ce bref point de vue sur la bureaucratisation de la recherche, il me semble que ce phénomène est rendu nécessaire par l'idéologie de l'économie de la connaissance. Cette dernière ne se présente jamais comme une idéologie mais comme le résultat d'une analyse neutre, objective, quasiment scientifique, faisant un usage immodéré des chiffres, en particulier des classements, censés faire foi. La mise en oeuvre de cette politique nécessite un ensemble hétérogène d'individus, au sein desquels on trouve des apparatchiks ayant une approche comptable de tous les problèmes, mais très ignorants de la réalité de la recherche, et par ailleurs des scientifiques qui connaissent bien la recherche, mais que leur fascination pour le pouvoir a amené à tourner le dos à leurs collègues afin de défendre leurs intérêts propres et de vivre l'illusion qu'eux-mêmes ont du pouvoir. La bureaucratisation de la recherche ne correspond donc absolument pas à une mainmise de l'administration classique sur l'appareil de recherche. Elle est d'autant plus difficile à critiquer précisément et à combattre efficacement que différentes formes de bureaucratisation sont à l'oeuvre dans l'ensemble de la société, et qu'une partie de la communauté scientifique participe activement à la bureaucratisation de la recherche, et à sa prise de contrôle par le "new public management".
Cette bureaucratisation ne peut fonctionner sans nous. Nous pouvons, nous devons, y résister."
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