Penser est une activité de l'esprit comparable à l'art de la caresse. Les idées, si l'on veut qu'elles soient vivantes et pleines de sens, palpitant de l'intensité du monde, doivent être accueillies comme de belles inconnues, dont nous ne connaissons ni le pays ni la langue. Il faut ensuite les installer commodément, les regarder avec bienveillance, puis les effeuiller lentement, les dénuder avec toujours un geste précis, objectif, chirurgical, usant, autant que possible, des mots les mieux aiguisés. Après quoi commencent la grande danse, le bel affolement. On cherche leur point sensible, là où s'éveillent vibrations, chocs et convulsions : c'est leur chair à vif qui s'ébroue et ce ne sont plus des concepts, vides, froids et abstraits, mais l'ébranlement d'une vitalité nouvelle qui déjà vous emporte et qui changera, bouleversera peut-être, vos conceptions les mieux accoutumées. L'animal en peluche, qu'on tenait bien au chaud entre ses bras d'enfant, se fait animal sauvage, avec ses nerfs, ses spasmes, et son appétit vorace, qu'il faudra contrôler et pourtant satisfaire. Ainsi d'un corps qui a ses lois propres, différentes en chacun, et qu'il faut prendre le temps de découvrir, mais que seul l'amant ou l'amante connaîtra – pour les autres, c'est une apparence seulement, l'équivalent d'un préjugé – manier les idées, les analyser, les nommer, suivre sans crainte leur logique propre, répondre à leurs exigences jalouses, se lancer dans l'aventure qu'elles nous promettent, exige une compétence paradoxale : tout à la fois, la précision de l'entomologiste et l'attention érotique qu'on accorde à la peau, avec ses ramifications nerveuses qui plongent au loin, agitant de joie et de plaisir l'être tout entier. L'artiste, le sculpteur je crois bien, ne s'y prend pas autrement.
L'exercice de la pensée est l'inverse strictement de l'acquisition qu'on nomme - je déteste le mot et la chose - "culture générale", l'exact contraire d'un empilement d'informations, ce capital mort de la connaissance qui ne change rien en soi-même : c'est un acte d'amour, de courage aussi !
On l'aura compris, la froideur du clinicien se nourrit de passions contenues, mais comme il est faux d'opposer objectivité et subjectivité ! Il faut s'entendre sur les termes. La raison ne se réduit pas au raisonnement, à la discursivité : l'âme, ou l'esprit, à la recherche du vrai, a de ces palpitations semblables à l'émoi qu'on éprouve en montant l'escalier à la rencontre de l'être aimé.
On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal
samedi 3 septembre 2011
vendredi 2 septembre 2011
Conversations sur le mal (I)
J’ai voulu dans ces Conversations sur le mal, qui pourraient donner un petit ouvrage, aborder une question que tout homme un peu réfléchi ne peut manquer de se poser à un moment de son existence, quoiqu’il ne soit pas aisé de formuler clairement les nombreux problèmes qu’elle pose, ni de voir comment ils ont été envisagés à d’autres époques que la nôtre. En réalité, pour être franc, il m’importe assez peu que les penseurs soient anciens, qu’ils appartiennent aux temps modernes ou qu’ils soient nos contemporains. Qu’ils soient étiquetés ou non du label de “philosophe”. Qu’on les juge importants ou de rang “mineur”. Compte seulement qu’ils nous donnent à penser, qu’ils éclairent la lanterne de notre esprit et y jette de la lumière.
Aussi ai-je puisé librement dans ma petite bibliothèque intérieure pour rédiger ces conversations sur le mal. En fonction de mes propres centres d’intérêt, des analyses personnelles que j’ai développées avec le temps, de la façon dont les problèmes se sont posés à moi quoique j’ai essayé de les traiter le plus objectivement possible. Sans me sentir toutefois en devoir de soutenir une doctrine, un courant de pensée, un point de vue plutôt qu’un autre. Du reste, on aboutira plus souvent à des questions laissées en suspens qu’à des réponses définitives. La philosophie, on le sait depuis Socrate, n’est pas tant l’art de résoudre les difficultés que de les formuler avec un peu de clarté. Mais c’est déjà beaucoup. La raison humaine ne peut pas toujours aller au-delà. On le verra à l’occasion.
Je ne fais pas ici œuvre d’historien de la pensée. Pas plus que je n’ai voulu rédiger un manuel qui fasse le tour du sujet. On ne trouvera pas ici de perspective d’ensemble qui réponde à l’exigence d’exhaustivité. Bien des aspects sans doute essentiels de la question du mal sont laissés de côté. Mais je me suis donné pour règle de parler seulement de ce que je connais un peu mieux que le reste. Sur quoi j’avais quelque chose à partager. Sinon, pourquoi diable se mettre en peine d’écrire ?
D’une manière générale, j’ai voulu éviter toute approche qui pût paraître docte, pédante ou académique. Ce qui n’est pas à dire que nous ne devions pas nous efforcer d’être aussi sérieux et rigoureux que possible. Aussi il est à craindre que la lecture des lignes ne soit pas toujours aussi aisée que je l’eusse désiré. Et d’une certaine manière, je le regrette. Mais je n’ai pas voulu complaire à un peu recommandable désir de céder à la facilité qui, en réalité, est une manière de déguiser le mépris dans lequel on tient son public.
Néanmoins la forme du dialogue que j’ai pris le parti d’emprunter a le mérite d’autoriser une écriture plus libre, plus vivante, plus interrogative que le traditionnel traité didactique. De convoquer le lecteur à prendre part à la réflexion. De le conduire par la main sans lui faire violence et lui asséner des thèses qu’il est obligé de prendre pour argent comptant. Ici, il appartiendra à chacun de se faire sa propre opinion. Je n’attends pas qu’il soit d’accord avec moi. Le contraire me conviendrait fort bien.
Deux philosophes, l’un déjà âgé, l’autre plus jeune. On imaginera la scène où l’on voudra, dans le refuge d’un salon parisien ou bien sur la terrasse d’une maison en Provence à l’ombre des cyprès et des lauriers en fleur...
I. Le christianisme et le mal
“- Mais, en dernier ressort, le mal est une énigme, ne croyez-vous pas ?
- Vous avez raison. Une énigme et qui plonge ses racines dans le mystère de Dieu et dans certaines capacités, les pires, de l’homme.
- De l’homme, sans doute. Mais qu’entend-on par là ? La nature humaine comme une détermination universelle à laquelle on ne peut échapper, comme dans la doctrine chrétienne du péché originel, ou la nature humaine en tant qu’elle est formée par la société ? Dans ce cas, on ne peut pas proprement parler de “nature”. On n’a affaire qu’à des individus, qui n’ont pas de “nature”, d’essence préétablie, qui sont, pour l'essentiel, ce que la société, ou “le temps”, font d’eux. Alors le mal, de quel côté est-il ?
- Je ne suis pas sûr qu’on doive s’en tenir à ces cloisonnements stricts. A chaque fois, si vous suivez la piste jusqu’au bout, vous vous heurtez à des difficultés insurmontables, à un mur.
- Vous pensez donc qu’on ne peut pas échapper à ces apories ?
- Tout de même, il faut distinguer les plans. Et prendre son temps. Considérez, par exemple, la conception chrétienne dans ce qu’elle a de plus général - parce que là encore il y aurait d’importances nuances à apporter. Que dit-elle en somme ? Qu’à cause du péché d’Adam -appelez-le comme vous voulez : “le péché originel” selon Augustin ou “le péché des premiers parents” selon la formulation des Pères grecs- tous les hommes ont été soumis au péché, au diable et à la mort -c’est ce qu’écrit saint Paul ; il n’y a de salut que par et dans le Christ-Sauveur. Le mal règne sur la terre et Satan est le maître de ce monde, selon les paroles mêmes de Jésus. Le combat entre le bien et le mal est un combat entre Dieu et Lucifer qui était, ne l’oubliez-pas, un ange de lumière. Et ce combat se livre en chaque homme. C’est cela qui est important : que tout se joue dans le cœur de l’homme. Pas dans la société en général, dans ses institutions, mais au plus intime de chacun d’entre nous, selon ses orientations, ses choix.
- Mais cela conduit à une totale passivité à l’égard de tout ce qui dans la société est cause de malheur, d’inégalité, d’injustice. C’est plutôt déprimant.
- Aujourd’hui la plupart des chrétiens, qu’ils soient catholiques ou protestants, ne sont pas d’accord avec cette conséquence. Ils estiment au contraire que le message chrétien est avant tout “social”. Mais ce n’était pas l’avis d’un homme comme Pascal, par exemple. La société humaine, quelle qu’elle soit, est fondée sur l’amour égoïste de soi et par conséquent sur la haine. Réformez autant que vous voudrez la société, ses institutions, ses mœurs, donnez lui une structure démocratique, respectueuse des droits de l’homme, en dernier ressort, vous ne sortirez pas de l’ordre de la haine. Vous n’obtiendrez jamais rien d’autre qu’une meilleure régulation des égoïsmes, jamais une société authentiquement juste. ça c’est sa thèse fondamentale, et elle exprime parfaitement le point de vue chrétien, quoiqu’en pensent les croyants d’aujourd’hui. Le salut n’est ni social, ni politique, il est d’une nature autre, d’une nature “spirituelle” et il est d’un autre ordre.
- L’ordre de la charité, n’est-ce pas ?
- Exactement. L’essence de la position pascalienne et chrétienne - en fait, là encore, elle est d’origine paulienne - tient dans la distinction des trois ordres : la chair, l’esprit et la charité. Entre ces ordres, il y a un abîme, et même un abîme infini si l’on considère tout ce qui sépare le deuxième du troisième, bien plus infini qu’entre le premier et le deuxième ordre qui en comparaison se touchent, enfin presque.
- Mais cela peut-on encore aujourd’hui le comprendre ? Même les chrétiens, dans leur immense majorité, ne l’acceptent plus.
- Sans doute, mais enfin, tel est le sens du message chrétien. Les croyants, il me semble, perdent beaucoup à ne plus le saisir. La réforme des institutions, il y a toujours des hommes pour la prêcher. Nul besoin d’être chrétien. Les hommes qui les premiers ont adopté cette perspective “révolutionnaire” n’étaient pas des chrétiens. La plupart luttaient même farouchement contre le christianisme. Les philosophes des Lumières, les Révolutionnaires de 89, Feuerbach, Marx, etc. Pour eux le christianisme, c’était une école de la résignation, et qui fait le lit, avec complaisance, des seigneurs, des maîtres et des rois.
- Mais l’Eglise n’a-t-elle pas toujours été du côté des puissants ?
- Soit ! mais c’est là une autre question. Bien sûr, vous avez raison. Qui pourrait le contester. Les exemples abondent depuis la reconnaissance de l’Eglise par l’Etat, c’est-à-dire depuis l’édit de Constantin. Mais ce n’est pas de ce dont je parle. On qualifie la position chrétienne de “résignée”. C’est à tort. On confond les ordres. Quand même il serait possible d’instituer une société humaine parfaitement “juste”, eh bien, cette justice humaine, sociale, politique, ne serait qu’une illusion, rien d’autre qu’un leurre. Je ne discute pas de savoir si dans la pratique une telle société pourra jamais exister effectivement, si c’est ou non une utopie inaccessible, mais le fait est que tous les théoriciens de la pensée politique depuis le XVIIIe siècle ne parlent que cela, jusqu’à aujourd’hui où les débats continuent de faire rage. Non, ce qui compte pour le chrétien - et je ne vous demande pas de partager sa foi mais d’adopter, un instant, son point de vue - c’est qu’aucune réforme politique ne sera de nature à rendre l’homme vraiment meilleur, à le guérir de ce que Pascal appelle son “injustice”, c’est-à-dire de son égoïsme et qui consiste pour chacun à se considérer comme le “centre du monde”, à se faire centre du tout en lieu et place de Dieu, à instaurer l’ordre de la haine de l’autre : "Tous les hommes se haïssent naturellement les uns les autres", écrit-il dans les Pensées. Parce que, pour Pascal, l’ordre de l’amour de soi, nous dirions aujourd'hui de l'égoïsme, est inévitablement, quoique secrètement, en même temps un ordre de la haine, de la haine de l’autre. C’est la raison profonde de son hostilité à l’égard de l’humanisme, qu’il soit païen ou chrétien.
[A suivre...]
Aussi ai-je puisé librement dans ma petite bibliothèque intérieure pour rédiger ces conversations sur le mal. En fonction de mes propres centres d’intérêt, des analyses personnelles que j’ai développées avec le temps, de la façon dont les problèmes se sont posés à moi quoique j’ai essayé de les traiter le plus objectivement possible. Sans me sentir toutefois en devoir de soutenir une doctrine, un courant de pensée, un point de vue plutôt qu’un autre. Du reste, on aboutira plus souvent à des questions laissées en suspens qu’à des réponses définitives. La philosophie, on le sait depuis Socrate, n’est pas tant l’art de résoudre les difficultés que de les formuler avec un peu de clarté. Mais c’est déjà beaucoup. La raison humaine ne peut pas toujours aller au-delà. On le verra à l’occasion.
Je ne fais pas ici œuvre d’historien de la pensée. Pas plus que je n’ai voulu rédiger un manuel qui fasse le tour du sujet. On ne trouvera pas ici de perspective d’ensemble qui réponde à l’exigence d’exhaustivité. Bien des aspects sans doute essentiels de la question du mal sont laissés de côté. Mais je me suis donné pour règle de parler seulement de ce que je connais un peu mieux que le reste. Sur quoi j’avais quelque chose à partager. Sinon, pourquoi diable se mettre en peine d’écrire ?
D’une manière générale, j’ai voulu éviter toute approche qui pût paraître docte, pédante ou académique. Ce qui n’est pas à dire que nous ne devions pas nous efforcer d’être aussi sérieux et rigoureux que possible. Aussi il est à craindre que la lecture des lignes ne soit pas toujours aussi aisée que je l’eusse désiré. Et d’une certaine manière, je le regrette. Mais je n’ai pas voulu complaire à un peu recommandable désir de céder à la facilité qui, en réalité, est une manière de déguiser le mépris dans lequel on tient son public.
Néanmoins la forme du dialogue que j’ai pris le parti d’emprunter a le mérite d’autoriser une écriture plus libre, plus vivante, plus interrogative que le traditionnel traité didactique. De convoquer le lecteur à prendre part à la réflexion. De le conduire par la main sans lui faire violence et lui asséner des thèses qu’il est obligé de prendre pour argent comptant. Ici, il appartiendra à chacun de se faire sa propre opinion. Je n’attends pas qu’il soit d’accord avec moi. Le contraire me conviendrait fort bien.
Deux philosophes, l’un déjà âgé, l’autre plus jeune. On imaginera la scène où l’on voudra, dans le refuge d’un salon parisien ou bien sur la terrasse d’une maison en Provence à l’ombre des cyprès et des lauriers en fleur...
I. Le christianisme et le mal
“- Mais, en dernier ressort, le mal est une énigme, ne croyez-vous pas ?
- Vous avez raison. Une énigme et qui plonge ses racines dans le mystère de Dieu et dans certaines capacités, les pires, de l’homme.
- De l’homme, sans doute. Mais qu’entend-on par là ? La nature humaine comme une détermination universelle à laquelle on ne peut échapper, comme dans la doctrine chrétienne du péché originel, ou la nature humaine en tant qu’elle est formée par la société ? Dans ce cas, on ne peut pas proprement parler de “nature”. On n’a affaire qu’à des individus, qui n’ont pas de “nature”, d’essence préétablie, qui sont, pour l'essentiel, ce que la société, ou “le temps”, font d’eux. Alors le mal, de quel côté est-il ?
- Je ne suis pas sûr qu’on doive s’en tenir à ces cloisonnements stricts. A chaque fois, si vous suivez la piste jusqu’au bout, vous vous heurtez à des difficultés insurmontables, à un mur.
- Vous pensez donc qu’on ne peut pas échapper à ces apories ?
- Tout de même, il faut distinguer les plans. Et prendre son temps. Considérez, par exemple, la conception chrétienne dans ce qu’elle a de plus général - parce que là encore il y aurait d’importances nuances à apporter. Que dit-elle en somme ? Qu’à cause du péché d’Adam -appelez-le comme vous voulez : “le péché originel” selon Augustin ou “le péché des premiers parents” selon la formulation des Pères grecs- tous les hommes ont été soumis au péché, au diable et à la mort -c’est ce qu’écrit saint Paul ; il n’y a de salut que par et dans le Christ-Sauveur. Le mal règne sur la terre et Satan est le maître de ce monde, selon les paroles mêmes de Jésus. Le combat entre le bien et le mal est un combat entre Dieu et Lucifer qui était, ne l’oubliez-pas, un ange de lumière. Et ce combat se livre en chaque homme. C’est cela qui est important : que tout se joue dans le cœur de l’homme. Pas dans la société en général, dans ses institutions, mais au plus intime de chacun d’entre nous, selon ses orientations, ses choix.
- Mais cela conduit à une totale passivité à l’égard de tout ce qui dans la société est cause de malheur, d’inégalité, d’injustice. C’est plutôt déprimant.
- Aujourd’hui la plupart des chrétiens, qu’ils soient catholiques ou protestants, ne sont pas d’accord avec cette conséquence. Ils estiment au contraire que le message chrétien est avant tout “social”. Mais ce n’était pas l’avis d’un homme comme Pascal, par exemple. La société humaine, quelle qu’elle soit, est fondée sur l’amour égoïste de soi et par conséquent sur la haine. Réformez autant que vous voudrez la société, ses institutions, ses mœurs, donnez lui une structure démocratique, respectueuse des droits de l’homme, en dernier ressort, vous ne sortirez pas de l’ordre de la haine. Vous n’obtiendrez jamais rien d’autre qu’une meilleure régulation des égoïsmes, jamais une société authentiquement juste. ça c’est sa thèse fondamentale, et elle exprime parfaitement le point de vue chrétien, quoiqu’en pensent les croyants d’aujourd’hui. Le salut n’est ni social, ni politique, il est d’une nature autre, d’une nature “spirituelle” et il est d’un autre ordre.
- L’ordre de la charité, n’est-ce pas ?
- Exactement. L’essence de la position pascalienne et chrétienne - en fait, là encore, elle est d’origine paulienne - tient dans la distinction des trois ordres : la chair, l’esprit et la charité. Entre ces ordres, il y a un abîme, et même un abîme infini si l’on considère tout ce qui sépare le deuxième du troisième, bien plus infini qu’entre le premier et le deuxième ordre qui en comparaison se touchent, enfin presque.
- Mais cela peut-on encore aujourd’hui le comprendre ? Même les chrétiens, dans leur immense majorité, ne l’acceptent plus.
- Sans doute, mais enfin, tel est le sens du message chrétien. Les croyants, il me semble, perdent beaucoup à ne plus le saisir. La réforme des institutions, il y a toujours des hommes pour la prêcher. Nul besoin d’être chrétien. Les hommes qui les premiers ont adopté cette perspective “révolutionnaire” n’étaient pas des chrétiens. La plupart luttaient même farouchement contre le christianisme. Les philosophes des Lumières, les Révolutionnaires de 89, Feuerbach, Marx, etc. Pour eux le christianisme, c’était une école de la résignation, et qui fait le lit, avec complaisance, des seigneurs, des maîtres et des rois.
- Mais l’Eglise n’a-t-elle pas toujours été du côté des puissants ?
- Soit ! mais c’est là une autre question. Bien sûr, vous avez raison. Qui pourrait le contester. Les exemples abondent depuis la reconnaissance de l’Eglise par l’Etat, c’est-à-dire depuis l’édit de Constantin. Mais ce n’est pas de ce dont je parle. On qualifie la position chrétienne de “résignée”. C’est à tort. On confond les ordres. Quand même il serait possible d’instituer une société humaine parfaitement “juste”, eh bien, cette justice humaine, sociale, politique, ne serait qu’une illusion, rien d’autre qu’un leurre. Je ne discute pas de savoir si dans la pratique une telle société pourra jamais exister effectivement, si c’est ou non une utopie inaccessible, mais le fait est que tous les théoriciens de la pensée politique depuis le XVIIIe siècle ne parlent que cela, jusqu’à aujourd’hui où les débats continuent de faire rage. Non, ce qui compte pour le chrétien - et je ne vous demande pas de partager sa foi mais d’adopter, un instant, son point de vue - c’est qu’aucune réforme politique ne sera de nature à rendre l’homme vraiment meilleur, à le guérir de ce que Pascal appelle son “injustice”, c’est-à-dire de son égoïsme et qui consiste pour chacun à se considérer comme le “centre du monde”, à se faire centre du tout en lieu et place de Dieu, à instaurer l’ordre de la haine de l’autre : "Tous les hommes se haïssent naturellement les uns les autres", écrit-il dans les Pensées. Parce que, pour Pascal, l’ordre de l’amour de soi, nous dirions aujourd'hui de l'égoïsme, est inévitablement, quoique secrètement, en même temps un ordre de la haine, de la haine de l’autre. C’est la raison profonde de son hostilité à l’égard de l’humanisme, qu’il soit païen ou chrétien.
[A suivre...]
jeudi 1 septembre 2011
Sonnet caudé sur le plafond de la Sixtine
Lorsque Michel-Ange eut achevé, en 1510 de peindre le plafond de la Chapelle Sixtine, qui lui avait été commandé par le pape Jules II, le corps éreinté, épuisé, la santé brisée par une tâche aussi titanesque, il apposa dans un coin, pour rappeler le prix payé à toute cette éblouisssante beauté, le sonnet qui suit dont la langue en italien est plus âpre et rude, plus malicieusement vulgaire encore que la traduction qu'en donne Pierre Leyris :
A travailler tordu, j'ai attrapé un goïtre
comme l'eau en procure aux chats de Lombardie
(à moins que ce ne soit de quelque autre pays)
et j'ai le ventre, à force, collé au menton.
Ma barbe pointe vers le ciel, je sens ma nuque
sur mon dos, j'ai une poitrine de harpie,
et la peinture qui dégouline sans cesse
sur mon visage en fait un riche pavement.
Mes lombes sont allées se fourrer dans ma panse
faisant par contrepoids de mon cul une croupe
chevaline et je déambule à l'aveuglette.
J'ai par-devant l'écorce qui va s'allongeant
alors que par derrière elle se ratatine
et je suis recourbé comme un arc de Syrie.
Enfin les jugements que porte mon esprit
me viennent fallacieux et gauchis : quand on use
d'une sarbacanne tordue, on tire mal.
Cette charogne de peinture
défends-là, Giovanni, et défends mon honneur :
suis-je en bonne posture ici et suis-je peintre ?
Buste de Michel-Ange, Casa Buonaroti, Florence
A travailler tordu, j'ai attrapé un goïtre
comme l'eau en procure aux chats de Lombardie
(à moins que ce ne soit de quelque autre pays)
et j'ai le ventre, à force, collé au menton.
Ma barbe pointe vers le ciel, je sens ma nuque
sur mon dos, j'ai une poitrine de harpie,
et la peinture qui dégouline sans cesse
sur mon visage en fait un riche pavement.
Mes lombes sont allées se fourrer dans ma panse
faisant par contrepoids de mon cul une croupe
chevaline et je déambule à l'aveuglette.
J'ai par-devant l'écorce qui va s'allongeant
alors que par derrière elle se ratatine
et je suis recourbé comme un arc de Syrie.
Enfin les jugements que porte mon esprit
me viennent fallacieux et gauchis : quand on use
d'une sarbacanne tordue, on tire mal.
Cette charogne de peinture
défends-là, Giovanni, et défends mon honneur :
suis-je en bonne posture ici et suis-je peintre ?
Buste de Michel-Ange, Casa Buonaroti, Florence
mercredi 31 août 2011
Michel-Ange poète
Michel-Ange ne fut pas seulement le sculpteur et le peintre de génie que l'on sait, mais aussi un poète qui ne cessa d'écrire des vers, tout au long de sa vie.
Dans sa belle introduction aux Poèmes de Michel-Ange (Editions Mazarine, 1983), le poète Pierre Leyris, qui en a donné une admirable traduction, écrit :
« Pour qu'il délaissât ainsi, même brièvement, la Sculpture, lui qui avait déjà donné à la chrétienté la Pietà de Saint-Pierre et qui venait de dresser à Florence, devant le palais de la Seigneurie, la nudité civique et triomphale de son David géant, il fallait qu'il fût sérieusement mordu par la Poésie. Elle devint pour lui à la longue, de manière plus discrète et plus constante qu'éclatante, comme une seconde nature. Attentive à ses inspirations diverses, docile à ses besoins changeants, elle l'accompagna fidèlement toute sa vie. Le dernier des quelque trois cents poèmes qu'il nous a laissés (il y en eut sûrement beaucoup plus mais sa main était aussi prompte à détruire qu'à créer) fut écrit à quatre-vingt-cinq ans, dans l'attente – encore prématurée – de sa mort.
[…] Si abrupts ou épineux qu'il leur arrive d'être dans leur langue natale, ces poèmes ont maintenant conquis une fois pour toutes la place qu'ils auraient dû avoir dans l'œuvre multiforme du maître. Personne ne niera plus, je crois, qu'on y perçoit d'emblée, avant même de les avoir complètement déchiffrés, une considérable présence à la mesure de son génie. Même souffrante et plaintive, même accablée par le péché ou par le sentiment du péché, elle s'impose sans jamais se faire écrasante ni cesser d'être fraternelle, réduite qu'elle est – ou plutôt qu'elle était du temps qu'elle émanait d'un vivant – à l'humble lot de la mortalité comme aux mots mal purifiés de la tribu ».
Parmi les plus beaux sont les poèmes adressés à Tommaso Cavalieri, un jeune patricien romain, d'une « incomparable beauté » que Michel-Ange rencontra à Rome en 1532 – il avait cinquante-sept ans – auquel il voua aussitôt une adoration qui devait durer jusqu'à la fin de sa vie. Et les plus poignants, ceux qu'il rédigea à la fin de sa vie et qui sont emprunts d'une piété profonde et angoissée.
Voici un des merveilleux sonnets à Tommaso, et qui servira d'envoi à tous les amants :
Tu sais bien que je sais, mon seigneur, que tu sais
que je m'en suis venu à jouir de toi de plus près ;
et tu sais que je sais que tu sais qui je suis ;
à nous fêter, alors, pourquoi tarder ainsi ?
Si l'espoir dont tu m'as bercé n'est pas trompeur,
s'il est vrai que tu vas combler mon grand désir,
que s'abatte le mur qui les sépare encore,
car le tourment qu'on cèle est un double tourment.
Je n'aime en toi, mon cher seigneur, que cela même
que tu prises le plus : en vas-tu prendre ombrage ?
Mais c'est un esprit qui s'éprend d'un autre esprit !
Ce dont je suis en quête dans ton beau visage,
c'est qu'il m'enseigne, autrui ne peut pas le saisir,
et qui le veut apprendre doit d'abord mourir.
Tu sa' ch'i so, signor mie, che tu sai
ch'i vengo per goderti più da presso,
e sai ch'i so che tu sa' ch'i son desso :
a che più indugio a salutarci omai ?
Se vera è la speranza che mi dai,
se vero è 'l gran desio che m'è concesso,
rompasi il mur fra l'uno e l'altra messo,
ché doppia forzia hann'i celati guai.
S'i' amo sol di te, signor mie caro,
quel che di te più ami, non ti sdegni
ché l'un d'ell'altro spirto s'innamora.
Quel che nel tuo bel volto bramo e 'mpparo,
e mal compres' è dagli umani ingegni,
chi 'l vuol saper convien che prima mora.
Dans sa belle introduction aux Poèmes de Michel-Ange (Editions Mazarine, 1983), le poète Pierre Leyris, qui en a donné une admirable traduction, écrit :
« Pour qu'il délaissât ainsi, même brièvement, la Sculpture, lui qui avait déjà donné à la chrétienté la Pietà de Saint-Pierre et qui venait de dresser à Florence, devant le palais de la Seigneurie, la nudité civique et triomphale de son David géant, il fallait qu'il fût sérieusement mordu par la Poésie. Elle devint pour lui à la longue, de manière plus discrète et plus constante qu'éclatante, comme une seconde nature. Attentive à ses inspirations diverses, docile à ses besoins changeants, elle l'accompagna fidèlement toute sa vie. Le dernier des quelque trois cents poèmes qu'il nous a laissés (il y en eut sûrement beaucoup plus mais sa main était aussi prompte à détruire qu'à créer) fut écrit à quatre-vingt-cinq ans, dans l'attente – encore prématurée – de sa mort.
[…] Si abrupts ou épineux qu'il leur arrive d'être dans leur langue natale, ces poèmes ont maintenant conquis une fois pour toutes la place qu'ils auraient dû avoir dans l'œuvre multiforme du maître. Personne ne niera plus, je crois, qu'on y perçoit d'emblée, avant même de les avoir complètement déchiffrés, une considérable présence à la mesure de son génie. Même souffrante et plaintive, même accablée par le péché ou par le sentiment du péché, elle s'impose sans jamais se faire écrasante ni cesser d'être fraternelle, réduite qu'elle est – ou plutôt qu'elle était du temps qu'elle émanait d'un vivant – à l'humble lot de la mortalité comme aux mots mal purifiés de la tribu ».
Parmi les plus beaux sont les poèmes adressés à Tommaso Cavalieri, un jeune patricien romain, d'une « incomparable beauté » que Michel-Ange rencontra à Rome en 1532 – il avait cinquante-sept ans – auquel il voua aussitôt une adoration qui devait durer jusqu'à la fin de sa vie. Et les plus poignants, ceux qu'il rédigea à la fin de sa vie et qui sont emprunts d'une piété profonde et angoissée.
Voici un des merveilleux sonnets à Tommaso, et qui servira d'envoi à tous les amants :
Tu sais bien que je sais, mon seigneur, que tu sais
que je m'en suis venu à jouir de toi de plus près ;
et tu sais que je sais que tu sais qui je suis ;
à nous fêter, alors, pourquoi tarder ainsi ?
Si l'espoir dont tu m'as bercé n'est pas trompeur,
s'il est vrai que tu vas combler mon grand désir,
que s'abatte le mur qui les sépare encore,
car le tourment qu'on cèle est un double tourment.
Je n'aime en toi, mon cher seigneur, que cela même
que tu prises le plus : en vas-tu prendre ombrage ?
Mais c'est un esprit qui s'éprend d'un autre esprit !
Ce dont je suis en quête dans ton beau visage,
c'est qu'il m'enseigne, autrui ne peut pas le saisir,
et qui le veut apprendre doit d'abord mourir.
Tu sa' ch'i so, signor mie, che tu sai
ch'i vengo per goderti più da presso,
e sai ch'i so che tu sa' ch'i son desso :
a che più indugio a salutarci omai ?
Se vera è la speranza che mi dai,
se vero è 'l gran desio che m'è concesso,
rompasi il mur fra l'uno e l'altra messo,
ché doppia forzia hann'i celati guai.
S'i' amo sol di te, signor mie caro,
quel che di te più ami, non ti sdegni
ché l'un d'ell'altro spirto s'innamora.
Quel che nel tuo bel volto bramo e 'mpparo,
e mal compres' è dagli umani ingegni,
chi 'l vuol saper convien che prima mora.
lundi 29 août 2011
Malgré la torture, la nécessaire distinction des régimes en politique
Ce texte a été rédigé en Postface au Rapport 2011 de l'ACAT-France sur la torture, Un monde tortionnaire, à paraître fin octobre :
La divulgation, en 2011, par le site en ligne Wikileaks, d'une masse énorme de documents tenus jusqu'à présent secrets par les Etats concernés a été l'occasion d'un débat intense sur les vertus ou au contraire les effets pervers du principe de transparence en démocratie. Doit-il ou non être encadré, limité ? Existe-t-il en matière d'affaires politiques certaines informations qui doivent échapper à la publicité et à l'exposition au grand jour au nom de l'intérêt supérieur de l'Etat ? Néanmoins, il est un domaine où une telle controverse ne saurait avoir la moindre raison d'être, c'est celui de la torture. Car, en cette affaire, il s'agit bel et bien, d'en savoir autant qu'on peut, puis de tout dire. Sur la base de ce principe inconditionnel de transparence, il est possible de concevoir une nouvelle typologie des régimes politiques.
La différence fondamentale, entend-on parfois, n'est pas entre les Etats qui ont recours de façon quasi institutionnelle à la torture et ceux qui l'interdisent sous toutes ses formes, puisque ces-derniers ne sont pas exempts de manquements graves aux normes et aux principes protecteurs des droits des individus et de la dignité humaine, consacrés par le droit humanitaire international. Cet argument est juste, à condition toutefois d'ajouter que cette différence compte, et qu'elle ne saurait être minimisée, pour au moins deux raisons principales.
Tout d'abord, parce que, malgré tout, le caractère généralisé, quasi institutionnel ou, au contraire, limité de la pratique de la torture et des traitements humiliants et dégradants établit une distinction essentielle entre les Etats et les sociétés. Il est vrai, il est incontestable que les sociétés démocratiques demeurent vulnérables à ces méthodes d'interrogatoire, en particulier dans certaines circonstances historiques spécifiques. Ainsi en était-il au lendemain du 11 septembre 2001 dans le cadre de la « guerre contre la terreur », avec toutes les dérives, en Afghanistan, en Irak, à Guantanamo, que l'on connait et qui sont aujourd'hui fort bien documentées. Mais, appliqué sans discrimination, tout se passe comme si le critère de la torture conduisait à une sorte d'effacement de la frontière entre les démocraties de type libéral et les régimes autoritaires ou dictatoriaux. Or cette conséquence doit être maniée avec grande précaution. On ne saurait renvoyer dos à dos les uns et les autres, la Syrie et le Royaume-Uni, pour prendre le cas de deux pays examinés dans le dernier rapport de l'ACAT, sinon à quoi bon les mouvements révolutionnaires de libération auxquels nous assistons dans plusieurs pays du monde arabe depuis le début de l'année ? Cette façon de mettre à égalité des régimes politiques radicalement opposés est, on le sait, un argument fréquemment employé par les adversaires de la démocratie et il leur sert de justification commode à la pratique de la torture. Pourquoi devrions-nous nous gêner puisqu'ils en font autant ? Oeil pour œil, dent pour dent. Et l'argument joue dans les deux sens. Tous peuvent en jouer avec une égale insouciance ! Il en résulte que les régimes fondés sur le respect des droits humains fondamentaux devraient être impeccables, et sans concession à l'endroit des tentations de les violer. Cela est vrai, et ce devrait être un principe de gouvernement inconditionnellement respecté. Tel n'est pas le cas. Il n'empêche ! N'en tirons pas de conclusions hâtives sur le mode du « Tous pourris » ou « Tout se vaut » !
La seconde raison qui interdit un tel effacement de la différence entre les régimes politiques est qu'en démocratie, les agents de l'État qui s'abandonnent à la pratique de la torture ou d'actes qui lui sont affiliés s'exposent à des incriminations pénales et à des condamnations judiciaires, même s'il importe de dénoncer les tentatives des responsables, parfois au plus niveau de l'État, pour contourner la loi ou la changer tout simplement, afin d'éviter ces conséquences au nom du secret défense, de la raison d'État et des nécessités liées à la « guerre contre le terrorisme ». Que ce soit aux Etats-Unis ou en Angleterre, les autorités se sont montrés réticentes à poursuivre les soldats accusés d'actes de torture, et lorsqu'ils l'ont fait, ce n'est jamais en remontant jusqu'au sommet de la chaîne de commandement. Néanmoins, il en va autrement sein des gouvernements qui accordent aux tortionnaires une véritable impunité et n'ont nul besoin d'avoir recours à des moyens juridiques aussi douteux et contestables.
Ce qui constitue le propre des régimes démocratiques, ce n'est pas seulement qu'ils reposent sur le principe de la protection des libertés civiques fondamentales, c'est aussi que les autorités doivent faire l'objet d'un contrôle permanent, que ce soit de la part d'institutions indépendantes de l'exécutif, telles que la justice ou le pouvoir législatif (par exemple par le biais de commissions d'enquête parlementaires), ou des citoyens eux-mêmes, des associations et des médias. La démocratie est le seul régime à reposer sur le principe de l'auto-critique, ou, comme le dit, le philosophe polonais, Leslek Kolakowski, du « self denial ». Dans aucun pays tyrannique, dictatorial ou autoritaire, un rapport, comme celui qu'on va lire, ne pourrait être publié et lu de tous les citoyens Bien que les démocraties libérales n'échappent nullement entièrement à la pratique de la torture ou d'actes humiliants et dégradants – et c'est odieux et c'est inacceptable ! -, reste la possibilité, qui est une liberté immense, de dénoncer ces actes, de les exposer au grand jour, d'exiger que les responsabilités soient publiquement établies et que s'ensuivent des condamnations à la mesure des crimes commis, même si, dans les faits, ces exigences ne seront pas entièrement satisfaisantes.
Le Rapport 2011 de l'ACAT-France sur la torture n'amène pas à mettre sur le même plan, dans une dangereuse équivalence, tous les régimes politiques quels qu'ils soient. Ce qu'il montre, en dernier ressort, c'est que, dans un cas, s'impose une nécessaire et constante vigilance, fondée sur l'accès à l'information, le refus du secret et le droit à la transparence, et, dans l'autre, la nécessité, tout simplement, de l'abolition du régime en place. La façon la plus efficace de supprimer la pratique atroce de la torture est, toujours et partout, de la dénoncer. D'où la valeur et l'utilité immenses d'un ouvrage comme celui-ci. Et ils sont l'indice que, malgré la fragilité morale de nos régimes politiques, nos sociétés sont travaillées par une puissante vitalité, visant à l'élaboration d'un monde meilleur, ici et ailleurs.
Le site de l'ACAT-France peut être visité à l'adresse suivante :
www.acatfrance.fr
La divulgation, en 2011, par le site en ligne Wikileaks, d'une masse énorme de documents tenus jusqu'à présent secrets par les Etats concernés a été l'occasion d'un débat intense sur les vertus ou au contraire les effets pervers du principe de transparence en démocratie. Doit-il ou non être encadré, limité ? Existe-t-il en matière d'affaires politiques certaines informations qui doivent échapper à la publicité et à l'exposition au grand jour au nom de l'intérêt supérieur de l'Etat ? Néanmoins, il est un domaine où une telle controverse ne saurait avoir la moindre raison d'être, c'est celui de la torture. Car, en cette affaire, il s'agit bel et bien, d'en savoir autant qu'on peut, puis de tout dire. Sur la base de ce principe inconditionnel de transparence, il est possible de concevoir une nouvelle typologie des régimes politiques.
La différence fondamentale, entend-on parfois, n'est pas entre les Etats qui ont recours de façon quasi institutionnelle à la torture et ceux qui l'interdisent sous toutes ses formes, puisque ces-derniers ne sont pas exempts de manquements graves aux normes et aux principes protecteurs des droits des individus et de la dignité humaine, consacrés par le droit humanitaire international. Cet argument est juste, à condition toutefois d'ajouter que cette différence compte, et qu'elle ne saurait être minimisée, pour au moins deux raisons principales.
Tout d'abord, parce que, malgré tout, le caractère généralisé, quasi institutionnel ou, au contraire, limité de la pratique de la torture et des traitements humiliants et dégradants établit une distinction essentielle entre les Etats et les sociétés. Il est vrai, il est incontestable que les sociétés démocratiques demeurent vulnérables à ces méthodes d'interrogatoire, en particulier dans certaines circonstances historiques spécifiques. Ainsi en était-il au lendemain du 11 septembre 2001 dans le cadre de la « guerre contre la terreur », avec toutes les dérives, en Afghanistan, en Irak, à Guantanamo, que l'on connait et qui sont aujourd'hui fort bien documentées. Mais, appliqué sans discrimination, tout se passe comme si le critère de la torture conduisait à une sorte d'effacement de la frontière entre les démocraties de type libéral et les régimes autoritaires ou dictatoriaux. Or cette conséquence doit être maniée avec grande précaution. On ne saurait renvoyer dos à dos les uns et les autres, la Syrie et le Royaume-Uni, pour prendre le cas de deux pays examinés dans le dernier rapport de l'ACAT, sinon à quoi bon les mouvements révolutionnaires de libération auxquels nous assistons dans plusieurs pays du monde arabe depuis le début de l'année ? Cette façon de mettre à égalité des régimes politiques radicalement opposés est, on le sait, un argument fréquemment employé par les adversaires de la démocratie et il leur sert de justification commode à la pratique de la torture. Pourquoi devrions-nous nous gêner puisqu'ils en font autant ? Oeil pour œil, dent pour dent. Et l'argument joue dans les deux sens. Tous peuvent en jouer avec une égale insouciance ! Il en résulte que les régimes fondés sur le respect des droits humains fondamentaux devraient être impeccables, et sans concession à l'endroit des tentations de les violer. Cela est vrai, et ce devrait être un principe de gouvernement inconditionnellement respecté. Tel n'est pas le cas. Il n'empêche ! N'en tirons pas de conclusions hâtives sur le mode du « Tous pourris » ou « Tout se vaut » !
La seconde raison qui interdit un tel effacement de la différence entre les régimes politiques est qu'en démocratie, les agents de l'État qui s'abandonnent à la pratique de la torture ou d'actes qui lui sont affiliés s'exposent à des incriminations pénales et à des condamnations judiciaires, même s'il importe de dénoncer les tentatives des responsables, parfois au plus niveau de l'État, pour contourner la loi ou la changer tout simplement, afin d'éviter ces conséquences au nom du secret défense, de la raison d'État et des nécessités liées à la « guerre contre le terrorisme ». Que ce soit aux Etats-Unis ou en Angleterre, les autorités se sont montrés réticentes à poursuivre les soldats accusés d'actes de torture, et lorsqu'ils l'ont fait, ce n'est jamais en remontant jusqu'au sommet de la chaîne de commandement. Néanmoins, il en va autrement sein des gouvernements qui accordent aux tortionnaires une véritable impunité et n'ont nul besoin d'avoir recours à des moyens juridiques aussi douteux et contestables.
Ce qui constitue le propre des régimes démocratiques, ce n'est pas seulement qu'ils reposent sur le principe de la protection des libertés civiques fondamentales, c'est aussi que les autorités doivent faire l'objet d'un contrôle permanent, que ce soit de la part d'institutions indépendantes de l'exécutif, telles que la justice ou le pouvoir législatif (par exemple par le biais de commissions d'enquête parlementaires), ou des citoyens eux-mêmes, des associations et des médias. La démocratie est le seul régime à reposer sur le principe de l'auto-critique, ou, comme le dit, le philosophe polonais, Leslek Kolakowski, du « self denial ». Dans aucun pays tyrannique, dictatorial ou autoritaire, un rapport, comme celui qu'on va lire, ne pourrait être publié et lu de tous les citoyens Bien que les démocraties libérales n'échappent nullement entièrement à la pratique de la torture ou d'actes humiliants et dégradants – et c'est odieux et c'est inacceptable ! -, reste la possibilité, qui est une liberté immense, de dénoncer ces actes, de les exposer au grand jour, d'exiger que les responsabilités soient publiquement établies et que s'ensuivent des condamnations à la mesure des crimes commis, même si, dans les faits, ces exigences ne seront pas entièrement satisfaisantes.
Le Rapport 2011 de l'ACAT-France sur la torture n'amène pas à mettre sur le même plan, dans une dangereuse équivalence, tous les régimes politiques quels qu'ils soient. Ce qu'il montre, en dernier ressort, c'est que, dans un cas, s'impose une nécessaire et constante vigilance, fondée sur l'accès à l'information, le refus du secret et le droit à la transparence, et, dans l'autre, la nécessité, tout simplement, de l'abolition du régime en place. La façon la plus efficace de supprimer la pratique atroce de la torture est, toujours et partout, de la dénoncer. D'où la valeur et l'utilité immenses d'un ouvrage comme celui-ci. Et ils sont l'indice que, malgré la fragilité morale de nos régimes politiques, nos sociétés sont travaillées par une puissante vitalité, visant à l'élaboration d'un monde meilleur, ici et ailleurs.
Le site de l'ACAT-France peut être visité à l'adresse suivante :
samedi 27 août 2011
Education à la sympathie
Suite du billet précédent :
Pourquoi dès lors sommes-nous si mal ou si peu capables d'agir en accord avec ces puissants sentiments de sympathie et de compassion ? Car, le fait est qu'ils sont tout aussi naturels que tronqués ou inhibés et qu'ils entrent en conflit avec d'autres incitations plus immédiatement intéressées, étriquées ou égoïstes ? Il y a bien des réponses à cette question, en partie contenues dans sa formulation. Mais elles ne sont pas psychologiques seulement, les raisons sociales y sont pour beaucoup, comme le pensait Rousseau.
La compassion, la sympathie, aussi naturelle soit-elle dans son enracinement humain, il appartient qu'elle soit formée et développée. Il faut y être éduqué. A vouloir trop naturaliser le sentiment on oublie que la sensibilité, dans tous ses aspects, affectifs, intellectuels, esthétiques, moraux et spirituels, ça se forme. Et comment pourrait-elle être suffisamment développée dans une société qui a systématiquement atomisé les individus et les relations qu'ils entretiennent entre eux, qui a privilégié la concurrence et la compétition, les fins de la réussite personnelle, de l'efficacité rationnelle et du productivisme à outrance plutôt que la solidarité, la fête, le jeu et les rites, la conscience de l'appartenance à un monde commun, qui, en somme, est tout entière construite sur une conception extraordinairement restrictive et appauvrissante de l'être humain, qui est sans précédent dans l'histoire des sociétés ?
Il n'est nullement impossible de concevoir et d'imaginer ce que pourrait être une société où la compassion ordonnerait profondément les rapports humains, contribuerait à l'élaboration d'institutions qui ne seraient pas justes seulement, mais conviviales et bienveillantes et certainement bien plus attentives à la condition réelle et effective de chacun, celle des plus en difficulté, des plus vulnérables en particulier, que ne le sont les nôtres. Imaginez, par exemple, quelles profondes transformations la prison et l'univers carcéral connaîtraient s'ils devaient être envisagés comme une "institution bienveillante" (ce qui ne veut pas dire "laxiste"). Mais pour cela, il faudrait commencer, dès l'école, par un apprentissage, une éducation à la sympathie, à la compassion qui donne à cette capacité naturelle la possibilité de se déployer dans toutes ses dimensions personnelles, mais aussi sociales, politiques et institutionnelles. C'est à tort qu'on n'insiste pas suffisamment sur cette dimension pédagogique, qui conduirait, serait-elle mieux prise en compte, à réviser profondément nos formations, de quelque domaine de spécialité qu'il s'agisse, jusqu'à dans l'enseignement du droit et de l'économie par exemple, à laisser bien davantage place à l'imagination, telle que la littérature et l'art nous y invitent, et pas seulement à la rationalisation technicienne des savoirs qui, pour utile et nécessaire qu'elle soit, est loin de suffire à la formation de l'homme complet.
Tels pourraient être, formulés à gros traits, les principes de base d'un programme politique aux implications bien plus larges et transformatrices que ceux auxquels se restreignent ou se résignent, sous prétexte d'être crédibles, les partis d'alternance. A défaut d'avoir ce type de vision large, il n'est pas même possible d'en espérer la réalisation, petit à petit, et de façon pragmatique. Car ce n'est pas d'utopie dont il s'agit ici, ou alors d'une utopie concrète.
Pourquoi dès lors sommes-nous si mal ou si peu capables d'agir en accord avec ces puissants sentiments de sympathie et de compassion ? Car, le fait est qu'ils sont tout aussi naturels que tronqués ou inhibés et qu'ils entrent en conflit avec d'autres incitations plus immédiatement intéressées, étriquées ou égoïstes ? Il y a bien des réponses à cette question, en partie contenues dans sa formulation. Mais elles ne sont pas psychologiques seulement, les raisons sociales y sont pour beaucoup, comme le pensait Rousseau.
La compassion, la sympathie, aussi naturelle soit-elle dans son enracinement humain, il appartient qu'elle soit formée et développée. Il faut y être éduqué. A vouloir trop naturaliser le sentiment on oublie que la sensibilité, dans tous ses aspects, affectifs, intellectuels, esthétiques, moraux et spirituels, ça se forme. Et comment pourrait-elle être suffisamment développée dans une société qui a systématiquement atomisé les individus et les relations qu'ils entretiennent entre eux, qui a privilégié la concurrence et la compétition, les fins de la réussite personnelle, de l'efficacité rationnelle et du productivisme à outrance plutôt que la solidarité, la fête, le jeu et les rites, la conscience de l'appartenance à un monde commun, qui, en somme, est tout entière construite sur une conception extraordinairement restrictive et appauvrissante de l'être humain, qui est sans précédent dans l'histoire des sociétés ?
Il n'est nullement impossible de concevoir et d'imaginer ce que pourrait être une société où la compassion ordonnerait profondément les rapports humains, contribuerait à l'élaboration d'institutions qui ne seraient pas justes seulement, mais conviviales et bienveillantes et certainement bien plus attentives à la condition réelle et effective de chacun, celle des plus en difficulté, des plus vulnérables en particulier, que ne le sont les nôtres. Imaginez, par exemple, quelles profondes transformations la prison et l'univers carcéral connaîtraient s'ils devaient être envisagés comme une "institution bienveillante" (ce qui ne veut pas dire "laxiste"). Mais pour cela, il faudrait commencer, dès l'école, par un apprentissage, une éducation à la sympathie, à la compassion qui donne à cette capacité naturelle la possibilité de se déployer dans toutes ses dimensions personnelles, mais aussi sociales, politiques et institutionnelles. C'est à tort qu'on n'insiste pas suffisamment sur cette dimension pédagogique, qui conduirait, serait-elle mieux prise en compte, à réviser profondément nos formations, de quelque domaine de spécialité qu'il s'agisse, jusqu'à dans l'enseignement du droit et de l'économie par exemple, à laisser bien davantage place à l'imagination, telle que la littérature et l'art nous y invitent, et pas seulement à la rationalisation technicienne des savoirs qui, pour utile et nécessaire qu'elle soit, est loin de suffire à la formation de l'homme complet.
Tels pourraient être, formulés à gros traits, les principes de base d'un programme politique aux implications bien plus larges et transformatrices que ceux auxquels se restreignent ou se résignent, sous prétexte d'être crédibles, les partis d'alternance. A défaut d'avoir ce type de vision large, il n'est pas même possible d'en espérer la réalisation, petit à petit, et de façon pragmatique. Car ce n'est pas d'utopie dont il s'agit ici, ou alors d'une utopie concrète.
vendredi 26 août 2011
La compassion, en réponse à l'autre
La compassion, plutôt que la sympathie. Au sens propre, c’est la même chose - la même racine, latine dans un cas, grecque dans l'autre - mais le premier terme s’adresse plus directement, dans le langage courant, à la souffrance. Dans son beau français classique, Rousseau parlait de la « commisération » - et le mot s'étire dans une sorte de mélancolie magnifique : une manière « désintéressée » de souffrir avec l’autre, de partager sa détresse ou son malheur, malgré qu’en aient les théoriciens de tous bords qui voudraient qu’avec l’égoïsme on ait dit le dernier mot. Que nous cherchions notre intérêt toujours en toutes nos entreprises, quelle blague ! L’affirmation paraît sérieuse, mais il n'y a pas à dire, c’est une plaisanterie. Les hommes ne sont généralement pas faits de ce bois-là seulement.
On y verra un sentiment, tout d'abord, un affect originaire qui « précède la réflexion », dit encore Rousseau : une sorte d'instinct, d'ébranlement premier, de mise en question qui n'a rien d'intentionnel ni de volontaire, parce que la souffrance des autres, dès lors que nous en sommes spectateurs, nous touche et nous concerne, qu'on le veuille ou non. Et ce sera ensuite un transport de l'imagination qui nous met à leur place et nous fait nous représenter sensiblement, de façon vivante, ce qu'ils éprouvent quoique nous ne puissions jamais l'éprouver identiquement à eux et que ce soit toujours à partir de notre expérience personnelle que la compassion opère. Mais s'agira-t-il de rester passivement en position de spectateur, les bras ballants, à déplorer le malheur ?
Dès lors que l'affect est d'une intensité suffisante, ce sont toutes nos facultés sensibles, imaginatives, intellectuelles, d'action également, qui seront mobilisées, de sorte qu'il faudra bien agir en conséquence. Si la compassion s'enracine dans les déterminations originaires de la sensibilité, nul lieu cependant de l'opposer à la raison. Elle est une force, une puissante incitation à l'action qui, le moment venu, demandera que l'être tout entier s'engage, avec détermination, avec courage, avec intelligence.
Mais, qu'on ne se trompe, la compassion, si elle est éclairée comme il convient, n'a rien de « compassionnel » et, certainement, ce n'est pas une affaire de « sensiblerie ». Quant à la question de savoir si elle est morale ou non, qu'importe ! pourvu qu'on se donne la peine de prendre sa part à la peine de l'autre et à la diminuer, autant que possible. Et si on y trouve ensuite son « intérêt », une gratitude, une reconnaissance ou encore l'impression de se réaliser pleinement soi-même, qui est la définition même du bonheur, c'est pour le mieux ! Mais que la motivation ait, finalement, été secrètement, inconsciemment, égoïste, comme le prétendent les psychologues du soupçon (tels La Rochefoucauld ou Freud) ou les théoriciens aujourd'hui du choix rationnel, non, rien de tel ! puisque le bénéfice n'est venu que par surcroît, comme une grâce, et n'était pas la fin recherchée. Il y a bien de la différence entre trouver le bonheur dans la compassion et agir par compassion dans ce but ! Il est des états qu'on ne trouve qu'à condition de ne pas les rechercher, et le bonheur est de ceux-là. La compassion authentique ne relève jamais d'une stratégie égoïste, bien qu'elle soit le vrai chemin du bonheur. Nulle contradiction à dire cela !
On y verra un sentiment, tout d'abord, un affect originaire qui « précède la réflexion », dit encore Rousseau : une sorte d'instinct, d'ébranlement premier, de mise en question qui n'a rien d'intentionnel ni de volontaire, parce que la souffrance des autres, dès lors que nous en sommes spectateurs, nous touche et nous concerne, qu'on le veuille ou non. Et ce sera ensuite un transport de l'imagination qui nous met à leur place et nous fait nous représenter sensiblement, de façon vivante, ce qu'ils éprouvent quoique nous ne puissions jamais l'éprouver identiquement à eux et que ce soit toujours à partir de notre expérience personnelle que la compassion opère. Mais s'agira-t-il de rester passivement en position de spectateur, les bras ballants, à déplorer le malheur ?
Dès lors que l'affect est d'une intensité suffisante, ce sont toutes nos facultés sensibles, imaginatives, intellectuelles, d'action également, qui seront mobilisées, de sorte qu'il faudra bien agir en conséquence. Si la compassion s'enracine dans les déterminations originaires de la sensibilité, nul lieu cependant de l'opposer à la raison. Elle est une force, une puissante incitation à l'action qui, le moment venu, demandera que l'être tout entier s'engage, avec détermination, avec courage, avec intelligence.
Mais, qu'on ne se trompe, la compassion, si elle est éclairée comme il convient, n'a rien de « compassionnel » et, certainement, ce n'est pas une affaire de « sensiblerie ». Quant à la question de savoir si elle est morale ou non, qu'importe ! pourvu qu'on se donne la peine de prendre sa part à la peine de l'autre et à la diminuer, autant que possible. Et si on y trouve ensuite son « intérêt », une gratitude, une reconnaissance ou encore l'impression de se réaliser pleinement soi-même, qui est la définition même du bonheur, c'est pour le mieux ! Mais que la motivation ait, finalement, été secrètement, inconsciemment, égoïste, comme le prétendent les psychologues du soupçon (tels La Rochefoucauld ou Freud) ou les théoriciens aujourd'hui du choix rationnel, non, rien de tel ! puisque le bénéfice n'est venu que par surcroît, comme une grâce, et n'était pas la fin recherchée. Il y a bien de la différence entre trouver le bonheur dans la compassion et agir par compassion dans ce but ! Il est des états qu'on ne trouve qu'à condition de ne pas les rechercher, et le bonheur est de ceux-là. La compassion authentique ne relève jamais d'une stratégie égoïste, bien qu'elle soit le vrai chemin du bonheur. Nulle contradiction à dire cela !
mercredi 24 août 2011
Saint Jack Bauer
Dans une lettre de 1521 à son ami le grand historien et diplomate florentin, François Guichardin, Nicolas Machiavel écrit : « Je crois en effet que le vrai moyen d’apprendre le chemin du paradis est de connaître celui de l’enfer, pour l’éviter ». Telle est la devise qui pourrait être placée au fronton de la série télévisée américaine 24 Heures et qui constitue également le credo de son principal héros, Jack Bauer, dont la mission au sein de l'agence anti-terroriste située à Los Angeles (CTU, Counter Terrorist Unit) est de déjouer, par tous les moyens possibles, les terrifiants attentats (nucléaires ou biologiques) qui menacent, de façon imminente, la sécurité des états-Unis et qui mettent en péril la vie de milliers voire de millions d'Américains. Qu'il ait constamment recours, dans chacune des huit saisons (2001-2010), à des méthodes d'interrogatoire coercitives, à la torture, à des actes d'une violence parfois insoutenable et à l'assassinat contribuerait à faire de lui l'image même du meurtrier à la personnalité pathologique et incontrôlable – et nombreux sont ceux qui le considèrent ainsi - n'était-ce la justification qui toujours accompagne ses actions : les circonstances exceptionnelles où le salut des citoyens exige que soient suspendus et violés les principes moraux et juridiques sur lesquels reposent nos démocraties libérales et l'Etat de droit. Et ce ne sont pas jusqu'à ses détracteurs les plus véhéments, les plus désireux de restaurer le respect de la loi, la protection des droits de l'homme et de l'envoyer en prison pour ses crimes, tel le sénateur Mayer, lequel instruit son procès devant une commission sénatoriale ad hoc au début de la saison 7, qui ne soient finalement contraints de reconnaître la légitimité de ces mesures extrêmes, sans compter les différents présidents des Etats-Unis, en particulier David Palmer, un démocrate noir aux scrupules moraux particulièrement exigeants (un personnage dont on a pu dire qu'il a contribué, au sein de l'opinion publique américaine, fascinée par cette série, à l'élection de Barak Obama), aux ordres duquel il obéit. De sorte que Jack Bauer constitue un cas moral exceptionnel, tout à la fois tortionnaire et assassin impitoyable et homme d'honneur à l'intégrité irréprochable, qui se sacrifie lui-même, sa vie, sa conscience, son bonheur personnel et familial et qui sacrifie les autres, jusqu'à ses collaborateurs les plus proches, au nom du bien supérieur de l'Etat, de façon totalement désintéressée et sans jamais prendre plaisir au mal qu'il inflige. Jack Bauer est l'incarnation la plus aboutie, qu'une fiction ait jamais inventée, de cette figure équivoque et tragique du « noble tortionnaire », le sauveur sacrificiel, quasi-christique, agissant, en l'occurrence, au nom d'une administration paranoïaque minée, à l'extérieur, par la menace apocalyptique et, à l'intérieur, par la trahison qui corrompt le cœur de l'exécutif et l'agence elle-même.
Violences et sacrifice
Dans 24 Heures, l'usage récurrent de la torture, généralement autorisé au plus haut niveau de l'Etat par le président lui-même, prend des formes multiples. Les terroristes ou les personnes soupçonnées de liens avec eux sont électrocutés, brutalement frappés, leurs membres sont coupés, brisés ou blessés par balles ; ils sont laissés sans soin ou encore sont-ils victimes d'injections paralysantes ou encore de diverses formes de désorientation sensorielle, tel le fils du secrétaire à la Défense dans la Saison 4 qui est torturé sur les ordres de son propre père ; dans cette même saison, l'associé d'Habib Marwan, auteur d'attentats sur des centrales nucléaires, refuse de parler et voit, sur ordre de Jack Bauer, ses enfants être exécutés sous ses yeux par transmission vidéo (quoique, en réalité, l'exécution soit feinte). On pourrait multiplier presque sans fin les exemples de ces actes de violences contrôlés qui ne sont pas commis par Jack Bauer seulement, quoiqu'il soit un expert en la matière. Et si ce-dernier utilise ces méthodes, sans aucun scrupule quoique ce soit sans cruauté, c'est qu'elles sont, au regard des circonstances, les seules à pouvoir déjouer les attentats, toujours imminents et que le temps joue en leur défaveur. Deux expressions reviennent constamment en guise de justification dans sa bouche : « Le temps presse » (We are runing out of time) et « C'était nécessaire ».
Dans la Saison 4, par exemple, Jack électrocute, avec les fils d'une lampe électrique, Paul Raynes, le mari d'Audrey, dont elle est séparé et avec laquelle Jack à une liaison, et la scène se passe sous les yeux horrifiés de la jeune femme. Dans une scène poignante, Jack Bauer menace de son arme le chirurgien qui est en train d'opérer Paul, et l'oblige à s'occuper plutôt d'un ingénieur chinois, Lee Jong, qui vient d'être touché par une balle lors de son extraction forcée du consulat de Chine et qui est en possession d'informations vitales, permettant de localiser la bombe nucléaire sur le point d'exploser. Paul Raynes meurt sous les yeux de sa femme et de Jack, désespéré d'avoir été contraint de faire ce choix tragique, dont il sait qu'il lui coûtera l'amour de la femme qu'il aime. Elle se jette sur lui, le frappe et le traite de fils de p..., lui reprochant de l'avoir tué alors que Paul lui avait sauvé la vie recevant la balle qui lui était destiné. La vie de Jack est ruinée une nouvelle fois.
C'est que le destin de ce personnage est une véritable tragédie : sa femme, également agent à CTU, est tuée (à la fin de la Saison 1) ; sa fille, Kim, refuse de le voir pendant des années et tous ses efforts pour établir une relation affective durable échouent ; il est lui-même soumis régulièrement à des actes de torture d'une violence telle que, dans la Saison 2, il est victime d'un arrêt cardiaque et laissé pour mort ; il est enfermé et torturé de longs mois durant dans les geôles des prisons chinoises, après avoir été livré par son propre gouvernement en mesure d'apaisement après l'assaut qu'il a mené contre le consulat de ce pays, ou encore est-il obligé de disparaître après avoir simulé son décès, et ce ne sont-là que quelques exemples de l'enfer qu'est son existence, toute entière dévouée à protéger son pays et la vie de ses citoyens. De là vient que Jack Bauer soit auréolé, si l'on peut dire, des vertus proprement sacrificielles du « noble tortionnaire » dont le courage et le dévouement ne peuvent jamais être reconnus officiellement puisqu'ils se manifestent dans des actions répréhensibles, pénalement condamnables, et qui doivent rester secrètes. Les scénaristes de la série ont, avec le personnage Jack Bauer, dressé le portrait profondément équivoque tout à la fois d'un tortionnaire impitoyable et d'une sorte de saint entièrement désintéressé, prêt à servir le bien de la nation au prix du sacrifice de sa vie. Et s'il est sans scrupule, ce n'est pas qu'il soit sans regrets. « Vous savez ce que je regrette le plus, avoue-t-il au sénateur Mayer, dans la Saison 7, c'est que le monde ait besoin de gens comme moi ». Coupable, il l'est incontestablement, de sorte qu'aucune justification ne pourrait jamais donner à ses actions, aussi nécessaires, soient-elles un caractère d'innocence qui le disculperait de la condamnation qu'il mérite. De là vient la sorte de grandeur trouble qui distingue le personnage de Jack Bauer : ni bon ni mauvais, mais, paradoxalement, les deux à la fois.
A la fin de la Saison 7, alors que l'agent du FBI, Renée Walker, s'interroge si elle doit ou non avoir recours à la force pour obtenir des informations sur les autres membres du réseau occulte que préside Alan Wilson, le responsable des événements tragiques qui viennent de se produire et qui est désormais en détention, se noue le dialogue suivant avec Jack Bauer, lequel, ayant été infecté par un gaz toxique, est sur le point de mourir :
- Je ne sais pas quoi faire.
- Je me suis interrogé toute ma vie. Je vois quinze otages dans un bus, et j'oublie tout le reste. Je ferai tout mon possible pour les sauver. Absolument tout. Peut-être que je me dis qu'en les sauvant, je me sauve moi-même.
- Vous avez des regrets de ce que vous avez fait aujourd'hui ?
- Non ! Mais je ne travaille pas pour le FBI.
- Je ne comprends pas.
- Vous avez prêté serment. Vous avez juré de faire respecter la loi. Quand on franchit la ligne, c'est toujours d'un petit pas. Et on se retrouve foncer dans le mauvais sens pour justifier ce qu'on a fait précédemment. Ces lois ont été établies par des gens bien plus intelligents que moi. Et, en définitive, je sais qu'elles sont plus importantes que les quinze personnes dans le bus. Dans mon esprit, je sais que c'est très bien ainsi. Mais mon cœur ne peut pas le supporter. Je crois que je ne vous donnerai qu'un conseil : essayez de faire des choix que vous pouvez assumer.
- Je ne sais pas quoi dire.
- Ne dites rien du tout.
Le héros d'une fable perverse
Toute cette construction fictive, qui reformule à nouveaux frais le dilemme classique des « mains sales » ou encore l'opposition formulée par Max Weber entre « l'éthique de la conviction » et « l'éthique de la responsabilité », repose sur trois présupposés principaux : la nécessité de la torture, dont l'efficacité est indubitable, dans des circonstances d'urgence absolue qui relèvent de l'hypothèse dite de « la bombe à retardement » (ticking bomb ). Or si le problème des « mains sales » constitue, au moins depuis la leçon de Machiavel dans Le Prince, un défi central au sein de la pensée morale et politique, la façon dont il est incarné dans la série 24 Heures, pour vraisemblable qu'elle paraisse, est en réalité une fable particulièrement perverse. Car, premièrement, le fait est que, contrairement à l'idée reçue, véhiculée par Jack Bauer, et constamment affirmée aux Etats-Unis et ailleurs par les défenseurs de la torture, voudraient-ils qu'elle soit limitée à un usage « chirurgical » en situation d'exception, la torture est le moyen le moins fiable d'obtention de renseignements, cette méthode, physique ou psychologique, ne produisant jamais les bénéfices escomptés, à moins d'être employée à grande échelle et, généralement, avec des résultats médiocres. Autrement dit, outre le fait que la torture est illégale et son usage condamné autant par le droit international que par le droit interne des démocraties, elle est inefficace, aux dires mêmes des militaires et des spécialistes du renseignement. Deuxièmement, il n'existe tout simplement aucun cas avéré, dans l'histoire des services de police ou de renseignements, où un attentat imminent, se rapportant au scénario de « la bombe à retardement », ait été déjoué au dernier instant par ce moyen.
Les deux arguments principaux sur lesquels repose le système de justification que les scénaristes et les producteurs de la série 24 Heures mettent en permanence dans la bouche de Jack Bauer et de ses collègues, sont une pure et simple mystification, un jeu de l'imagination qui n'a rien d'un divertissement, mais qui est un instrument de propagande visant à de nouveau rendre légitime et acceptable la pratique de la torture. Et, en vu de la réalisation de cette fin, Jack Bauer a joué un rôle primordial, formidablement pervers, qui va bien au-delà d'un personnage de fiction traçant sa route entre tragédies nationales et enfer personnel.
Le contexte du 11 septembre
L'ensemble de cette fiction, à la fois simple, voire simpliste, dans sa structure idéologique et d'une réelle complexité morale et politique, n'aurait pu être imaginé par les producteurs de la série n'était-ce le contexte de la « guerre contre la terreur », menée par le président Bush et son administration, au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, et dont ils partageaient entièrement les convictions idéologiques. C'est ainsi que Joel Surnow, un des créateurs de 24 Heures, défend bec et ongles sa conception de la torture, ainsi qu'il l'expliquait en février 2007 à l'hebdomadaire culturel, The New Yorker : « N'est-il pas normal d'agir de la sorte ? Si une bombe nucléaire était sur le point d'exploser à New York ou dans une autre ville, même si vous risquez d'aller en prison, torturer serait la meilleure chose à faire. »
De fait, nous sommes bel et bien dans cette fiction d'une efficacité spectaculaire et particulièrement perverse du côté des faucons, de ces hommes qui, tel le ministre de la défense, Donald Rumsfeld, affirmaient que face à des terroristes comme Ben Laden, il ne saurait être question d'avoir « les mains liés dans le dos » par les restrictions de la loi et que « le gant est jeté » (the gloves are off). Et à moins d'avoir les clés pour déjouer la fascination qu'exerce le personnage de Jack Bauer, les situations auxquelles il se trouve confronté et les réponses qu'il leur apporte, on risque d'être pris au piège de scénarios qui, pour exagérés et caricaturaux qu'ils soient, ont un caractère de vraisemblance qui emporte l'adhésion du spectateur. Aussi est-ce avec une exactitude particulière qu'il convient dénoncer les présupposés sur lesquels repose cette série qui érige en modèle ce héros paradoxal dont l'influence fut telle, durant les guerres d'Afghanistan et d'Irak, que certains soldats américains pouvaient se réclamer de Jack Bauer pour justifier l'usage de la torture, et qu'un juge de la Cour suprême des Etats-Unis, Antonin Scala, s'est cru autorisé, lors d'un colloque de juristes à Ottawa en juin 2007, à parler d'une « jurisprudence Jack Bauer ».
Au-delà donc de ce personnage de fiction, c'est tout un système idéologique de justification de la torture en situation d'exception et les pratiques qu'il légitime au sein même des démocraties les plus hostiles en principe à ces méthodes qui se trouve mis en scène. Le personnage de Jack Bauer, dans ses violences outrancières, est un symptôme : l'expression de ce qu'il advient d'une société – et cela n'a rien d'une fiction - lorsqu'elle est minée par la peur et le soupçon généralisé, lorsque le respect de la loi, la défense des libertés civiques et la confiance dans les institutions de l'Etat, de la justice en particulier, sont contournés, voire partiellement abolis, au nom d'un impératif supérieur de sécurité qui fonctionne comme un fantasme. Quant à attribuer à cet homme les vertus équivoques d'un héros sacrificiel, c'est le fait d'une intelligence aussi habile que perverse qui vise à contaminer le spectateur, à instiller en lui la conviction que, dans certains cas, l'inacceptable est acceptable ; en somme, et pour traduire la formule anglaise Killing no Murder dans les mots de Chateaubriand, que « tuer n'est pas assassiner ».
Violences et sacrifice
Dans 24 Heures, l'usage récurrent de la torture, généralement autorisé au plus haut niveau de l'Etat par le président lui-même, prend des formes multiples. Les terroristes ou les personnes soupçonnées de liens avec eux sont électrocutés, brutalement frappés, leurs membres sont coupés, brisés ou blessés par balles ; ils sont laissés sans soin ou encore sont-ils victimes d'injections paralysantes ou encore de diverses formes de désorientation sensorielle, tel le fils du secrétaire à la Défense dans la Saison 4 qui est torturé sur les ordres de son propre père ; dans cette même saison, l'associé d'Habib Marwan, auteur d'attentats sur des centrales nucléaires, refuse de parler et voit, sur ordre de Jack Bauer, ses enfants être exécutés sous ses yeux par transmission vidéo (quoique, en réalité, l'exécution soit feinte). On pourrait multiplier presque sans fin les exemples de ces actes de violences contrôlés qui ne sont pas commis par Jack Bauer seulement, quoiqu'il soit un expert en la matière. Et si ce-dernier utilise ces méthodes, sans aucun scrupule quoique ce soit sans cruauté, c'est qu'elles sont, au regard des circonstances, les seules à pouvoir déjouer les attentats, toujours imminents et que le temps joue en leur défaveur. Deux expressions reviennent constamment en guise de justification dans sa bouche : « Le temps presse » (We are runing out of time) et « C'était nécessaire ».
Dans la Saison 4, par exemple, Jack électrocute, avec les fils d'une lampe électrique, Paul Raynes, le mari d'Audrey, dont elle est séparé et avec laquelle Jack à une liaison, et la scène se passe sous les yeux horrifiés de la jeune femme. Dans une scène poignante, Jack Bauer menace de son arme le chirurgien qui est en train d'opérer Paul, et l'oblige à s'occuper plutôt d'un ingénieur chinois, Lee Jong, qui vient d'être touché par une balle lors de son extraction forcée du consulat de Chine et qui est en possession d'informations vitales, permettant de localiser la bombe nucléaire sur le point d'exploser. Paul Raynes meurt sous les yeux de sa femme et de Jack, désespéré d'avoir été contraint de faire ce choix tragique, dont il sait qu'il lui coûtera l'amour de la femme qu'il aime. Elle se jette sur lui, le frappe et le traite de fils de p..., lui reprochant de l'avoir tué alors que Paul lui avait sauvé la vie recevant la balle qui lui était destiné. La vie de Jack est ruinée une nouvelle fois.
C'est que le destin de ce personnage est une véritable tragédie : sa femme, également agent à CTU, est tuée (à la fin de la Saison 1) ; sa fille, Kim, refuse de le voir pendant des années et tous ses efforts pour établir une relation affective durable échouent ; il est lui-même soumis régulièrement à des actes de torture d'une violence telle que, dans la Saison 2, il est victime d'un arrêt cardiaque et laissé pour mort ; il est enfermé et torturé de longs mois durant dans les geôles des prisons chinoises, après avoir été livré par son propre gouvernement en mesure d'apaisement après l'assaut qu'il a mené contre le consulat de ce pays, ou encore est-il obligé de disparaître après avoir simulé son décès, et ce ne sont-là que quelques exemples de l'enfer qu'est son existence, toute entière dévouée à protéger son pays et la vie de ses citoyens. De là vient que Jack Bauer soit auréolé, si l'on peut dire, des vertus proprement sacrificielles du « noble tortionnaire » dont le courage et le dévouement ne peuvent jamais être reconnus officiellement puisqu'ils se manifestent dans des actions répréhensibles, pénalement condamnables, et qui doivent rester secrètes. Les scénaristes de la série ont, avec le personnage Jack Bauer, dressé le portrait profondément équivoque tout à la fois d'un tortionnaire impitoyable et d'une sorte de saint entièrement désintéressé, prêt à servir le bien de la nation au prix du sacrifice de sa vie. Et s'il est sans scrupule, ce n'est pas qu'il soit sans regrets. « Vous savez ce que je regrette le plus, avoue-t-il au sénateur Mayer, dans la Saison 7, c'est que le monde ait besoin de gens comme moi ». Coupable, il l'est incontestablement, de sorte qu'aucune justification ne pourrait jamais donner à ses actions, aussi nécessaires, soient-elles un caractère d'innocence qui le disculperait de la condamnation qu'il mérite. De là vient la sorte de grandeur trouble qui distingue le personnage de Jack Bauer : ni bon ni mauvais, mais, paradoxalement, les deux à la fois.
A la fin de la Saison 7, alors que l'agent du FBI, Renée Walker, s'interroge si elle doit ou non avoir recours à la force pour obtenir des informations sur les autres membres du réseau occulte que préside Alan Wilson, le responsable des événements tragiques qui viennent de se produire et qui est désormais en détention, se noue le dialogue suivant avec Jack Bauer, lequel, ayant été infecté par un gaz toxique, est sur le point de mourir :
- Je ne sais pas quoi faire.
- Je me suis interrogé toute ma vie. Je vois quinze otages dans un bus, et j'oublie tout le reste. Je ferai tout mon possible pour les sauver. Absolument tout. Peut-être que je me dis qu'en les sauvant, je me sauve moi-même.
- Vous avez des regrets de ce que vous avez fait aujourd'hui ?
- Non ! Mais je ne travaille pas pour le FBI.
- Je ne comprends pas.
- Vous avez prêté serment. Vous avez juré de faire respecter la loi. Quand on franchit la ligne, c'est toujours d'un petit pas. Et on se retrouve foncer dans le mauvais sens pour justifier ce qu'on a fait précédemment. Ces lois ont été établies par des gens bien plus intelligents que moi. Et, en définitive, je sais qu'elles sont plus importantes que les quinze personnes dans le bus. Dans mon esprit, je sais que c'est très bien ainsi. Mais mon cœur ne peut pas le supporter. Je crois que je ne vous donnerai qu'un conseil : essayez de faire des choix que vous pouvez assumer.
- Je ne sais pas quoi dire.
- Ne dites rien du tout.
Le héros d'une fable perverse
Toute cette construction fictive, qui reformule à nouveaux frais le dilemme classique des « mains sales » ou encore l'opposition formulée par Max Weber entre « l'éthique de la conviction » et « l'éthique de la responsabilité », repose sur trois présupposés principaux : la nécessité de la torture, dont l'efficacité est indubitable, dans des circonstances d'urgence absolue qui relèvent de l'hypothèse dite de « la bombe à retardement » (ticking bomb ). Or si le problème des « mains sales » constitue, au moins depuis la leçon de Machiavel dans Le Prince, un défi central au sein de la pensée morale et politique, la façon dont il est incarné dans la série 24 Heures, pour vraisemblable qu'elle paraisse, est en réalité une fable particulièrement perverse. Car, premièrement, le fait est que, contrairement à l'idée reçue, véhiculée par Jack Bauer, et constamment affirmée aux Etats-Unis et ailleurs par les défenseurs de la torture, voudraient-ils qu'elle soit limitée à un usage « chirurgical » en situation d'exception, la torture est le moyen le moins fiable d'obtention de renseignements, cette méthode, physique ou psychologique, ne produisant jamais les bénéfices escomptés, à moins d'être employée à grande échelle et, généralement, avec des résultats médiocres. Autrement dit, outre le fait que la torture est illégale et son usage condamné autant par le droit international que par le droit interne des démocraties, elle est inefficace, aux dires mêmes des militaires et des spécialistes du renseignement. Deuxièmement, il n'existe tout simplement aucun cas avéré, dans l'histoire des services de police ou de renseignements, où un attentat imminent, se rapportant au scénario de « la bombe à retardement », ait été déjoué au dernier instant par ce moyen.
Les deux arguments principaux sur lesquels repose le système de justification que les scénaristes et les producteurs de la série 24 Heures mettent en permanence dans la bouche de Jack Bauer et de ses collègues, sont une pure et simple mystification, un jeu de l'imagination qui n'a rien d'un divertissement, mais qui est un instrument de propagande visant à de nouveau rendre légitime et acceptable la pratique de la torture. Et, en vu de la réalisation de cette fin, Jack Bauer a joué un rôle primordial, formidablement pervers, qui va bien au-delà d'un personnage de fiction traçant sa route entre tragédies nationales et enfer personnel.
Le contexte du 11 septembre
L'ensemble de cette fiction, à la fois simple, voire simpliste, dans sa structure idéologique et d'une réelle complexité morale et politique, n'aurait pu être imaginé par les producteurs de la série n'était-ce le contexte de la « guerre contre la terreur », menée par le président Bush et son administration, au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, et dont ils partageaient entièrement les convictions idéologiques. C'est ainsi que Joel Surnow, un des créateurs de 24 Heures, défend bec et ongles sa conception de la torture, ainsi qu'il l'expliquait en février 2007 à l'hebdomadaire culturel, The New Yorker : « N'est-il pas normal d'agir de la sorte ? Si une bombe nucléaire était sur le point d'exploser à New York ou dans une autre ville, même si vous risquez d'aller en prison, torturer serait la meilleure chose à faire. »
De fait, nous sommes bel et bien dans cette fiction d'une efficacité spectaculaire et particulièrement perverse du côté des faucons, de ces hommes qui, tel le ministre de la défense, Donald Rumsfeld, affirmaient que face à des terroristes comme Ben Laden, il ne saurait être question d'avoir « les mains liés dans le dos » par les restrictions de la loi et que « le gant est jeté » (the gloves are off). Et à moins d'avoir les clés pour déjouer la fascination qu'exerce le personnage de Jack Bauer, les situations auxquelles il se trouve confronté et les réponses qu'il leur apporte, on risque d'être pris au piège de scénarios qui, pour exagérés et caricaturaux qu'ils soient, ont un caractère de vraisemblance qui emporte l'adhésion du spectateur. Aussi est-ce avec une exactitude particulière qu'il convient dénoncer les présupposés sur lesquels repose cette série qui érige en modèle ce héros paradoxal dont l'influence fut telle, durant les guerres d'Afghanistan et d'Irak, que certains soldats américains pouvaient se réclamer de Jack Bauer pour justifier l'usage de la torture, et qu'un juge de la Cour suprême des Etats-Unis, Antonin Scala, s'est cru autorisé, lors d'un colloque de juristes à Ottawa en juin 2007, à parler d'une « jurisprudence Jack Bauer ».
Au-delà donc de ce personnage de fiction, c'est tout un système idéologique de justification de la torture en situation d'exception et les pratiques qu'il légitime au sein même des démocraties les plus hostiles en principe à ces méthodes qui se trouve mis en scène. Le personnage de Jack Bauer, dans ses violences outrancières, est un symptôme : l'expression de ce qu'il advient d'une société – et cela n'a rien d'une fiction - lorsqu'elle est minée par la peur et le soupçon généralisé, lorsque le respect de la loi, la défense des libertés civiques et la confiance dans les institutions de l'Etat, de la justice en particulier, sont contournés, voire partiellement abolis, au nom d'un impératif supérieur de sécurité qui fonctionne comme un fantasme. Quant à attribuer à cet homme les vertus équivoques d'un héros sacrificiel, c'est le fait d'une intelligence aussi habile que perverse qui vise à contaminer le spectateur, à instiller en lui la conviction que, dans certains cas, l'inacceptable est acceptable ; en somme, et pour traduire la formule anglaise Killing no Murder dans les mots de Chateaubriand, que « tuer n'est pas assassiner ».
mardi 23 août 2011
Sait-on jamais....
J'ai dans mon entourage le plus proche, et qui m'est cher, un jeune homme de vingt-cinq ans, sorti dans les premières places de la meilleure école française de graphisme, l'ESAG Penninghen. Il est talentueux et créatif, et sérieux impeccablement. Et débutant en professionnel dans le métier, quoiqu'il soit loin d'être un novice, à la recherche de travail, de contacts éventuels dans le domaine du graphisme. Si donc l'un ou l'une d'entre vous aviez une proposition, une suggestion, je ne sais quoi qui puisse l'aider, ayez la gentillesse de prendre contact avec moi. Ce serait généreux et magnifique. Cela dit sans vouloir vous prendre à la gorge ni pratiquer ce que Kundera appelle joliment le "judo moral". Juste une bouteille à la mer...
lundi 22 août 2011
Laisser mûrir l'enfant dans l'enfant
Pardonnez-moi, chers et chères ami(e)s, pour ce trop long silence. Je suis de retour, depuis quelque temps déjà, mais absorbé par un travail pour lequel j'ai délaissé tout le reste et renoncé jusqu'au plaisir de nourrir ce site et de m'entretenir avec vous. Ce qui, croyez-moi, est un sacrifice qui me pèse. Mais l'écriture est parfois une maîtresse fort jalouse.
Rédigé à la hâte, comme une esquisse, ce petit texte, à la demande d'un site ami de philosophie et de photographie, Philobjective, magnifiquement créé par d'anciens étudiants de Sc-Pô Aix, auquel je collabore avec joie.
http://www.philobjective.com/
Comme il est faux et bête de parler à l'endroit de l'enfant d'immaturité ! N'est-ce pas chez les adultes surtout que ce défaut se trouve ? « Chaque âge, chaque état de la vie a sa perfection convenable, sa sorte de maturité qui lui est propre .» écrit admirablement Jean-Jacques Rousseau, dans l'Emile. Mesuré à l'aune de la raison, qui fut longtemps considérée, dans notre tradition occidentale, comme le seul critère distinctif de l'humanité, l'enfant devra se faire aussitôt que possible « petit homme », respectueux des règles de la vie sociale et les jouant à merveille, assez intelligent pour apprendre à tracer sa route suivant son intérêt bien compris, à se préparer un avenir où il saura gagner sa place et se rendre utile et efficace, poli et prudent suffisamment pour acquérir les vertus de la dissimulation et du compromis ; il parlera avec aisance le langage des salons ou mieux, le discours formaté des cabinets de recrutement, et se vêtira selon les canons de la mode, désireux déjà de séduire son monde – enfin, il sera, et de toutes les manières possibles, apprêté au grand jeu de dupes qu'est la vie entre adultes au risque, l'âge venu, de voir en celle-ci seulement une foire aux vanités. Et comme bien sûr, malgré toute sa bonne volonté, il ne sait pas encore s'y prendre avec le talent nécessaire, on le jugera, en effet, « immature ».
Mais l'enfant, abandonné à lui-même, à sa solitude rêveuse – comme il vaudrait mieux le préserver un peu de la télévision et de ces nouveaux médias qui brident et entravent l'imagination ! –, laissé à ses fantaisies, à son intelligence, parfois de voyant, au chiffre de sa langue, vif, goguenard et joyeux comme Gavroche, il prend sa place dans la ronde des elfes et s'il est violent à ses heures, ou capricieux, ou s'il se met en danger, ou s'il rechigne trop à apprendre les règles de la vie commune, sans lesquels, c'est entendu, il n'est pas de société d'hommes libres, on le canalisera, il le faudra, c'est sûr. Et s'il est de notre devoir de lui passer le témoin, de lui transmettre petit à petit le sentiment d'admiration et d'amour pour les plus belles œuvres du génie humain, avec l'espoir qu'un jour peut-être, il saura ajouter à la tradition les formes nouvelles de son invention, ce sera sans jamais toucher à ce beau principe qui demande, sans démagogie, et la formule de Rousseau est magnifique, de « laisser mûrir l'enfant dans l'enfant ».
Gavroche, dessin de Victor Hugo
Rédigé à la hâte, comme une esquisse, ce petit texte, à la demande d'un site ami de philosophie et de photographie, Philobjective, magnifiquement créé par d'anciens étudiants de Sc-Pô Aix, auquel je collabore avec joie.
Comme il est faux et bête de parler à l'endroit de l'enfant d'immaturité ! N'est-ce pas chez les adultes surtout que ce défaut se trouve ? « Chaque âge, chaque état de la vie a sa perfection convenable, sa sorte de maturité qui lui est propre .» écrit admirablement Jean-Jacques Rousseau, dans l'Emile. Mesuré à l'aune de la raison, qui fut longtemps considérée, dans notre tradition occidentale, comme le seul critère distinctif de l'humanité, l'enfant devra se faire aussitôt que possible « petit homme », respectueux des règles de la vie sociale et les jouant à merveille, assez intelligent pour apprendre à tracer sa route suivant son intérêt bien compris, à se préparer un avenir où il saura gagner sa place et se rendre utile et efficace, poli et prudent suffisamment pour acquérir les vertus de la dissimulation et du compromis ; il parlera avec aisance le langage des salons ou mieux, le discours formaté des cabinets de recrutement, et se vêtira selon les canons de la mode, désireux déjà de séduire son monde – enfin, il sera, et de toutes les manières possibles, apprêté au grand jeu de dupes qu'est la vie entre adultes au risque, l'âge venu, de voir en celle-ci seulement une foire aux vanités. Et comme bien sûr, malgré toute sa bonne volonté, il ne sait pas encore s'y prendre avec le talent nécessaire, on le jugera, en effet, « immature ».
Mais l'enfant, abandonné à lui-même, à sa solitude rêveuse – comme il vaudrait mieux le préserver un peu de la télévision et de ces nouveaux médias qui brident et entravent l'imagination ! –, laissé à ses fantaisies, à son intelligence, parfois de voyant, au chiffre de sa langue, vif, goguenard et joyeux comme Gavroche, il prend sa place dans la ronde des elfes et s'il est violent à ses heures, ou capricieux, ou s'il se met en danger, ou s'il rechigne trop à apprendre les règles de la vie commune, sans lesquels, c'est entendu, il n'est pas de société d'hommes libres, on le canalisera, il le faudra, c'est sûr. Et s'il est de notre devoir de lui passer le témoin, de lui transmettre petit à petit le sentiment d'admiration et d'amour pour les plus belles œuvres du génie humain, avec l'espoir qu'un jour peut-être, il saura ajouter à la tradition les formes nouvelles de son invention, ce sera sans jamais toucher à ce beau principe qui demande, sans démagogie, et la formule de Rousseau est magnifique, de « laisser mûrir l'enfant dans l'enfant ».
Gavroche, dessin de Victor Hugo
mercredi 20 juillet 2011
Isabelle Sorente
La découverte d'un grand talent littéraire, est-il moment plus précieux, plus émouvant, surtout lorsqu'il est totalement inattendu et qu'il survient on ne sait d'où, comme une grâce ? Telle est la joie que j'ai éprouvée en commençant de lire l'œuvre d'Isabelle Sorente, polytechnicienne et écrivain, auteur de romans, d'essais et de pièces de théâtre, à la plume brillantissime. Hard Copy (Actes Sud, 2001), une courte pièce d'une parfaite cruauté sur la perfidie ordinaire des relations au travail entre trois collègues femmes qui s'en prennent à l'une des leurs, la harcèlent, comme si de rien n'était, la brisent et la conduisent finalement à être licenciée. Un petit bijou d'une atrocité si subtilement agencée que Hard Copy est étudié par les étudiants de psychologie de l'université de Bruxelles. Isabelle Sorente est de toute évidence un maître du genre. Panique (Grasset, 2006), et c'est l'univers fantasque, plein d'humour et inquiétant de Bougalkov (voir plus loin le commentaire de F. Joignot). Addiction (J.C. Lattès, 2011), son dernier essai, est un hymne magnifique à la compassion, comme antidote à la rationalité comptable, froide et abstraite qui nous emporte dans sa frénésie implacable. Quelques mots donc, jetés à la hâte, pour vous inciter à vous précipiter.
L'année fut heureuse en découvertes : Cécile Ordatchenko tout d'abord, Isabelle Sorente maintenant. Je ne suis pas grand lecteur de nouveautés – tant de livres dans les librairies qu'on ne sait lesquels choisir, aussi a-t-on besoin de guide dans ce labyrinthe de rayonnages et de piles où il est si aisé de se perdre qu'on préfère souvent sortir les mains vides.
Voici l'excellent commentaire que F. Joignot donne de Panique sur Amazon.fr :
Le quatrième roman d'Isabelle Sorente, "Panique" (Grasset), emporté et fantastique, rappelle parfois " Le maître et Marguerite " de Boulgakov : une sorte de Diable ironique vient semer l'effroi dans un Paris contemporain. Ses personnages, jeunes, enflammés, ressemblent aux étudiants qui criaient leur rage contre l'arbitraire et une vie sans rêve ces derniers mois, mais le livre traite d'un mythe d'actualité : la panique... À travers les libres amours d'Adèle et Roman le cinéphile, comme le canular télévisé "en prime time" imaginé par leur ami Jérôme, polytechnicien et hacker, nous éprouvons tout au long du livre combien la panique menace nos actes quotidiens. Qu'elle soit désirée en secret ou suscitée par le stress et le trop-plein d'ordre, la panique nous agite, révélée par les révoltes des étudiants, les créations inquiètes du peintre Slut - génie conçu pendant un gang bang ... - les cauchemars collectifs des parisiens, les émeutes aux portes de la ville, la menace d'actions terroristes ... et l'annonce d'un bouleversement climatique ! La panique semble nous guetter tous, partout - et, chose si rare en littérature, vous la ressentez : elle nous rappelle que nous vivons désormais dans une espèce de "chaos rampant", comme l'appelle Haruki Murakami dans son livre sur l'attentat de Tokyo.
Dans le roman, cette panique souterraine - qui se transforme peu à peu en une ambiance de fin du monde, précipitée par un changement de la composition de l'air... - semble obéir à l'extraordinaire personnage de Mandés. Ce colosse aux réparties féroces, toujours entouré d'artistes inquiétants, qu'un des héros croit être la réincarnation du dieu Pan - il rappelle parfois Wotan, le satan joyeux du "Maître et Marguerite" - dévoile l'incertitude des plus solides expertises, voit les passions qui sous-tendent les vies affligées, annonce les cataclysmes qui nous guettent - et que nous déclenchons. Plus on avance dans le livre, plus on s'interroge : Mandés n'est-il pas vraiment le dieu de la panique, réveillé par nos soins ? Ne vient-il pas la répandre dans Paris, multipliant les prodiges, déstabilisant une capitale dirigée par un inquiétant président de la République ( un sosie de Berlusconi dirigeant toutes les chaînes de télévision) ?
Dans ce roman mené à cent à l'heure, Isabelle Sorente s'amuse page après page à relever les paradoxes minant la raison économique, éreinte nos calculs cyniques, révèle combien notre croyance dans l'humanisme et les Lumières s'est transformée en du calcul d'échelle - et nous rappelle que nous sommes les enfants de la chance et des soubresauts de la matière, les descendants des espèces disparues, tous jetés sur une planète au taux d'oxygéne miraculeusement constant, perdue dans le cosmos. Sans dévoiler ici l'intrigue du livre ( qui ferait un film assez cinglé ) sachez qu'il s'achève dans une catastrophe planétaire jubilatoire, tandis que le héros - devenu un "acéphale", un homme sans tête omniscient inspiré par Georges Bataille - chante la panique : " J'invoque Pan, substance du hasard, Seigneur de l'ivresse, qui fait tourner le sang, le lait et les planètes, qui commande à la force d'attraction proportionnelle à la masse mais toujours réciproque que deux corps exercent fatalement l'un sur l'autre, Panique, coeur en feu de la Terre sur laquelle nos vie dansent, insensées!"
Avec Isabelle Sorente, nous sortons enfin de l'auto-fiction et du journal intime plaintif. Revoici le roman philosophique, métaphysique, écrit à un train d'enfer."
www.amazon.fr
Isabelle Sorente a fondé en 2008 la revue Ravages avec Frédéric Joignot et Georges Marbeck.
L'année fut heureuse en découvertes : Cécile Ordatchenko tout d'abord, Isabelle Sorente maintenant. Je ne suis pas grand lecteur de nouveautés – tant de livres dans les librairies qu'on ne sait lesquels choisir, aussi a-t-on besoin de guide dans ce labyrinthe de rayonnages et de piles où il est si aisé de se perdre qu'on préfère souvent sortir les mains vides.
Voici l'excellent commentaire que F. Joignot donne de Panique sur Amazon.fr :
Le quatrième roman d'Isabelle Sorente, "Panique" (Grasset), emporté et fantastique, rappelle parfois " Le maître et Marguerite " de Boulgakov : une sorte de Diable ironique vient semer l'effroi dans un Paris contemporain. Ses personnages, jeunes, enflammés, ressemblent aux étudiants qui criaient leur rage contre l'arbitraire et une vie sans rêve ces derniers mois, mais le livre traite d'un mythe d'actualité : la panique... À travers les libres amours d'Adèle et Roman le cinéphile, comme le canular télévisé "en prime time" imaginé par leur ami Jérôme, polytechnicien et hacker, nous éprouvons tout au long du livre combien la panique menace nos actes quotidiens. Qu'elle soit désirée en secret ou suscitée par le stress et le trop-plein d'ordre, la panique nous agite, révélée par les révoltes des étudiants, les créations inquiètes du peintre Slut - génie conçu pendant un gang bang ... - les cauchemars collectifs des parisiens, les émeutes aux portes de la ville, la menace d'actions terroristes ... et l'annonce d'un bouleversement climatique ! La panique semble nous guetter tous, partout - et, chose si rare en littérature, vous la ressentez : elle nous rappelle que nous vivons désormais dans une espèce de "chaos rampant", comme l'appelle Haruki Murakami dans son livre sur l'attentat de Tokyo.
Dans le roman, cette panique souterraine - qui se transforme peu à peu en une ambiance de fin du monde, précipitée par un changement de la composition de l'air... - semble obéir à l'extraordinaire personnage de Mandés. Ce colosse aux réparties féroces, toujours entouré d'artistes inquiétants, qu'un des héros croit être la réincarnation du dieu Pan - il rappelle parfois Wotan, le satan joyeux du "Maître et Marguerite" - dévoile l'incertitude des plus solides expertises, voit les passions qui sous-tendent les vies affligées, annonce les cataclysmes qui nous guettent - et que nous déclenchons. Plus on avance dans le livre, plus on s'interroge : Mandés n'est-il pas vraiment le dieu de la panique, réveillé par nos soins ? Ne vient-il pas la répandre dans Paris, multipliant les prodiges, déstabilisant une capitale dirigée par un inquiétant président de la République ( un sosie de Berlusconi dirigeant toutes les chaînes de télévision) ?
Dans ce roman mené à cent à l'heure, Isabelle Sorente s'amuse page après page à relever les paradoxes minant la raison économique, éreinte nos calculs cyniques, révèle combien notre croyance dans l'humanisme et les Lumières s'est transformée en du calcul d'échelle - et nous rappelle que nous sommes les enfants de la chance et des soubresauts de la matière, les descendants des espèces disparues, tous jetés sur une planète au taux d'oxygéne miraculeusement constant, perdue dans le cosmos. Sans dévoiler ici l'intrigue du livre ( qui ferait un film assez cinglé ) sachez qu'il s'achève dans une catastrophe planétaire jubilatoire, tandis que le héros - devenu un "acéphale", un homme sans tête omniscient inspiré par Georges Bataille - chante la panique : " J'invoque Pan, substance du hasard, Seigneur de l'ivresse, qui fait tourner le sang, le lait et les planètes, qui commande à la force d'attraction proportionnelle à la masse mais toujours réciproque que deux corps exercent fatalement l'un sur l'autre, Panique, coeur en feu de la Terre sur laquelle nos vie dansent, insensées!"
Avec Isabelle Sorente, nous sortons enfin de l'auto-fiction et du journal intime plaintif. Revoici le roman philosophique, métaphysique, écrit à un train d'enfer."
Isabelle Sorente a fondé en 2008 la revue Ravages avec Frédéric Joignot et Georges Marbeck.
lundi 18 juillet 2011
Les émotions : néfastes ou utiles, par Louis Allix
Mon ami et collègue, Louis Allix, nous propose une réflexion fort éclairante sur les émotions : sont-elles inévitablement néfastes ou, également, parfois, rationnelles et utiles ?
1. A première vue, les émotions s’opposent à la raison et nous conduisent à la ruine
Nos émotions semblent aller contre notre intérêt. (a) Tout d’abord, parce qu’elles sont souvent incontrôlables : l’amour rend aveugle, la peur nous paralyse et la colère – cf. en latin : « ira furor brevis » – ressemble à de la folie. (b) Nos émotions semblent en outre impénétrables par la raison. Ainsi, j’ai peur des souris quoique je sache qu’elles sont parfaitement inoffensives. Tout se passe, alors, comme si mon corps me dirigeait contre mon jugement informé. Du reste, je ressens la force de l’affect physiquement : mon organisme frissonne de froid, ma gorge est sèche, etc. Ensuite, (c) l’émotion fait juger trop vite, rendant impossible la prise de décision rationnelle. Je me mets de la sorte en colère contre mon voisin parce qu’il fait du bruit, sans attendre de savoir si oui ou non ce vacarme est justifié (ce qui peut être le cas, par exemple, si son enfant vient de se blesser gravement). Enfin, (d) l’émotion semble, souvent, n’être basée sur rien. Ainsi par exemple, la personne dont je suis amoureux semble pouvoir être n’importe qui. Ce ne sont pas ses qualités propres que j’aime mais elle, globalement, inexplicablement. La preuve en est que si l’élue de mon cœur disparaissait et était remplacée par son sosie, je n’aimerais pas cette deuxième personne, quoiqu’elle soit exactement ressemblante à la première et alors que ses qualités seraient précisément les mêmes que celles de la personne que j’aime.
Ce caractère irréfléchi et immaîtrisable de nos émotions nous rapproche des animaux. De même, comme les animaux, nous sommes souvent emportés par des passions collectives. La raison individuelle, alors, se tait, submergée par la mentalité du troupeau, l’esprit grégaire. Plus loin, l’histoire des hommes semble n’être que la procession sans fin de nos folies collectives, comme si nous étions des automates, programmés pour être conformistes et fascinés par le pouvoir de l’autorité ou pour suivre toujours, majoritairement, l’opinion la plus déraisonnable.
Certes, on rétorquera que nos colères, nos chagrins, nos peurs, etc., peuvent être raisonnés, lorsque nous découvrons que l’objet de ces émotions était illusoire. Une meilleure connaissance de la situation modifie alors notre émotion. Mais il est vrai, aussi, que dans ces cas-là, très souvent, au lieu d’être dégrisés nous partons à la recherche d’une émotion de remplacement, comme si nous cherchions à tout prix à légitimer l’état émotionnel qui nous a emportés. De la sorte, par une sorte de transmutation, une émotion injustifiée est remplacée par une autre, tout aussi injustifiée. Ainsi, j’ai eu peur parce que mon fils n’est rentré que très tard de l’école mais, lorsqu’il est arrivé et que j’ai été soulagé, je l’ai accueilli en le grondant : « où étais-tu, vilain garçon ? ». Ma peur est devenue colère, sans raison.
En outre, nos émotions sont souvent manipulées par notre inconscient. Ainsi, ce qui est connu de nous – ou nous a déjà été présenté de façon subliminale – produit en nous des émotions positives et, à rebours, ce qui est inconnu crée peur ou méfiance. Cette préférence pour le connu fait que nous nous laissons, par exemple, tromper par quelqu’un dont la tête nous est familière, que nous nous acharnons avec passion à défendre des traditions qui n’ont plus lieu d’être ou que nous développons racisme, xénophobie, ethnocentrisme ou bigoterie religieuse. Et le pire, c’est que pour justifier ces émotions bâties uniquement sur la familiarité, nous inventons des raisons imaginaires de croire à ces sottises. Alors que ce sont nos émotions qui ont informées nos décisions, nous croyons encore que la raison a, seule, agi !
Nos émotions semblent donc être à la fois irréductiblement subjectives, opposées à la raison et de pures illusions à bannir parce qu’elles ne nous apprennent rien sur le monde. Au mieux, ce ne sont que des distractions par rapport aux affaires sérieuses de l’existence et sont, donc, sans importance. Au pire, étant incontrôlables par la raison, elles justifient tous les comportements même les plus odieux et, par conséquent, rendent impossible quelque débat sérieux à leur égard.
2. Les émotions peuvent être rationnelles et utiles
Nos émotions ne sont cependant pas toujours incontrôlables. La preuve en est que nous sommes souvent blâmés ou loués pour les émotions que nous avons : notre colère peut être condamnée ou être considérée comme étant juste ; une peur peut être raisonnable ou non ; une admiration peut être légitime ou indue, etc. En outre, le fait même de nous être rendus capables d’avoir une émotion peut fait l’objet d’une louange ou d’une condamnation. Nous sommes en effet tenus pour responsables de nos dispositions émotionnelles autant que de nos émotions, ce qui montre que nous ne croyons pas, au fond de nous-mêmes, que nos émotions contrôlent complètement nos vies.
En outre, les émotions sont utiles et même parfois vitales pour l’action intelligente. La peur permet de survivre parce qu’elle rend possible la fuite efficace ou parce qu’elle rend prudent (sur la route, par exemple). Elle fait aussi détecter les dangers plus vite et agir plus efficacement : c’est elle qui arrête le geste du chirurgien, du médecin urgentiste ou du démineur au bon moment. Quant à la colère, c’est elle qui permet le combat lorsqu’il est nécessaire, par exemple face à un agresseur violent qui terrorise tout un compartiment de métro. C’est elle aussi qui permet de conserver du cran et de la détermination lors des conflits qui durent longtemps. La joie, enfin, est un motivant important qui donne confiance en soi et produit, de ce fait, de la résolution et de l’allant. Elle nous fait donc tenter notre chance, ce qui peut entraîner des succès inespérés, en particulier dans les situations incertaines. Sans elle, nous agirions beaucoup moins souvent et beaucoup moins bien. En outre, même si elle nous amène à surestimer nos capacités, cette surestimation entraîne la confiance des autres et leur affection à notre égard.
De surcroît, les émotions rendent souvent nos actions plus opérantes parce qu’elles contribuent à concentrer notre attention sur ce qui est important. Si nous sommes détendus, notre attention se relâche, nos pensées s’éparpillent, les détails sans importance occupent notre esprit alors que, lorsque nous sommes anxieux ou en colère, nous nous concentrons sur un seul objet, écartant toutes nos autres pensées et tous les détails secondaires et pouvons alors agir plus efficacement.
Outre cela, les émotions nous apprennent beaucoup sur nous-mêmes. Nous découvrons par nos réactions émotionnelles ce qui est important pour nous. De la sorte, si j’éprouve de la peine à la réussite d’autrui, cela me permet de comprendre que je l’appréciais en fait moins que je ne le croyais. Et, si à rebours j’éprouve de la colère à entendre dire du mal de mon voisin (alors que moi-même je ne me prive pourtant pas de le faire), cela me permet de découvrir que j’ai de l’affection pour lui. Nous découvrons même jusqu’à nos traits de caractères par nos émotions. Ainsi, si j’apprécie que l’on m’admire, même lorsque cela est parfaitement immérité (par exemple, lorsque j’ai été heureux qu’on me prenne dans la rue pour un grand écrivain, parce que je ressemble à cette personne), cela me montre que je suis vaniteux.
De même, les émotions ont des avantages sur la raison pure en matière de vie sociale. Par exemple, le sentiment de culpabilité – qui est à première vue désavantageux pour la survie, puisqu’il empêche de tricher même lorsque cela ne peut pas être détecté – permet d’un autre côté d’obtenir la confiance des autres : grâce à lui, la coopération est rendue possible, parce que je sais par la marque de ce sentiment en autrui que ce dernier est capable de culpabilité et, donc, tiendra sa promesse. Et, je suis certain de cela parce que le signal qui m’informe de l’existence de ce sentiment est quasiment incontrôlable : le visage de la personne rougit. De même, l’émotion amoureuse me donne l’assurance que mon partenaire sexuel n’ira pas voir ailleurs volontiers. Et, là encore, le signe est inimitable. On ne peut pas plus adopter à volonté les marques immédiates de l’état amoureux (tachycardie, pupilles dilatées, etc.) que l’on ne peut intentionnellement tomber amoureux.
Plus loin, les sentiments moraux, comme la tendresse, l’estime, la compassion, sont indispensables pour agir moralement. Pour se décider à agir moralement, il ne suffit pas en effet de suivre des maximes formelles ou de consulter des règles générales et de les appliquer aux différents cas particuliers. Il faut de l’empathie, de la compassion, de la bienveillance, de la culpabilité, de la fierté et autres émotions qui, seules, peuvent nous décider à agir moralement.
Le cœur et la raison sont donc des alliés et non pas des ennemis implacables entre lesquels il faudrait choisir. Nos émotions peuvent certes nous induire en erreur mais elles sont aussi parfois comme une sorte de rationalité supérieure qui sauve la raison d’elle-même : (a) elles rendent possible la vie sociale ; (b) elles facilitent l’action humaine, en cassant les blocages de la raison pure ; (c) elles fournissent même nombre de nos croyances rationnelles et de nos désirs les plus légitimes.
Nous prenons, au vrai, deux sortes de décisions. Les unes, effectuées lentement et avec minutie, sont fondées sur le raisonnement logique et les autres, rapides et imprécises, sont issues de nos émotions. Il ne faut pas opposer ces deux processus qui sont en réalité complémentaires, selon le temps et l’information dont nous disposons pour agir. Lorsque le temps ou l’information manquent, il faut privilégier l’émotion par rapport à la raison, parce qu’elle permet de changer rapidement d’activité dans un environnement changeant.
Il faut cependant aussi que nos émotions soient appropriées. Nous devons donc apprendre à reconnaître les situations-types qui appellent une émotion particulière plutôt qu’une autre et, par exemple, saisir que devant telle sorte de danger, il faut avoir peur et non pas se mettre en colère ou éprouver de la fierté ; qu’il faut avoir de la compassion devant la douleur ou le malheur d’autrui plutôt que cette joie mauvaise que les Allemands appellent la Schadenfreude ; qu’il faut se mettre en colère devant certains actes ou comportements odieux, plutôt que de rester indifférents. Outre cela, il faut apprendre à lutter pour avoir la bonne émotion mais de façon proportionnée et non pas exagérée : il ne faut pas être paralysé de peur devant une souris ou une araignée, par exemple. Il faut par conséquent avoir des émotions mais pas trop. Il faut viser le juste milieu, comme le préconisait Aristote. C’est l’affaire de toute une vie. Mais, notre vie est aussi, toute entière, affaire d’émotions.
1. A première vue, les émotions s’opposent à la raison et nous conduisent à la ruine
Nos émotions semblent aller contre notre intérêt. (a) Tout d’abord, parce qu’elles sont souvent incontrôlables : l’amour rend aveugle, la peur nous paralyse et la colère – cf. en latin : « ira furor brevis » – ressemble à de la folie. (b) Nos émotions semblent en outre impénétrables par la raison. Ainsi, j’ai peur des souris quoique je sache qu’elles sont parfaitement inoffensives. Tout se passe, alors, comme si mon corps me dirigeait contre mon jugement informé. Du reste, je ressens la force de l’affect physiquement : mon organisme frissonne de froid, ma gorge est sèche, etc. Ensuite, (c) l’émotion fait juger trop vite, rendant impossible la prise de décision rationnelle. Je me mets de la sorte en colère contre mon voisin parce qu’il fait du bruit, sans attendre de savoir si oui ou non ce vacarme est justifié (ce qui peut être le cas, par exemple, si son enfant vient de se blesser gravement). Enfin, (d) l’émotion semble, souvent, n’être basée sur rien. Ainsi par exemple, la personne dont je suis amoureux semble pouvoir être n’importe qui. Ce ne sont pas ses qualités propres que j’aime mais elle, globalement, inexplicablement. La preuve en est que si l’élue de mon cœur disparaissait et était remplacée par son sosie, je n’aimerais pas cette deuxième personne, quoiqu’elle soit exactement ressemblante à la première et alors que ses qualités seraient précisément les mêmes que celles de la personne que j’aime.
Ce caractère irréfléchi et immaîtrisable de nos émotions nous rapproche des animaux. De même, comme les animaux, nous sommes souvent emportés par des passions collectives. La raison individuelle, alors, se tait, submergée par la mentalité du troupeau, l’esprit grégaire. Plus loin, l’histoire des hommes semble n’être que la procession sans fin de nos folies collectives, comme si nous étions des automates, programmés pour être conformistes et fascinés par le pouvoir de l’autorité ou pour suivre toujours, majoritairement, l’opinion la plus déraisonnable.
Certes, on rétorquera que nos colères, nos chagrins, nos peurs, etc., peuvent être raisonnés, lorsque nous découvrons que l’objet de ces émotions était illusoire. Une meilleure connaissance de la situation modifie alors notre émotion. Mais il est vrai, aussi, que dans ces cas-là, très souvent, au lieu d’être dégrisés nous partons à la recherche d’une émotion de remplacement, comme si nous cherchions à tout prix à légitimer l’état émotionnel qui nous a emportés. De la sorte, par une sorte de transmutation, une émotion injustifiée est remplacée par une autre, tout aussi injustifiée. Ainsi, j’ai eu peur parce que mon fils n’est rentré que très tard de l’école mais, lorsqu’il est arrivé et que j’ai été soulagé, je l’ai accueilli en le grondant : « où étais-tu, vilain garçon ? ». Ma peur est devenue colère, sans raison.
En outre, nos émotions sont souvent manipulées par notre inconscient. Ainsi, ce qui est connu de nous – ou nous a déjà été présenté de façon subliminale – produit en nous des émotions positives et, à rebours, ce qui est inconnu crée peur ou méfiance. Cette préférence pour le connu fait que nous nous laissons, par exemple, tromper par quelqu’un dont la tête nous est familière, que nous nous acharnons avec passion à défendre des traditions qui n’ont plus lieu d’être ou que nous développons racisme, xénophobie, ethnocentrisme ou bigoterie religieuse. Et le pire, c’est que pour justifier ces émotions bâties uniquement sur la familiarité, nous inventons des raisons imaginaires de croire à ces sottises. Alors que ce sont nos émotions qui ont informées nos décisions, nous croyons encore que la raison a, seule, agi !
Nos émotions semblent donc être à la fois irréductiblement subjectives, opposées à la raison et de pures illusions à bannir parce qu’elles ne nous apprennent rien sur le monde. Au mieux, ce ne sont que des distractions par rapport aux affaires sérieuses de l’existence et sont, donc, sans importance. Au pire, étant incontrôlables par la raison, elles justifient tous les comportements même les plus odieux et, par conséquent, rendent impossible quelque débat sérieux à leur égard.
2. Les émotions peuvent être rationnelles et utiles
Nos émotions ne sont cependant pas toujours incontrôlables. La preuve en est que nous sommes souvent blâmés ou loués pour les émotions que nous avons : notre colère peut être condamnée ou être considérée comme étant juste ; une peur peut être raisonnable ou non ; une admiration peut être légitime ou indue, etc. En outre, le fait même de nous être rendus capables d’avoir une émotion peut fait l’objet d’une louange ou d’une condamnation. Nous sommes en effet tenus pour responsables de nos dispositions émotionnelles autant que de nos émotions, ce qui montre que nous ne croyons pas, au fond de nous-mêmes, que nos émotions contrôlent complètement nos vies.
En outre, les émotions sont utiles et même parfois vitales pour l’action intelligente. La peur permet de survivre parce qu’elle rend possible la fuite efficace ou parce qu’elle rend prudent (sur la route, par exemple). Elle fait aussi détecter les dangers plus vite et agir plus efficacement : c’est elle qui arrête le geste du chirurgien, du médecin urgentiste ou du démineur au bon moment. Quant à la colère, c’est elle qui permet le combat lorsqu’il est nécessaire, par exemple face à un agresseur violent qui terrorise tout un compartiment de métro. C’est elle aussi qui permet de conserver du cran et de la détermination lors des conflits qui durent longtemps. La joie, enfin, est un motivant important qui donne confiance en soi et produit, de ce fait, de la résolution et de l’allant. Elle nous fait donc tenter notre chance, ce qui peut entraîner des succès inespérés, en particulier dans les situations incertaines. Sans elle, nous agirions beaucoup moins souvent et beaucoup moins bien. En outre, même si elle nous amène à surestimer nos capacités, cette surestimation entraîne la confiance des autres et leur affection à notre égard.
De surcroît, les émotions rendent souvent nos actions plus opérantes parce qu’elles contribuent à concentrer notre attention sur ce qui est important. Si nous sommes détendus, notre attention se relâche, nos pensées s’éparpillent, les détails sans importance occupent notre esprit alors que, lorsque nous sommes anxieux ou en colère, nous nous concentrons sur un seul objet, écartant toutes nos autres pensées et tous les détails secondaires et pouvons alors agir plus efficacement.
Outre cela, les émotions nous apprennent beaucoup sur nous-mêmes. Nous découvrons par nos réactions émotionnelles ce qui est important pour nous. De la sorte, si j’éprouve de la peine à la réussite d’autrui, cela me permet de comprendre que je l’appréciais en fait moins que je ne le croyais. Et, si à rebours j’éprouve de la colère à entendre dire du mal de mon voisin (alors que moi-même je ne me prive pourtant pas de le faire), cela me permet de découvrir que j’ai de l’affection pour lui. Nous découvrons même jusqu’à nos traits de caractères par nos émotions. Ainsi, si j’apprécie que l’on m’admire, même lorsque cela est parfaitement immérité (par exemple, lorsque j’ai été heureux qu’on me prenne dans la rue pour un grand écrivain, parce que je ressemble à cette personne), cela me montre que je suis vaniteux.
De même, les émotions ont des avantages sur la raison pure en matière de vie sociale. Par exemple, le sentiment de culpabilité – qui est à première vue désavantageux pour la survie, puisqu’il empêche de tricher même lorsque cela ne peut pas être détecté – permet d’un autre côté d’obtenir la confiance des autres : grâce à lui, la coopération est rendue possible, parce que je sais par la marque de ce sentiment en autrui que ce dernier est capable de culpabilité et, donc, tiendra sa promesse. Et, je suis certain de cela parce que le signal qui m’informe de l’existence de ce sentiment est quasiment incontrôlable : le visage de la personne rougit. De même, l’émotion amoureuse me donne l’assurance que mon partenaire sexuel n’ira pas voir ailleurs volontiers. Et, là encore, le signe est inimitable. On ne peut pas plus adopter à volonté les marques immédiates de l’état amoureux (tachycardie, pupilles dilatées, etc.) que l’on ne peut intentionnellement tomber amoureux.
Plus loin, les sentiments moraux, comme la tendresse, l’estime, la compassion, sont indispensables pour agir moralement. Pour se décider à agir moralement, il ne suffit pas en effet de suivre des maximes formelles ou de consulter des règles générales et de les appliquer aux différents cas particuliers. Il faut de l’empathie, de la compassion, de la bienveillance, de la culpabilité, de la fierté et autres émotions qui, seules, peuvent nous décider à agir moralement.
Le cœur et la raison sont donc des alliés et non pas des ennemis implacables entre lesquels il faudrait choisir. Nos émotions peuvent certes nous induire en erreur mais elles sont aussi parfois comme une sorte de rationalité supérieure qui sauve la raison d’elle-même : (a) elles rendent possible la vie sociale ; (b) elles facilitent l’action humaine, en cassant les blocages de la raison pure ; (c) elles fournissent même nombre de nos croyances rationnelles et de nos désirs les plus légitimes.
Nous prenons, au vrai, deux sortes de décisions. Les unes, effectuées lentement et avec minutie, sont fondées sur le raisonnement logique et les autres, rapides et imprécises, sont issues de nos émotions. Il ne faut pas opposer ces deux processus qui sont en réalité complémentaires, selon le temps et l’information dont nous disposons pour agir. Lorsque le temps ou l’information manquent, il faut privilégier l’émotion par rapport à la raison, parce qu’elle permet de changer rapidement d’activité dans un environnement changeant.
Il faut cependant aussi que nos émotions soient appropriées. Nous devons donc apprendre à reconnaître les situations-types qui appellent une émotion particulière plutôt qu’une autre et, par exemple, saisir que devant telle sorte de danger, il faut avoir peur et non pas se mettre en colère ou éprouver de la fierté ; qu’il faut avoir de la compassion devant la douleur ou le malheur d’autrui plutôt que cette joie mauvaise que les Allemands appellent la Schadenfreude ; qu’il faut se mettre en colère devant certains actes ou comportements odieux, plutôt que de rester indifférents. Outre cela, il faut apprendre à lutter pour avoir la bonne émotion mais de façon proportionnée et non pas exagérée : il ne faut pas être paralysé de peur devant une souris ou une araignée, par exemple. Il faut par conséquent avoir des émotions mais pas trop. Il faut viser le juste milieu, comme le préconisait Aristote. C’est l’affaire de toute une vie. Mais, notre vie est aussi, toute entière, affaire d’émotions.
dimanche 17 juillet 2011
Fin de lecture
Ai fini de lire, ce matin, à 5h30, c'est-à-dire à l'instant, Les Misérables, ce roman immense, inouï, titanesque, la plume de Dieu, qu'on admire et qui exaspère tout à la fois, qui fatigue souvent avec ses descriptions interminables, ses détours historiques dans lesquels Hugo se complait, sa langue surchargée mais époustouflante et qui emprunte tous les styles, de l'argot de Gavroche - le poulbot inoubliable - à la verve d'une vivacité éblouissante de Monsieur Gillenormand. Mais la fin, mon Dieu ! qui pourrait à la lecture de la mort de Jean Valjean, entre les bras de Cosette enfin retrouvée et de Marius, retenir ses larmes ? Hugo est un monstre et un génie qu'on étudie peu, le croyez-vous ? Nous allons y revenir, un peu, bientôt, le temps de souffler et de se reposer un peu.
jeudi 14 juillet 2011
Evolution du blog
Chers tous, chères toutes, ce petit blog est appelé à évoluer. Voici pourquoi : lorsque nous avons été évalués par les experts du Ministère (ou plutôt de l'AERES), il est apparu, à notre grande surprise, que l'existence de ce site a été particulièrement appréciée et nous avons vivement été incités à le développer en faisant appel à la participation des autres enseignants de notre département de philosophie, mais aussi en direction des étudiants (aussi bien ceux qui assistent à nos cours que ceux qui les suivent par correspondance). L'idée est d'en faire, plus que jamais, un lieu d'échange entre les uns et les autres ; d'échange intellectuel aussi large que possible mais permettant, éventuellement, à ceux qui ont des demandes qui s'adressent à tous (éventuellement, pourquoi pas ? d'emploi) de pouvoir le faire en toute confiance et liberté.
Aussi à l'avenir, d'autres billets que les miens seront publiés, rédigés par mes ami(e)s et collègues du département, sans que soit perdu l'esprit général qui l'anime et surtout - l'essentiel est là - la volonté d'en faire un lieu de rencontre, d'échange et de conversation. Cette opportunité devrait, je l'espère, élargir formidablement la palette des sujets évoqués et l'enrichir de talents incontestables, que je vous présenterai au fur et à mesure de leur participation. Autrement dit, vous l'aurez compris, nous sommes en passe de devenir une véritable institution universitaire !
Aussi à l'avenir, d'autres billets que les miens seront publiés, rédigés par mes ami(e)s et collègues du département, sans que soit perdu l'esprit général qui l'anime et surtout - l'essentiel est là - la volonté d'en faire un lieu de rencontre, d'échange et de conversation. Cette opportunité devrait, je l'espère, élargir formidablement la palette des sujets évoqués et l'enrichir de talents incontestables, que je vous présenterai au fur et à mesure de leur participation. Autrement dit, vous l'aurez compris, nous sommes en passe de devenir une véritable institution universitaire !
dimanche 10 juillet 2011
Merci !
Merci, chers tous et chères toutes, de ne pas avoir déserté ce site, alors que j'ai dû longuement m'en absenter. Notre département à l'agonie et qu'il fallait sauver de la logique gestionnaire qui le menace de disparition - avec un peu de chance, c'est chose faite ! L'université est un grand corps malade qu'on voudrait guérir en le soumettant à la thérapie de politiques empruntées au management d'entreprise, et ce ne sont que calculs comptables, objectifs chiffrés, tableaux de résultats, acronymes incompréhensibles, le tout au nom d'un processus de rationalisation du supérieur - en réalité, sa soumission à une idéologie illusoire et purement factice, dite "ultra libérale" - mais l'esprit du libéralisme, ce grand souffle émancipateur des libertés humaines, ce n'était pas du tout cela - qui conduit une radicale perte de sens : et pour tous, étudiants, enseignants, secrétaires, un état général de démoralisation. Voilà le beau résultat de la loi d'autonomie des universités que l'on présente comme un succès, incontestable celui-là ! Ne croyez pas que tout vienne du Ministère, les instances universitaires sont des serviteurs dociles et zélés qui devancent les attentes du maître ! De là, la fatigue, le découragement et le peu de temps pour s'occuper de ce qui compte. Merci donc pour votre fidélité !
J'ai eu, malgré tout, le temps, la nuit, de me plonger (de nouveau) dans Les Misérables de Hugo. Mais l'heure n'est pas encore venue de pouvoir même commencer d'écrire quelque chose de sensé sur cette oeuvre proprement monstrueuse.
J'ai eu, malgré tout, le temps, la nuit, de me plonger (de nouveau) dans Les Misérables de Hugo. Mais l'heure n'est pas encore venue de pouvoir même commencer d'écrire quelque chose de sensé sur cette oeuvre proprement monstrueuse.
jeudi 30 juin 2011
In Memoriam
Le grand éditeur, fondateur de L'Age d'Homme, Vladimir Dimitrijevic est mort à 77 ans dans un tragique accident de voiture, survenu le 28 juin.
Voici la courte notice biographique que lui consacre le site en ligne du Nouvel Obs :
Sa biographie ressemble au synopsis d’un beau roman. Né en 1934, Vladimir Dimitrijevic a été gardien de but en Yougoslavie, jardinier, couvreur, puis ouvrier d’usine en Suisse avant de devenir l’écrivain et éditeur que l’on connaît. C’était un touche-à-tout, avec toujours, dans sa vie, un coin pour la littérature, sa grande passion.
Naturalisé suisse, il fonde en 1966 en Lausanne sa propre maison d’édition, l’Age d’homme, dont le siège est aujourd’hui installé à Paris. Au lancement de ce projet de toute une vie, il souhaite d’abord faire connaître la littérature slave à l’Europe de l’Ouest par le biais de sa collection «Classiques slaves».
Son catalogue se diversifie ensuite, au fil des ans, et l’Age d’homme commence à publier revues, fictions et travaux universitaires. On doit notamment à Vladimir Dimitrijevic de vraies découvertes littéraires telles que «Vie et destin» (L’Age d’homme, 1980), de Vassili Grossman, dont l’histoire est centrée sur la bataille de Stalingrad, et «Cheval rouge» (L’Age d’homme, 1997) d’Eugenio Corti, un roman autobiographique sur fond de Seconde Guerre mondiale, mais encore la publication d'auteurs comme Ivan Bounine, Georges Haldas, Pierre Gripari, Vladimir Volkoff ou Alexandre Zinoviev. Liste non exhaustive, à laquelle il convient cependant d'ajouter encore cet ambitieux chantier: la réédition intégrale du «Journal intime» d'Amiel.
Je garde le souvenir ébloui d'un dîner avec un de mes amis, également disparu, le philosophe Jean-Louis Cherlonneix, pendant lequel "Dimitri", ainsi que tous l'appelaient, avait évoqué, autour de la modeste table d'un restaurant chinois, ses réflexions sur les systèmes totalitaires, ses rencontres avec les grands écrivains qu'il avait publiés, tel Vassili Grossman et bien d'autres encore. L'homme était d'une intelligence exceptionnelle, chaleureuse et brillante à sa façon et nous étions tout simplement subjugués par sa présence et sa parole. Nul plus que lui, malgré la faiblesse de ses moyens - il transportait lui-même ses livres dans sa camionnette, faisant chaque semaine la navette entre Lausanne et Paris - n'a fait connaitre la richesse, la beauté et la profondeur de la littérature slave, qui était le titre de sa collection phare. Avec sa mort disparaît un des plus grands éditeurs contemporains. Un homme absolument libre et indépendant. C'est une grande et triste perte.
La librairie de l'Age d'Homme est située rue Férou, près la fontaine Saint Sulpice à Paris.
mercredi 22 juin 2011
Patience !
Mis hors circuit par les épreuves du Grand Oral à Sc-Pô depuis une semaine, pour quelques jours encore. Ne vous inquiétez donc pas !
lundi 13 juin 2011
Billy Budd, fin
L'océan impavide et les boutons du Roi
Ni le jeune gabier de misaine ni le maître d'armes ne peuvent, à proprement parler, être considérés comme ayant agi de façon libre, puisqu'aussi bien dans l'un et l'autre cas, ils obéissent à des impulsions naturelles, - la haine de Claggart envers la beauté innocente et barbare de Baby Budd est inscrite dans la dépravation naturelle qui le constitue, de même que Billy, incapable de proférer une parole, ne trouve de réponse au mensonge qui le pétrifie que par le coup porté contre son calomniateur : « Je ne voulais pas le tuer. Si j'avais pu me servir de la langue, je ne l'aurais pas frappé. Mais (…) il fallait que je dise quelque chose, et je n'ai pu le dire qu'avec un coup. Dieu me vienne en aide. » Il n'est pas jusqu'au capitaine Vere qui ne s'estime contraint de condamner à mort celui dont il reconnait pourtant la profonde innocence. Mais le principe qui commande sa décision n'est pas inscrit dans la nature aveugle, c'est-à-dire dans la nécessité - « le vide monotone de la mer crépusculaire au-dehors » - qui conduit au mortel affrontement entre les deux hommes – dès le début du roman, nous savons de façon certaine que celui-ci est, d'une manière ou d'une autre, inévitable : le principe dont se déduit la sentence qu'il profère - « Frappé à mort par un ange de Dieu ! Mais l'ange doit être pendu ! » - n'est pas non plus de l'ordre du droit naturel, de ces principes éternels et rationnels de justice qui sont inscrits dans la nature, et auxquels, selon Grotius, Dieu lui-même obéir. La péroraison du capitaine devant la cour martiale, aussitôt assemblée à la hâte dans sa cabine, est, dans toute l'histoire de la littérature moderne, une des plus profondes réflexions sur l'essence même de la loi, à la fois contingente dans sa nature et relevant d'une nécessité sociale propre :
Comment pouvons-nous condamner à une mort honteuse et sommaire un de nos semblables, innocent devant Dieu, et que nous sentons être tel ? La question est-elle ainsi convenablement formulée ? Vous acquiescez avec tristesse. Eh bien, moi aussi, je sens cela, j'en ressens toute la force. C'est la Nature. Mais ces boutons que nous portons témoignent-ils de notre fidélité à la Nature ? Non, ils témoignent de notre fidélité au Roi. Bien que l'océan qui est la Nature primitive inviolée, soit l'élément sur lequel nous nous mouvons et menons notre existence de marins, est-ce que cependant, en tant qu'offic iers du Roi, notre devoir réside dans une sphère également naturelle ? Cela est si peu vrai qu'en recevant nos brevets nous avons à maints égards cessés d'être des agents naturels libres (…) De cette loi et de sa rigueur, nous ne sommes pas responsables. Notre responsabilité reconnue consiste en ceci : aussi impitoyable que puisse être la loi, nous adhérons cependant à elle et nous l'appliquons. [XIX, p. 98].
On ne saurait mieux exprimer une conception absolue, purement formaliste, de la loi dont l'application inflexible doit rester sourde et indifférente à l'examen des circonstances et des intentions de la volonté - toute chose réservée au psychologue et au casuiste – et elle n'a pas non plus à laisser place aux scrupules de la conscience et aux élans de la compassion. Que le destin tragique de Billy Budd puisse être mis au compte du « mystère d'iniquité », ainsi que le reconnaît le capitaine Vere, est une considération théologique ou métaphysique qui, aussi légitime soit-elle d'un point de vue spéculatif, ne saurait intéresser une « cour militaire » ayant à juger un acte de mutinerie à bord d'un navire de guerre.
Une telle conception n'entre nullement en opposition avec la figure machiavélienne que nous avons décelée chez cet officier confronté à un dilemme crucial, serait-ce pour la seule raison que la cité bien ordonnée, telle que la conçoit le Secrétaire florentin, repose sur les trois piliers que sont des armes à soi, de bonnes lois et la religion ; seule façon d'introduire un peu d' équilibre dans ce « petit coin du monde » qu'était pour Machiavel la cité de Florence et, pour le capitaine Vere, le Bellipotent. Sans ces artifices, les hommes se trouvent seulement confrontés à la violence de leurs passions, aux caprices de la Fortune ou bien à la Nature primitive, de sorte que la loi, bien qu'elle soit toute humaine et contingente et dénuée de justification rationnelle ultime, représente l'unique structure de sens et d'ordre vers laquelle les hommes puissent se tourner et orienter leurs décisions. La schizophrénie de Vere, chez qui l'obéissance formelle aux règles de la loi militaure entre en conflit avec les sentiments du cœur et de la compassion – « ému, le mien l'est aussi. Mais ne laissons pas des cœurs chauds trahir des têtes qui devraient rester froides » – est la réitération de l'écart ontologique entre la Nature et la loi, l'océan impavide et les boutons du Roi, le prix à payer pour que la société et la civilisation des hommes ne soient pas emportées et englouties par la fureur des forces naturelles et des énergies démoniaques. De là vient que Vere rejette comme inappropriée aux circonstances toute décision qui ne serait pas ou la libération ou la pendaison du Beau Matelot, et qui exprimerait une pusillanimité et une clémence, susceptibles d'engendrer de « nouveaux troubles ». Et, de toute évidence, la condamnation est, à ses yeux, la seule décision qui s'impose – la cour martiale suivra ses recommandations - malgré la tendresse presque paternelle qu'il éprouve pour le jeune marin dont le nom s'échappera de ses lèvres avec amour aux derniers instants de sa vie.
Une leçon sceptique
L'ironie, entendue comme intelligence de l'ambiguïté et l'ambivalence du texte, c'est que, lors même que le commandant du navire prétend ne faire qu'appliquer les règles en vigueur dans l'amirauté britannique en cas de mutinerie, sans avoir le choix d'une autre décision - « aussi impitoyable que puisse être la loi, nous adhérons cependant à elle et nous l'appliquons » - en réalité, c'est là une interprétation largement discutable de la loi. D'innombrables commentateurs ont apporté la lumière de leurs critiques divergentes sur la légitimité et la nécessité de l'attitude inflexible du capitaine Vere, de l'interprétation étroite et peut-être inexacte et contestable qu'il donne au code militaire, sur les raisons, pychologiques et « politiques », qui expliquent sa rigueur, empreinte d'une profonde et authentique souffrance, ou encore sur ce que Melville voulait ainsi réellement donner à comprendre. Car on dira aussi bien que se déduit de ce récit l'incapacité de la loi, et qui tient à son formalisme abstrait, de prendre en compte les élans de la sensibilité et les sympathies de l'imagination, nécessaires à l'appréhension de la réalité humaine dans sa singularité unique – de sorte que, non, Vere a tort, elles ne doivent pas être stoïquement repoussées et réduites au silence lorsqu'il s'agit de juger un homme - que la nécessité, au contraire, de la loi et des institutions humaines, en dépit de leurs défauts manifestes, seuls moyens de nous prémunir contre la violence impavide de la Nature. Et bien qu'on puisse produire de puissants arguments en faveur de cette dernière hypothèse, elle ne saurait avoir raison de façon définitive des lectures concurrentes.
Tout le génie de Melville romancier est de ne nous imposer aucune interprétation qui annulerait d'avance la liberté que nous avons de comprendre le récit qu'il nous présente, apparemment de façon purement factuelle et descriptive, selon notre propre point de vue. L'ultime leçon serait alors qu'il est impossible à tout homme de percevoir la réalité dans sa vérité nue et ultime, et cela conformément au scepticisme en matière de connaissance que Melville partageait entièrement, quoique ce fut, dans son cas, avec une angoisse et une douleur particulières. De sorte que la conclusion qu'on est en droit de tirer de son testament littéraire – si c'est bien de cela dont il s'agit – n'est pas de nature politique, juridique, sociale ou morale, mais bel et bien épistémologique. Et si le récit du narrateur est sujet à tant d'interprétations diverses et controversées, c'est que Melville a pris soin de ne pas adopter le point de vue omniscient de l'écrivain, singe de Dieu, laissant, au contraire, ouvert un champ d'investigations ironiques et critiques qui n'est pas prêt de se fermer. Il en résulte que la présentation de l'œuvre, ici proposée, n'en est qu'une approche parmi de multiples autres, également possibles et non moins justifiées.
Tout ce que nous pouvons conxlure avec un degré raisonnable de certitude concerne à la structure narrative de l'œuvre qui se déploie avec une nécessité, d'où est absente tout mouvement dialectique : les deux héros du drame restent, quoiqu'il leur advienne, de bout en bout fidèles à eux-mêmes, à ce qu'ils sont et à ce qui'ils incarnent « idéellement », l'innocence parfaite et la dépravation naturelle, de sorte que le roman est le récit de ce qu'il advient lorsque ces deux-là se rencontrent sur la scène du monde, serait-elle limitée à « un pont de batterie briqué » d'un navire de guerre. Le seul personnage qui change réellement profondément, à la faveur de circonstances exceptionnelles, et auquel Melville en était venu à accorder une attention d'une minutie toute particulière, est le commandant du navire lequel découvre le dilemme qui donne aux décisions humaines leur caractère profondément tragique - c'est pourquoi il est le seul dont on puisse dire qu'il soit profondément humain. Mais, là encore, chez lui, le conflit entre les impératifs du devoir et les élans du cœur n'a rien de dialectique, et s'il est tranché en faveur de l'application inconditionnelle et désintéressée de la loi, ce n'est parce qu'aurait été surmonté ce qui dans cette rigueur toute kantienne est négation de valeurs humaines, non moins fondamentales que l'obéissance à la loi, la fidélité à l'ordre établi et le sens des responsabilités, à savoir l'amour, la compassion et la clémence qui découle de ces sentiments. Par conséquent, ayant saisi la complexité de l'homme et de la situation à laquelle il se trouve malgré soi confronté, le capitaine Vere est plus que tout autre un sujet de discussions sans fin et de controverses où chaque argument rencontre sa réfutation, comme si là se montrait, en concentré, l'insurmontable pluralité, diversité et relativité des conceptions humaines du bien ; une diversité, traversée de contradictions à laquelle il faut bien se résoudre, qui n'a rien de profitable et d'heureux, contrairement à ce que soutient la pensée libérale, mais qui est, de bout en bout, absolument désespérante.
Billy Budd n'est ni le testament de l'acceptation ultime de Melville à l'égard d'un ordre du monde dont toute son œuvre avait montré le caractère chaotique, ni le testament de sa resistance face au règne du mal ; c'est le testament de l'impossibilité humaine de trancher entre les conceptions antagonistes du bien, du juste et du vrai, telle qu'elle se donne à voir et se manifeste dans la décision hautement disctutable, quoique parfaitement raisonnée et raisonnable, de pendre Baby Budd, le Beau Matelot, l'innocent parfait vaincu par les forces du mal ou triomphait d'elles, comme on voudra.
Ni le jeune gabier de misaine ni le maître d'armes ne peuvent, à proprement parler, être considérés comme ayant agi de façon libre, puisqu'aussi bien dans l'un et l'autre cas, ils obéissent à des impulsions naturelles, - la haine de Claggart envers la beauté innocente et barbare de Baby Budd est inscrite dans la dépravation naturelle qui le constitue, de même que Billy, incapable de proférer une parole, ne trouve de réponse au mensonge qui le pétrifie que par le coup porté contre son calomniateur : « Je ne voulais pas le tuer. Si j'avais pu me servir de la langue, je ne l'aurais pas frappé. Mais (…) il fallait que je dise quelque chose, et je n'ai pu le dire qu'avec un coup. Dieu me vienne en aide. » Il n'est pas jusqu'au capitaine Vere qui ne s'estime contraint de condamner à mort celui dont il reconnait pourtant la profonde innocence. Mais le principe qui commande sa décision n'est pas inscrit dans la nature aveugle, c'est-à-dire dans la nécessité - « le vide monotone de la mer crépusculaire au-dehors » - qui conduit au mortel affrontement entre les deux hommes – dès le début du roman, nous savons de façon certaine que celui-ci est, d'une manière ou d'une autre, inévitable : le principe dont se déduit la sentence qu'il profère - « Frappé à mort par un ange de Dieu ! Mais l'ange doit être pendu ! » - n'est pas non plus de l'ordre du droit naturel, de ces principes éternels et rationnels de justice qui sont inscrits dans la nature, et auxquels, selon Grotius, Dieu lui-même obéir. La péroraison du capitaine devant la cour martiale, aussitôt assemblée à la hâte dans sa cabine, est, dans toute l'histoire de la littérature moderne, une des plus profondes réflexions sur l'essence même de la loi, à la fois contingente dans sa nature et relevant d'une nécessité sociale propre :
Comment pouvons-nous condamner à une mort honteuse et sommaire un de nos semblables, innocent devant Dieu, et que nous sentons être tel ? La question est-elle ainsi convenablement formulée ? Vous acquiescez avec tristesse. Eh bien, moi aussi, je sens cela, j'en ressens toute la force. C'est la Nature. Mais ces boutons que nous portons témoignent-ils de notre fidélité à la Nature ? Non, ils témoignent de notre fidélité au Roi. Bien que l'océan qui est la Nature primitive inviolée, soit l'élément sur lequel nous nous mouvons et menons notre existence de marins, est-ce que cependant, en tant qu'offic iers du Roi, notre devoir réside dans une sphère également naturelle ? Cela est si peu vrai qu'en recevant nos brevets nous avons à maints égards cessés d'être des agents naturels libres (…) De cette loi et de sa rigueur, nous ne sommes pas responsables. Notre responsabilité reconnue consiste en ceci : aussi impitoyable que puisse être la loi, nous adhérons cependant à elle et nous l'appliquons. [XIX, p. 98].
On ne saurait mieux exprimer une conception absolue, purement formaliste, de la loi dont l'application inflexible doit rester sourde et indifférente à l'examen des circonstances et des intentions de la volonté - toute chose réservée au psychologue et au casuiste – et elle n'a pas non plus à laisser place aux scrupules de la conscience et aux élans de la compassion. Que le destin tragique de Billy Budd puisse être mis au compte du « mystère d'iniquité », ainsi que le reconnaît le capitaine Vere, est une considération théologique ou métaphysique qui, aussi légitime soit-elle d'un point de vue spéculatif, ne saurait intéresser une « cour militaire » ayant à juger un acte de mutinerie à bord d'un navire de guerre.
Une telle conception n'entre nullement en opposition avec la figure machiavélienne que nous avons décelée chez cet officier confronté à un dilemme crucial, serait-ce pour la seule raison que la cité bien ordonnée, telle que la conçoit le Secrétaire florentin, repose sur les trois piliers que sont des armes à soi, de bonnes lois et la religion ; seule façon d'introduire un peu d' équilibre dans ce « petit coin du monde » qu'était pour Machiavel la cité de Florence et, pour le capitaine Vere, le Bellipotent. Sans ces artifices, les hommes se trouvent seulement confrontés à la violence de leurs passions, aux caprices de la Fortune ou bien à la Nature primitive, de sorte que la loi, bien qu'elle soit toute humaine et contingente et dénuée de justification rationnelle ultime, représente l'unique structure de sens et d'ordre vers laquelle les hommes puissent se tourner et orienter leurs décisions. La schizophrénie de Vere, chez qui l'obéissance formelle aux règles de la loi militaure entre en conflit avec les sentiments du cœur et de la compassion – « ému, le mien l'est aussi. Mais ne laissons pas des cœurs chauds trahir des têtes qui devraient rester froides » – est la réitération de l'écart ontologique entre la Nature et la loi, l'océan impavide et les boutons du Roi, le prix à payer pour que la société et la civilisation des hommes ne soient pas emportées et englouties par la fureur des forces naturelles et des énergies démoniaques. De là vient que Vere rejette comme inappropriée aux circonstances toute décision qui ne serait pas ou la libération ou la pendaison du Beau Matelot, et qui exprimerait une pusillanimité et une clémence, susceptibles d'engendrer de « nouveaux troubles ». Et, de toute évidence, la condamnation est, à ses yeux, la seule décision qui s'impose – la cour martiale suivra ses recommandations - malgré la tendresse presque paternelle qu'il éprouve pour le jeune marin dont le nom s'échappera de ses lèvres avec amour aux derniers instants de sa vie.
Une leçon sceptique
L'ironie, entendue comme intelligence de l'ambiguïté et l'ambivalence du texte, c'est que, lors même que le commandant du navire prétend ne faire qu'appliquer les règles en vigueur dans l'amirauté britannique en cas de mutinerie, sans avoir le choix d'une autre décision - « aussi impitoyable que puisse être la loi, nous adhérons cependant à elle et nous l'appliquons » - en réalité, c'est là une interprétation largement discutable de la loi. D'innombrables commentateurs ont apporté la lumière de leurs critiques divergentes sur la légitimité et la nécessité de l'attitude inflexible du capitaine Vere, de l'interprétation étroite et peut-être inexacte et contestable qu'il donne au code militaire, sur les raisons, pychologiques et « politiques », qui expliquent sa rigueur, empreinte d'une profonde et authentique souffrance, ou encore sur ce que Melville voulait ainsi réellement donner à comprendre. Car on dira aussi bien que se déduit de ce récit l'incapacité de la loi, et qui tient à son formalisme abstrait, de prendre en compte les élans de la sensibilité et les sympathies de l'imagination, nécessaires à l'appréhension de la réalité humaine dans sa singularité unique – de sorte que, non, Vere a tort, elles ne doivent pas être stoïquement repoussées et réduites au silence lorsqu'il s'agit de juger un homme - que la nécessité, au contraire, de la loi et des institutions humaines, en dépit de leurs défauts manifestes, seuls moyens de nous prémunir contre la violence impavide de la Nature. Et bien qu'on puisse produire de puissants arguments en faveur de cette dernière hypothèse, elle ne saurait avoir raison de façon définitive des lectures concurrentes.
Tout le génie de Melville romancier est de ne nous imposer aucune interprétation qui annulerait d'avance la liberté que nous avons de comprendre le récit qu'il nous présente, apparemment de façon purement factuelle et descriptive, selon notre propre point de vue. L'ultime leçon serait alors qu'il est impossible à tout homme de percevoir la réalité dans sa vérité nue et ultime, et cela conformément au scepticisme en matière de connaissance que Melville partageait entièrement, quoique ce fut, dans son cas, avec une angoisse et une douleur particulières. De sorte que la conclusion qu'on est en droit de tirer de son testament littéraire – si c'est bien de cela dont il s'agit – n'est pas de nature politique, juridique, sociale ou morale, mais bel et bien épistémologique. Et si le récit du narrateur est sujet à tant d'interprétations diverses et controversées, c'est que Melville a pris soin de ne pas adopter le point de vue omniscient de l'écrivain, singe de Dieu, laissant, au contraire, ouvert un champ d'investigations ironiques et critiques qui n'est pas prêt de se fermer. Il en résulte que la présentation de l'œuvre, ici proposée, n'en est qu'une approche parmi de multiples autres, également possibles et non moins justifiées.
Tout ce que nous pouvons conxlure avec un degré raisonnable de certitude concerne à la structure narrative de l'œuvre qui se déploie avec une nécessité, d'où est absente tout mouvement dialectique : les deux héros du drame restent, quoiqu'il leur advienne, de bout en bout fidèles à eux-mêmes, à ce qu'ils sont et à ce qui'ils incarnent « idéellement », l'innocence parfaite et la dépravation naturelle, de sorte que le roman est le récit de ce qu'il advient lorsque ces deux-là se rencontrent sur la scène du monde, serait-elle limitée à « un pont de batterie briqué » d'un navire de guerre. Le seul personnage qui change réellement profondément, à la faveur de circonstances exceptionnelles, et auquel Melville en était venu à accorder une attention d'une minutie toute particulière, est le commandant du navire lequel découvre le dilemme qui donne aux décisions humaines leur caractère profondément tragique - c'est pourquoi il est le seul dont on puisse dire qu'il soit profondément humain. Mais, là encore, chez lui, le conflit entre les impératifs du devoir et les élans du cœur n'a rien de dialectique, et s'il est tranché en faveur de l'application inconditionnelle et désintéressée de la loi, ce n'est parce qu'aurait été surmonté ce qui dans cette rigueur toute kantienne est négation de valeurs humaines, non moins fondamentales que l'obéissance à la loi, la fidélité à l'ordre établi et le sens des responsabilités, à savoir l'amour, la compassion et la clémence qui découle de ces sentiments. Par conséquent, ayant saisi la complexité de l'homme et de la situation à laquelle il se trouve malgré soi confronté, le capitaine Vere est plus que tout autre un sujet de discussions sans fin et de controverses où chaque argument rencontre sa réfutation, comme si là se montrait, en concentré, l'insurmontable pluralité, diversité et relativité des conceptions humaines du bien ; une diversité, traversée de contradictions à laquelle il faut bien se résoudre, qui n'a rien de profitable et d'heureux, contrairement à ce que soutient la pensée libérale, mais qui est, de bout en bout, absolument désespérante.
Billy Budd n'est ni le testament de l'acceptation ultime de Melville à l'égard d'un ordre du monde dont toute son œuvre avait montré le caractère chaotique, ni le testament de sa resistance face au règne du mal ; c'est le testament de l'impossibilité humaine de trancher entre les conceptions antagonistes du bien, du juste et du vrai, telle qu'elle se donne à voir et se manifeste dans la décision hautement disctutable, quoique parfaitement raisonnée et raisonnable, de pendre Baby Budd, le Beau Matelot, l'innocent parfait vaincu par les forces du mal ou triomphait d'elles, comme on voudra.
jeudi 9 juin 2011
Bill Budd, suite
Voici la raison d'un inhabituel silence :
Si l'on met bout à bout, la situation potentiellement explosive qui règne à bord du Bellipotent, avec la nécessité de gouverner les hommes selon les lois inflexibles de la discipline, il suffit, la Fortune maléfique aidant, qu'une situation se présente, menaçant ce fragile équilibre, pour que se fassent jour les implications terribles de la virtù politique dont tout commandant, bienveillant, sage et prudent, doit faire preuve en pareil cas. Et l'homme qui va allumer la mèche, c'est John Claggart, le maître d'armes qu'il nous faut maintenant faire entrer en scène, puisque c'est dans cet ordre, en effet, qu'apparaissent les personnages dans ce roman qui a tout d'une tragédie.
Le mystère d'iniquité
John Claggart est introduit tel un véritable démon sardonique et maléfique, l'incarnation même de la « dépravation naturelle », plus encore, de ce « mystère d'iniquité », dont parle saint Paul dans sa deuxième Epître aux Thessaloniciens (2, 7), et qu'évoque retrospectivement le narrateur pour le présenter et rendre compte de ses actes, plaçant d'emblée ceux-ci sur un plan qui n'est pas psychologique mais théologique et métaphysique.
Quel est-il cet homme rongé par un « feu souterrain », l'envie et la haine « monomaniaque » contre l'innocence qu'incarne Billy Budd, jusque dans la beauté de ses traits physiques, et cela sans raisons apparentes, hormis l'inavouable désir homoérotique qui, on le comprend à demi-mot, le consume secrètement mais qui n'explique pas tout ? Du fait de sa fonction de chef de la police, c'est un maître du soupçon, réservé, intelligent et prudent, ayant à son service des subordonnés chargés non seulement de traquer toutes sortes d'infractions, graves ou menues, à bord du navire, mais « d'incommoder mystérieusement, voire pire, le commun des marins ». De fait, c'est d'abord avec une allure de mystère qu'il nous est présenté : son passé, inconnu de tous, alimente diverses rumeurs sur son origine (peut-être étrangère), sur la déchéance qui l'aurait conduit à être enrôlé de force dans la marine militaire comme simple novice pour ensuite gravir les échelons grâce à ses talents d'intelligence, de déférence à l'égard de ses supérieurs, et de « fureteur » particulièrement sournois. Mais l'intelligence dont il est doué est d'une nature hautement paradoxale, tout à la fois faculté à débusquer le mal et à discerner le Bien lorsqu'il se donne à voir et s'incarne. Mais l'épiphanie du Bien, la vie dans sa pleine et parfaite innocence telle qu'elle précède toute conscience morale et s'éprouve et jouit d'elle-même dans la personne du « bel ouvrier », du « Beau Matelot », loin d'alimenter le désir et l'amour de l'âme pour le divin, comme chez Platon, est ici l'aliment d'une haine immédiate, inextinguible, absolue et sans raisons, repliée en elle-même, et se nourrissant aux sources de l'envie. Or ce sentiment est bien plus qu'une « passion vulgaire », entendons, de nature érotique :
" L'envie de Claggart avait des racines plus profondes. S'il regardait avec méfiance la beauté, la joyeuse santé et la franche et juvénile jouissance de la vie en Billy Budd, c'était parce que celles-ci allaient de pair avec une nature qui, comme Claggart le sentait par magnétisme, n'avait, dans sa simplicité, jamais souhaité le mal ni expérimenté la morsure réactionnaire de ce serpent » [XII, p. 62].
L'envie, ainsi comprise, ne se réduit pas au sentiment mauvais de frustration que nous éprouvons à l'égard de biens que nous ne possédons pas, quoique nous puissions estimer qu'ils nous sont accessibles, voire qu'ils nous sont düs, tels les raisins verts de la fable de La Fontaine dont nous dénigrerons, par la suite, la qualité parce que nous ne pouvons y accéder. L'envie chez Claggart est le tourmént de la vie lorsqu'elle considère son insouciance à jamais perdue ; la vie dont l'élan joyeux, innocent et animal, est brisé et ravagé par la possibilité vertigineuse et désespérante du mal et du péché dont la conscience de Billy Budd est, elle, entièrement vierge et indemne. Et cette conscience de la possibilité, de l'attrait du péché et du mal, est la source et l'origine en l'homme de sa funeste intellectualité. De là vient que seul Claggart est capable, avec le capitaine Vere, mais avec quelque chose en son cas d'une intelligence proprement maléfique et satanique, de percevoir dans la personne de Billy Budd. un exemplaire de perfection, entre tous les hommes d'une nature absolument unique :
« A l'exception d'une autre personne, le maître d'armes était peut-être sur le navire le seul homme intellectuellement capable d'apprécier à sa juste mesure le phénomène moral que représentait Billy Budd. Et cette perspicacité ne faisait qu'intensifier sa passion qui, prenant en lui diverses formes secrètes, prenait parfois celle du mépris cynique, du mépris de l'innocence – n'être rien de plus qu'un innocent. Pourtant d'un point de vue esthétique, il en voyait le charme, le caractère courageux et insouciant, et il l'aurait volontiers partagée s'il n'eût désespéré d'y parvenir. » [XII, p. 63]
Or, de cette intellectualité originairement pervertie, qui fait défaut à Billy Budd – car c'est aussi, et jusque dans l'attrait qu'il exerce, un manque qui engendre le mépris en même temps que le désespoir - l'héritage grec est incapable de saisir les méandres tortueux, pour la raison première et décisive que, pour les Grecs, Platon et Aristote en particulier, l'intellect est, en l'âme, une faculté pure et divine qu'il convient seulement de délivrer de l'égarement des passions et du corps ; seule la tradition biblique, celle des « prophètes hébreux », est en mesure de jeter de la lumière « sur les recoins obscurs de l'esprit » humain, ici explorés selon de sombres catégories qui n'ont rien de psychologique. Et, de fait, ce sont les deux traditions héllénistique et judaïque qui entrent ici en conflit, mais présentées avec la subtilité et la maîtrise du grand artiste, lorsqu'il s'agit d'aborder et de comprendre la nature de l'homme.
Joyeuseté grecque, affliction hébraïque
A plusieurs reprises, Billy Budd est comparé aux héros légendaires de la mythologie grecque, tels Achille (avec lequel il partage un « point faible », en l'occurrence, le bégaiement) ou encore Hercule (dont tout enfant de l'époque connaissait la propension à agir avec une violence irréfléchie), alors même que le narrateur se garde de toute allusion aux actes de violence qu'ils ont commis : « Mais certains lecteurs, analyse Gail Coffler, reconnaitront l'ambiguïté et l'ironie de Melville, car si Hercule avait une “bonne nature”, sa nature était également violente et il en usait autant pour commettre des actions bonnes que des actions mauvaises. Ironiquement Hercule est tué par le poison de l'hydre qu'il avait autrefois mise à mort, et la mort de Billy résulte du fait qu'il tue le “serpent” Claggart. » « La narration, ajoute-t-il, relie Billy à une douzaine de héros, mais elle évite les aspects de leurs légendes qui pourraient mettre en cause l'impression positive qu'ils exercent sur le lecteur, quoique tous ces personnages soient impliqués dans des actions violentes et controversées. En interprétant l'iconographie de Melville, le lecteur doit remplir les liens manquants. » L'écart entre le récit du narrateur et la vérité que l'interprétation de ce même récit révèle, entre les lignes, est l'indice de cette écriture ironique qui constitue un des traits distinctifs du génie littéraire de Melville et qui, en l'occurrence, conduit à miner l'aspect angélique sous lequel Billy nous apparaît.
Toutefois, aucune de ces ambiguïtés, où la violence accompagne l'innocence, ne peuvent jamais être mises au compte chez les Grecs de ce que la tradition biblique et chrétienne appelle « péché », de sorte qu'en l'apparence de Billy Budd l'emporte la tranquille assurance d'un Homère pour qui la beauté extérieure est le signe visible et manifeste de la bonté intérieure. Or cette vision héllénistique entre en opposition, et elle est aussi absolue que profonde, avec la sombre expérience hébraïque, celle des prophètes de l'Ancien Testament - « Hellenic cheer, hebraic grief », s'écrie Melville dans son long poème Clarel - dans laquelle s'enracine le regard ou bien mélancolique, ou bien plus souvent infernal de Claggart lorsqu'il rencontre « le bel Hypérion marin ». Un regard où la concupiscence inavouable se mêle à la haine de l'homme essentiellement dépravé envers le joyeux barbare, nourri aux conceptions calvinistes les plus extrêmes selon lesquels il n'est pas d'homme, aux yeux de Dieu, qui soit innocent et pur. On comprend dès lors la logique maléfique qui conduit, après divers épisodes, apparemment anodins, à l'affrontement final, lorsque Claggart dénonce injustement Billy Budd auprès du capitaine Vere, et l'accuse de fomenter uue mutinerie à bord du bateau. Frappé de stupeur, pétrifié, incapable de répondre à la calomnie monstrueuse, la langue paralysée par son infirmité vocale, dans l'instant la vigueur de son bras se substitue à la parole en suspens, et Billy porte, sans réfléchir, le coup mortel qui lui vaudra d'être aussitôt jugé et bientôt pendu.
La conclusion introuvable
Après trente-cinq ans de silence, Herman Melville revenait sur le thème qu'il avait déjà abordé dans Pierre ou les ambiguïtés, ce roman incompris de tous qu'il écrivit immediatement après Moby Dick, avec le même insuccès : le désastre total que rencontre et que doit rencontrer sur terre l'homme entièrement bon. À nouveau, et sous la forme d'une parabole d'une apparente absolue simplicité qui serait comme son testament, il prononçait le verdict tragique qu'il doit en être ainsi, aussi bien – pour reprendre les catégories présentes dans Pierre - « horologiquement », c'est-à-dire selon les déterminations du monde humain tel qu'il est, mais « chronométriquement », c'est-à-dire dans l'absolu : la défaite de la bonté et de l'innocence, et la mort qui attend inévitablement l'être angélique, Pierre et Billy Budd, ultimement vaincus par les forces des ténèbres qui président ici-bas aux destinées humaines.
En envisageant le problème du mal sous cet angle transcendant, avec toute la sombre, ténébreuse et puissante intensité poétique dont il le charge, Melville est à mille distance de notre façon contemporaine, psychologique, sociologique ou politique, disons « rousseauiste », d'analyser les causes et les facteurs du destin malheureux des hommes, et de l'injustice dont ils sont victimes. C'est que, pour nous autres hommes d'aujourd'hui, le mal ne s'écrit pas avec une majuscule, mais, multiple et divers, et toujours contingent, il se décline en situations particulières dont les individus et les sociétés sont seuls responsables, sans qu'on puisse ni ne doive se tourner vers l'explication trop aisée qui décèlerait dans l'histoire humaine en général et dans les existences individuelles prises à part les intentions malignes d'une réalité ou d'une force proprement démoniaque et satanique ; ce mythe archaïque qui nous dédouanerait de nos devoirs et de notre responsabilité. Melville, le pré-moderne, élevé dans les noires supputations du calvinisme et de l'Ancien Testament, n' ignorait pas ces avancées de l'esprit moderne qu'il partageait en partie, mais il ne pouvait non plus détacher son âme inquiète d'une vision sérieuse et clairvoyante allant au fond des grandes énigmes de la nature et du destin des hommes.
On ne saurait, cependant, tout à fait en conclure que Melville ait désormais tranché en défaveur du christianisme la grande objection qu'il lui avait adressée dans ses plus grands romans et ses poèmes de la maturité. Du reste, le grand écrivain n'était pas homme à pouvoir jamais se satisfaire d'une réponse qui eût un caractère définitif. Que le dernier mot de Melville ait imputé l'existence de cette puissance maléfique, satanique, ce « mystère d'iniquité », à Dieu lui-même, certains l'ont déduit de la comparaison du maître d'armes avec « le scorpion dont le créateur seul est responsable ». Mais là encore, on ne saurait conclure que ce mot doive pris être au pied de la lettre plutôt que comme l'expression ironique d'une possibilité parmi d'autres également envisageables. La voix du narrateur est et n'est pas celle de Melville lui-même, en quoi il est bel et bien un immense romancier dont l'œuvre, et Billy Budd en particulier, est ouverte à toutes les interprétations, sans jamais pouvoir être réduites à aucune.
A suivre...
Si l'on met bout à bout, la situation potentiellement explosive qui règne à bord du Bellipotent, avec la nécessité de gouverner les hommes selon les lois inflexibles de la discipline, il suffit, la Fortune maléfique aidant, qu'une situation se présente, menaçant ce fragile équilibre, pour que se fassent jour les implications terribles de la virtù politique dont tout commandant, bienveillant, sage et prudent, doit faire preuve en pareil cas. Et l'homme qui va allumer la mèche, c'est John Claggart, le maître d'armes qu'il nous faut maintenant faire entrer en scène, puisque c'est dans cet ordre, en effet, qu'apparaissent les personnages dans ce roman qui a tout d'une tragédie.
Le mystère d'iniquité
John Claggart est introduit tel un véritable démon sardonique et maléfique, l'incarnation même de la « dépravation naturelle », plus encore, de ce « mystère d'iniquité », dont parle saint Paul dans sa deuxième Epître aux Thessaloniciens (2, 7), et qu'évoque retrospectivement le narrateur pour le présenter et rendre compte de ses actes, plaçant d'emblée ceux-ci sur un plan qui n'est pas psychologique mais théologique et métaphysique.
Quel est-il cet homme rongé par un « feu souterrain », l'envie et la haine « monomaniaque » contre l'innocence qu'incarne Billy Budd, jusque dans la beauté de ses traits physiques, et cela sans raisons apparentes, hormis l'inavouable désir homoérotique qui, on le comprend à demi-mot, le consume secrètement mais qui n'explique pas tout ? Du fait de sa fonction de chef de la police, c'est un maître du soupçon, réservé, intelligent et prudent, ayant à son service des subordonnés chargés non seulement de traquer toutes sortes d'infractions, graves ou menues, à bord du navire, mais « d'incommoder mystérieusement, voire pire, le commun des marins ». De fait, c'est d'abord avec une allure de mystère qu'il nous est présenté : son passé, inconnu de tous, alimente diverses rumeurs sur son origine (peut-être étrangère), sur la déchéance qui l'aurait conduit à être enrôlé de force dans la marine militaire comme simple novice pour ensuite gravir les échelons grâce à ses talents d'intelligence, de déférence à l'égard de ses supérieurs, et de « fureteur » particulièrement sournois. Mais l'intelligence dont il est doué est d'une nature hautement paradoxale, tout à la fois faculté à débusquer le mal et à discerner le Bien lorsqu'il se donne à voir et s'incarne. Mais l'épiphanie du Bien, la vie dans sa pleine et parfaite innocence telle qu'elle précède toute conscience morale et s'éprouve et jouit d'elle-même dans la personne du « bel ouvrier », du « Beau Matelot », loin d'alimenter le désir et l'amour de l'âme pour le divin, comme chez Platon, est ici l'aliment d'une haine immédiate, inextinguible, absolue et sans raisons, repliée en elle-même, et se nourrissant aux sources de l'envie. Or ce sentiment est bien plus qu'une « passion vulgaire », entendons, de nature érotique :
" L'envie de Claggart avait des racines plus profondes. S'il regardait avec méfiance la beauté, la joyeuse santé et la franche et juvénile jouissance de la vie en Billy Budd, c'était parce que celles-ci allaient de pair avec une nature qui, comme Claggart le sentait par magnétisme, n'avait, dans sa simplicité, jamais souhaité le mal ni expérimenté la morsure réactionnaire de ce serpent » [XII, p. 62].
L'envie, ainsi comprise, ne se réduit pas au sentiment mauvais de frustration que nous éprouvons à l'égard de biens que nous ne possédons pas, quoique nous puissions estimer qu'ils nous sont accessibles, voire qu'ils nous sont düs, tels les raisins verts de la fable de La Fontaine dont nous dénigrerons, par la suite, la qualité parce que nous ne pouvons y accéder. L'envie chez Claggart est le tourmént de la vie lorsqu'elle considère son insouciance à jamais perdue ; la vie dont l'élan joyeux, innocent et animal, est brisé et ravagé par la possibilité vertigineuse et désespérante du mal et du péché dont la conscience de Billy Budd est, elle, entièrement vierge et indemne. Et cette conscience de la possibilité, de l'attrait du péché et du mal, est la source et l'origine en l'homme de sa funeste intellectualité. De là vient que seul Claggart est capable, avec le capitaine Vere, mais avec quelque chose en son cas d'une intelligence proprement maléfique et satanique, de percevoir dans la personne de Billy Budd. un exemplaire de perfection, entre tous les hommes d'une nature absolument unique :
« A l'exception d'une autre personne, le maître d'armes était peut-être sur le navire le seul homme intellectuellement capable d'apprécier à sa juste mesure le phénomène moral que représentait Billy Budd. Et cette perspicacité ne faisait qu'intensifier sa passion qui, prenant en lui diverses formes secrètes, prenait parfois celle du mépris cynique, du mépris de l'innocence – n'être rien de plus qu'un innocent. Pourtant d'un point de vue esthétique, il en voyait le charme, le caractère courageux et insouciant, et il l'aurait volontiers partagée s'il n'eût désespéré d'y parvenir. » [XII, p. 63]
Or, de cette intellectualité originairement pervertie, qui fait défaut à Billy Budd – car c'est aussi, et jusque dans l'attrait qu'il exerce, un manque qui engendre le mépris en même temps que le désespoir - l'héritage grec est incapable de saisir les méandres tortueux, pour la raison première et décisive que, pour les Grecs, Platon et Aristote en particulier, l'intellect est, en l'âme, une faculté pure et divine qu'il convient seulement de délivrer de l'égarement des passions et du corps ; seule la tradition biblique, celle des « prophètes hébreux », est en mesure de jeter de la lumière « sur les recoins obscurs de l'esprit » humain, ici explorés selon de sombres catégories qui n'ont rien de psychologique. Et, de fait, ce sont les deux traditions héllénistique et judaïque qui entrent ici en conflit, mais présentées avec la subtilité et la maîtrise du grand artiste, lorsqu'il s'agit d'aborder et de comprendre la nature de l'homme.
Joyeuseté grecque, affliction hébraïque
A plusieurs reprises, Billy Budd est comparé aux héros légendaires de la mythologie grecque, tels Achille (avec lequel il partage un « point faible », en l'occurrence, le bégaiement) ou encore Hercule (dont tout enfant de l'époque connaissait la propension à agir avec une violence irréfléchie), alors même que le narrateur se garde de toute allusion aux actes de violence qu'ils ont commis : « Mais certains lecteurs, analyse Gail Coffler, reconnaitront l'ambiguïté et l'ironie de Melville, car si Hercule avait une “bonne nature”, sa nature était également violente et il en usait autant pour commettre des actions bonnes que des actions mauvaises. Ironiquement Hercule est tué par le poison de l'hydre qu'il avait autrefois mise à mort, et la mort de Billy résulte du fait qu'il tue le “serpent” Claggart. » « La narration, ajoute-t-il, relie Billy à une douzaine de héros, mais elle évite les aspects de leurs légendes qui pourraient mettre en cause l'impression positive qu'ils exercent sur le lecteur, quoique tous ces personnages soient impliqués dans des actions violentes et controversées. En interprétant l'iconographie de Melville, le lecteur doit remplir les liens manquants. » L'écart entre le récit du narrateur et la vérité que l'interprétation de ce même récit révèle, entre les lignes, est l'indice de cette écriture ironique qui constitue un des traits distinctifs du génie littéraire de Melville et qui, en l'occurrence, conduit à miner l'aspect angélique sous lequel Billy nous apparaît.
Toutefois, aucune de ces ambiguïtés, où la violence accompagne l'innocence, ne peuvent jamais être mises au compte chez les Grecs de ce que la tradition biblique et chrétienne appelle « péché », de sorte qu'en l'apparence de Billy Budd l'emporte la tranquille assurance d'un Homère pour qui la beauté extérieure est le signe visible et manifeste de la bonté intérieure. Or cette vision héllénistique entre en opposition, et elle est aussi absolue que profonde, avec la sombre expérience hébraïque, celle des prophètes de l'Ancien Testament - « Hellenic cheer, hebraic grief », s'écrie Melville dans son long poème Clarel - dans laquelle s'enracine le regard ou bien mélancolique, ou bien plus souvent infernal de Claggart lorsqu'il rencontre « le bel Hypérion marin ». Un regard où la concupiscence inavouable se mêle à la haine de l'homme essentiellement dépravé envers le joyeux barbare, nourri aux conceptions calvinistes les plus extrêmes selon lesquels il n'est pas d'homme, aux yeux de Dieu, qui soit innocent et pur. On comprend dès lors la logique maléfique qui conduit, après divers épisodes, apparemment anodins, à l'affrontement final, lorsque Claggart dénonce injustement Billy Budd auprès du capitaine Vere, et l'accuse de fomenter uue mutinerie à bord du bateau. Frappé de stupeur, pétrifié, incapable de répondre à la calomnie monstrueuse, la langue paralysée par son infirmité vocale, dans l'instant la vigueur de son bras se substitue à la parole en suspens, et Billy porte, sans réfléchir, le coup mortel qui lui vaudra d'être aussitôt jugé et bientôt pendu.
La conclusion introuvable
Après trente-cinq ans de silence, Herman Melville revenait sur le thème qu'il avait déjà abordé dans Pierre ou les ambiguïtés, ce roman incompris de tous qu'il écrivit immediatement après Moby Dick, avec le même insuccès : le désastre total que rencontre et que doit rencontrer sur terre l'homme entièrement bon. À nouveau, et sous la forme d'une parabole d'une apparente absolue simplicité qui serait comme son testament, il prononçait le verdict tragique qu'il doit en être ainsi, aussi bien – pour reprendre les catégories présentes dans Pierre - « horologiquement », c'est-à-dire selon les déterminations du monde humain tel qu'il est, mais « chronométriquement », c'est-à-dire dans l'absolu : la défaite de la bonté et de l'innocence, et la mort qui attend inévitablement l'être angélique, Pierre et Billy Budd, ultimement vaincus par les forces des ténèbres qui président ici-bas aux destinées humaines.
En envisageant le problème du mal sous cet angle transcendant, avec toute la sombre, ténébreuse et puissante intensité poétique dont il le charge, Melville est à mille distance de notre façon contemporaine, psychologique, sociologique ou politique, disons « rousseauiste », d'analyser les causes et les facteurs du destin malheureux des hommes, et de l'injustice dont ils sont victimes. C'est que, pour nous autres hommes d'aujourd'hui, le mal ne s'écrit pas avec une majuscule, mais, multiple et divers, et toujours contingent, il se décline en situations particulières dont les individus et les sociétés sont seuls responsables, sans qu'on puisse ni ne doive se tourner vers l'explication trop aisée qui décèlerait dans l'histoire humaine en général et dans les existences individuelles prises à part les intentions malignes d'une réalité ou d'une force proprement démoniaque et satanique ; ce mythe archaïque qui nous dédouanerait de nos devoirs et de notre responsabilité. Melville, le pré-moderne, élevé dans les noires supputations du calvinisme et de l'Ancien Testament, n' ignorait pas ces avancées de l'esprit moderne qu'il partageait en partie, mais il ne pouvait non plus détacher son âme inquiète d'une vision sérieuse et clairvoyante allant au fond des grandes énigmes de la nature et du destin des hommes.
On ne saurait, cependant, tout à fait en conclure que Melville ait désormais tranché en défaveur du christianisme la grande objection qu'il lui avait adressée dans ses plus grands romans et ses poèmes de la maturité. Du reste, le grand écrivain n'était pas homme à pouvoir jamais se satisfaire d'une réponse qui eût un caractère définitif. Que le dernier mot de Melville ait imputé l'existence de cette puissance maléfique, satanique, ce « mystère d'iniquité », à Dieu lui-même, certains l'ont déduit de la comparaison du maître d'armes avec « le scorpion dont le créateur seul est responsable ». Mais là encore, on ne saurait conclure que ce mot doive pris être au pied de la lettre plutôt que comme l'expression ironique d'une possibilité parmi d'autres également envisageables. La voix du narrateur est et n'est pas celle de Melville lui-même, en quoi il est bel et bien un immense romancier dont l'œuvre, et Billy Budd en particulier, est ouverte à toutes les interprétations, sans jamais pouvoir être réduites à aucune.
A suivre...
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