On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

mardi 10 mars 2020

L'expérience du scrupule

Ces réflexions à propos du scrupule feront partie d'un prochain livre, à paraître en septembre, consacré à Machiavel, sa vie, sa pensée et en quelle manière celle-ci nous éclaire sur la justification politique du mal et de la violence. Il sera aussi question de Camus et de Merleau-Ponty et des raisons qui, dans les années cinquante et après la découverte des camps en URSS, poussèrent à leur rupture avec Sartre et le communisme soviétique, avant que la question de la violence soit de nouveau posée pendant la guerre d'Algérie.
Ces grands débats et qui vont au fond sont bien oubliés aujourd'hui. Il est pourtant essentiel de les faire revivre parce qu'ils nous éclairent sur les rapports difficiles entre morale et politique que Machiavel eut le mérite de poser avec franchise et lucidité. Si l'action politique responsable ne peut jamais échapper tout à fait à la pratique du mal, alors la capacité à faire l'épreuve du scrupule est essentielle dans l'idée que nous nous faisons du "gouvernant moral".

Il y a bien de la différence entre le doute, qui est rationnel, et le scrupule, qui est d'une tout autre nature. Mais avec le scrupule, sait-on au juste de quoi l'on parle ? A-t-il seulement un objet ? Désigne-t-il une incapacité à agir, une déficience, un trouble mental, lié à un sentiment exagéré de culpabilité ? Ou bien une expérience éminemment morale du sujet lorsqu'il ne se présente d'autre alternative qu'entre le mal et le pire ? Les situations qui engendrent un tel sentiment ne sont nullement définies par des traits objectifs. Ce qui pour l'un est cause de scrupule ne l'est pas pour l'autre, et c'est là une expérience singulière qui en dit plus sur la personne et son « sens moral » qu'elle ne nous informe objectivement de la situation dans laquelle elle se trouve.
C'est toujours à propos d'un individu qu'on dira qu'il est « sans scrupule » : la situation n'est jamais une excuse à ce défaut. Une corde lui manque, et c'est son absence de sensibilité morale que l'on dénonce, non un état de fait. Pourtant, l'expérience du scrupule, dans sa subjectivité radicale, a aussi une dimension métaphysique, révélant l'impossibilité d'accorder le désir du bien, la bonne volonté, et l'état du monde. Dans un monde parfait qui ne nous mettrait pas face à des choix désespérants, une telle épreuve n'existerait pas.

L'épreuve du scrupule

Pour ces raisons, le scrupule n'est pas simplement un mauvais moment à passer, une hésitation passagère, vite oubliée à mettre au compte de la pusillanimité, l'expression bénigne de notre lâcheté. Une faiblesse à surmonter due à un manque de courage. Ou alors ce serait seulement une histoire que l'on se raconte, pour se mettre à l'abri de toute mauvaise conscience. On s'ébroue et on y va. Marche ! Marche ! Prise au sérieux, cette expérience demande au contraire une véritable force d'âme, une authentique présence à soi. C'est pourquoi elle est si peu comprise, et rarement partagée. De fait, celui qui la connaît est un homme seul et tout l'appelle à ne pas tant s'attarder, à ne pas tant « s'en faire », comme on dit. Mais pour lui, et pour lui seul, il en va autrement : ce qui, pour les autres, va de soi – tous ne font-ils pas de même ? n'est-ce pas ce que la situation requiert ? l'ordre à obéir, la décision à exécuter - est soudain suspendu à une inquiétude et là où il avait clarté, ce n'est plus qu'obscurité, alors même que l'exécutant de la nécessité devient l'acteur perdu de sa propre liberté. Et il entre en résistance. Avec les autres, avec ce que le monde demande de lui.
Ce n'est pas en l'air, avec désinvolture ou dilettantisme, que l'on doit parler du scrupule. Il faut donner tout son sens à ce qui se joue ici, aux confins de l'éthique et de la métaphysique, alors que la règle fait défaut et que seule s'avance la conscience d'une responsabilité personnelle qui sera sans excuse.

Responsabilité et liberté

Si l'on suit la typologie wéberienne, le scrupule ne relève ni de l'éthique de la conviction, où il s'agit seulement d'être fidèle à sa conscience, ni de l'éthique de la responsabilité où il faut bien compter avec les rudes nécessités du monde. Il loge dans le conflit des deux, qui est insoluble parce que la raison est impuissante et qu'au ciel des valeurs les dieux sont en guerre. Et c'est alors le terrible face à face, avec soi, avec les autres, et, que l'on soit ou non croyant, avec Dieu aussi. C'est pourquoi, il n'est aucune notion qui dise mieux ce que signifie cette expérience que l'angoisse, la perception tout à la fois de l'effondrement des valeurs et du vertige où la liberté du vouloir s'éprouve comme possibilité et comme faute . Éprouver des scrupules, ce n'est pas vouloir préserver son innocence : celle-ci est déjà perdue. Un être parfaitement innocent, l'homme à l'état de nature selon Rousseau, n'éprouve pas de scrupule : il ne sait pas que le mal existe et s'éprouve seulement dans la plénitude du sentiment d'exister.
Quelle profondeur éthique pourrait-on donner au scrupule s'il s'agissait seulement de garantir la pureté de sa conscience ? Toutes les philosophies morales qui, depuis Platon jusqu'à Bentham, en passant par Kant et les stoïciens, visent à mettre l'homme à l'abri de l'angoisse et de l'incertitude ont construit des systèmes qui excluent la possibilité même du scrupule. Et parmi celles-ci, la plus désireuse d'en finir avec ce vertige de la responsabilité est l'utilitarisme, cette arithmétique morale qui s'en tient au calcul des plaisirs et des peines d'où le mal est évacué.
Quel scrupule devrait-on éprouver à pratiquer la torture si l'aveu qu'on obtient fera échapper des dizaines, des centaines, peut-être des milliers de vies innocentes, celles d'enfants surtout, à une mort imminente ? Dans le calcul des coûts et des bénéfices, le prix est nul et il n'y a pas lieu de tergiverser. Et le dirigeant qui appliquera ce que la rationalité économique exige, le licenciement d'employés en vue de sauver l'entreprise, ce serait à tort qu'il hésite. Le bien du plus grand nombre l'emportera, et celui qui refuse le sacrifice qu'on exige de lui n'est qu'un fieffé égoïste. Au royaume du meilleur des mondes possibles qu'ordonne le Grand Calculateur, c'est en vain que Candide s'interroge et que Voltaire proteste.
Il est donc essentiel de faire de la capacité à éprouver du scrupule une des qualités qui caractérisent le gouvernant moral. Le scrupule n'est pas appelé à être dépassé, mais à être maintenu dans l'action qui fera le choix du mal en toute conscience et ne perdra jamais de vue le prix à payer de la transgression. Il n'est pas de scrupule qui ne soit un sacrifice.

17 commentaires:

Sébastien a dit…

Pour donner raison à Nietzsche qui affirme qu’on ne pense bien qu’avec ses pieds, j’aime me promener mon esprit et mon corps dans des allées discrètes et fleuries du Champs de Mars. Des gros cailloux empêchent les voitures d’emprunter ces chemins pour piétons mais ces derniers se ravissent de la présence des pierres qui leur permettent de s’assoir quelques instants et qui, par ailleurs, brisent la monotonie de la marche droite.
Découvrant avec intérêt l’étymologie du mot « scrupule », ce caillou de la conscience qui rend le chemin moral moins lisse, je me demande s’il est immoral de considérer que le rocher, à bon droit, doit empêcher les indésirables véhicules (ceux dont les agissements grossièrement immoraux se heurtent à la roche du regret) mais qu’il agrémente (sans culpabilité) la vie de l’individu équilibré et vertueux, engagé et responsable. Pour le dire autrement : le scrupule pourrait-il être cette exigence morale débarrassée de l’austère culpabilité. Celle qui barre la route des salauds potentiels mais qui n’empoisonne pas celle du commun des mortels. L’examen de conscience à la mode antique, comme exercice spirituel, peut-il se penser sous un mode vierge de toute logique expiatoire ?
Sébastien

Marc Kons a dit…

Ne dit-on pas "agir scrupuleusement" pour "agir avec exactitude"? En ce sens, le scrupule serait une prise de conscience de n'avoir agi qu'approximativement, mécaniquement, sans avoir réfléchi aux tenants et aboutissants de l'action, aux conséquences. L'individu "sans scrupule" serait donc d'abord l'inconscient ou l'ignorant, celui qui ne sait pas vraiment ce qu'il fait, celui qui ne se pose pas trop de questions...

abbas echraghi a dit…

A travers ces lignes c’est tout le théâtre du monde qui se dévoile. Un monde déterminé et déterminant, et un homme que contre toute détermination réclame, mais aussi assume sa différence, sa liberté. Cette liberté se manifeste aux confins de l’éthique et de la métaphysique, là où précisément tout motif mondain a été déjoué, et il n’y a que la conscience d’une responsabilité personnelle qui dans une pureté extraordinaire entre en devant de la scène. Ce niveau élevé de la moralité est marqué donc par une absence flagrante et presque totale de contenu sensible. Sa matière et paradoxalement la forme de la liberté, si l’on se veut kantien. Atteindre ce niveau, expérimenter le scrupule ne demande qu’une chose : être désireux du bien, être moral. Le théâtre du monde prend en charge l’assurance d’avènement d’un tel état, puisque notre monde est scandaleusement imparfait.
Dans le silence de la morale et de Dieu, c’est un homme seul qui à travers une épouvantable expérience légifère ; ça pourrait être autrement ?

Emmanuel Gaudiot a dit…

J'aime beaucoup votre commentaire Sébastien, comme j'aime l'étymologie du mot "scrupule"; l'idée qu'un petit caillou peut stopper la grosse machine du monde le "ce-qui-va-de-soi" nous ramène au mythe biblique de David contre Golliath. Ce qui est saisissant aussi, c'est cette solitude que vous décrivez, Michel, et que j'interprète comme, non pas thétique, mais pré-thétique: comme cela qui produit le refus, un réflexe de soi (dans une forme qui précède même le "soi") et qui empêche le monde de l'envahir, ce monde qui n'a de seule justification que sa nécessité ; le monde butte sur le scrupule, avant même que la raison n'opère. Le bruit que fait le monde qui butte sur le scrupule réveille la raison...puis la raison taille ce caillou à sa convenance : il est Dieu, il est morale, ou un peu de deux. Merci.

fabienne martin a dit…

Le scrupule est une expérience de soi-même, d’une moralité qui ne concerne que soi. Le scrupule est ce moment où toute action est suspendue. S’il s’agit d’une expérience de la liberté, il s’agit d’abord d’une expérience de la responsabilité et par là-même du fardeau de la liberté. Eprouver du scrupule ne se fait que lorsque nous sommes déjà engagés dans une voie pourtant. Le scrupule c’est peut-être déjà le poids de ce sentiment d’introduire notre propre choix moral dans le monde et de l’imposer à autrui. Le scrupule c’est être soi, s’arrêter sur sa propre morale en dépit de la morale en vigueur.

kleinhans Parzyjagla Charlotte a dit…

J'aime également beaucoup le commentaire de Sébastien.
Ce que je retiens personnellement c'est que le scrupule serait en chacun les limites au-delà desquelles il semble impossible d’agir, ou dans l’inconnu qu’annonce un choix, cette suspension. Parce que si cet état se joue en dehors de l’éthique ou de la morale proprement philosophiques, en tout cas au sein desquelles il ne peut trouver les éléments d’une réponse, c’est que le scrupule est pour chacun l’expérience nous poussant hors de soi ; et pour un temps hors du système. C’est bien le frôlement ou le passage des limites, parce que l’homme est non seulement seul face à lui-même, mais tout autant au monde. Pourtant il semblerait bien que ce soit la condition à la révélation d’un sujet qui s’invente, autant qu’un esprit, voire une valeur — et dans l’épreuve surmontée la plus grande création. C’est pour employer une image, comme l’éclaireur qui précède le groupe, avec toute sa vigilance exacerbée, ne se référent par dépit qu’à la force de son instinct, mais ici dans le déploiement d’une écoute intérieure ; à cela près que cela veuille s’inscrire à une hauteur d’instance qui soit le souci de l’autre. Loin les prérogatives de l’utilitarisme qui sacrifierait à la majorité. Il y a une exigence derrière l’état du scrupule qui aurait à voir avec le silence de dieu ou les inquiétudes de l’amour — et comme nous sommes sommés d’y répondre de toute notre intégrité.

Guillaume Silhol a dit…

Ce post très instructif et les commentaires intéressants sur le scrupule m’incitent à apporter ma pierre… Effectivement, l’ambiguïté du scrupule tient à sa réticence à être systématisé, et à sa place de garde-fou pour les limites, liées à des actions passées et présentes. Dans son roman La Lettre écarlate, Nathaniel Hawthorne montre bien qu’il y a de coïncidences que ponctuelles entre le scrupule et son établissement social : les vrais héros de la morale sont la femme adultérine et le pasteur, responsable avec elle et inquiet pour le bien-être de la fille issue de l’acte illégitime, non les dignitaires puritains de Boston, soucieux d’ordre et de pureté apparente davantage que de conscience. Mais c’est Hawthorne qui fait preuve du plus grand scrupule, engagé dans la critique par la fiction de la persécution des quakers et des procès pour sorcellerie menés par ses aïeux venus d’Angleterre ; comme si, en presbytérien de sensibilité plus unitarienne, à la manière de Melville, il n’était plus puritain mais gardait le nom sans avoir souscrit à un autre système moral.

Le problème, comme le soulignent le post mais également le commentaire de Sébastien, est la tendance à faire du scrupule un principe systématique de morale, ce à quoi la chrétienté a réussi dans les versions du catholicisme intransigeant et du calvinisme anglo-saxon. Passer de la responsabilité comme sentiment moral à des pratiques qui font de l’homme une « bête d’aveu », pour reprendre l’expression de Michel Foucault, c’est certainement dénaturer l’inquiétude, et la rendre impuissante face à l’institutionnalisation de pratiques perverses. En rajoutant l’individualisme, le principe est presque le même entre le couple Inquisition-pilori et la « cage de fer » moderne chère à Max Weber. C’est certainement pourquoi des bourreaux se piquent d’une exigence morale élevée, en-dehors des heures du service. « Voilà qu’apparaissent les bâtards sécularisés de la théologie chrétienne, à savoir la philosophie existentielle et la psychothérapie, qui prouvent à l’homme sûr de soi, content et heureux, qu’il est en réalité malheureux et désespéré sans vouloir en convenir, qu’il se trouve dans une misère qu’il ignore et de laquelle eux seuls peuvent le sauver. Où il y a de la santé, de la force, de la sécurité et de la simplicité, ils flairent un fruit succulent qu’ils peuvent ronger ou dans lequel ils déposent leurs œufs pernicieux. Ils prennent à tâche de pousser l’homme au désespoir, et alors ils ont gagné. Tel est le méthodisme sécularisé. Qui atteint-il ? Un petit nombre d’intellectuels, de dégénérés, d’êtres qui se croient ce qu’il y a de plus important au monde et qui, pour cette raison, aiment à s’occuper d’eux-mêmes. L’homme simple qui passe sa vie à travailler, à vivre dans sa famille et, certainement aussi, à faire des écarts, n’est pas touché. » (Dietrich Bonhoeffer, Résistance et soumission)

Mais ne faut-il pas non plus, en dissociant le scrupule de ses fragments infidèles, revaloriser la place des relations dans la pensée morale des fautes commises? Dans Condition de l’homme moderne, Hannah Arendt rappelle que le pardon et la faculté de promesse sont deux voies complémentaires de restauration de la responsabilité dans les relations entre personnes. S’il est risible de parler de promesses en période électorale et obscène de vouloir pardonner ce dont nous ne sommes pas victimes, si comme le dit Derrida tout ajout au pardon, même sous la forme de commission Vérité et réconciliation, en fait toute autre chose que le pardon, est-ce que nous ne devrions pas en parler sérieusement en public? Notre justice institutionnelle ne juge que des individus au nom de la collectivité ou tient lieu de réparation pour des victimes, mais elle devient davantage un réceptacle de la méfiance (peines planchers, …) qu’un moyen de restauration de la confiance. La faute politique n’est-elle pas justement d’avoir souvent dissocié la responsabilité de la réparation, de ne garder que le cilice et les cendres, pour écarter la libre poignée de mains?

Cordialement,

Guillaume Silhol

Jean Tellez a dit…

Cher Michel Terestchenko, votre conférence est admirable. Je l'ai méditée mot à mot. Je retiens trois idées capitales : 1."Le scrupule ne se révèle que lorsque la loi et que Dieu se retirent". 2. L'expérience du scrupule ne "dit rien de ce que nous devons faire" 3. Toutes les morales (du moins celles que vous citez) oublient le fondement éthique du scrupule.
Je crois en effet que cette singulière expérience d"hésitation (de "blocage", cf "petit caillou")face à quelque "devoir" ou "impératif", est exactement ce qui constitue notre pouvoir éthique. La référence à Kierkegaard est incontournable. Peut-être auriez-vous pu ajouter deux autres. Socrate s'interrompant soudainement dans le Phèdre, bloqué dans son irrésistible discours, comprenant qu'il parle mal de l'amour. Jésus et l'épisode de la femme adultère, où nulle leçon de morale n'est infligée aux lapidateurs; seulement : "que celui qui n'a jamais péché lui jette la première pierre".
Si je pouvais ajouter quelque chose à votre si belle conférence, je dirais que le scrupule peut surgir (très énigmatiquement)dans une situation où il y a certitude éthique irrésistible ou, tout simplement, mouvement impétueux. Dans le Phèdre, Socrate est quasiment enchaîné mécaniquement à produire un discours sur l'amour qui rivalise avec celui de Lysias. Ce qui est ici irrésistible est la passion de l'émulation. Quant à l'épisode de la femme adultère, on ne voit que trop où est l'impétueux mouvement. Je crois que j'insisterais, allant d'ailleurs dans votre sens me semble-t-il, sur le caractère déconcertant, pour ne pas dire énigmatique du scrupule. On le voit mieux peut-être dans le cas de Socrate que dans celui de Jésus (mais il est vrai que dans ce dernier cas, nous sommes dans un cadre pédagogique et dramatique : Jésus doit impérativement répondre aux excités qui veulent du sang et leur fournir le blocage du scrupule; pour cela il faut leur parler de bien et de mal, les présenter tous à eux mêmes comme pécheurs)

michel terestchenko a dit…

Cher Jean,

Je suis infiniment touché par votre beau commentaire et heureux de votre appréciation si élogieuse. Un grand merci !
La figure énigmatique des Evangiles à laquelle je songeais, sans lever le voile, n'est ni Pierre ni Judas, mais... Ponce Pilate ! Et c'est étrange n'est-ce pas ? que ce soit lui qui incarne, non pas l'homme qui se lave les mains du crime, mais qui en éprouve du scrupule ? Du moins est-ce ainsi que je le vois.
Bien amicalement
Michel

Alexander a dit…

Votre conférence sur le scrupule est effectivement très intéressante et instructive. Je me demande simplement s'il ne faudrait pas aussi laisser une place à la réflexion sur les conséquences éthiques négatives que peut engendrer le scrupule. En effet, une personne scrupuleuse risque de ne pas faire le bien qu'elle pourrait. Dans ces cas où il faudrait agir avec une grande liberté, parce qu'on veut faire le bien dans la situation concrète, on risque d'être enchainé par les scrupules engendrés par des normes générales. Je m'explique mal, je le sens bien, mais en fait je voudrais juste exprimer mon sentiment qu'il peut y avoir quelque chose de nocif dans le scrupule.

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Michel A. a dit…

Il me semble qu'il y a un poème de Baudelaire qui met en scène le "scrupule", c'est "À une heure du matin", dans Le Spleen de Paris. Le dépassement du scrupule, qu'on peut y lire, c'est la création poétique. Je ne sais pas ce que vous en penserez.

François Labat a dit…

Cet article me donne envie de partager une expérience personnelle. Il y a quelques années j’ai eu engagement politique actif. Je le faisais à un niveau local mais progressivement j’avais pris de petites responsabilités. Je n’avais pas d’autre ambition autre que de faire avancer mes convictions, et de tenter d’agir moi-même plutôt que de me lamenter sur les mauvais choix faits par d’autres.
Ce petit passage dans le monde politique m’aura au moins permis d’éprouver à quel point la distinction de Weber entre éthique de responsabilité et éthique de conviction, même à un niveau minuscule est pertinente et problématique. Et c’est précisément dans la notion de scrupule qu’elle s’incarne. Je me revois encore discuter (en faisant du jogging !) avec un micro leader local qui se proposait de m’apporter des voix pourvu que je puisse user de mon « influence » afin de lui procurer un emploi de fonctionnaire territorial. J’étais abasourdi. C’était la première fois que ça m’arrivait. Je ne savais pas si j’étais choqué par cette irruption brutale du clientélisme dans ce que je percevais comme un débat d’idée ou par le fait qu’on ait pu croire que je me laisserais corrompre si facilement. Pourtant il y avait une petite partie de moi que cette situation de pouvoir – pour le moment virtuel – interrogeait. Je n’étais pas né tout à fait de la dernière pluie. Je savais que pour gagner une élection, surtout locale, il faut aussi avoir des réseaux. La bonne mine ou les programmes ne suffisent pas. Et à quoi bon avoir de beaux projets si on se prive des moyens de les mettre en œuvre...
Dans ce cas concret, la réponse fut facile : je n’avais pas d’emploi à donner (même si j’étais flatté qu’on ait pu me prêter ce pouvoir) et je n’étais pas du tout certain que ce personnage avait l’influence qu’il prétendait. Mais qu’aurais-je pu, qu’aurais-je dû répondre si j’avais effectivement été en mesure procurer cet emploi à ce monsieur. Cela allait évidemment contre tous mes principes mais est-ce que le jeu n’en aurait pas pu en valoir la chandelle ? Renoncer à mes convictions pour un plat de lentilles, offrir un passe droit pour quelques soutiens imaginaires n’était pas possible. Mais s’il m’avait demandé un porte-clef et que j’avais été certain que son influence m’apporterait des centaines de voix j’aurais sans doute été stupide de refuser. Pourtant sur le plan du strict « devoir » il est clair que la situation aurait été identique.
Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai commencé à réaliser que je n’étais pas fait pour une telle vocation. Non pas bien sûr parce que j’étais plus vertueux que les autres mais parce que je ne savais pas comment négocier avec ces scrupules. La perspective de me trouver confronté régulièrement à ce genre de dilemme me semblait tout à fait problématique. C’est une des raisons pour laquelle je suis passé à autre chose.
J’ai acquis depuis la conviction qu’une des qualité essentielles à l’accès et à l’exercice du pouvoir en démocratie est la capacité à avancer en dépit des scrupules, ou avec eux. Savoir fermer les yeux mais les ouvrir au bon moment, savoir céder sur des détails pour ne rien transiger sur l’essentiel, savoir ne pas être paralysé par les scrupules mais sans les faire taire pour autant, cela ne s’apprend pas et c’est pourtant essentiel au métier d’homme (ou de femme) politique. Le plus difficile et le plus cruel étant que la différence entre réalisme et compromission ne tient qu’à un fil dont personne ne peut dire où il se trouve.
En fait, je ne sais pas comment font ces gens de pouvoir. Bien-sûr il y en a quelques uns qui échappent à tout scrupule et qui sont juste des crapules mais ils ne sont qu’une minorité. J’ignore si les autres dorment du sommeil du juste (c’est à dire à en croire R.Gary qu’ils ne dorment pas) ou s’ils ont un sixième sens qui leur permet de décider. En tout cas, je l’avoue, j’ai plus de respect pour ceux qui savent se livrer à ce numéro d’équilibriste que pour ceux qui se coupent les mains à force de vouloir les garder propres.

Jean-Pierre Ménage a dit…

Les scrupules et le temps

 <>.

Il est vrai que le politique se doit d’être pragmatique, et comme le lui recommande Machiavel, de ne surtout pas être un naïf en ce qui concerne la nature humaine. Pour le bien du plus grand nombre et dans l’intérêt de tous, il est en quelque sorte acceptable de faire certaines choses que la morale réprouve. Ces choses-là demeurent malgré tout immorales, par conséquent, cela impact sur l’âme de celui qui les accomplit. C’est que le scrupule en tant que faculté de l’esprit à sans doute pour rôle d’inlassablement nous ''rappeler à notre humanité''. Cet un vigie pour nous rappeler que certaines actions peuvent dans une certaine mesure sortir du cadre restrictif de la morale, mais ce n’est pas pour autant qu’il faudra faire passer celles-ci dans la sphère de la normalité (et c’est peut-être le tort de Machiavel). Tout scrupule immerge donc l’individu dans le momentané. Sa temporalité est celle de l’exception. Un homme politique aurait par exemple pu mentir pour sauver des innocents de la déportation, qui lui aurait fait grief de cela ? Aurait-ce même été quelque chose de ''pas bien''. Puisque pour un temps, et seulement pour temps, son mensonge (n’en déplaise à tout kantien) est ''en soi bon''. Cela signifie que l’innocence n’est pas ''la Maison de l’homme'' et que parfois pour sauver son prochain, on se voit obliger momentanément de faire ce qui peut sembler, de prime abord, mal. La religion a toujours voulu faire de l’humanité un territoire vierge et pure de toute faute morale, mais dans le monde concret, ce que nous apprenons, c’est combien est difficile cette noble tâche que d’être un humain...parfois sale de ce qui peut sauver.

Merci pour votre article.

Jean-Pierre Ménage étudiant de l’Urca (année 2019-2020)

Djogbe FIFA a dit…

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pascal cherel a dit…

Merci Mr Terestchenko,conférence très interessante sur le scrupule qui devrait ètre souvent nécéssaire comme garde-fou aux abus de pouvoir,mais qui peut devenir pathologique s'il est trop exacerbé et créer de l'angoisse,parfois bénéfique et nécéssaire,parfois toxique.A ce propos la lecture de "Inhibitions,symptomes et angoisses" que je viens de lire est très illustrative de ce qu'elle est vraiment en termes cliniques et Poétique également comme le reste de son oeuvre.

pascal cherel a dit…

Je précise-Sigmund Freud-bien évidemment.Peut-ètre un acte manqué.