On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

vendredi 30 octobre 2020

L'esprit de tolérance dans l'Islam

Que la religion puisse être source de paix et de tolérance, bien peu de personnes seraient aujourd'hui disposées à l'admettre. Et si nous ajoutions à cette suggestion la particularité suivante : de toutes les religions du Livre, la plus tolérante est l'Islam, nul doute que nous susciterions plus de protestation que de perplexité, tant la violence est aujourd'hui associée à l'Islam pour les raisons que l'on sait. Telle est pourtant la thèse principale que soutient le chercheur Reza Shah-Kazemi dans son beau et savant livre, L'esprit de tolérance en Islam, Fondements doctrinaux et aperçus historiques [trad. Jean-Claude Perret, Editions Tasnim, 2016].
Notre auteur s'appuie, dans une première partie, sur de multiples sources historiques pour montrer que les sociétés islamiques traditionnelles pratiquaient un respect de la pluralité religieuse qui faisait défaut à la plupart des sociétés de leur temps. Tel était le cas de la condition des non-musulmans, juifs et chrétiens, dans l'empire ottoman qui dura près de sept cents ans et à propos duquel Bernard Lewis écrit : « Cette société pluri-éthnique et multi-religieuse a remarquablement fonctionné ». « L'esprit de tolérance, note Shah-Kazemi, était le principe directeur de cette structure dans laquelle les communautés religieuses étaient autorisées à se gouverner elles-mêmes en retour du paiement de la gizya (impôt local) et de la reconnaissance de l'autorité politique de l'Etat ottoman. » Quoique les musulmans y jouissaient d'un statut supérieur et que les minorités religieuses fussent reléguées à un statut de « seconde classe » (sur le statut des Dhimmi et des « minorités protégées », voir pages 116-128), ces inégalités de condition ne conduisaient ni à des persécutions ni à des formes sociales d'intolérance ; rien qui soit comparable aux pillages et à la barbarie pratiqués par les puissances occidentales, l'Espagne catholique en tête, à partir du Xve siècle. Et notre historien d'emprunter d'autres exemples mémorables de tolérance dans la société moghole, en particulier sous le règne du roi Akbar au XVIe siècle, ou encore sous la dynastie des Fatamides en Egypte, à qui l'on doit la fondation, en 960,  de l'université théologique Al-Ahzar au Caire : « Les autorités fatimides [n'ont] eu guère, écrit-il, qu'à établir un cadre global défini par les principes de la loi islamique, à l'intérieur duquel les communautés étaient libres de fonctionner en conformité de leurs propres normes et coutumes religieuses, et en accord avec les lois du marché. » Dernier exemple : l'âge d'or que constitua, pour les Juifs en particulier, l'Espagne des Omeyyades (Al-Andalus) où l'esprit de tolérance était vif et la persécution rare, selon Maria Rosa Menocal.
En conclusion de cette première partie, intitulée « Coup d'œil historique », Reza Shah- Kazemi note qu'il serait cependant « simpliste et erroné de prétendre qu'avant les massacres et les expulsions du Xve siècle, la tolérance n'était pratiquée que par les Musulmans, et l'intolérance par les seuls Chrétiens […] Mais ce qui devrait être clair est que la tolérance musulmane était la norme, dont l'intolérance n'était qu'une déviation ; une norme qui n'était pas d'ailleurs pas simplement observable a posteriori dans la loi musulmane et gouvernée par un esprit éthique façonné par la révélation coranique. Les exemples de tolérance chrétienne, au contraire, sont des exceptions fortuites et occasionnelles dans une attitude générale d'antipathie si ce n'est d'hostilité envers les non-chrétiens. » La Reconquête de l'Espagne, achevée avec la chute de Grenade en 1492, s'accompagnera du meurtre ou de la conversion forcée de tous les Musulmans et Juifs, lesquels trouveront accueil et refuge dans les pays d'Afrique du Nord. Le remarquable esprit de tolérance qui avait gouverné l'Espagne musulmane pendant des siècles s'était incarné dans le plus célèbre soufi espagnol, Ibn Arabi, dont Shah-Kazemi cite ces quelques vers : « Mon cœur est devenu capable de toutes les formes / Il est pâturage pour les gazelles et couvent pour le moine / Temple pour les idoles et Kaaba pour le pèlerin / Il est les tables de la Torah et livre du Coran / Je professe la religion de l'Amour quelque soit le lieu vers lequel se dirigent ses caravanes. »
Pareille ouverture authentiquement œcuménique à l'Autre religieux n'était pas une singularité propre à l'Andalousie musulmane, c'était l'application de l'esprit du Coran et de son enseignement fondamental, tel que le formule le verset 48 de la sourate 5, « La Table servie » : « Nous avons donné, à chacun d'entre eux, une Loi et une Voie. Si Dieu l'avait voulu, Il n'aurait fait de vous qu'une seule communauté, mais afin de vous éprouver par ce qu'il vous a donné [Il vous a faits ce que vous êtes]. Cherchez à vous surpasser les uns les autres dans les bonnes actions. A Dieu vous retournerez tous, et Il vous éclairera, alors, au sujet de vos différends ». Laissant de côté les autres illustrations historiques que présente Shah-Kazemi (en particulier les actions de l'Emir Abdelkader à Damas en 1860), il importe d'insister sur la dimension proprement théologique et spirituel de la tolérance dans la religion musulmane.
Tout ici tient à ce que la pluralité des religions et des cultes, par lesquels les hommes célèbrent Dieu, loin de constituer un défaut ou un mal est en soi un bien, dès lors que cette pluralité a été voulue par Dieu lui-même. Quoique les Musulmans soient trop souvent oublieux de cette vérité fondamentale, le principe est, nous dit Shah-Kazemi, intangible et il est inscrit au cœur la révélation coranique  : « Dieu a voulu qu'il existe diverse traditions et communautés religieuses. L'obligation de la tolérance découle logiquement de ce principe spirituel et éthique enraciné dans le Coran ; d'où la qualité remarquable – sinon même unique – de la religion islamique : la tolérance envers l'Autre religieux est un corollaire de la foi musulmane dans la nature même de la Révélation. » Les diverses traditions religieuses, loin d'être l'expression d'un égarement de l'humanité chassée du paradis originel, sont enracinées dans la volonté divine et elles expriment sa sagesse aux lumières multiples, bien que le Coran soit la révélation la plus complète de Dieu à l'humanité : « Toutes les religions révélées sont des lumières, ,écrit Ibn Arabi. ¨Parmi elles, la religion révélée à Muhammed est comme la lumière du soleil parmi les lumières des étoiles. »
La doctrine islamique de la tolérance se résume à quatre points principaux : « 1/ Le Coran confirme et protège toutes les révélations qui le précèdent […] 2/ La pluralité des révélations, comme la pluralité des communautés, est divinement voulue […] 3/ Cette pluralité et cette diversité visent à stimuler une saine “compétition”, un enrichissement mutuel des bonnes œuvres […] Les différences de dogmes, de doctrines, de perspectives et d'opinions sont les conséquences inévitables des multiples sens inclus dans les diverses révélations. » « L'une des gloires du Coran, affirme Reza Shah-Kazemi, est d'être le couronnement des révélations précédentes, une sorte de cristallisation de la quintessence de toute révélation possible ; la conscience de cette universalité permet aux Musulmans tolérants de respecter et d'admirer toutes les révélations précédentes, et toutes leurs traditions de sainteté, de beauté et de vertu, sans crainte de diluer, encore moins de trahir l'essence de leur propre foi ». Plus fondamentalement encore, et les raisons sont ici métaphysiques : « Plutôt que désigner une seule religion, islam désigne la disposition fondamentale de l'âme à être guidée par une révélation divine. » Quant à la diversité des religions, celles-ci expriment, tout comme les Qualités divines, les infinies possibilités de l'Essence divine sans remettre en cause son unicité : « Car l'Essence est à la fois absolument Une et infiniment variée […] Par analogie, les différences irréductibles entre les religions sont les expressions vitales de l'infinie créativité de leur unique source ». Le rejet par le Prophète de toute forme d'arrogance religieuse s'exprime de façon hautement significative dans son refus de nommer une religion précise quand on lui demandait celle que Dieu aimait le plus : « La religion primordiale et tolérante. »
Il résulte naturellement de ce principe de tolérance et de respect qu'en dépit des stéréotypes véhiculés par la propagande des islamistes radicaux et, comme en miroir, par les islamophobes, l'Islam prohibe l'usage de la violence et de la contrainte, de la « guerre sainte » par conséquent, en vue de répandre la religion, conformément à l'enseignement du Prophète lui-même : « Nulle contrainte dans la religion ». Seule la guerre défensive est autorisée. Et il est totalement faux, fait remarquer Reza Kazemi, citant Thomas Arnold, d'affirmer que l'Islam s'est répandu par l'épée. Citons en conclusion de cette belle leçon sur l'esprit de tolérance dans l'Islam, les paroles prononcées par le Prophète dans son célèbre « Sermon d'adieu », lors de son dernier pèlerinage en 632 : « Vous êtes tous frères, vous êtes tous égaux. Aucun d'entre vous ne peut prétendre à un privilège ou à une supériorité quelconques. Un Arabe n'est pas préférable à un non-arabe, ni un non-arabe à un Arabe. »
Voilà ce qu'il était nécessaire de rappeler en nos sombres temps où les principes les plus hauts de la religion musulmane sont violés par l'extrémisme islamiste autant qu'ils sont ignorés par tant de contempteurs de l'Islam qui ignorent tout de son éblouissante beauté et de sa profonde spiritualité. Combien de violences trouvent d'abord leur origine dans l'ignorance et dans la peur que celle-ci engendre  ?

mercredi 21 octobre 2020

Aux origines de l'islamisme radical, l'idéologie meurtrière de Sayyid Qutb

Ce billet est tiré du livre que j'ai publié en 2015 aux éditions Le bord de l'eau, L'ère des ténèbres. L'on y trouvera les références des citations au chapitre IV.

L'un des magazines en langue anglaise que j'achetai
était publié dans la ville sainte de Qom.
Il s'intitulait le Message de la paix. Et comme son titre l'indiquait,
ses pages étaient pleines de hargne.
V.S. Naipaul, Crépuscule sur l'Islam


De Sayyid Qutb, l'un des principaux théoriciens du tournant islamiste radical que connut le monde arabo-musulman après la Seconde Guerre mondiale, Mohammed Guenad trace la biographie dans un raccourci saisissant : « C'était un poète émotif et sensible qui jetait un regard d'artiste sur le monde, mais il a fini révolté et provocateur. C'était un laïc modéré qui ne croyait pas en la capacité à changer les hommes et a fini en extrémiste qualifiant la société de jahilite. C'était un homme ouvert sur le monde, passionné par le débat idéologique, et il a fini pendu à une potence, dans les années 60, pour porter à jamais le nom de martyre. »1 A moins de croire qu'il ait été saisi d'une sorte de révélation ou bien que son esprit ait été brusquement dérangé, bien des raisons, tout à la fois personnelles et sociales, expliquent une évolution aussi peu prévisible. De fait, le destin de Qutb se forge dans le croisement des événements de sa propre existence avec les transformations de grande ampleur entreprises par Nasser au lendemain de son accession au pouvoir en 1952, et qui ont entraîné la modernisation autoritaire et souvent brutale de la société égyptienne en vue d'instaurer un « socialisme arabe ». Compte également, de façon décisive, sa rupture avec le mouvement des Frères Musulmans - « la plus grande force populaire organisée d'Egypte »2 - dont il avait partagé les revendications sociales et politiques, mais qu'il jugea trop modéré dès lors que le but était d'instaurer une société fondée sur la souveraineté absolue de Dieu et les principes de la sharî'a par le moyen de la violence. On ne saurait comprendre l'immense influence qu'exerca Sayyid Qutb sur les mouvances de l'islamisme extrémiste contemporain si l'on n'en revient pas aux idées de sa doctrine et, au moins brièvement, sur les expériences qui sont à leur origine.

Brève esquisse biographique

Pendant toute la première partie de sa vie d'adulte, Sayyid Qutb, né en 1906, fut tout à la fois instituteur, écrivain, poète et critique littéraire. Un intellectuel brillant, originaire d'un bourg en Moyenne-Egypte, qui s'était élevé socialement en passant par un institut de formation d'enseignants au Caire dont il sortit diplômé en 1933. Il avait alors vingt-sept ans3. Parallèlement à son métier d'instituteur et grâce à l'influence d'un des grands hommes de lettres de l'époque, Mahmud 'Abbas al 'Aqquad, qui l'avait introduit dans le monde de la presse, Qutb se fait connaître comme polémiste, au style enflammé, tout en se consacrant à l'écriture de romans, nouvelles et poésies. Telles furent, en bref, ses occupations principales entre les années vingt et quarante. Un grave échec sentimental semble avoir joué un rôle important dans son évolution ultérieure, quoiqu'on ne saurait affirmer que ce soit à titre de cause. Qutb restera toujours célibataire. « De cet échec, il se ressentit », écrit Gilles Kepel qui cite une source non précisée, « jusqu'à ce qu'il découvre la voie de l'action féconde et constructive au service de l'apostolat pour Dieu, comme combattant, leader, et enfin comme maître. »4 L'engagement radical comme sublimation de la frustation affective et sexuelle, c'est là une dynamique psychique bien connue des psychanalystes, mais qu'il faut se garder de généraliser. Rien ne permet d'affirmer que le rapport que l'islam entre avec la sexualité – et naturellement, il est extrêmement divers - engendre ce type d'inhibition névrotique et pathogène que Freud attribue, non sans raison, au christianisme.
Quoiqu'il en soit, la personnalité de Sayyid Qutb conjugue un mélange de pudeur et de virulence dont les tensions seront exacerbées lors de son séjour aux États-Unis. « En 1948, raconte Kepel, il est envoyé pour une durée illimitée aux États-Unis, afin d'y étudier, pour le ministère de l'Instruction publique, le système éducatif en vigueur ». En réalité, c'était là un moyen d'éloigner celui qui était devenu un troublion agaçant pour la monarchie : « un bannissement élégant », écrit Olivier Carré.5 « On compte qu'à son retour de voyage il se fera le chantre de l'american way of life : c'est à l'islam que le rendront les Etats-Unis, et, peu après, aux Frères Musulmans. »6
Bien avant qu'il ne monte sur le paquebot qui l'emmène à New-York, Qutb avait exprimé, dans de nombreux articles, une position traditionnaliste modérée, appelant la société égyptienne à s'ouvrir au changement sans rien perdre des valeurs héritées de la tradition coranique. Ainsi que l'écrit Mohammed Guenad : « Dans une avalanche d'articles écrits à la fin des années 1930 jusqu'au milieu des années 1940, Qutb explique comment les traditions culturelles de l'Egypte inculquèrent au peuple égyptien des dispositions spirituelles qui contrastaient de façon nette avec ce que lui-même considérait comme la nature matérialiste et agressive des nations occidentales et de celles du monde colonial qui suivaient la même voie. »7 Tout ce qu'il vit à New York tout d'abord, à Washington, puis à Greeley où il s'inscrivit à l'université d'État du Colorado, ne fit que nourrir ses appréhensions et accroître son dégoût. Il en tirera la conclusion que, non seulement il ne saurait être question d'adopter en Egypte le système scolaire occidental, mais plus généralement que le mode de vie et la société américaine témoignaient d'une absence de sens esthétique et de conscience spirituelle : tout y relève du primitif et du banal.8
Notons, au passage, que cette critique de l'Occident, qu'on appelle l'Occidentalisme, n'est nullement spécifique aux penseurs musulmans. Ce sont des philosophes, écrivains et poètes européens qui, dès la fin du XVIIIe siècle et dans la première moitié du XIXe siècle, furent les premiers et les plus virulents inquisiteurs de l'évolution rationaliste, individualiste, matérialiste et athée, des sociétés occidentales et de leur corruption morale et spirituelle : Carlyle, Coleridge, les romantiques allemands, Dostoïevski et tant d'autres.9 Bien avant que ces arguments à charge ne soient repris par Qutd et qu'il devienne le fonds de commerce idéologique du djihadisme, ils avaient fleuri sur notre propre terreau.
A son retour des Etats-Unis, le 20 août 1950, Qutb avait revêtu les habits – peut-être sous l'influence du fondamentalisme protestant – de l'intégriste religieux. En 1953, après avoir démissionné du ministère de l'Instruction publique, il devient membre de l'Association des Frères Musulmans (fondée en 1928 par Hasan al-Bannâ). Qutb sera bientôt nommé responsable du secteur de la propagande.
Dans les deux années qui suivent le coup d'Etat du 23 juillet 1952 qui porte Nasser au pouvoir, les relations entre les Frères et le nouveau maître de l'Egypte, lequel installe dès 1954 une véritable dictature, se dégraderont au point de transformer les Frères en « une armée de martyrs. »10 L'attentat contre Nasser, le 8 octobre 1954, fournit au Raïs le prétexte d'en finir avec les Frères dont il ne supportait pas les critiques d'avoir trahi les idéaux de l'islam et moins encore l'immense prestige dont l'Association bénéficiait auprès de la population. A la suite de cette tentative d'assassinat, 18 000 Frères ou sympathisants sont interpellés. Le 18 novembre 1954, Sayyid Qutd est également arrêté et affreusement torturé dans la prison militaire où il est détenu. Il est condamné, le 15 juillet 1955, à vingt-cinq de travaux forcés, après une parodie de procès. Libéré au bout de neuf ans de détention au camp de concentration de Tura, puis à l'hôpital attenant, il est de nouveau arrêté en 1965. Accusé et torturé au motif qu'il était le chef d'une nouvelle conspiration ourdie par les Frères Musulmans, il est condamné à mort et pendu, avec deux de ses compagnons, le 29 août 1966. En réalité, son principal crime était d'avoir rédigé, pour l'essentiel en prison, une œuvre monumentale11, marquée par une radicalisation progressive.
L'originalité de Qutb, par rapport à la tradition coranique, est d'établir une rupture entre l'islam et l'ensemble des sociétés de son époque, y compris les sociétés musulmanes de son époque et de faire l'apologie, jusqu'au martyre, de l'action violente en vue d'établir sur le monde entier la souveraineté unique de Dieu. Simplifiée et radicalisée plus encore par des hommes moins lettrés que Qutb, cette doctrine constituera, pour des générations entières, une grille de lecture théologico-politique proprement révolutionnaire du Coran. Ainsi que l'écrit Mohammed Guenad : « Ce noyau d'idées qutbistes se trouve au centre du terrorisme actuel. »12 De là vient que nous devions l'examiner dans ses traits les plus marquants.

La figure d'un résistant, non d'un dignitaire

Sayyid Qutb n'a pas été formé dans une institution académique, dispensant un enseignement traditionnel, telle l'université Al-Azhar au Caire. Et ce n'est pas un clerc, un ouléma, plus ou moins lié au pouvoir politique : c'est un laïc, à bien des égards, un self made man, tout à la fois homme de plume et idéologue, qui revendique le droit d'interpréter les textes sacrés à partir de sa propre lecture et dont la pensée s'est forgée au sein de l'univers carcéral d'un régime particulièrement cruel et despotique. Ce point doit être souligné.
Les principaux théoriciens de l'islamisme radical seront des autorités auto instituées, non des dignitaires qui parlent depuis une chaire et dont les titres ont été obtenus au terme de longues études académiques. Que Qutb figure par excellence dans le monde musulman la figure du résistant à l'oppresseur (du dissident ?) qui a payé jusqu'au martyre la fidélité à ses convictions n'est pas pour rien dans l'immense prestige dont il bénéficie aujourd'hui encore. Seul Oussama ben Laden se voit accréditer, dans le monde islamiste contemporain, d'une aura comparable. Lui aussi est un homme qui, en-dehors de toute institution établie, a bâti, au nom de Dieu, un réseau de résistance idéologique et « politique » à l'oppression des Infidèles, pour finir en « martyr ». Du moins est-ce ainsi que beaucoup le voient : non pas comme un terroriste qui incarne, par excellence, le Mal, mais plutôt comme une sorte de saint. Quant à la doctrine ultime de Qutb, elle était pour les dignitaires d'Al-Azhar, tout à la fois « une abomination et une hérésie. »13

La Jahiliyya ou l'islam

La nouveauté de la doctrine de Qutb, et son aspect proprement hérétique au regard de la tradition coranique et même de la pensée des Frères, tient principalement à ceci qu'il fait de la distinction entre l'islam et la période pré-islamique des ténèbres (jahiliyya) une grille de lecture qui s'applique à toute société, y compris aux sociétés musulmanes elles-mêmes. Ainsi qu'il l'écrit dans Signes de piste : « Est jahilite toute société qui n'est pas musulmane de facto, toute société où l'on adore un autre objet que Dieu et Lui seul […] Ainsi, il faut ranger dans cette catégorie l'ensemble des sociétés qui existent de nos jours sur terre. »14
Selon Gilles Kepel, « c'est l'état totalitaire [de Nasser] qui fournit le modèle de la jahiliyya. La jahiliyya de Qutb est une société dirigée par un prince pervers, qui se fait adorer à la place de Dieu, et qui gouverne sous l'empire de son seul caprice, au lieu de se régler sur les principes inspirés par le Livre et les dits du Prophète. »15
En tête des sociétés jahilistes viennent les sociétés communistes, puis, celles idolâtres, où « la souveraineté (hakimiyya) la plus haute s'exerce au nom du peuple, au nom du parti ou au nom de n'importe quoi », puis les sociétés juives et chrétiennes. Enfin, écrit Qutb dans Signes de piste, « il faut ranger dans la catégorie des sociétés jahilites les sociétés qui s'autoproclament musulmanes […] car elles ne s'adonnent pas au cours de leur existence à l'adoration ('ubudiyya) de Dieu seul – bien qu'elles n'aient foi qu'en Lui – mais confèrent les caractéristiques qui sont par excellence celles de la divinité à d'autres que Dieu. Elles croient en une souveraineté (hakimiyya) autre que la sienne. Elles en dérivent leur organisation, leurs lois, leurs valeurs, leurs jugements, leurs habitudes, leurs traditions … et quasiment tous les principes de leur existence. »16
Cette critique est essentielle parce qu'elle porte sur la nature même de l'Etat moderne, en tant que celui-ci se définit par l'exercice de la souveraineté, et peu importe que celle-ci soit absolue, comme pour Hobbes, ou qu'elle doive être limitée, comme pour les penseurs libéraux17. Or la souveraineté ne procède pas de la volonté de Dieu, elle résulte du contrat social établi par les individus en vue de la garantie de la sécurité des personnes et des biens. Ainsi il existe, pour Hobbes, une distinction fondamentale entre la souveraineté de l'Etat et la toute puissance de Dieu qui sont donc séparées l'une de l'autre18. C'est précisément une telle séparation que la pensée de Qutb dans son ensemble remet radicalement en question. Toute société organisée sur une telle base relève de l'époque des ténèbres (jahiliyya) et doit, par consèquent, être combattue et détruite, qu'elle se réclame ou non de l'islam. De là vient que les islamistes radicaux s'attaqueront et continuent de s'attaquer tout autant aux sociétés occidentales qu'aux sociétés musulmanes qui se sont structurées sur le modèle classique de la souveraineté de l'État.
La notion de jahiliyya n'est donc pas une catégorie historique qui se rapporterait à la période précédent la révélation divine au Prophète. Elle constitue un schème transhistorique et métaphysique, tout à la fois transcendant, intemporel et manichéen, à partir duquel toutes les sociétés politiques humaines doivent être évaluées : « C'est l'islam ou la jâhiliyya, écrit Qutb, on ne peut pas parler de situation intermédiaire. »19 Au cœur de la pensée de Qutb se trouve donc un « profond dualisme » entre le barbare et le divin20.
Par conséquent – et c'est là un autre aspect qui marque l'abîme qui sépare cette pensée de notre tradition politique libérale - selon Qutb et ses disciples, l'instauration d'un régime de type démocratique et la suppression l'arbitraire ne constituent nullement le but de l'action à mener. L'idée qu'il existe quelque chose comme des droits humains inaliénables, appartenant à l'homme en tant que tel, constitue le type même de conception que le qtubisme combat, tout autant que l'autonomie du droit positif, les droits de la conscience, la tolérance, la distinction sphère privée, sphère publique, etc. Entre l'homme et Dieu, toutes les médiations institutionnelles et juridiques doivent être abolies : « Ainsi, une société dont la législation ne repose pas sur la loi divine (chari'at Allah) n'est pas musulmane, quelque musulmans que s'en proclament les individus », écrit Qutb dans Signes de piste.21

Un projet théocratique à portée universelle

« Le domaine terrestre, explique Mohammed Guenad, n'est plus à considérer comme l'endroit où se réalisera la volonté de Dieu par l'entremise de systèmes sociopolitiques humainement gérées. Relégué au second rang de l'Histoire, le musulman ne peut s'épanouir socialement et spirituellement qu'à travers une relation dialectique hiérarchisée et transcendante dans laquelle l'homme (en tant que serviteur) et Dieu (le Maître omnipotent) se lient par une pratique religieuse dans un « « ordre » où les institutions humaines n'ont plus droit de cité. »22
Il importe de souligner que l'ordre islamique dont Qutb vise la réalisation, conformément à la souveraineté universelle de Dieu, n'est nullement délimité par les frontières d'un État-nation. Le projet qtubien opère une déterritorialisation qui fait sauter les frontières de la citoyenneté et la distinction entre le national et l'étranger, élargissant la sphère de la souveraineté divine à la terre toute entière et à tout homme quel qu'il soit. Ainsi que l'explique encore Mohammed Guenad : « A l'idée d'origine occidentale d'un État-nation basé sur un territoire déterminé et délimité, Qutb oppose un « ordre islamique », un État-Umma à portée universelle, dont le principe de citoyenneté (jinsiyah) ou d'identité politique repose non pas sur un critère territorial, mais bien sur la foi. »23 Mais comment arriver à cette fin ?

La constitution d'une avant-garde islamiste

L'avènement de l'État théocratique de l'islam ne saurait se réaliser sans l'action d'une « avant-garde » dont la lutte contre l'ère des ténèbres, la « barbarie anté-islamique », la jâhiliyya, doit prendre pour modèle l'action menée par le Prophète et ses premiers adeptes.
Voici le processus en quatre étapes qui reprend l'épopée des origines : « Au cours de la première étape, une jamâ'a, ou « avant-garde » éclairée de croyants se forme. Ensuite en raison de son prosélytisme (da'wa), ce groupe subit persécution des impies (kufâr) et doit alors pratiquer la hijra, qui s'assimile à un « retraitisme » par rapport à la société jâhils […] Vient ensuite l'étape de la croissance et de la consolidation du groupe, à laquelle fait suite la période où ce-dernier subit la persécution des non-musulmans ou des hypocrites (munâfikîn) en raison de ses convictions religieuses […] Quand ce groupe sera renforcé, il pourra passer à la dernière étape, celle de l'islam de Médine, la phase du Jihâd en vue d'imposer l'État islamique. »24
L'État islamique universel ne peut s'imposer que si, ultimement, est fait « table rase » de la société jahilite, de son idéologie et de ses institutions. Cette idée que la société idéale ne peut advenir qu'à condition d'éradiquer tout ce qui s'oppose à elle conduit à une conception de l'action politique qui rejete les compromis du réformisme et de l'adaptation modéré à un ordre existant, essentiellement corrompu.. Pareil projet de refondation de la société sur des bases entièrement nouvelles relève d'une conception constructiviste de l'ordre social dont le trait distinctif, chez Qutb, est de remplacer la raison par la shâri'a. C'est en ce sens là principalement qu'elle se sépare d'un courant de pensée qui, dans l'histoire occidentale, remonte à Descartes ou à Hobbes25, alors même que la doctrine qutbiste emprunte au rationalisme constructiviste une vision systématique de la refondation de l'ordre social comme totalité. Dans un texte de propagande cité par Guenad, Qutb écrit : « Chaque système a sa philosophie et son idée générale sur la vie et les problèmes qui résultent de son application […] La logique sera d'appliquer le système islamique tout entier […] Il est une totalité qui ne se divise pas. »26
Sous bien des aspects, on l'aura compris, un tel programme partage la vision radicale et le discours propres aux mouvements révolutionnaires qui sont apparus au tournant du XIXe et du Xxe en Europe et en Russie. L'emploi sous la plume de Qutb de la notion de « avant-garde éclairée », autant que l'idéologie anti-impérialiste et la justification de la violence, sont particulièrement révélateurs des influences qu'ont exercé sur sa pensée une conception de la transformation des sociétés qui combine, de façon hybride, les canons marxistes et la référence, plus ou moins mythologisée, à l'islam des premiers temps27. Et si l'on devait citer une ville où un tel programme se serait réalisé, c'est à Moscou, Pékin ou Phom Penh que l'on songerait plutôt qu'à Médine ou La Mecque du VIIe siècle. De là l'inquiétude que la société théocratique au nom de laquelle Qutb appelle les musulmans à prendre les armes aurait, à nos yeux, toutes les allures d'un cauchemar totalitaire.

L'obligation du jihad

Il résulte logiquement de ce qui précède que tout musulman doit s'engager activement dans la réalisation de la communauté islamique idéale, à la faveur d'une politisation dont nul ne peut se tenir à l'écart. La simple confession de la foi en Allah n'est nullement suffisante, pas plus qu'il n'est désormais possible d'adopter à l'égard de Dieu une attitude purement spirituelle ou contemplative. La participation active à l'instauration du règne de Dieu sur terre est la seule manière de l'honorer comme il se doit et de faire preuve de son absence de compromission avec la jâhiliyya, c'est-à-dire de son innocence. « Avec Qutb s'ouvre une ère où la religion se veut le moteur d'une entreprise de renaissance civilisationnelle qui passe inévitablement par le politique », et, ajoutons-le, la violence28.
Le jihad auquel tout musulman est appelé à participer ne s'exerce pas dans le cadre parti, au sens classique du terme. En parfait accord avec l'idéologie révolutionnaire, le combat est avant tout une action en mouvement, et qui ne connaîtra pas de fin avant le règne final : « Ce qui caractérise le credo islamique ainsi que la société qui s'en inspire, écrit Qutb dans Signes de piste, c'est d'être un mouvement qui ne permet à personne de se tenir à l'écart […] ; la bataille est continuelle et le combat sacré (jihad) dure jusqu'au jour du jugement. »29
Au sens où l'entend Qutb, le jihad n'a pas la signification primordiale d'un combat spirituel personnel contre la tentation des passions, relevant de la piété privée, et les moyens qu'il doit prendre ne sont pas seulement ceux de la persuasion et de la prédication. Ici discours et mouvement s'opposent radicalement, dès lors qu'il ne s'agit pas de réfuter des doctrines, mais de renverser le pouvoir politique. Une telle fin ne peut se réaliser simplement par l'usage du langage, les armes sont nécessaires. « Instaurer le règne de Dieu sur terre, supprimer celui des hommes, enlever le pouvoir à ceux de ses adorateurs qui l'ont usurpé pour le rendre à Dieu seul, donner l'autorité à la loi divine (chari'at Allah) seule et supprimer le lois créées par l'homme... tout cela ne se fait pas avec des prêches et des discours. »30
Gilles Kepel souligne à quel point cet activisme répond à la nature dictatoriale du pouvoir de Nasser que Qutb invite, tout d'abord, à renverser. De toute évidence, face à un ordre policier qui n'hésite pas utiliser la brutalité la plus violente, les mots ne suffisent pas : « Le Livre n'est plus opératoire, c'est au sabre de prendre le relais. Le pouvoir est jahiliyya, il faut le combattre comme on combattait les païens. »31 « En franchissant ce pas, explique Gilles Kepel, Sayyid Qutb assume un risque considérable, qu'ont toujours hésité à prendre les oulémas au long de l'histoire musulmane. En effet, placer le prince hors de l'islam, c'est l'excommunier et l'excommunication est une arme dont le maniement est extrêmement dangereux, car elle tourne aisément entre les mains de sectes que les docteurs et les clercs sont incapables de contrôler. »32
Cette délégimitation des autorités cléricales et théologiques, et, plus généralement des institutions établies, est un des aspects de l'islamisme radical dont les conséquences devaient être proprement mortifères. Dans la mesure où celui-ci se libère de l'orthodoxie religieuse, à la faveur d'une orthopraxie violente qui soumet tout musulman à ses obligations, pareil impératif – aussi inconditionnel que le devoir kantien - contient en soi les ferments d'un développement exponentiel de la violence, en l'absence de tout contrôle et de toute limite. Développement d'autant plus incontrôlable que le jihad s'enracine dans une vision cosmique des fins dernières : le triomphe du bien sur le mal, de l'islam total sur la jâhiliyya. Et c'est bien à quoi on assista : le radicalisme devint de plus en plus individuel et extrémiste. Al-Qaeda est le résultat de cette évolution.33
La mondialisation du combat pour l'instauration de la souveraineté de Dieu et de la loi divine est inscrite dans la nature même de l'islam, tel que Qutb le comprend : « Point question de libérer l'homme arabe seulement, comme si le message ne s'adressait qu'aux Arabes », écrit Qutb dans le Zilal.34 Par conséquent, ses adversaires ne sont pas seulement les pouvoirs politiques corrompus en terre arabo-musulmane, mais, et de façon permanente, les athées, les polythéistes, les juifs et les chrétiens.
Ce n'est pas la guerre offensive seulement qui est rendue nécessaire. Le meurtre des Infidèles est légitimé dès lors, comme le rappelle Olivier Carré qu'« à tout moment et en tout lieu, tout musulman est tenu de combattre et de tuer tous les ennemis de l'Islam, mais sans esprit d'hostilité. »35 A cette nuance près que Qutb condamne les actes isolés de terrorisme. Les « qutbistes » à venir ne s'en tiendront pas à ce maigre verrou que toute la doctrine invitait, en réalité, à faire sauter.
Nous avons là, dans des textes explosifs écrits au sein de l'univers concentrationnaire nassérien, tous les élements d'un processus de violences extrêmes, idéologiquement justifiées, et qui devaient inspirer Ben Laden lorsqu'il décida de tourner ses partisans contre l'Occident, une fois les armées soviétiques défaites en Afghanistan. La dynamique du jihad ne connaîtra pas de fin avant que la victoire ultime n'ait été obtenue et, de fait, puisque celle-ci doit se réaliser sur la terre entière, ce n'est pas de sitôt que le « mouvement » s'arrêtera. La paix de Dieu que vise l'islam n'est pas le résultat d'un traité.

Oussama ben Laden, disciple de Qutb

Remplaçons Nasser par la monarchie saoudite, et nous avons la structure qutbiste de la lutte contre la jahiliyya, telle que Ben Laden l'exprime dans cet entretien qui eut lieu en Afghanistan en 1997 avec deux journalistes de la chaîne américaine CNN :

« - Monsieur Ben Laden, pouvez-vous nous donner une idée des points essentiels de vos critiques contre la famille royale d'Arabie saoudite ?

- Pour ce qui est de nos critiques contre le régime au pouvoir en Arabie saoudite, et ceux de la péninsule Arabique en général, elles portent sur leur soumission aux États-Unis et leur alliance avec eux, tandis que notre principal problème avec les États-Unis est qu'ils considèrent le régime saoudien comme un régime valet. Et, en raison de la soumission du régime saoudien envers les États-Unis et de son alliance avec eux, un grand péché contre l'islam est commis, puisque le gouvernement des hommes a remplacé celui de Dieu, alors que l'on devrait gouverner uniquement selon la loi révélée. »36

Ayant présent à l'esprit les éléments principaux de la doctrine de Qutb, il n'est nul besoin d'ajouter à ces mots de commentaire explicatif. Tout aussi clair est le sens de l'appel que Ben Laden lance, le 18 octobre 2003, dans sa « Seconde lettre aux musulmans d'Irak » :

« Sachez que cette guerre [des États-Unis contre l'Irak] est une nouvelle croisade contre le monde musulman, et qu'elle sera décisive pour la communauté musulmane mondiale tout entière, elle peut avoir des répercussions périlleuses et des effets néfates sur l'islam et les musulmans à un degré que nul, sinon Dieu, ne sait.
Donc, ô jeunes musulmans de tous lieux, et surtout dans les pays voisins [de l'Irak] et au Yemen,
Vous devez mener la guerre sainte convenablement, suivre la vérité et vous garder d'écouter les hommes qui ne suivent que leurs désirs et se couchent à terre, ou qui se fient aux oppresseurs, tremblent pour vous et vous détournent de cette guerre sainte bénie.
Car des voix se sont élevées en Irak, comme auparavant en Palestine, en Egypte, en Jordanie, au Yémen et ailleurs, appelant à une solution pacifique et démocratique, à la collaboration avec les régimes apostats, ou avec les envahisseurs juifs et croisés, plutôt que de mener la guerre sainte ; bref, il faut prendre garde contre cette méthode fausse et trompeuse, contraire à la loi de Dieu, qui entrave la guerre sainte.
Comment pouvez-vous soutenir la guerre sainte sans combattre pour la cause de Dieu ? Allez-vous faire marche arrière ? Ces hommes-là ont affaibli la puissance des musulmans sincères et ont adopté comme référence les passions humaines, la démocratie, la religion païenne (dîn jâhiliyya), en entrant dans les parlements, ceux-là se sont égarés et en ont égaré beaucoup.
A quoi pensent ceux qui entrent dans les parlements de l'idolâtrie, que l'islam a détruits ? […] Car l'islam est la religion de Dieu et les parlements sont une religion païenne (dîn jâhiliyya), c'est donc celui qui obéit aux princes ou aux oulémas (ceux qui permettent ce que Dieu a interdit, comme entrer dans les conseils législatifs, ou interdire ce que Dieu a permis, comme le jihad), qui commet le péché d'en faire des seigneurs à la place de Dieu ; or, il n'y a de force et de puissance qu'en Lui. »37

Toute la rhétorique révolutionnaire de Qutb est reprise là, appelant les musulmans à la « guerre sainte » contre la jâhiliyya et rejetant comme trahison de la loi divine la participation à une solution politique de nature démocratique. Mais qu'on ne se trompe pas : les raisons évoquées par Ben Laden dans ce texte, dans d'autres également, et qui tiennent tout ensemble à l'installation des bases américaines en Arabie saoudite après l'invasion du Koweit par les troupes de Saddam Hussein, à l'invasion de l'Afghanistan dans les mois qui suivirent le 11-Septembre, ou encore à la guerre des États-Unis contre l'Irak en 2003, ne sont pas les causes premières du jihad mené par Al-Qaeda, pas plus qu'il ne s'agit là de simples prétextes ou de réponses à mettre au compte de la vengeance. Ces événements étaient bien plutôt interprétés comme autant d'indices que le combat décisif, cosmique et métaphysique, entre Dieu et la jâhiliyya, l'islam et la barbarie, s'annoncait, alors que se manifestaient, à ciel ouvert, « les signes de l'Heure ».

mardi 6 octobre 2020

Entretien avec Philosophie Magazine

Entretien publié sur le site en ligne de Philosophie Magazine qui interroge la crise sanitaire, les politiques publiques mises en oeuvre en France, à partir de la pensée de Machiavel, le penseur par excellence des situations d'exception.

philomag.com

Les Scrupules de Machiavel




L'ouvrage est sorti le 9 septembre aux éditions Jean-Claude Lattès :

"De Machiavel, on retient souvent l’esprit calculateur et l’absence d’états d’âme. Mais c’est un autre visage du Secrétaire florentin que nous dévoile Michel Terestchenko dans cet essai passionné. Car Machiavel avait bien une morale, adaptée aux temps de mutation. Nicolas Machiavel se révèle un maître de l’action juste, celle qui s’adapte aux circonstances. Sans cacher son admiration pour l’homme, Michel Terestchenko renoue avec la tradition du questionnement moral, nourri d’exemples souvent bouleversants, qui a fait le succès de ses ouvrages précédents. Que ses héros machiavéliens aient le visage d’un président des États-Unis ou de résistants, les scrupules deviennent, sous sa plume, la condition de la lucidité et de l’action dans un monde d’incertitude."

« Un ouvrage passionnant, à la fois érudit et d’une lecture aisée. » Olivier Mony, Sud-Ouest

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