Il est des romans qui ont l'allure de cérémonies : il faut un temps de préparation et apporter sur l'autel les éléments du rituel avant que l'esprit prenne son envol et entende la parole des dieux. Tel est le cas de la dernière œuvre d'Isabelle Sorente, La femme et l'oiseau, publié aux éditions Jean-Claude Lattès.
Chaque personnage entre en scène avec ses traits distinctifs, aussi reconnaissables que les ornements bigarrés des prêtres : Elisabeth – on l'imagine vétue d'un tailleur bleu nuit – directrice à quarante-quatre ans d'une société de production, archétype de la self-made woman parisienne à qui tout réussit, sauf peut-être l'éducation de sa fille de quatorze ans Vina, obtenue par gestation pour autrui d'une mère biologique indienne, enfant surdouée et tourmentée – par son corps, par ses origines - soudainement emportée par un acte de violence inexpliqué qui la fait exclure provisoirement de son lycée, et avec elle à n'en pas douter la couleur serait rouge sang. Si l'on ajoute que le mari et le père est mort, on a là tous les ingrédients de ce qui pourrait être un épisode de Thérapie. Sauf que ce n'est pas chez l'analyste que ces deux-là vont chercher guérison de leurs manques et de leurs traumatismes, mais chez un grand-oncle, âgée de 91 ans, Thomas, dont on apprendra qu'enrôlé de force par les Allemands, pendant la Seconde Guerre mondiale, ce « Malgré-nous » a connu avec son frère, le père d'Elisabeth, les horreurs de la captivité par les Soviétiques dans le camp 188 de Tambov, situé à quelques centaines de kilomètres de Moscou. Entre le vieil homme solitaire et sa nièce, l'amour qui les liait autrefois s'est relâché avec le temps et la distance, et puis il y a cet enfant qu'il ne connaît pas. D'où vient alors qu'entre ces trois là, si mal préparés à se rencontrer, va s'accomplir une chimie des éléments cicatrisant leurs blessures et leurs angoisses?
Chez Isabelle Sorente, les névroses humaines ne se résolvent pas dans une connaissance de l'origine, la fracture inaugurale, dont il convient de faire le récit. Les êtres s'en sortent par le haut, et le haut, c'est le domaine du ciel et des oiseaux, tels ces faucons à qui Thomas apporte chaque matin dans la forêt des morceaux de viande fraîche, et avec lesquels il partage de s'envoler dans le vaste ciel « où l'on perçoit d'un côté le passé et de l'autre l'avenir ». À cette vision, Thomas a été initié dans le camp de Tambov aux pires heures de son existence, lorsque les morts qu'il fallait enterrer et brûler, ces centaines de corps empilés comme des faguots, ouvraient l'esprit à la prière – que pouvait-il donc faire d'autre, sinon prier pour chacun d'entre eux ? - et que l'esprit découvrait qu'il pouvait s'envoler « au-dessus des barbelés et des miradors ». Non pour fuir le carnage dans une sorte d'illusion mystique qui serait lâcheté mais pour, et c'est un courage extrême, relier en ce lieu infernal les vivants aux morts et l'amour à la vie. Cet envol de l'esprit qui conduit à la réconciliation au cœur de l'enfer, le vieil homme en fait le récit à Vina et ce récit est une thérapie et une initiation, une ouverture à la bienveillance, à la compréhension mutuelle et à l'amour, l'apprentissage du grand Oui qui se déploie dans les aspects les plus concrets de l'existence, Vina « qui n'aimait pas la vie », qui aussi loin qu'elle s'en souvienne se sentait exclue, en découvrira bientôt les merveilleuses possibilités : « Tout ce qu'elle commençait à percevoir, cette paix qu'elle commençait à peine à ressentir... » Car tels sont pour Isabelle Sorente les fruits de l'esprit lorsque nous faisons corps avec l'âme du monde. Coulent alors les mots pour décrire l'aiguisement de la conscience dans une magnifique langue poétique où les personnages – centré sur la trame principale du roman, nous sommes loin de les avoir tous introduits – se trouvent enfin eux-mêmes dans le rétablissement d'un lien - présence à soi, au monde et aux autres - qui est d'abord et avant tout spirituel. Qui ne voudrait partager avec elle cet acte de foi ?
On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal
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mercredi 10 novembre 2021
dimanche 17 novembre 2013
Victor Hugo, "Pensar, dudar"
"Pensar, dudar" [" Penser, douter "], Les voix intérieures, XXVIII, poème de Victor Hugo, daté du 8 septembre 1835, dans lequel il adresse à son amie et confidente, Louise Bertin, ses angoisses religieuses :
Quand on ne songe plus, triste et mourant effort,
Qu'à chercher un salut, une boussole, un port,
Une ancre où l'on s'attache, un phare où l'on s'adresse,
Oh ! comme avec terreur, pilotes en détresse,
Nous nous apercevons qu'il nous manque la foi,
[...]
Cette absence de foi, cette incrédulité,
Ignorance ou savoir, sagesse ou vanité,
Est-ce, de quelque nom que notre orgueil la nomme,
Le vice de ce siècle ou le malheur de l'homme ?
Est-ce un mal passager ? est-ce un mal éternel ?
Notre esprit contemporain douterait, pour le moins, que le manque de foi soit un mal tout court, voyant dans ces interrogations et ces tourments les reliquats d'une ancienne illusion, toujours persistante. Mais être certain que c'est cela et rien de plus, non, en ferais-je l'aveu ? je n'ai pas cette assurance ou, si l'on suit Hugo, un tel "orgueil". La sensibilité religieuse est entre les hommes une grande marque de division, selon qu'on l'éprouve ou qu'on y soit totalement étranger, mais elle n'oppose pas les croyants aux non-croyants. Pascal s'adressait à ceux qui, malgré leur absence de foi, pouvaient l'entendre, non à ceux qui ne voient là que des gémissements dont l'intelligence ou la raison nous libère. Entre ces deux camps, il n'est sans doute pas possible de trancher - qui est clairvoyant ? qui est aveugle et égaré ? - du moins peut-on savoir dans lequel on se trouve. Selon le cas, le poème de Hugo sera ou bien une simple rêverie poétique ou bien l'expression d'une angoisse douloureuse et sérieuse.
Quand on ne songe plus, triste et mourant effort,
Qu'à chercher un salut, une boussole, un port,
Une ancre où l'on s'attache, un phare où l'on s'adresse,
Oh ! comme avec terreur, pilotes en détresse,
Nous nous apercevons qu'il nous manque la foi,
[...]
Cette absence de foi, cette incrédulité,
Ignorance ou savoir, sagesse ou vanité,
Est-ce, de quelque nom que notre orgueil la nomme,
Le vice de ce siècle ou le malheur de l'homme ?
Est-ce un mal passager ? est-ce un mal éternel ?
Notre esprit contemporain douterait, pour le moins, que le manque de foi soit un mal tout court, voyant dans ces interrogations et ces tourments les reliquats d'une ancienne illusion, toujours persistante. Mais être certain que c'est cela et rien de plus, non, en ferais-je l'aveu ? je n'ai pas cette assurance ou, si l'on suit Hugo, un tel "orgueil". La sensibilité religieuse est entre les hommes une grande marque de division, selon qu'on l'éprouve ou qu'on y soit totalement étranger, mais elle n'oppose pas les croyants aux non-croyants. Pascal s'adressait à ceux qui, malgré leur absence de foi, pouvaient l'entendre, non à ceux qui ne voient là que des gémissements dont l'intelligence ou la raison nous libère. Entre ces deux camps, il n'est sans doute pas possible de trancher - qui est clairvoyant ? qui est aveugle et égaré ? - du moins peut-on savoir dans lequel on se trouve. Selon le cas, le poème de Hugo sera ou bien une simple rêverie poétique ou bien l'expression d'une angoisse douloureuse et sérieuse.
samedi 23 avril 2011
Chant de Pâques
Avec quelle douceur les moines du monastère russe de Valaam chantent la mélodie grecque de la Résurrection, "Christos Anesti", "Christ est Ressuscité" ! Et mon coeur se serre en songeant à ces temps où la foi était simple. La joie des fidèles dans la campagne et les villages de l'ancienne Russie, réunis la nuit de Pâques après quarante jours de jeûne, les oeufs que l'on peint en rouge et qui seront distribués, avec le koulitch, à la fin de l'Office, les cloches qui sonnent joyeusement alors que l'on vient prendre la lumière à la bougie allumée par le prêtre, revêtu de ses ornements d'or, l'église illuminée par les veilleuses qui brillent au-dessus des icônes. Toutes ces images, devenues aujourd'hui d'Epinal, étaient autrefois une réalité. L'on pouvait être pécheur, mauvais pratiquant, tous, hommes, femmes et enfants, jeunes et vieux, se retrouvaient rassemblés un soir au moins, alors que l'homélie de saint Jean Chrysostome appelaient,comme aujourd'hui encore, les fidèles de la première heure et les invités tardifs de la onzième heure à se réjouir ensemble dans la Bonne Nouvelle et à se donner le Baiser de Paix.
C'étaient d'autres temps où les peines de la vie s'apaisaient dans le calme refuge d'une foi, qui pour la plupart était d'une vérité aussi évidente que la clarté du soleil en plein midi. L'on pouvait marcher des jours durant, l'âme en peine, pour rencontrer un père spirituel, un "starets", tel l'inoubiable père Zosime que Dostoïevski peint dans les Frères Karamazov, et repartir le coeur joyeux parce que la foi incarnée et vivante était en cet homme saint - eh oui, la sainteté existait alors - un bouleversant témoignage d'amour. Depuis, une grande ombre noire s'est déployée dans nos coeurs et sur nos sociétés ; de tels hommes ont disparu, ou alors ils vivent cachés, et nous ne sommes plus capables d'une telle simplicité. Ce chant, comme une prière, nous rappelle pourtant ce qu'elle pouvait signifier.
Oh oui, je voudrais une nuit seulement revenir à la douceur et à la piété de ce qu'un très beau livre de Stefan Zweig appelle "le monde d'hier". Et ne me dites pas, ce que nous savons tous, qu'il était fait aussi d'oppression et de misère. Ce n'est pas de cela dont je parle et qui éveille ma nostalgie. Joyeuses fêtes de Pâques à tous, chers amis, que vous soyez croyants ou non, sensibles ou indifférents à ce qui me touche !
Si vous voulez connaître et goûter à la merveilleuse et profonde spiritualité russe, venue des plus lointains enseignements des hésychastes de l'Athos, ces maîtres de la prière du coeur et de la tranquillité (hesychia en grec) intérieure, lisez les Récits d'un pélerin russe, dont l'auteur est anonyme :
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Et voyez l'admirable film de Pavel Lounguine, L'île (2008), qui est une pure merveille :
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C'étaient d'autres temps où les peines de la vie s'apaisaient dans le calme refuge d'une foi, qui pour la plupart était d'une vérité aussi évidente que la clarté du soleil en plein midi. L'on pouvait marcher des jours durant, l'âme en peine, pour rencontrer un père spirituel, un "starets", tel l'inoubiable père Zosime que Dostoïevski peint dans les Frères Karamazov, et repartir le coeur joyeux parce que la foi incarnée et vivante était en cet homme saint - eh oui, la sainteté existait alors - un bouleversant témoignage d'amour. Depuis, une grande ombre noire s'est déployée dans nos coeurs et sur nos sociétés ; de tels hommes ont disparu, ou alors ils vivent cachés, et nous ne sommes plus capables d'une telle simplicité. Ce chant, comme une prière, nous rappelle pourtant ce qu'elle pouvait signifier.
Oh oui, je voudrais une nuit seulement revenir à la douceur et à la piété de ce qu'un très beau livre de Stefan Zweig appelle "le monde d'hier". Et ne me dites pas, ce que nous savons tous, qu'il était fait aussi d'oppression et de misère. Ce n'est pas de cela dont je parle et qui éveille ma nostalgie. Joyeuses fêtes de Pâques à tous, chers amis, que vous soyez croyants ou non, sensibles ou indifférents à ce qui me touche !
Si vous voulez connaître et goûter à la merveilleuse et profonde spiritualité russe, venue des plus lointains enseignements des hésychastes de l'Athos, ces maîtres de la prière du coeur et de la tranquillité (hesychia en grec) intérieure, lisez les Récits d'un pélerin russe, dont l'auteur est anonyme :
Et voyez l'admirable film de Pavel Lounguine, L'île (2008), qui est une pure merveille :
mardi 1 mars 2011
Mère Thérésa, la sainte des ténèbres
Un précédent billet, qui semble avoir attiré l'attention d'un certain nombre de lecteurs, était consacré aux terribles expériences de « nuit de la foi », de vide intérieur, d'absence totale du sentiment de la présence de Dieu, jusqu'à l'impossibilité de prier, qu'a connues et éprouvées Mère Théresa, et cela pendant des décennies. Rien dans son visage lumineux, plein de joie, dans son dévouement aux plus pauvres d'entre les pauvres et qui fut pour tant de personnes, croyantes ou non, dans le monde entier une source immense de réconfort et de consolation, ne pouvait laisser deviner les tourments, le désespoir même, qu'elle vivait, et dont témoignent les lettres écrites (en anglais) à quelques uns de ses proches et qui furent longtemps tenues secrètes. Je me suis donc procuré, pour vous et pour moi, l'ouvrage dans lequel elles ont été publiées, Mother Teresa, Come Be My Light, The Private Writings of the « Saint of Calcutta , (edited and commented by Brian Kolodiejchkuk, M. C., Doubleday, New-York, 2007).
De toutes ces lettres, voici la plus remarquable et la plus déchirante (je n'ai rien changé à la ponctuation, qui paraîtra étrange, ni au style assez chaotique de l'auteur. Sa langue maternelle n'était pas l'anglais, mais l'albanais) :
A Loreto, cher Père, j'étais très heureuse – la plus heureuse de toutes les nonnes, je crois. - Puis vint l'appel. - Notre Seigneur me demanda directement – la voix était claire et pleine de conviction. - Encore et toujours, Il me demanda en 1946. Je savais que c'était Lui. Crainte et sentiments terribles – crainte que je ne sois victime d'une illusion. - Mais j'avais toujours vécue dans l'obéissance – je présentais la situation entière à mon père spirituel – esperant tout le temps qu'il me dirait que c'était une illusion du diable, mais non – ainsi la voix, me dit-il, c'est Jésus qui te demande – et puis, vous savez, tout a réussi. Mes supérieurs m'ont envoyée à Asansol en 1945 – et là, comme si le Seigneur se donnait à moi, entièrement. La douceur et la consolation et l'union de ces six mois, mais elles disparurent trop tôt.
Puis le travail commença – en décembre 1948. - Dès l'année 1950, le nombre des soeurs augmenta – le travail augmenta.
Maintenant, Père, depuis 49 ou 50, ce terrible sentiment de perte – cette ténèbre inouïe – cette solitude – cette aspiration continuelle pour Dieu – qui me donne de la peine au plus profond de mon coeur. Les ténèbres sont telles que je ne vois réellement rien – ni avec mon esprit ni avec ma raison. - La place de Dieu est vide. - Il n'y a pas de Dieu en moi. Lorsque la souffrance de l'aspiration est trop grande – j'aspire, j'aspire seulement à Dieu – et alors ce que je sens, c'est qu'Il ne veut pas de moi – Il n'est pas là. - Le paradis – les âmes – pourquoi ne sont-ce là pour moi que des mots – qui ne signifient rien pour moi ? Ma véritable vie semble tellement contradictoire. J'aide les âmes – pour aller où ? Pourquoi tout ceci ? Où est l'âme dans mon être à moi ? Dieu ne veut pas de moi. - Parfois, j'entends juste mon coeur crier - « Mon Dieu » et rien d'autre ne vient. - La torture et la souffrance, je ne puis me les expliquer. - Depuis mon enfance j'ai éprouvé l'amour le plus tendre pour Jésus dans le Saint Sacrement – mais cela, également, a disparu. - Je ne sens rien devant Jésus – et pourtant je ne manquerai pour rien au monde la Sainte Com. [Communion].
Vous voyez, Père, la contradiction dans ma vie. J'aspire à Dieu – je veux L'aimer – L'aimer beaucoup – vivre seulement pour l'amour de Lui – aimer seulement – et cependant il n'y a que de la peine – l'aspiration mais pas d'amour.
[…]
Toutes ces choses étaient si naturelles pour moi avant – jusqu'à ce que Notre Seigneur vienne tout entier dans ma vie. - J'aimais Dieu avec toutes les forces d'un coeur d'enfant. Il était le centre de tout ce que je faisais et disais. - Maintenant, Père, tout est si noir, si différent, et pourtant tout ce qui est à moi est à Lui – en dépit du fait qu'Il ne me veuille pas, qu'Il ne se soucie pas de moi.
Lorsque le travail commença – je savais tout ce que cela signifiait. - Mais j'acceptais tout de tout mon coeur. - Je fis seulement une prière – de me donner la grâce de donner des saints à l'Eglise.
Mes Soeurs, Père, sont le don que Dieu me fait, elles sont sacrées pour moi – chacune d'entre elles. C'est pourquoi je les aime – plus que je m'aime moi-même. - Elles sont une très grande part de ma vie.
Mon coeur et mon âme appartiennent à Dieu seul – qu'Il a rejeté comme un enfant non désiré de Son Amour. Et à cela, j'ai fait cette résolution dans cette retraite ;
Etre à sa disposition
Qu'il en soit de moi ainsi qu'Il le veut, comme Il le veut, aussi longtemps qu'Il le veut. Si mes ténèbres sont lumière pour quelque âme – et même si elles ne sont rien pour personne – je suis parfaiteùent heureuse – d'être une fleur dans le champ de Dieu [p. 209-212]
Beaucoup de commentaires spirituels et théologiques ont été donnés à la signification de ces épreuves qu'au XVIIe siècle on appelait "les sécheresses intérieures - en particulier pour les rapporter à la nuit de la foi, nuit des sens, nuit de l'esprit, chez saint Jean de la Croix. Mon propos ici n'est pas de les analyser, moins encore de juger de leur pertinence ou de leur vérité. Du reste, qui le pourrait ? Avec tout ce que ces lettres révèlent de grandeur, de noblesse et d'héroîsme, peut-être d'un autre temps - d'un monde avant le nôtre - elles se suffisent à elles-mêmes.
Comme on le voit, la bonté - et qui peut douter que mère Thérésa soit une figure inoubliable de la bonté humaine ? - est chose infiniment plus profonde et complexe, peut-être même plus tragique, que l'idée qu'on s'en fait habituellement. Rien, en tout cas, qui soit purement et simplement, une affaire de "bons sentiments" qu'on puisse brocarder et moquer au nom des impulsions un peu naïves de l'homme compassionnel et qui releveraient de la sensiblerie.
mardi 13 juillet 2010
Mère Teresa et la nuit de la foi
Lu par hasard sur le site Rue89, cet article, subtil et nuancé, sur les "épreuves spirituelles" qu'aurait connues Mère Teresa. Et l'on comprend dès lors que le vide de la foi - c'est là une expérience bien connue chez les plus grands mystiques - n'a rien à voir avec la croyance que Dieu n'existe pas. L'on devrait aborder ces sujets - mais qui s'en soucie ? - avec bien plus d'intelligence, d'attention et de bienveillance que l'on en témoigne généralement.
Dix ans après la mort de Mère Teresa, plus de quarante de ses lettres, jusqu'alors tenues secrètes, ont été divulguées. Le grand public devrait en prendre connaissance dans un livre à paraître dès cette semaine aux Etats-Unis, et dont le magazine américain Time vient de donner de larges extraits.
Décédée en 1997, la » Madre » sentait sa foi défaillir : "Je regarde et je ne vois pas ; j'écoute et je n'entends pas. " Elle écrivit un jour :
"Où est ma foi ? Tout au fond de moi, où il n'y a rien d'autre que le vide et l'obscurité… Je n'ai pas la foi. "
Béatifiée en 2002, Mère Teresa pourrait être canonisée comme grand mystique. Le postulateur de la cause, le Père Brian Kolodiejchuk, a été profondément troublé par ces lettres. Il était lui-même un proche de la religieuse et ne se serait jamais douté, pas même un instant, de ses tourments. " Je n'ai jamais lu la vie d'un saint où le saint vivait dans une obscurité spirituelle si intense " , confie-t-il à Time.
Ces révélations ne s'opposent pas pour autant à l'avancée de la cause de Mère Teresa. En effet, des doutes lancinants, même aussi intenses, ne constituent pas un péché puisqu'ils ne sont pas volontaires, enseigne la théologie romaine. Au contraire, ils sont souvent considérés comme l'expression redoutable d'une épreuve mystique propre à des âmes vraiment exceptionnelles et très avancées dans la vie spirituelle.
On peut évoquer la nuit de la foi de Saint Jean de la Croix (1542-1591) ou de Thérèse d'Avila. On peut également songer à la petite Thérèse de Lisieux, qui était convaincue d'avoir perdu la foi, et qui est aujourd'hui docteur de l'Eglise !
Les tourments secrets de la Mère de Calcutta ne rassureront pas les fidèles, mais sont comme un camouflet à ceux qui présentent la foi de façon trop arrogante.
"Si un jour je deviens une sainte, je serai sûrement celle des ténèbres "
L'avancée de la cause de Mère Teresa peut rencontrer d'autres obstacles. Il existe en effet à Rome un soupçon selon lequel la religieuse albanaise aurait considéré les autres religions comme canaux de grâce et de salut, et aurait minimisé le caractère exclusif de la vérité chrétienne.
Du vivant même de la religieuse, le cardinal Pietro Palazzini, qui avait justement été préfet de la Congrégation pour les causes des saints, ne faisait pas mystère de ses réticences.
Si cela se confirme, une accusation de "relativisme" au sujet des religions non chrétiennes pourrait lui valoir bien plus d'ennuis post mortem que l'évocation de ses doutes. Il faut savoir que la Curie romaine s'opposa toujours avec la dernière énergie à l'élévation au cardinalat de Monseigneur Henry D'Souza, archevêque de Calcutta et proche ami de la religieuse, accusé de relativisme dans le champ interreligieux.
En tout cas, Mère Teresa écrivait en 1982 :
"Si un jour je deviens une sainte, je serai sûrement celle des ténèbres, je serai continuellement absente du paradis."
Plus que de simples moments de doute, un malaise récurrent
La quarantaine de lettres, dans lesquelles la religieuse ouvre son coeur, permettent d'exclure la simple crise spirituelle passagère, la simple dépression face aux difficultés et aux tensions que traversait son ordre des Filles de la charité. Mère Teresa était torturée par le doute de façon récurrente, sinon continue.
Ce sont des lettres que la religieuse n'aurait pas voulu voir diffusées au grand jour. Elle avait en effet demandé la destruction de sa correspondance. L'autorité ecclésiastique s'y est opposée, sans doute justement en prévision du procès en canonisation.
Ces lettres établissent que durant au moins un demi-siècle de sa longue vie, Mère Teresa ne ressentait plus la présence de Dieu. Dieu était absent et laissait la place au grand vide. Aussi bien dans son coeur que dans l'eucharistie.
Pendant un demi-siècle, la religieuse a vécu dans un état intense et tragique de déréliction spirituelle, et même de vraie détresse. Elle parle volontiers de "torture" intérieure. Elle compare son expérience à celle de l'enfer et se sent gagnée par l'inquiétude, au point de ne plus croire au ciel, ni même à Dieu. Son sourire, dit-elle, n'est qu'un "masque". Plus encore, elle se sent hypocrite, n'éprouvant aucun amour pour Dieu. L'historien jésuite James Martin, spécialiste éminent de la vie des saints est lui-même étonné et déclare n'avoir jamais lu l'histoire d'un saint avec de tels tourments intérieurs, et sur une si longue durée.
Une forme particulière d'auto-destruction narcissique
Le Père Brian Kolodiejchuk, postulateur de la cause, aussi bien que le Père James Martin notent que le fait de ne pas sentir la présence du Christ ni l'amour à son endroit ne veut pas dire qu'il ne soit pas présent et qu'on ne l'aime pas. Au contraire, cette sécheresse intérieure si douloureuse est le signe d'une vie mystique intense et donc de sa présence mystérieuse.
Des psychanalystes devinent en elle une forme particulière d'auto-destruction narcissique contre-balancée avec un certain succès par son contraire : une offrande positive et "affirmative" aux autres lui assurant une survie à long terme mais sans lui éviter un déchirement épouvantable. Les plus chrétiens parlent d'une humilité inconsciente. D'autant plus que son succès médiatique et sa notoriété mettaient cette humilité à fort rude épreuve.
Son tourment connut une parenthèse plus sereine de cinq semaines en 1958, comme une pause miséricordieuse accordée par le Seigneur avant de nouveaux tourments.
Le Docteur Richard Gottlieb, professeur à la société de psychanalyse de New York, livre une analyse assez fine et convaincante de la personnalité de mère Teresa. Il y avait en elle une profonde tendance à la démesure : " Je veux aimer Jésus comme personne ne l'a jamais aimé auparavant. " Une sorte d'incapacité à accepter ses propres limites et ses propres faiblesses empêchait Mère Teresa de trouver la paix. Il y avait en elle une sorte de déséquilibre, de perfectionnisme absolu, qui lui rendait impossible un chemin d'acceptation de soi et explique les oscillations entre des ambitions exaltées sans limites et des crises de profond découragement, de désespoir et de haine de soi (comment accepter sa propre humanité dans une telle perspective ? ). Si cette analyse se révèle juste, c'est une pierre jetée dans le jardin de la théologie spirituelle.
Un certain dédoublement de la personnalité
Il y a certainement des figures spirituelles humainement épanouies, mais un sens de la perfection qui ne serait pas tempéré fait de la vie intérieure d'une personne un tourment intérieur parfois dévastateur. Cette névrose de perfection surdétermine la rhétorique chrétienne de la culpabilité et de la faute, de l'humilité et de l'humiliation.
Paradoxalement, elle n'empêche pas des fruits extérieurs multiples et admirables, mais au prix d'un certain dédoublement de la personnalité, entre une face offerte à tous, souriante et sereine, et un arrière-fond douloureux et même perpétuellement crucifié. Elle était en permanence obsédée par le péché et les ténèbres. Cet aspect indubitablement névrotique (de grands saints ont été névrosés, à commencer par Thérèse de Lisieux ! ) n'explique cependant pas tout : nous entrons de plain-pied dans une dimension "théologale" qui va bien au-delà de ce qu'un état spirituel peut avoir de profondément malsain.
La lumière de la foi relève sans doute d'un clair-obscur plus que d'un éblouissement. L'entrelacs subtil et mouvant qui tisse l'expérience spirituelle peut sans doute associer des éléments très contrastés et sans doute contradictoires à bien des égards. Cette complexité de l'esprit humain, surtout lorsqu'il s'agit de personnalités d'exception comme l'était sans l'ombre d'un doute Mère Teresa, nous interdit tout jugement rapide, tout diagnostic simpliste, tout portrait superficiel. La coexistence en nous d'opposés est peut-être ce qu'il y a en nous de plus humain.
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Dix ans après la mort de Mère Teresa, plus de quarante de ses lettres, jusqu'alors tenues secrètes, ont été divulguées. Le grand public devrait en prendre connaissance dans un livre à paraître dès cette semaine aux Etats-Unis, et dont le magazine américain Time vient de donner de larges extraits.
Décédée en 1997, la » Madre » sentait sa foi défaillir : "Je regarde et je ne vois pas ; j'écoute et je n'entends pas. " Elle écrivit un jour :
"Où est ma foi ? Tout au fond de moi, où il n'y a rien d'autre que le vide et l'obscurité… Je n'ai pas la foi. "
Béatifiée en 2002, Mère Teresa pourrait être canonisée comme grand mystique. Le postulateur de la cause, le Père Brian Kolodiejchuk, a été profondément troublé par ces lettres. Il était lui-même un proche de la religieuse et ne se serait jamais douté, pas même un instant, de ses tourments. " Je n'ai jamais lu la vie d'un saint où le saint vivait dans une obscurité spirituelle si intense " , confie-t-il à Time.
Ces révélations ne s'opposent pas pour autant à l'avancée de la cause de Mère Teresa. En effet, des doutes lancinants, même aussi intenses, ne constituent pas un péché puisqu'ils ne sont pas volontaires, enseigne la théologie romaine. Au contraire, ils sont souvent considérés comme l'expression redoutable d'une épreuve mystique propre à des âmes vraiment exceptionnelles et très avancées dans la vie spirituelle.
On peut évoquer la nuit de la foi de Saint Jean de la Croix (1542-1591) ou de Thérèse d'Avila. On peut également songer à la petite Thérèse de Lisieux, qui était convaincue d'avoir perdu la foi, et qui est aujourd'hui docteur de l'Eglise !
Les tourments secrets de la Mère de Calcutta ne rassureront pas les fidèles, mais sont comme un camouflet à ceux qui présentent la foi de façon trop arrogante.
"Si un jour je deviens une sainte, je serai sûrement celle des ténèbres "
L'avancée de la cause de Mère Teresa peut rencontrer d'autres obstacles. Il existe en effet à Rome un soupçon selon lequel la religieuse albanaise aurait considéré les autres religions comme canaux de grâce et de salut, et aurait minimisé le caractère exclusif de la vérité chrétienne.
Du vivant même de la religieuse, le cardinal Pietro Palazzini, qui avait justement été préfet de la Congrégation pour les causes des saints, ne faisait pas mystère de ses réticences.
Si cela se confirme, une accusation de "relativisme" au sujet des religions non chrétiennes pourrait lui valoir bien plus d'ennuis post mortem que l'évocation de ses doutes. Il faut savoir que la Curie romaine s'opposa toujours avec la dernière énergie à l'élévation au cardinalat de Monseigneur Henry D'Souza, archevêque de Calcutta et proche ami de la religieuse, accusé de relativisme dans le champ interreligieux.
En tout cas, Mère Teresa écrivait en 1982 :
"Si un jour je deviens une sainte, je serai sûrement celle des ténèbres, je serai continuellement absente du paradis."
Plus que de simples moments de doute, un malaise récurrent
La quarantaine de lettres, dans lesquelles la religieuse ouvre son coeur, permettent d'exclure la simple crise spirituelle passagère, la simple dépression face aux difficultés et aux tensions que traversait son ordre des Filles de la charité. Mère Teresa était torturée par le doute de façon récurrente, sinon continue.
Ce sont des lettres que la religieuse n'aurait pas voulu voir diffusées au grand jour. Elle avait en effet demandé la destruction de sa correspondance. L'autorité ecclésiastique s'y est opposée, sans doute justement en prévision du procès en canonisation.
Ces lettres établissent que durant au moins un demi-siècle de sa longue vie, Mère Teresa ne ressentait plus la présence de Dieu. Dieu était absent et laissait la place au grand vide. Aussi bien dans son coeur que dans l'eucharistie.
Pendant un demi-siècle, la religieuse a vécu dans un état intense et tragique de déréliction spirituelle, et même de vraie détresse. Elle parle volontiers de "torture" intérieure. Elle compare son expérience à celle de l'enfer et se sent gagnée par l'inquiétude, au point de ne plus croire au ciel, ni même à Dieu. Son sourire, dit-elle, n'est qu'un "masque". Plus encore, elle se sent hypocrite, n'éprouvant aucun amour pour Dieu. L'historien jésuite James Martin, spécialiste éminent de la vie des saints est lui-même étonné et déclare n'avoir jamais lu l'histoire d'un saint avec de tels tourments intérieurs, et sur une si longue durée.
Une forme particulière d'auto-destruction narcissique
Le Père Brian Kolodiejchuk, postulateur de la cause, aussi bien que le Père James Martin notent que le fait de ne pas sentir la présence du Christ ni l'amour à son endroit ne veut pas dire qu'il ne soit pas présent et qu'on ne l'aime pas. Au contraire, cette sécheresse intérieure si douloureuse est le signe d'une vie mystique intense et donc de sa présence mystérieuse.
Des psychanalystes devinent en elle une forme particulière d'auto-destruction narcissique contre-balancée avec un certain succès par son contraire : une offrande positive et "affirmative" aux autres lui assurant une survie à long terme mais sans lui éviter un déchirement épouvantable. Les plus chrétiens parlent d'une humilité inconsciente. D'autant plus que son succès médiatique et sa notoriété mettaient cette humilité à fort rude épreuve.
Son tourment connut une parenthèse plus sereine de cinq semaines en 1958, comme une pause miséricordieuse accordée par le Seigneur avant de nouveaux tourments.
Le Docteur Richard Gottlieb, professeur à la société de psychanalyse de New York, livre une analyse assez fine et convaincante de la personnalité de mère Teresa. Il y avait en elle une profonde tendance à la démesure : " Je veux aimer Jésus comme personne ne l'a jamais aimé auparavant. " Une sorte d'incapacité à accepter ses propres limites et ses propres faiblesses empêchait Mère Teresa de trouver la paix. Il y avait en elle une sorte de déséquilibre, de perfectionnisme absolu, qui lui rendait impossible un chemin d'acceptation de soi et explique les oscillations entre des ambitions exaltées sans limites et des crises de profond découragement, de désespoir et de haine de soi (comment accepter sa propre humanité dans une telle perspective ? ). Si cette analyse se révèle juste, c'est une pierre jetée dans le jardin de la théologie spirituelle.
Un certain dédoublement de la personnalité
Il y a certainement des figures spirituelles humainement épanouies, mais un sens de la perfection qui ne serait pas tempéré fait de la vie intérieure d'une personne un tourment intérieur parfois dévastateur. Cette névrose de perfection surdétermine la rhétorique chrétienne de la culpabilité et de la faute, de l'humilité et de l'humiliation.
Paradoxalement, elle n'empêche pas des fruits extérieurs multiples et admirables, mais au prix d'un certain dédoublement de la personnalité, entre une face offerte à tous, souriante et sereine, et un arrière-fond douloureux et même perpétuellement crucifié. Elle était en permanence obsédée par le péché et les ténèbres. Cet aspect indubitablement névrotique (de grands saints ont été névrosés, à commencer par Thérèse de Lisieux ! ) n'explique cependant pas tout : nous entrons de plain-pied dans une dimension "théologale" qui va bien au-delà de ce qu'un état spirituel peut avoir de profondément malsain.
La lumière de la foi relève sans doute d'un clair-obscur plus que d'un éblouissement. L'entrelacs subtil et mouvant qui tisse l'expérience spirituelle peut sans doute associer des éléments très contrastés et sans doute contradictoires à bien des égards. Cette complexité de l'esprit humain, surtout lorsqu'il s'agit de personnalités d'exception comme l'était sans l'ombre d'un doute Mère Teresa, nous interdit tout jugement rapide, tout diagnostic simpliste, tout portrait superficiel. La coexistence en nous d'opposés est peut-être ce qu'il y a en nous de plus humain.
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