On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal
mardi 8 juin 2010
In Memoriam Alexandra Terestchenko (1964-1983)
Vingt-sept ans après que ma soeur Alexandra a quitté ce monde, son ami François nous envoie ces photos que je n'avais jamais vues. Sa fidélité à la mémoire de l'être trop tôt disparu me touche plus que je ne puis le dire. Dans ce châlet du village de l'Etivaz en Suisse où elle repose, Alexandra connut des jours heureux.
lundi 7 juin 2010
Vassilissa Ranson, photographies
Que la jeune photographe Vassilissa Ranson soit mille fois et grandement remerciée de m'avoir envoyé et autorisé à publier ces récents tirages que je trouve admirables. Ayez la délicatesse de ne pas les reprendre - si par bonheur l'envie vous en prenait - sans citer le nom de leur auteur. C'est un talent naissant et très prometteur qu'il faut soutenir et faire connaître, non piller et s'approprier.
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Christian Ferras again
Dans un précédent billet - vous le retrouverez aisément dans les archives vidéos - j'avais "posté" la sublime interprétation du grand violoniste français, Christian Ferras, du Concerto pour violon de Sibélius (3e mvt.) sous la baguette d'Herbert von Karayan. Le voici à nouveau dans le 1er mouvement du Concerto pour violon de Mendelssohn (1845), interprété par l'orchestre de Radio Canada, placé sous la direction du chef canadien, Alexander Brott. Et toujours cette extraordinaire intensité du jeu qui va bien au-delà de la virtuosité, comme un coup de fouet à l'âme - appelez cette sensibilité spirituelle comme vous voudrez - qui vous dresse de votre chaise.
Pour écouter la suite, cliquez sur la première des icônes à gauche qui s'affichent à la fin de l'extrait :
Pour écouter la suite, cliquez sur la première des icônes à gauche qui s'affichent à la fin de l'extrait :
dimanche 6 juin 2010
Masaru Emoto, The Power of Love
Des cristaux, des fleurs ou des grains de riz croissent bellement ou stagnent et pourrissent selon qu'on leur dispense des paroles d'affection ou, au contraire, de haine. Tels sont les résultas étonnants des expériences conduites par le chercheur japonais Masaru Emoto sur la manière dont les sentiments, les pensées et les paroles affectent le monde de la nature - ce qu'il nomme le "phénomène Hado". Merci à Vassilissa de m'avoir fait découvrir ces merveilleuses recherches qui inciteront les tristes esprits à sourire et à se moquer. Obéissant à ses conseils, je vais tenter ma chance auprès de mes rosiers squelettiques...
Voir surtout le site de Masaru Emoto :
www.hado.net
Voir surtout le site de Masaru Emoto :
Cours de philosophie à l'université de Reims (SEAD)
Sachez, pour ceux que cela intéresserait, que l'université de Reims propose au SEAD un cursus d'enseignement de philosophie à distance (de la 1ère année jusqu'au master) d'excellente qualité pour un montant relativement modique. Le programme - vous verrez les cours que j'y donne - peut être consulté à l'adresse suivante :
http://sead.univ-reims.fr
samedi 5 juin 2010
Nuit blanche
Nuit de la philosophie, nuit blanche. Les nombreuses manifestations (conférences, lectures, débats, etc.) se sont achevées à cinq heure du matin, le délicieux petit jardin de l'Ecole encore plein de monde. Au pic de la soirée, plus de mille huit cent personnes étaient présentes dans les lieux. Salles de cours bondées jusque dans les couloirs pendant les interventions qui se succédaient sans discontinuer. Et cette interrogation entre nous qui est restée sans réponse : si la philosophie rencontre un tel succès, ici et ailleurs, comment expliquer que nous fassions cours parfois devant deux ou trois étudiants à peine ? Il doit vraiment y avoir dans l'université quelque chose qui ne marche pas - la situation de ce grand corps malade est aujourd'hui proprement accablante - pour que soient dissuadés d'y poursuivre leurs études ceux que la matière attire souvent avec une réelle passion.
mardi 1 juin 2010
Nuit de la philosophie à l'ENS

L'Ecole Normale Supérieure de Paris organise, pour la première fois, une Nuit de la philosophie (de 20h à 5h du matin). En compagnie de nombreux autres intervenants, les organisateurs ont eu la gentillesse de m'y convier. J'y parlerai de Martha Nussbaum et de la série "24 heures chrono" (vers du 2h puis à 4h), en espérant que nous n'aurons pas tous trop petite mine !
Le programme, très riche et varié (lectures, conférences, etc.) peut être téléchargé à l'adresse suivante :
dimanche 30 mai 2010
Serge Celibidache again
Comme il est enfantin de croire que la musique représente quelque chose, les trilles du piano les jeux de l'eau qui coule ! Ce qu'elle est en mesure de révéler est d'une toute autre importance : le fait que chacun est un être absolument unique. Tels sont les courts propos que tient ici le grand chef Serge Célibidache. Voyez la remarque qu'il ajoute sur le pouvoir de spiritualisation de Beethoven écrivant ce sublime scherzo de la 9e alors qu'il était déjà sourd : bien qu'il fût déjà incapable d'entendre une seule note, il savait exactement comment aller sonner ce qu'il composait dans sa tête et couchait sur le papier. Quant à l'affirmation, un peu dépitée, que la musique n'a rien à voir avec l'argent et les contrats... Quel bonheur toujours de voir et d'entendre ce Maître - dans son cas, le titre n'a rien de galvaudé ! - si exigeant, plein d'humour et attachant, qui était de surcroît un penseur très profond.
jeudi 27 mai 2010
A la nuit montée
Hier soir, comme la lune s'élevait dans un ciel encore mêlé de gris, à une branche de pin s'égosillait, haut perché, un petit oiseau – à ma grande tristesse, le chant des oiseaux se fait rarement entendre dans ma maison –, cependant que deux crapauds croassaient paisiblement se répondant en rythme l'un à l'autre. Alentour les hauts arbres entraient tranquillement dans l'ombre qui suit le déclin du jour. Et la nuit monta. (Il ne faut pas dire, m'avait presque tancé René Char le jour maintenant lointain où je le rencontrai et comme nous nous apprêtions, mon amie et moi, à le quitter, qu'elle « descend ». Eh bien, soit ! Je ne vais tout de même pas contredire le grand poète !)
Les animaux auraient-ils appris à commencer leur vie lorsque les hommes cessent la leur ? La sagesse imperturbable de la nature m'a toujours profondément frappé comme si, malgré tout le mal que nous lui faisons, les dévastations irréversibles que nous lui infligeons, nous étions, nous les êtres humains, quantité négligeable, à peine des moucherons sur le cuir d'un éléphant. Cette image me vient toujours à l'esprit lorsque je vois de loin des skieurs minuscules descendre les flancs d'une montagne laquelle reste impassible dans sa splendide indifférence et sa royale solitude. Hélas, ces flancs nous les creusons aussi et les dévorons à l'envi, en sorte qu'impasssible, il y a beau temps qu'elle a cessé de l'être.
Si la nature n'était rien et que nous étions tout, d'où vient que nous trouvions tant de bonheur et de sens mystérieux à nous ressourcer à son silence ?
Que l'homme soit devenu un prédateur cruel et inutile, qu'il eût mieux valu pour tous ne jamais voir apparaître, n'est pas une idée que je partage - j'en connais les terribles dangers -, mais c'est une tentation à laquelle il faut parfois faire un effort pour résister. Au reste, cet homme-là, de l'exploitation sans frein et sans limites des biens naturels et disponibles, est apparu il y a quelques siècles à peine. En d'autres temps, en d'autres lieux, si les hommes savaient mieux se tenir à leur place, c'est qu'ils en avaient une. On peut seulement espérer qu'ils la retrouvent, avec un plus grand sens de la mesure et de la justice. Pour qui sait l'entendre, le grand cyprès qui s'élève devant ma terrasse n'enseigne pas une autre leçon.
Les animaux auraient-ils appris à commencer leur vie lorsque les hommes cessent la leur ? La sagesse imperturbable de la nature m'a toujours profondément frappé comme si, malgré tout le mal que nous lui faisons, les dévastations irréversibles que nous lui infligeons, nous étions, nous les êtres humains, quantité négligeable, à peine des moucherons sur le cuir d'un éléphant. Cette image me vient toujours à l'esprit lorsque je vois de loin des skieurs minuscules descendre les flancs d'une montagne laquelle reste impassible dans sa splendide indifférence et sa royale solitude. Hélas, ces flancs nous les creusons aussi et les dévorons à l'envi, en sorte qu'impasssible, il y a beau temps qu'elle a cessé de l'être.
Si la nature n'était rien et que nous étions tout, d'où vient que nous trouvions tant de bonheur et de sens mystérieux à nous ressourcer à son silence ?
Que l'homme soit devenu un prédateur cruel et inutile, qu'il eût mieux valu pour tous ne jamais voir apparaître, n'est pas une idée que je partage - j'en connais les terribles dangers -, mais c'est une tentation à laquelle il faut parfois faire un effort pour résister. Au reste, cet homme-là, de l'exploitation sans frein et sans limites des biens naturels et disponibles, est apparu il y a quelques siècles à peine. En d'autres temps, en d'autres lieux, si les hommes savaient mieux se tenir à leur place, c'est qu'ils en avaient une. On peut seulement espérer qu'ils la retrouvent, avec un plus grand sens de la mesure et de la justice. Pour qui sait l'entendre, le grand cyprès qui s'élève devant ma terrasse n'enseigne pas une autre leçon.
lundi 24 mai 2010
Lao She (老舍), Growing Flowers
Elisa Hörhager, de nationalité allemande, est étudiante à Sc-Pô (Aix-en-Provence) - sans doute la plus brillante que j'ai eue depuis des années - et à l'université de Lettres où elle suit des cours de chinois. Ayant lu mon précédent billet sur les acacias, elle a eu la gentillesse de m'envoyer ce court récit, simple et délicieux, de Lao She, qu'elle a traduit du chinois en anglais – mon Dieu, elle est ... quadrilingue ! - accompagné d'une brève présentation de l'auteur. Qu'elle soit infiniment remerciée pour sa générosité. Quant à son talent, franchement, je m'incline !

Lao She (老舍), écrivain et dramaturge, est un des plus grandes figures de la littérature chinoise du XXe siècle. Né en 1899 de parents mandchous, il acquiert la célébrité pendant la période de floraison qui fait suite à la révolution littéraire chinoise (1927). Ses deux œuvres les plus connues sont le roman Le tireur de pousse-pousse (駱駝祥子) et la pièce de théâtre La maison de thé (茶馆). Après la révolution communiste, il s'engage dans la littérature révolutionnaire et devient, sous l'ère Mao, une figure influente de la vie intellectuelle. Dénoncé pendant la montée de la Révolution culturelle, il meurt tragiquement en 1966, s'étant prétendument jeté dans le lac Tai Ping (une version généralement contestée aujourd'hui).
Le texte suivant - un exemple classique du genre - est en langue parlée baihua. Il s'inscrit dans la forme de textes courts en prose de la littérature chinoise moderne, le sanwen.
Cultiver des fleurs est peut être un écho à la pratique de la pêche sous la Chine impériale, symbole de l'activité du mandarin qui se retire de la vie politique pour devenir philosophe et penseur. Dans les années précédant la Révolution culturelle, cultiver les fleurs était considéré comme une activité "bourgeoise" et "individualiste".
Les oeuvres de Lao She sont traduites en français chez Gallimard et aux éditions Philippe Picquier.
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(La maison de Lao She)
I love flowers, therefore I love to grow them. Even so, I haven't yet become an expert at growing flowers, because I have had no time to experiment and research. I consider growing flowers to be only one of the little joys of life. No matter the size of the flowers or their beauty, I'm satisfied if they open at all. Once the summer has arrived, in our small courtyard the plants and flowers start growing abundantly and the kittens find their playground on the roofs of the houses, as there is no place for their games here on the ground.
There might be many flowers, but no exotic or rare flower grows here. It's really not easy to take care of precious plants and flowers. To see them becoming sick and start to die - what a sad thing that is ! Yet I have no desire to spend my time crying. It can't be said that Beijing's climate is particularly auspicious for the cultivation of flowers. It's cold in winter, the wind is raging during spring, and if summer is not very dry, then the rain pours down. Autumn is the best season of all ; however, there is a risk of everything freezing up suddenly. In such a climate, my talent is not sufficient to try growing southern flowers. That's why I only know how to cultivate resistant flowers which are easy to plant.
Nevertheless, even if plants and flowers are able to defend themselves, if I were to leave them and stop taking care of them to let them live and die as they like, most of them would succumb and wilt. I have to take care of them every day, the same way I would take care of a friend. As time goes by, I have acquired a certain know-how : some like the shade, so they should not be exposed to any sun ; others prefer dryness, these shouldn't be watered too much. It's wonderful how, once one has acquired this basic knowledge, the plants live, and what is more, they live three to five years, and continue to grow flowers... How fascinating ! This isn't showing off, it's true knowledge! Acquiring new skills can't be a bad thing.
As everyone knows, I feel pain in my legs. This not only makes walking a bother, but also sitting down for a long time becomes painful. I don't know if the plants are grateful for the care they receive, but as for me, I have to thank them. While I'm at work, after having written several dozen characters I go and have a look round the courtyard. I water some plants, move several flower pots ; then I go back into the house and return to my work, after which I come back out... I always follow this work cycle ; in a certain manner, I combine intellectual and physical work, and how much better for my body and soul it is - much better even than taking medicine.
If ever a storm breaks loose, or the weather changes in a violent manner, everyone has to be mobilized with the greatest urgency to save the flowers. Several hundreds of flowers have to be brought into the house, so that everyone suffers from muscle aches and is sweating incessantly. The next day, once the weather is fine again, we have to carry all the flowers back out. Again, we all have sore muscles and become sweaty and tired. But it's so intriguing ! Isn't it true that it takes physical effort to make even the tiniest flower grow ?
As soon as the milkman has come through the door and entered our courtyard he exclaims : « How wonderful it smells! ». His reaction makes our entire family feel proud. When the time comes for the Night Blooming Cereus to flower, we arrange to meet with some of our friends, to take a nightly walk in the garden, holding candles in our hands – such a great pleasure! Once the flowers have opened, as each plant divides itself into many buds, I give several of the buds to my friends. When I see the fruits of my efforts being carried away by my friends, I naturally feel very satisfied.
There are of course also unhappy moments. This summer, I had three hundred buds of chrysanthemums in the earth and not yet transferred to the flower pots. A violent rain started pouring down. The garden wall of the neighbors collapsed, and more than thirty different species of chrysanthemums, a hundred or more buds, were crushed. The whole family stopped smiling.
There are joys and sorrows, smiles and tears, flowers and fruits, perfumes and colors, at the same time as there is work ; there is the constant process of learning, and all of this is the joy of growing flowers."

Lao She (老舍), écrivain et dramaturge, est un des plus grandes figures de la littérature chinoise du XXe siècle. Né en 1899 de parents mandchous, il acquiert la célébrité pendant la période de floraison qui fait suite à la révolution littéraire chinoise (1927). Ses deux œuvres les plus connues sont le roman Le tireur de pousse-pousse (駱駝祥子) et la pièce de théâtre La maison de thé (茶馆). Après la révolution communiste, il s'engage dans la littérature révolutionnaire et devient, sous l'ère Mao, une figure influente de la vie intellectuelle. Dénoncé pendant la montée de la Révolution culturelle, il meurt tragiquement en 1966, s'étant prétendument jeté dans le lac Tai Ping (une version généralement contestée aujourd'hui).
Le texte suivant - un exemple classique du genre - est en langue parlée baihua. Il s'inscrit dans la forme de textes courts en prose de la littérature chinoise moderne, le sanwen.
Cultiver des fleurs est peut être un écho à la pratique de la pêche sous la Chine impériale, symbole de l'activité du mandarin qui se retire de la vie politique pour devenir philosophe et penseur. Dans les années précédant la Révolution culturelle, cultiver les fleurs était considéré comme une activité "bourgeoise" et "individualiste".
Les oeuvres de Lao She sont traduites en français chez Gallimard et aux éditions Philippe Picquier.
“(La maison de Lao She)
I love flowers, therefore I love to grow them. Even so, I haven't yet become an expert at growing flowers, because I have had no time to experiment and research. I consider growing flowers to be only one of the little joys of life. No matter the size of the flowers or their beauty, I'm satisfied if they open at all. Once the summer has arrived, in our small courtyard the plants and flowers start growing abundantly and the kittens find their playground on the roofs of the houses, as there is no place for their games here on the ground.
There might be many flowers, but no exotic or rare flower grows here. It's really not easy to take care of precious plants and flowers. To see them becoming sick and start to die - what a sad thing that is ! Yet I have no desire to spend my time crying. It can't be said that Beijing's climate is particularly auspicious for the cultivation of flowers. It's cold in winter, the wind is raging during spring, and if summer is not very dry, then the rain pours down. Autumn is the best season of all ; however, there is a risk of everything freezing up suddenly. In such a climate, my talent is not sufficient to try growing southern flowers. That's why I only know how to cultivate resistant flowers which are easy to plant.
Nevertheless, even if plants and flowers are able to defend themselves, if I were to leave them and stop taking care of them to let them live and die as they like, most of them would succumb and wilt. I have to take care of them every day, the same way I would take care of a friend. As time goes by, I have acquired a certain know-how : some like the shade, so they should not be exposed to any sun ; others prefer dryness, these shouldn't be watered too much. It's wonderful how, once one has acquired this basic knowledge, the plants live, and what is more, they live three to five years, and continue to grow flowers... How fascinating ! This isn't showing off, it's true knowledge! Acquiring new skills can't be a bad thing.
As everyone knows, I feel pain in my legs. This not only makes walking a bother, but also sitting down for a long time becomes painful. I don't know if the plants are grateful for the care they receive, but as for me, I have to thank them. While I'm at work, after having written several dozen characters I go and have a look round the courtyard. I water some plants, move several flower pots ; then I go back into the house and return to my work, after which I come back out... I always follow this work cycle ; in a certain manner, I combine intellectual and physical work, and how much better for my body and soul it is - much better even than taking medicine.
If ever a storm breaks loose, or the weather changes in a violent manner, everyone has to be mobilized with the greatest urgency to save the flowers. Several hundreds of flowers have to be brought into the house, so that everyone suffers from muscle aches and is sweating incessantly. The next day, once the weather is fine again, we have to carry all the flowers back out. Again, we all have sore muscles and become sweaty and tired. But it's so intriguing ! Isn't it true that it takes physical effort to make even the tiniest flower grow ?
As soon as the milkman has come through the door and entered our courtyard he exclaims : « How wonderful it smells! ». His reaction makes our entire family feel proud. When the time comes for the Night Blooming Cereus to flower, we arrange to meet with some of our friends, to take a nightly walk in the garden, holding candles in our hands – such a great pleasure! Once the flowers have opened, as each plant divides itself into many buds, I give several of the buds to my friends. When I see the fruits of my efforts being carried away by my friends, I naturally feel very satisfied.
There are of course also unhappy moments. This summer, I had three hundred buds of chrysanthemums in the earth and not yet transferred to the flower pots. A violent rain started pouring down. The garden wall of the neighbors collapsed, and more than thirty different species of chrysanthemums, a hundred or more buds, were crushed. The whole family stopped smiling.
There are joys and sorrows, smiles and tears, flowers and fruits, perfumes and colors, at the same time as there is work ; there is the constant process of learning, and all of this is the joy of growing flowers."
samedi 22 mai 2010
Acacias en fleur
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(Alberto Giacometti, Fleur en danger, 1933)
Chaque année, la floraison éphémère des acacias - peu avare, la nature en prodigue pourtant à foison plus de mille cinq cent espèces - est source pour moi d'une véritable joie. Longtemps je guette la sortie de l'hiver et le jour où je pourrai humer à leurs grappes blanches ce merveilleux parfum qui dure seulement quelques jours à peine. Cette saison, voici plus d'une semaine que les arbres sont en fleur et semblent vouloir résister au vent qui s'apprête à les disperser. Et ce petit bonheur qui n'est pas rien se perpétue gracieusement soir après matin. Pour un temps qui sera bref, et qui en fait tout le précieux.
Je connais peu l'univers des fleurs et n'ai guère de talent, de savoir ou d'expérience pour les cultiver dans les règles de l'art : généralement, une fois mal plantées sans doute, trop ou trop peu arrosées ou bien c'est la terre qui ne convient pas, elles se flétrissent et tombent tête basse comme des pleureuses en peine. Je ne me débrouille bien qu'avec celles qui, indépendantes et menant leur vie dans leur coin, demandent peu de soin, juste un peu d'eau de temps à autre. C'est dire mon peu de mérite ! Si vous voyiez mes pauvres rosiers : mis en pot, ils ressemblent à des sculptures de Giacometti. Serait-ce trop leur demander de faire un petit effort du côté, je ne sais pas, de Rubens, de Botéro ou d'Henri Moore, histoire de se mettre un peu en chair ? Pourtant, ils devraient savoir que j'y mets de la bonne volonté. Mais allez donc attendre des fleurs qu'elles fassent preuve de compassion : si vous ne savez pas vous y prendre avec elles, vous ne pouvez vous en prendre qu'à vous-même ! Oserai-je dire, mais ce serait trop impudent, que c'est là leur côté "féminin" ?
Il doit bien y avoir une autre explication. C'est tout de même trop facile de s'en prendre toujours aux autres : on y sent le goût rance du ressentiment. Et sentir mauvais au-dedans de soi, c'est tout de même un peu désagréable, surtout si ce devait être à cause des fleurs ou des femmes qui méritent quand même mieux. Je suis prêt à payer de ma personne pour rester propre et ne pas m'empester moi-même puisqu'il faut bien, n'est-ce pas ? que je m'accompagne. (Il me revient soudain que c'est dans le même sens qu'Hannah Arendt interprète la fameuse phrase de Socrate dans le Protagoras de Platon : "Nul n'est méchant volontairement", c'est-à-dire nul ne peut souhaiter vivre en compagnie d'un méchant si ce méchant, c'est soi-même : "Si je ne peux accomplir certaines choses, c'est, parce que si je les faisais, je ne pourrai plus vivre avec moi-même"*). Enfin pour rendre mon propos plus clair - ah! en finirai-je avec la déplorable tendance à prendre constamment des chemins de traverse - si mes fleurs sont pitoyables, nul besoin de pester contre elles ! Faut apprendre le métier, mon gars, aurait-on dit en d'autres temps. Je vois pourtant dans mon incompétence une autre leçon.
Cette fâcheuse tendance à réduire les choses à l'état de squelette, ce doit être la maladie du concept qui poursuit le philosophe. La fleur éteinte nous renvoie symboliquement l'image de nos vocations abstraites où la vie, ses nuances, sa richesse et sa complexité, trop souvent se dérobent et se fanent. Ce qu'on gagne en intelligibilité trop souvent se paye de la perte de la prolixité du singulier. De là l'admiration que je voue au romancier (au vrai romancier, s'entend).
Etrange et imprévisible, la façon qu'ont les idées de s'enchainer et de se chevaucher. On part d'un sujet, et le fil se tisse pour vous conduire là où l'on ne s'attendait pas, selon une alchimie, un jeu secret de correspondances qui ne tient pas qu'à nous mais où malgré tout on expose quelque chose de soi.
* Responsabilité et jugement, Payot, 2005, p. 124.
vendredi 14 mai 2010
Télévision et violence, revue Esprit (mai 2010)
La revue Esprit publie dans le numéro de ce mois-ci (France-Rwanda, et maintenant ?, mai 2010) l'article que nous avons co-signé, Laurent Bègue, professeur de pyschologie sociale à l'université Grenoble, et moi-même : "La télevision favorise-t-elle les comportements violents ? De Tueurs-nés à La Zone extrême."
Laurent, qui en est le principal rédacteur - ma contribution a été tout à fait modeste - apporte une riche et précieuse documentation sur cette question, sujette à bien des controverses, où les opinions l'emportent souvent sur ce que les recherches expérimentales nous permettent de dire avec un peu de certitude : l'effet, souvent de désinhibition, de désensibilisation et de banalisation, que les émissions violentes exercent sur les spectateurs qui y sont exposées pendant une durée de temps plus ou moins longue, quoiqu'il soit difficile, sur cette base, d'expliquer les actes effectifs de délinquance et, plus encore, d'établir une relation qui serait de stricte causalité.
La deuxième partie de l'article revient, plus longuement que nous l'avions pu dans l'article précédemment co-signé dans Le Monde (9 mars 2010), sur l'émission de télévision La Zone Extrême : ses apports et ses limites.
www.esprit.presse.fr
Laurent, qui en est le principal rédacteur - ma contribution a été tout à fait modeste - apporte une riche et précieuse documentation sur cette question, sujette à bien des controverses, où les opinions l'emportent souvent sur ce que les recherches expérimentales nous permettent de dire avec un peu de certitude : l'effet, souvent de désinhibition, de désensibilisation et de banalisation, que les émissions violentes exercent sur les spectateurs qui y sont exposées pendant une durée de temps plus ou moins longue, quoiqu'il soit difficile, sur cette base, d'expliquer les actes effectifs de délinquance et, plus encore, d'établir une relation qui serait de stricte causalité.
La deuxième partie de l'article revient, plus longuement que nous l'avions pu dans l'article précédemment co-signé dans Le Monde (9 mars 2010), sur l'émission de télévision La Zone Extrême : ses apports et ses limites.
mardi 11 mai 2010
Colloque sur le mal
dimanche 9 mai 2010
Conférence d'Amartya Sen, The Search For Justice
Dans cette courte conférence, passionnante et fort claire, prononcée le 25 février 2010, Amartya Sen, prix Nobel d'économie (1998) et professeur d'économie et de philosophie à l'université d'Harvard, revient sur certaines des idées fortes exposées dans son dernier ouvrage, L'idée de justice, auquel j'avais consacré un précédent billet ("Amartya Sen, Martha Nussbaum et l'idée de justice").
mercredi 5 mai 2010
Théophane
dimanche 25 avril 2010
Pour une éthique de la bienveillance
Voici le début de la conférence que je dois prononcer lundi à Rouen dont le thème est "Pour une éthique de la bienveillance" :
« Bienveillance : disposition affective d'une volonté qui vise le bien et le bonheur d'autrui ». Dans L'angoisse du roi Salomon que Romain Gary publia en 1979 sous le pseudonyme d'Emile Ajar, le héros, Jean ou Jeannot, bénévole à l'association SOS bénévoles, et chauffeur de taxi autodictate, ne manque pas, à chaque occasion, d'aller chercher la définition des mots qui le touchent et l'intéressent dans le petit dictionnaire Larousse. Bien que le vocable bienveillance ne fasse pas spécifiquement l'objet de ses recherches, nul doute qu'il est celui sous lequel ce roman magnifique pourrait être entièrement placé. Par contre, il recherche bel et bien la définition du mot Amour : « disposition à vouloir le bien d'un autre que soi et à se dévouer à lui. » Deux mots, une seule et même définition ou presque. La bienveillance serait ainsi sinon synonyme de l'amour, du moins une modalité de l'amour, de sorte que ni l'un ni l'autre n'auraient leur place dans une réflexion portant sur la morale. Ce n'est que partiellement vrai.
Bienveillance pathologique, bienveillance pratique
Ainsi dans Les Fondements de la métaphysique des moeurs, un des grands textes fondateurs de la philosophie morale moderne, Kant prend soin de distinguer l'amour pathologique, le sentiment de l'amour que l'on éprouve pour quelqu'un, de l'amour pratique, qui est un devoir d'amour. C'est en ce sens seulement, selon Kant, que peut être compris l'injonction évangélique d'aimer son prochain comme soi-même, car s'il ne s'agissait pas d'un commandement de la raison, on voit mal comment quiconque pourrait être obligé d'éprouver un sentiment que nul ne peut produire en soi-même, malgré toute sa bonne volonté. Autrement dit, l'amour pratique ou la bienveillance proprement morale, en tant qu'il s'agit d'un commandement de la raison, ne saurait être fondé dans les élans, les penchants de la sensibilité mais seulement dans un devoir, dans une obligation purement rationnelle qui ne doit rien, qui exclut même, tout ce qui vient de nos émotions, de nos sentiments, de la sensibilité. De fait, avec quoi la morale a-t-elle affaire ? Sinon avec des devoirs et des obligations. En quelle manière pourrait-il y avoir une obligation morale d'agir avec bienveillance, c'est-à-dire de secourir et de vouloir le bien d'autrui, si on n'exclut pas d'entrée de jeu ces déterminations affectives qui sont aussi variables, changeantes, instables, irrationnelles, etc., que les passions humaines ? On se demande cependant quelle serait une bienveillance aussi froide, qui, dénuée de toute affection, aurait la roideur d'un pur devoir ? Eh ! bien selon Kant, elle serait d'autant plus « morale » : « Supposez donc, écrit Kant, que l'âme de ce philanthrope soit assombrie par un de ces chagrins personnels qui étouffent toute sympathie pour le sort d'autrui, qu'il ait encore toujours le pouvoir de faire du bien à d'autres malheureux mais qu'il ne soit pas touché de l'infortune des autres, étant trop absorbé par la sienne propre, et que, dans ces conditions, tandis qu'aucune inclination ne l'y pousse plus, il s'arrache à cette insensibilité mortelle, et qu'il agisse, sans que ce soit sous l'influence d'une inclination, uniquement par devoir, alors seulement son action aura une véritable valeur morale. »
Qu'avons-nous donc ? D'un côté, une conception de la bienveillance comme modalité de l'amour qui enracine la recherche du bien d'autrui dans un sentiment d'affection mais qui par définition n'est pas exigible ? De l'autre, une obligation purement rationnelle qui est d'autant plus morale qu'elle rejette tout ce qui vient de la sensibilité. Peut-on sortir de cette alternative qui dans un cas manque à donner à la bienveillance son caractère proprement moral, puisqu'émanant d'une « pulsion » sensible, elle ne saurait être considérée comme un devoir, et qui, dans l'autre, en fait un impératif de la raison mais dont le défaut est d'être impersonnel et anonyme, les personnes en présence, les situations dans lesquelles elles se trouvent placés, les relations qu'elles entretiennent devant être entièrement mis à l'écart. Or, l'idée que nous faisons de la bienveillance est une certaine manière de désirer et d'agir en vue du bien d'autrui qui réponde à des sentiments appropriés. La volonté de faire le bien – non pas d'autrui en général mais de telle et telle personne particulière - procède d'une attention à cette personne-là qui, à défaut d'être tout à fait de l'amour, relève d'un sentiment qu'à défaut on pourrait appeler avec Alain Caillé « aimance ». Ce qui lui advient à lui, à elle, me touche, m'ébranle et m'affecte, m'oblige à agir, mais ce n'est pas par pur devoir. La bienfaisance pratique, rationnelle, telle que Kant l'entend et qui serait d'autant plus morale qu'elle se déterminerait dans un état d'indifférence ou d'insensibilité totale n'est pas la bienveillance dont font preuve les hommes lorsqu'ils sont portés à s'aider les uns autres. Pour le dire autrement : aider les autres, c'est bien mais encore faut-il y mettre du coeur ! Sans quoi, c'est du général, de l'abstrait, du n'importe qui puisque ni toi ni moi ne comptons. Autre exemple, qui va dans le même sens : la bienfaisance de l'homme (ou de l'Etat) utilitariste qui calcule les biens, les avantages, les profits pour le plus grand nombre des individus mais qui se désintéresse de savoir ce qu'il advient de ceux et de celles qui sont sacrifiés. Une telle bienfaisance générale, manquant de l'intention de faire le bien de tel ou tel individu, mais prenant les individus en bloc dans l'addition des utilités, n'a rien de profondément bienveillant.
Mais alors à quelle condition pourrait-on parler une bienveillance morale ou, pour reprendre le sujet de notre exposé, d'une « éthique de la bienveillance » ?
Conditions pour une éthique de la bienveillance
Que les hommes ne soient pas seulement de fieffés égoïstes, ou, dans une vision plus sophistiquée, uniquement des calculateurs rationnels qui cherchent toujours à maximiser leurs intérêts ou leurs préférences de sorte qu'on ne peut jamais leur prêter la moindre motivation désintéressée ou altruiste - est un fait qu'atteste ne serait-ce que la relation des parents avec leurs enfants. Car ce n'est pas pour des raisons strictement égoïstes que nous élevons et prenons soin de nos enfants. C'est leur bien que nous voulons et nous le voulons pour lui-même, là est notre bonheur. Mais que nous trouvions dans leur bonheur notre bonheur ne signifie pas que ce soit pour cette raison-là que nous oeuvrons à les élever du mieux que nous pouvons. Il y a bien de la différence entre trouver de la satisfaction dans le bonheur des autres (par exemple de nos enfants) et vouloir celui-ci pour nous-même, ce qui en réalité n'a pas de sens et n'aboutit jamais au résultat escompté. Ou, comme le dit Gary, le bénévolat, ce n'est pas résoudre ses problèmes « sur le dos des autres ».
Fort bien, mais nous ne considérons pas que la volonté de faire le bonheur de nos enfants, de nos proches ou de nos amis, d'être bienveillant à leur égard, soit à proprement parler « morale ». Cela, nous le considérons comme « allant de soi », comme « normal ». Quiconque dérogerait à ces « obligations » n'agirait pas comme il convient, conformément à ce qui est attendu, selon la disposition requise. Rien n'exige cependant que cette disposition à la bienveillance ne s'adresse qu'à la sphère étroite de nos proches, selon ce que Hume appelait « la générosité restreinte », bien que ce soit généralement le cas. Il est des situations, en effet, où cette disposition, qui relève d'un sentiment de sympathie ou de compassion, de « commisération » disait Rousseau, se manifeste et nous pousse parfois à agir en faveur d'êtres qui ne nous sont rien. Mais que faut-il pour qu'elle se mette en branle ? Tout d'abord ceci : que ce qui arrive aux autres nous touche et nous affecte, et nous affecte d'une manière ou d'une autre avec une intensité suffisante pour nous pousser à faire quelque chose, à ne pas rester là les bras ballants, dans la simple position du spectateur conscient mais impuissant ou complice. Prenez la mobilisation générale après des catastrophes naturelles, comme Haïti ou le tsunami, pourquoi faudrait-il y voir une espèce de manipulation des bons sentiments ? On s'est souvent gaussé de ces engouements de masse pour des causes portées par les médias. Une affaire de « bonne conscience », de « bons sentiments ». Mais, dites-moi, qu'ont-ils de si ridicules ces « bons sentiments » lorsqu'ils nous poussent à dénoncer l'oppression, les injustices, le malheur des hommes, etc. et à faire ce qu'on peut pour ne pas laisser les choses en l'état, comme si de rien n'était ? Chuck, l'ami de Jean, ne cesse pas de tourner en dérision avec cynisme la bonté de Mr Salomon qui, avec ses largesses dispendieuses, veut donner des leçons à Dieu, de même qu'il ironise sur cette conception de la bienveillance qui conduira Jean à devenir l'amant d'une diva de l'avant-guerre de soixante-cinq ans parce qu'il n'y a pas de raison de lui laisser croire qu'à cet âge-là on n'a plus droit à l'amour. « Chuck dit que la sensibilité est une des sept plaies de l'Egypte. » Mais le cynisme n'est dans son cas rien de plus qu'une posture de l'intelligence, et ce n'est pas à elle que revient le dernier mot. La bienveillance, si présente dans les romans de Romain Gary, se rapporte à une authentique protestation contre la cruauté de l'ordre du monde, la brutalité imbécile des hommes et le silence incompréhensible de Dieu (...)
« Bienveillance : disposition affective d'une volonté qui vise le bien et le bonheur d'autrui ». Dans L'angoisse du roi Salomon que Romain Gary publia en 1979 sous le pseudonyme d'Emile Ajar, le héros, Jean ou Jeannot, bénévole à l'association SOS bénévoles, et chauffeur de taxi autodictate, ne manque pas, à chaque occasion, d'aller chercher la définition des mots qui le touchent et l'intéressent dans le petit dictionnaire Larousse. Bien que le vocable bienveillance ne fasse pas spécifiquement l'objet de ses recherches, nul doute qu'il est celui sous lequel ce roman magnifique pourrait être entièrement placé. Par contre, il recherche bel et bien la définition du mot Amour : « disposition à vouloir le bien d'un autre que soi et à se dévouer à lui. » Deux mots, une seule et même définition ou presque. La bienveillance serait ainsi sinon synonyme de l'amour, du moins une modalité de l'amour, de sorte que ni l'un ni l'autre n'auraient leur place dans une réflexion portant sur la morale. Ce n'est que partiellement vrai.
Bienveillance pathologique, bienveillance pratique
Ainsi dans Les Fondements de la métaphysique des moeurs, un des grands textes fondateurs de la philosophie morale moderne, Kant prend soin de distinguer l'amour pathologique, le sentiment de l'amour que l'on éprouve pour quelqu'un, de l'amour pratique, qui est un devoir d'amour. C'est en ce sens seulement, selon Kant, que peut être compris l'injonction évangélique d'aimer son prochain comme soi-même, car s'il ne s'agissait pas d'un commandement de la raison, on voit mal comment quiconque pourrait être obligé d'éprouver un sentiment que nul ne peut produire en soi-même, malgré toute sa bonne volonté. Autrement dit, l'amour pratique ou la bienveillance proprement morale, en tant qu'il s'agit d'un commandement de la raison, ne saurait être fondé dans les élans, les penchants de la sensibilité mais seulement dans un devoir, dans une obligation purement rationnelle qui ne doit rien, qui exclut même, tout ce qui vient de nos émotions, de nos sentiments, de la sensibilité. De fait, avec quoi la morale a-t-elle affaire ? Sinon avec des devoirs et des obligations. En quelle manière pourrait-il y avoir une obligation morale d'agir avec bienveillance, c'est-à-dire de secourir et de vouloir le bien d'autrui, si on n'exclut pas d'entrée de jeu ces déterminations affectives qui sont aussi variables, changeantes, instables, irrationnelles, etc., que les passions humaines ? On se demande cependant quelle serait une bienveillance aussi froide, qui, dénuée de toute affection, aurait la roideur d'un pur devoir ? Eh ! bien selon Kant, elle serait d'autant plus « morale » : « Supposez donc, écrit Kant, que l'âme de ce philanthrope soit assombrie par un de ces chagrins personnels qui étouffent toute sympathie pour le sort d'autrui, qu'il ait encore toujours le pouvoir de faire du bien à d'autres malheureux mais qu'il ne soit pas touché de l'infortune des autres, étant trop absorbé par la sienne propre, et que, dans ces conditions, tandis qu'aucune inclination ne l'y pousse plus, il s'arrache à cette insensibilité mortelle, et qu'il agisse, sans que ce soit sous l'influence d'une inclination, uniquement par devoir, alors seulement son action aura une véritable valeur morale. »
Qu'avons-nous donc ? D'un côté, une conception de la bienveillance comme modalité de l'amour qui enracine la recherche du bien d'autrui dans un sentiment d'affection mais qui par définition n'est pas exigible ? De l'autre, une obligation purement rationnelle qui est d'autant plus morale qu'elle rejette tout ce qui vient de la sensibilité. Peut-on sortir de cette alternative qui dans un cas manque à donner à la bienveillance son caractère proprement moral, puisqu'émanant d'une « pulsion » sensible, elle ne saurait être considérée comme un devoir, et qui, dans l'autre, en fait un impératif de la raison mais dont le défaut est d'être impersonnel et anonyme, les personnes en présence, les situations dans lesquelles elles se trouvent placés, les relations qu'elles entretiennent devant être entièrement mis à l'écart. Or, l'idée que nous faisons de la bienveillance est une certaine manière de désirer et d'agir en vue du bien d'autrui qui réponde à des sentiments appropriés. La volonté de faire le bien – non pas d'autrui en général mais de telle et telle personne particulière - procède d'une attention à cette personne-là qui, à défaut d'être tout à fait de l'amour, relève d'un sentiment qu'à défaut on pourrait appeler avec Alain Caillé « aimance ». Ce qui lui advient à lui, à elle, me touche, m'ébranle et m'affecte, m'oblige à agir, mais ce n'est pas par pur devoir. La bienfaisance pratique, rationnelle, telle que Kant l'entend et qui serait d'autant plus morale qu'elle se déterminerait dans un état d'indifférence ou d'insensibilité totale n'est pas la bienveillance dont font preuve les hommes lorsqu'ils sont portés à s'aider les uns autres. Pour le dire autrement : aider les autres, c'est bien mais encore faut-il y mettre du coeur ! Sans quoi, c'est du général, de l'abstrait, du n'importe qui puisque ni toi ni moi ne comptons. Autre exemple, qui va dans le même sens : la bienfaisance de l'homme (ou de l'Etat) utilitariste qui calcule les biens, les avantages, les profits pour le plus grand nombre des individus mais qui se désintéresse de savoir ce qu'il advient de ceux et de celles qui sont sacrifiés. Une telle bienfaisance générale, manquant de l'intention de faire le bien de tel ou tel individu, mais prenant les individus en bloc dans l'addition des utilités, n'a rien de profondément bienveillant.
Mais alors à quelle condition pourrait-on parler une bienveillance morale ou, pour reprendre le sujet de notre exposé, d'une « éthique de la bienveillance » ?
Conditions pour une éthique de la bienveillance
Que les hommes ne soient pas seulement de fieffés égoïstes, ou, dans une vision plus sophistiquée, uniquement des calculateurs rationnels qui cherchent toujours à maximiser leurs intérêts ou leurs préférences de sorte qu'on ne peut jamais leur prêter la moindre motivation désintéressée ou altruiste - est un fait qu'atteste ne serait-ce que la relation des parents avec leurs enfants. Car ce n'est pas pour des raisons strictement égoïstes que nous élevons et prenons soin de nos enfants. C'est leur bien que nous voulons et nous le voulons pour lui-même, là est notre bonheur. Mais que nous trouvions dans leur bonheur notre bonheur ne signifie pas que ce soit pour cette raison-là que nous oeuvrons à les élever du mieux que nous pouvons. Il y a bien de la différence entre trouver de la satisfaction dans le bonheur des autres (par exemple de nos enfants) et vouloir celui-ci pour nous-même, ce qui en réalité n'a pas de sens et n'aboutit jamais au résultat escompté. Ou, comme le dit Gary, le bénévolat, ce n'est pas résoudre ses problèmes « sur le dos des autres ».
Fort bien, mais nous ne considérons pas que la volonté de faire le bonheur de nos enfants, de nos proches ou de nos amis, d'être bienveillant à leur égard, soit à proprement parler « morale ». Cela, nous le considérons comme « allant de soi », comme « normal ». Quiconque dérogerait à ces « obligations » n'agirait pas comme il convient, conformément à ce qui est attendu, selon la disposition requise. Rien n'exige cependant que cette disposition à la bienveillance ne s'adresse qu'à la sphère étroite de nos proches, selon ce que Hume appelait « la générosité restreinte », bien que ce soit généralement le cas. Il est des situations, en effet, où cette disposition, qui relève d'un sentiment de sympathie ou de compassion, de « commisération » disait Rousseau, se manifeste et nous pousse parfois à agir en faveur d'êtres qui ne nous sont rien. Mais que faut-il pour qu'elle se mette en branle ? Tout d'abord ceci : que ce qui arrive aux autres nous touche et nous affecte, et nous affecte d'une manière ou d'une autre avec une intensité suffisante pour nous pousser à faire quelque chose, à ne pas rester là les bras ballants, dans la simple position du spectateur conscient mais impuissant ou complice. Prenez la mobilisation générale après des catastrophes naturelles, comme Haïti ou le tsunami, pourquoi faudrait-il y voir une espèce de manipulation des bons sentiments ? On s'est souvent gaussé de ces engouements de masse pour des causes portées par les médias. Une affaire de « bonne conscience », de « bons sentiments ». Mais, dites-moi, qu'ont-ils de si ridicules ces « bons sentiments » lorsqu'ils nous poussent à dénoncer l'oppression, les injustices, le malheur des hommes, etc. et à faire ce qu'on peut pour ne pas laisser les choses en l'état, comme si de rien n'était ? Chuck, l'ami de Jean, ne cesse pas de tourner en dérision avec cynisme la bonté de Mr Salomon qui, avec ses largesses dispendieuses, veut donner des leçons à Dieu, de même qu'il ironise sur cette conception de la bienveillance qui conduira Jean à devenir l'amant d'une diva de l'avant-guerre de soixante-cinq ans parce qu'il n'y a pas de raison de lui laisser croire qu'à cet âge-là on n'a plus droit à l'amour. « Chuck dit que la sensibilité est une des sept plaies de l'Egypte. » Mais le cynisme n'est dans son cas rien de plus qu'une posture de l'intelligence, et ce n'est pas à elle que revient le dernier mot. La bienveillance, si présente dans les romans de Romain Gary, se rapporte à une authentique protestation contre la cruauté de l'ordre du monde, la brutalité imbécile des hommes et le silence incompréhensible de Dieu (...)
jeudi 15 avril 2010
Théories du Care
Deux jeunes chercheuses, Marie Garrau et Alice Le Goff, viennent de publier aux éditions des PUF, un excellent petit ouvrage intitulé, Care, justice et dépendance. C'est brillant, fort bien écrit et très bien documenté - on parcours l'évolution des thèses en présence et des débats de Carol Cilligan à Martha Nussbaum en passant par Joan Tronto et Eva Kittay avec une liberté savante et une réelle intelligence.
Y sont clairement analysées la dialectique plus que l'opposition qui sous-tend la reconnaissance de la vulnérabilité foncière de l'être humain et la revendication à l'autonomie du sujet, le dépassement de la perspective morale particulière en direction de ses applications politiques plus générales, le cadre premier de la relation avec les proches et l'élargissement de la sollicitude en direction d'une nouvelle approche de la justice (fondée, en particulier, sur la doctrine des "capacités"). Tous points qui sont importants dans ces mouvements, initiés tout d'abord par les travaux de penseurs et philosophes "féministes" aux Etats-Unis, qui, développés, enrichis, élargis, offrent aujourd'hui une précieuse et riche alternative à la tradition morale dominante, qu'elle soit déontologique (d'inspiration kantienne) ou utilitariste.
Voici un ouvrage qui sera d'une grande utilité pour quiconque s'intéresse à ces courants, largement anglo-américains, de la philosophie morale qui sont encore bien trop peu connus en France.
Rappelons que La Revue du Mauss avait consacré un volume entier à ce thème, sous le titre, L'amour des autres. Care, compassion et humanitarisme (Revue du Mauss, n°32, septembre 2008).
Y sont clairement analysées la dialectique plus que l'opposition qui sous-tend la reconnaissance de la vulnérabilité foncière de l'être humain et la revendication à l'autonomie du sujet, le dépassement de la perspective morale particulière en direction de ses applications politiques plus générales, le cadre premier de la relation avec les proches et l'élargissement de la sollicitude en direction d'une nouvelle approche de la justice (fondée, en particulier, sur la doctrine des "capacités"). Tous points qui sont importants dans ces mouvements, initiés tout d'abord par les travaux de penseurs et philosophes "féministes" aux Etats-Unis, qui, développés, enrichis, élargis, offrent aujourd'hui une précieuse et riche alternative à la tradition morale dominante, qu'elle soit déontologique (d'inspiration kantienne) ou utilitariste.
Voici un ouvrage qui sera d'une grande utilité pour quiconque s'intéresse à ces courants, largement anglo-américains, de la philosophie morale qui sont encore bien trop peu connus en France.
Rappelons que La Revue du Mauss avait consacré un volume entier à ce thème, sous le titre, L'amour des autres. Care, compassion et humanitarisme (Revue du Mauss, n°32, septembre 2008).
mardi 13 avril 2010
Tulipe noire

Cueillie sur le blog de mon frère Ivan. Ici, un peu assombrie. Les fleurs sont choses fragiles qui ne supportent guère la vitesse du transfert électronique. Allez donc visiter l'original.
Romain Gary et le don (I)
Une de mes excellentes étudiantes à Sciences-Pô, Isis Fahmy, a rédigé un mémoire de fin d'études que j'ai eu le plaisir de diriger sur le don chez Romain Gary. A ma demande, elle en a tiré une présentation synthéthique que j'ai remaniée et largement réécrite, en vu d'une éventuelle publication. L'extrait posté ici est donc le fruit d'une collaboration. Le dire est une affaire d'honnêteté et de probité intellectuelle. On n'est tout de même pas obligé de suivre l'attitude de ces professeurs qui s'approprient et exploitent sans vergogne le travail de leurs étudiants, sans jamais les nommer ni rendre justice à leur travail !
Le paradigme du don dans l'oeuvre de Romain Gary
Si l'auteur de La promesse de l'aube, de L'angoisse du roi Salomon et des Cerfs-volants, pour ne citer que quelques-uns des romans écrits par Romain Gary, n'a pas à proprement parler théorisé le don, il n'en reste pas moins que le don y apparaît comme une thématique centrale dont l'écrivain semble avoir clairement perçu les enjeux. Dans les trames narratives, la construction des personnages, les relations, ambivalentes parfois, qu'ils entretiennent entre eux, la complexe relation du don tient si une place prépondérante que c'est tout naturellement qu'on est invité à dégager cet aspect généralement trop méconnu de son oeuvre. Analyser ses ouvrages à l’aune de ce paradigme, fondé sur la dynamique circulaire du donner – recevoir – rendre, se révèle être particulièrement fructueux et éclairant.
Don et réalisation de soi
La réalisation du sujet-homme, de « l'affaire homme » pour reprendre le titre d'un livre de Gary, passe par la relation à Autrui et par l'apprentissage du don. Aucune idée n'est davantage au coeur de sa vision de l'homme que celle qui affirme : le « Je » n'existe pas seul, il est lié aux autres. Ou pour le dire avec ses mots : « Il ne suffit pas d’être mis au monde pour être né » ou encore « le Royaume du « je » n’existe pas ». Nombre des romans de Gary peuvent être lus à la lumière de cette déficience ontologique originaire qui appelle la rencontre, parfois impossible ou refusée, avec l'altérité. Le repli, l'absence de liens, ou encore la fuite dans des idéaux abstraits, conduisent inévitablement à l'appauvrissement de l'existence humaine, tandis que le don ouvre au champ fécond des possibles, des rencontres, de l'amour et de la créativité. Les multiples formes que revêt le don et les tensions diverses qui le travaillent s'entrelacent de façon complexe dans les rapports humains et sociaux tels que les envisagent les romans de Romain Gary.
Afin d’illustrer cette idée directrice, suivons le parcours de plusieurs personnage semblématiques aux différents âges de la vie. En partant de l’enfance et du premier sentiment amoureux, jusqu'à la vieillesse où il faut affronter la solitude et le déclin sexuel, en passant par la nécessité de l'engagement pour l'adolescent qui se construit, sans oublier l’âge adulte où l'homme et la femme se créent l'un l'autre dans le couple, le don se trouve au coeur de bien des bouleversements.
Le premier rapport amoureux du narrateur de La promesse de l'aube se présente sur un mode entièrement sacrificiel. Amoureux de Valentine, éperdument, jusqu'à l'aliénation, engloutissant pour son plaisir tout ce qu'elle lui demande, il semble pourtant tirer profit de ce premier don de soi. Semblable à une nouvelle naissance, son don, jusque dans ses excès, lui permet d'exister et d'être reconnu dans les yeux de son amante. « J'avalai un morceau, puis un autre. Sous son regard admiratif, je me sentais devenir vraiment un homme. Et j'avais raison. Je venais de faire mon apprentissage. » Ce don à sens unique le conduira presque à sa perte puisqu'il finit par tomber malade et devra passer quelque temps à l'hôpital. Néanmoins, il en tire une profonde fierté. Ainsi avoue-t-il avoir conservé le soulier en caoutchouc dans lequel il mordait avec amour, pendant des années. Ce don de soi qu'il accepte volontairement le porte à la vie, bien plus que la vie qu'il a reçue de façon passive à la naissance. Non sans ironie, il avoue: « J'étais toujours prêt à m'y attacher, à donner, une fois de plus le meilleur de moi-même. Ça ne s'est pas trouvé. Finalement, j'ai abandonné le soulier derrière moi. On ne vit pas deux fois ».
Si les rapports interpersonnels sont faits d’obligations et de contraintes, ils sont en même temps pour Gary la seule manière pour l'être humain d'éprouver le sentiment d'exister. Et quelle autre manière pourrait-il bien y avoir si l'individu est en soi un être sans identité ? L’un des rapports les plus importants est certainement celui de la mère à l’enfant. Alors que l’approche psychologique insiste sur la nécessité pour l'enfant d'échapper à l'emprise maternelle pour gagner son autonomie, Gary affirme au contraire dans La nuit sera calme : « J'entends par là que "se libérer" de l'amour d'une mère et de l'amour que l'on a pour une femme, ce n'est pas ce que j'appelle une libération, c'est très exactement ce que j'appelle un appauvrissement ».
Si dans La promesse de l'aube le petit Romain fait tout ce qu'il peut pour sa mère, de son côté elle se donne corps et âme pour lui. À peine a-t-il levé les yeux vers elle pour lui redonner de la force, la voici qui retourne à la tâche pour gagner de l'argent et vendre des robes pour le faire vivre. « Souvent, je voyais ma mère sortir du salon pendant un essayage particulièrement capricieux, venir dans ma chambre, s'asseoir en face de moi et me regarder silencieusement, en souriant, comme pour reprendre des forces à la source de son courage et de sa vie. » « Sa vie » n'est pas ici à prendre au sens où elle s'accaparerait l'existence de son fils sans lui laisser une place bien à lui, mais comme un échange, un équilibre qui se construit à deux. Romain lui doit l'existence puisqu'elle l'a mis au monde. Réciproquement, la vie de sa mère se soutient grâce à Romain qui est sa raison d'être, en sorte qu'elle aussi lui doit la vie. Cet amour mutuel permet à chacun non seulement d'exister mais de se créer, serait-ce par le prisme de la littérature. C'est en ce sens qu'ils forment un couple au sens garyien. Paul Audi analyse leur « don d'amour » en ces termes : « Nina a "fait" de Romain un auteur de roman comme Romain a "fait" de Nina un personnage de roman. Leur amour fut l'un pour l'autre une source d'inspiration qui aura fait naître une deuxième fois Romain : en tant qu'auteur, et une deuxième fois Nina : en tant que personnage créé par cet auteur. Le don fut plus que réciproque : circulaire. » L'amour débordant, envahissant, tonitruant, de sa mère a certes créé une situation de dette, mais elle est compensée par la formidable force qu'elle engendre et qui pousse Romain à se donner à son tour dans ce qu'il entreprend, avec la hardiesse et le succès que l'on sait.
Dans l'amour chacun a le sentiment d'être en situation de dette – n'a-t-il pas plus reçu qu'il ne pourra jamais donner ? - mais cet état, loin d'entraîner un sentiment de culpabilité, forge un climat de confiance et de réciprocité. C’est ce que Godbout nomme la dynamique de « la dette mutuelle positive ». Madame Rosa décède, le petit Momo lui doit tout, mais cette dette, c'est le point de départ de la vie. Ce faisant, chacun a « la vie devant soi ». Le titre La promesse de l'aube évoque exactement la même idée. Le don, il faut apprendre à le recevoir, à se l'approprier pour ensuite pouvoir renaître enrichi. Mais il contient toujours une part de mystère. D'abord, parce que ses règles restent tacites. Ensuite, parce qu'il est suspendu à l'incertitude. Aussi s'agit-il toujours d'un pari risqué en l'humanité de l'autre.
Revenons un instant à La promesse de l'aube, ce magnifique récit biographique où Gary revient sur le parcours aventureux de son enfance et de sa jeunesse. Alors que Romain est encore jeune homme, il décide de mettre à l'épreuve la nature bienveillante de l'être humain et la générosité des autres. « J'avais aussi manqué de confiance dans mes semblables et n'avais pas tenté d'explorer suffisamment les possibilités de la nature humaine, laquelle ne pouvait tout de même pas être entièrement dépourvue de générosité. » Il choisit donc d'aller s'empiffrer de croissants au comptoir d'un bistrot. Après avoir mangé toute la corbeille, au moment des comptes, il regarde le cafetier avec sympathie en affirmant ne devoir qu'un café et un croissant. Ce dernier sourcille quelque peu, puis fait finalement preuve de générosité. Le narrateur en ressort « transfiguré ». N'est-ce pas là ce que note Jacques Godbout ? La générosité « entraîne la reconnaissance, une nouvelle naissance conjointe, un autre don non prévu, et ainsi de suite sans fin. »
Mais aucun roman ne mérite davantage d'être lu à la lumière du don maussien que
L'angoisse du roi Salomon que Gary publia en 1979 sous le pseudonyme d'Emile Ajar.
L'angoisse du roi Salomon
En effet, la thématique du don est bel et bien centrale dans L'angoisse du roi Salomon. Il est même possible de le lire comme un roman initiatique du don9. Nombre de sujets et concepts mis en avant par les penseurs de la Revue du Mauss y sont traités par Gary.
Ainsi, tout d'abord, l'interrogation sur l'aide humanitaire et le bénévolat puisque monsieur Salomon a fondé l'association S.O.S. Bénévoles. À ce propos sont interrogées les motivations de l'engagement altruiste lorsqu'il se fait dans un cadre quasiment anonyme, ce don entre étrangers qui, selon Jacques Godbout, est l'une des caractéristiques du don moderne.
La figure de Salomon est symptomatique du besoin des hommes de donner pour exister. Le narrateur, Jean ou Jeannot, s'interroge tout au long de l'histoire sur les raisons qui poussent M. Salomon à agir ainsi. Les pistes évoquées sont la pitié, le désir de toute-puissance, le désespoir d'un homme solitaire. Enfin, l'explication de son action va se concentrer sur une histoire d'amour vieille de cinquante ans.
Jacques T. Godbout a écrit deux analyses sur l'engagement bénévole. Selon lui, trois
principes régissent le fonctionnement de ce type d'organisation. D'abord, il s'agit de petites structures où « la qualité humaine du lien » est mise en valeur. Ensuite, il n'y a a priori pas de rupture entre l'aidant et l'aidé, entre le « producteur » et « l'usager ». Ce point est, par exemple, fondamental pour les Alcooliques Anonymes qui se considèrent tous comme des alcooliques ne buvant pas. Enfin, les bénévoles insistent sur le fait qu'ils agissent librement et que cet engagement apporte beaucoup à chacun.
Si on analyse de plus près la structure de S.O.S Bénévoles dans L'angoisse du Roi Salomon, on retrouve ces diverses caractéristiques amenées avec le merveilleux humour de Romain Gary. Celui qui répond à l'autre bout du fil est bien souvent dans une situation de détresse comparable à celui qui appelle. En aidant l'autre, on s'aide souvent soi-même. Ainsi valorisée, la personne a de surcroît le sentiment d'aider l'humanité tout entière. Son action répond pourtant parfois plus à un besoin personnel qu'elle n'est un geste désintéressé. En témoigne ce que dit Salomon au narrateur : « Il m'a expliqué qu'il y avait là un problème, il fallait trouver des bénévoles qui viennent pour aider les autres et pas pour se sentir mieux sur leur dos ».
Aux êtres en situation de « désert affectif », le bénévole apporte une attention à chaque fois personnelle. Salomon envoie des fleurs et des cartes à des dates bien précises pour que les personnes seules sachent que quelqu'un quelque part pense à eux. Mais ce type d'action anonyme n'est pas sans poser des problèmes.
Les personnes aidées, bien souvent, veulent rendre le don qui leur a été fait. Telle est la circularité de la relation qui ne doit pas être à sens unique. Sinon, on verse dans la pitié et la charité ; cette charité dont Marcel Mauss dit qu'elle est «blessante pour celui qui l'accepte. »
Ainsi, pour faire accepter à une vieille dame une corbeille de fruits, le narrateur présente le don sous l'angle de l'échange : « Vous avez appelé plusieurs fois S.O.S Bénévoles. Vous avez pensé à nous, c'est gentil, alors on a pensé à vous ».13 Il est obligé d'une part d'identifier le donneur car la personne se méfie, croyant que c'est de la publicité - comprendre : un don intéressé -, et d'autre part, il inscrit ce don comme la suite d'un échange, d'une relation.
L'ethnologue Soizick Crochet montre, dans une analyse proche des idées de Gary, comment l'humanitaire tronque la relation de don au profit d'une relation qui empêche l'échange comme c'est le cas du kula. Elle schématise les liens comme suit :
« - kula : donneur <-> receveur et receveur <-> donneur-
humanitaire : donateur <-> organisation <-> bénéficiaire. »
La structure de l'humanitaire atteint vite ses limites puisqu'elle entrave un élément essentiel de l'échange selon Mauss : l'obligation de répondre aux cadeaux reçus. Pour cela, le donateur doit être identifié au risque sinon de tomber, comme l'écrit Gary, dans « un humanitarisme qui n'[a] plus rien d'humain ». Aussi est-il nécessaire de prendre en compte les particularités de chacun. Sans quoi l'action est aveugle, anonyme elle ne répond pas aux exigences de circularité du don.
Celles-ci prennent parfois des formes plaisantes chez Gary. On songe au rapport qu'entretient Jeannot avec le concierge de l'immeuble de M. Salomon, siège de S.O.S Bénévoles.
Voici, en effet, une façon bien étrange et pourtant si juste de venir en aide à M. Tapu. Plutôt que de jouer la carte de la pitié, qu'il avait d'abord tentée en s'excusant sans cesse face aux remontrances constantes du gardien, il préfère alimenter la haine de cet homme car « on a toujours besoin des autres, on peut pas passer sa vie à se détester soi-même. ». Pour ce faire, il pisse le long du mur, casse une vitre sur son passage, lui fait un bras d'honneur et se « sent remonté avec le sentiment bénévole qu'[il] avait rechargé les batteries de M. Tapu et qu' il] était content parce que ce n'est pas tous les jours qu'on peut aider un homme à vivre. »
L'action bénévole pense trouver sa raison d'être dans son action même. Jacques Godbout écrit ainsi : « Le sens de leur geste est à rechercher dans le geste lui même. » Or, donner pour donner est quelque part insuffisant car c'est comme débuter un processus sans vouloir le poursuivre. En ce sens, c'est une attitude quasi-pathogène. D'où le titre du roman, L'angoisse du roi Salomon , qui évoque un personnage dont la pulsion de donner est en fait symptomatique d'une angoisse. Pourquoi Salomon donne-t-il ?
Le narrateur, Jeannot, cherche à comprendre les raisons de son comportement. Première piste évoquée : Salomon se prendrait-il pour Dieu ?
L'idée que l'expérience du don se rapproche d'une expérience religieuse est abordée par Jean-Marie Guyau dans L'amour de l'humanité comme irréligion de l'avenir. L'acte de donner traduit une volonté puissante de s'ouvrir à l'autre. Affirmation et expression de l'être. Mouvement enthousiaste, signe d'espoir en l'autre, qui n'est pas l'apanage seulement des religions, même s'il partage avec elles une intensité comparable. Lorsque le narrateur reçoit le don de M. Salomon, il avoue avoir vécu une « expérience religieuse »21. Telle est d'ailleurs, la première explication de Chuck, l'ami du narrateur : le don purement désintéressé est un acte divin, bien que Dieu soit loin d'être toujours à la hauteur du bien qu'on attend de lui et qu'il convienne de le rappeler à Ses devoirs . « Chuck […] dit que monsieur Salomon ne fait pas tellement ça par bonté de coeur mais pour donner des leçons à Dieu, pour Lui faire honte et Lui montrer le bon chemin. »
Ensuite, Chuck propose une deuxième explication - calculatrice, égoïste et utilitariste, cette fois-ci - tellement l'attitude de M. Salomon dépasse l'entendement : « Il veut être aimé ce vieux schnock. » Ainsi sous-entend-t-il que la générosité de Salomon est secrètement intéressée et que le vieil homme cherche en réalité l'amour et la reconnaissance des autres. Les deux explications avancées par Chuck se situent aux deux extrémités du don. D'un côté, c'est le don pur et absolu, entièrement désintéressé. De l'autre, c'est l'illustration du don purement intéressé. Or, la particularité du don, c'est justement de se situer entre ces deux extrêmes. Le narrateur note la très grande solitude de Salomon, son âge avancé, quatre-vingt quatre ans, et sa volonté de continuer à vivre. Dans un sens très maussien, il explique que si le vieil homme donne, c'est pour l'honneur24, c'est pour affirmer son statut d'être humain. C'est son moyen de lutter contre la mort. D'où « l'acharnement [de M. Salomon] à aimer et à vouloir vivre encore et encore et sans fin, comme c'est pas permis »25. Monsieur Salomon soigne sa tenue à l'extrême, collectionne des timbres et répand ses bienfaits pour se donner une contenance, pour se sentir toujours exister. Cependant, à la fin du roman, M. Salomon met un répondeur automatique qui renvoie les appels à S.O.S. à une autre permanence. Que s'est-il passé ?
L'intrigue du roman se cristallise alors sur l'attitude de M. Salomon envers Mlle Cora Lamenaire. Au fur et à mesure, le lecteur apprend l'amour du protagoniste pour cette diva de la chanson française d'avant-guerre. Pendant la guerre, leur destin s'est séparé. M. Salomon est resté quatre ans caché dans une cave. Cora, qui est tombée folle amoureuse d'un collaborateur, ne l'a pourtant pas dénoncé à la Gestapo alors qu'elle connaissait sa cachette. À la Libération, la chanteuse se retrouve démunie du fait de son attitude pendant la guerre. M. Salomon, en apprenant qu'elle a des ennuis, écrit une lettre certifiant qu'elle avait sauvé un juif. Puis ils perdent tout contact jusqu'à ce que bien des années plus tard M. Salomon descende aux toilettes et découvre que Cora était devenue dame-pipi. Cora explique ainsi la rencontre à Jeannot : « Il m'a saisie par le poignet, il m'a traînée après lui, en remontant l'escalier. On s'est mis à une table dans un coin et on a parlé. Non, ce n'est pas vrai, on ne s'est pas parlé, lui, il n'arrivait pas à dire un mot, et moi j'avais rien à ajouter. Il a bu de l'eau et il s'est retrouvé. Il m'a acheté un appartement et il m'a fait une belle rente. Mais pour le reste… » Qu'entend-t-elle par « le reste » ?
La situation est empoisonnée par les dons que chacun estime avoir fait alors qu'il ne retrouve pas en l'autre une attitude de contre-don digne de son geste. Ils s'aiment tous les deux mais ils ne sont incapables de discuter ensemble ; leur seule relation s'est faite par services ou échanges de biens interposés. L'impasse vient de l'interprétation que chacun donne à ces dons.
Mauss soulignait l'ambivalence du mot Gift qui en anglais signifie cadeau alors qu'il veut dire poison en allemand. Cora avoue, en effet : « Je ne pouvais pas lui pardonner son ingratitude, quand je l'ai sauvé de la Gestapo. » Et elle analyse l'attitude de Salomon ainsi : « S'il m'avait oublié, il ne serait pas tant impardonnable, après plus de trente-cinq ans. Mais c'est de la rancune. Chaque année, il m'envoie des fleurs pour mon anniversaire, pour souligner. » De même, Salomon explique au narrateur que « l'appartement [qu'il lui avait offert] scellait leur séparation définitive. » Le don, dans leur relation, est ainsi devenu poison, une sorte de fin de non recevoir.
En soi, le don peut être équivoque ou déplacé ou refusé, peut ne pas être rendu, ou être mal perçu, etc. Toutes ces incertitudes font que certaines personnes restent au bord de la relation de peur d'y rentrer.
De fait, la dynamique du don n'est pas sans incertitude ni danger. Sait-on jamais d'avance la réaction d'autrui ? Jusqu'où l'on peut se trouver entraîné ? Le don s'impose au sujet garyen, nous l'avons rappelé, puisqu'il ne peut vivre pleinement en-dehors de l'autre. Dans une même veine, Alain Caillé souligne que la subjectivité « ne peut éclore, précisément, que pour autant que le sujet s'affirme comme tel, au-delà de l'intérêt, pour courir le risque fatal du don et de la donation. » En même temps, nombre de personnages chez Gary ressentent une difficulté à s'engager dans la relation à l'autre, une incapacité qui les empêche de se réaliser. Tel est le cas de Lenny dans Adieu Gary Cooper qui refuse d'entrer en relation avec quiconque et même avec lui-même. Repoussant les déclarations de Tilly, il s'exclame : « — Je peux pas l'expliquer, Tilly. Je suis trop con. Et puis, je sais pas parler. Je ne parle même pas à moi-même. J'ai rien à me dire. »
(...)
Le paradigme du don dans l'oeuvre de Romain Gary
Si l'auteur de La promesse de l'aube, de L'angoisse du roi Salomon et des Cerfs-volants, pour ne citer que quelques-uns des romans écrits par Romain Gary, n'a pas à proprement parler théorisé le don, il n'en reste pas moins que le don y apparaît comme une thématique centrale dont l'écrivain semble avoir clairement perçu les enjeux. Dans les trames narratives, la construction des personnages, les relations, ambivalentes parfois, qu'ils entretiennent entre eux, la complexe relation du don tient si une place prépondérante que c'est tout naturellement qu'on est invité à dégager cet aspect généralement trop méconnu de son oeuvre. Analyser ses ouvrages à l’aune de ce paradigme, fondé sur la dynamique circulaire du donner – recevoir – rendre, se révèle être particulièrement fructueux et éclairant.
Don et réalisation de soi
La réalisation du sujet-homme, de « l'affaire homme » pour reprendre le titre d'un livre de Gary, passe par la relation à Autrui et par l'apprentissage du don. Aucune idée n'est davantage au coeur de sa vision de l'homme que celle qui affirme : le « Je » n'existe pas seul, il est lié aux autres. Ou pour le dire avec ses mots : « Il ne suffit pas d’être mis au monde pour être né » ou encore « le Royaume du « je » n’existe pas ». Nombre des romans de Gary peuvent être lus à la lumière de cette déficience ontologique originaire qui appelle la rencontre, parfois impossible ou refusée, avec l'altérité. Le repli, l'absence de liens, ou encore la fuite dans des idéaux abstraits, conduisent inévitablement à l'appauvrissement de l'existence humaine, tandis que le don ouvre au champ fécond des possibles, des rencontres, de l'amour et de la créativité. Les multiples formes que revêt le don et les tensions diverses qui le travaillent s'entrelacent de façon complexe dans les rapports humains et sociaux tels que les envisagent les romans de Romain Gary.
Afin d’illustrer cette idée directrice, suivons le parcours de plusieurs personnage semblématiques aux différents âges de la vie. En partant de l’enfance et du premier sentiment amoureux, jusqu'à la vieillesse où il faut affronter la solitude et le déclin sexuel, en passant par la nécessité de l'engagement pour l'adolescent qui se construit, sans oublier l’âge adulte où l'homme et la femme se créent l'un l'autre dans le couple, le don se trouve au coeur de bien des bouleversements.
Le premier rapport amoureux du narrateur de La promesse de l'aube se présente sur un mode entièrement sacrificiel. Amoureux de Valentine, éperdument, jusqu'à l'aliénation, engloutissant pour son plaisir tout ce qu'elle lui demande, il semble pourtant tirer profit de ce premier don de soi. Semblable à une nouvelle naissance, son don, jusque dans ses excès, lui permet d'exister et d'être reconnu dans les yeux de son amante. « J'avalai un morceau, puis un autre. Sous son regard admiratif, je me sentais devenir vraiment un homme. Et j'avais raison. Je venais de faire mon apprentissage. » Ce don à sens unique le conduira presque à sa perte puisqu'il finit par tomber malade et devra passer quelque temps à l'hôpital. Néanmoins, il en tire une profonde fierté. Ainsi avoue-t-il avoir conservé le soulier en caoutchouc dans lequel il mordait avec amour, pendant des années. Ce don de soi qu'il accepte volontairement le porte à la vie, bien plus que la vie qu'il a reçue de façon passive à la naissance. Non sans ironie, il avoue: « J'étais toujours prêt à m'y attacher, à donner, une fois de plus le meilleur de moi-même. Ça ne s'est pas trouvé. Finalement, j'ai abandonné le soulier derrière moi. On ne vit pas deux fois ».
Si les rapports interpersonnels sont faits d’obligations et de contraintes, ils sont en même temps pour Gary la seule manière pour l'être humain d'éprouver le sentiment d'exister. Et quelle autre manière pourrait-il bien y avoir si l'individu est en soi un être sans identité ? L’un des rapports les plus importants est certainement celui de la mère à l’enfant. Alors que l’approche psychologique insiste sur la nécessité pour l'enfant d'échapper à l'emprise maternelle pour gagner son autonomie, Gary affirme au contraire dans La nuit sera calme : « J'entends par là que "se libérer" de l'amour d'une mère et de l'amour que l'on a pour une femme, ce n'est pas ce que j'appelle une libération, c'est très exactement ce que j'appelle un appauvrissement ».
Si dans La promesse de l'aube le petit Romain fait tout ce qu'il peut pour sa mère, de son côté elle se donne corps et âme pour lui. À peine a-t-il levé les yeux vers elle pour lui redonner de la force, la voici qui retourne à la tâche pour gagner de l'argent et vendre des robes pour le faire vivre. « Souvent, je voyais ma mère sortir du salon pendant un essayage particulièrement capricieux, venir dans ma chambre, s'asseoir en face de moi et me regarder silencieusement, en souriant, comme pour reprendre des forces à la source de son courage et de sa vie. » « Sa vie » n'est pas ici à prendre au sens où elle s'accaparerait l'existence de son fils sans lui laisser une place bien à lui, mais comme un échange, un équilibre qui se construit à deux. Romain lui doit l'existence puisqu'elle l'a mis au monde. Réciproquement, la vie de sa mère se soutient grâce à Romain qui est sa raison d'être, en sorte qu'elle aussi lui doit la vie. Cet amour mutuel permet à chacun non seulement d'exister mais de se créer, serait-ce par le prisme de la littérature. C'est en ce sens qu'ils forment un couple au sens garyien. Paul Audi analyse leur « don d'amour » en ces termes : « Nina a "fait" de Romain un auteur de roman comme Romain a "fait" de Nina un personnage de roman. Leur amour fut l'un pour l'autre une source d'inspiration qui aura fait naître une deuxième fois Romain : en tant qu'auteur, et une deuxième fois Nina : en tant que personnage créé par cet auteur. Le don fut plus que réciproque : circulaire. » L'amour débordant, envahissant, tonitruant, de sa mère a certes créé une situation de dette, mais elle est compensée par la formidable force qu'elle engendre et qui pousse Romain à se donner à son tour dans ce qu'il entreprend, avec la hardiesse et le succès que l'on sait.
Dans l'amour chacun a le sentiment d'être en situation de dette – n'a-t-il pas plus reçu qu'il ne pourra jamais donner ? - mais cet état, loin d'entraîner un sentiment de culpabilité, forge un climat de confiance et de réciprocité. C’est ce que Godbout nomme la dynamique de « la dette mutuelle positive ». Madame Rosa décède, le petit Momo lui doit tout, mais cette dette, c'est le point de départ de la vie. Ce faisant, chacun a « la vie devant soi ». Le titre La promesse de l'aube évoque exactement la même idée. Le don, il faut apprendre à le recevoir, à se l'approprier pour ensuite pouvoir renaître enrichi. Mais il contient toujours une part de mystère. D'abord, parce que ses règles restent tacites. Ensuite, parce qu'il est suspendu à l'incertitude. Aussi s'agit-il toujours d'un pari risqué en l'humanité de l'autre.
Revenons un instant à La promesse de l'aube, ce magnifique récit biographique où Gary revient sur le parcours aventureux de son enfance et de sa jeunesse. Alors que Romain est encore jeune homme, il décide de mettre à l'épreuve la nature bienveillante de l'être humain et la générosité des autres. « J'avais aussi manqué de confiance dans mes semblables et n'avais pas tenté d'explorer suffisamment les possibilités de la nature humaine, laquelle ne pouvait tout de même pas être entièrement dépourvue de générosité. » Il choisit donc d'aller s'empiffrer de croissants au comptoir d'un bistrot. Après avoir mangé toute la corbeille, au moment des comptes, il regarde le cafetier avec sympathie en affirmant ne devoir qu'un café et un croissant. Ce dernier sourcille quelque peu, puis fait finalement preuve de générosité. Le narrateur en ressort « transfiguré ». N'est-ce pas là ce que note Jacques Godbout ? La générosité « entraîne la reconnaissance, une nouvelle naissance conjointe, un autre don non prévu, et ainsi de suite sans fin. »
Mais aucun roman ne mérite davantage d'être lu à la lumière du don maussien que
L'angoisse du roi Salomon que Gary publia en 1979 sous le pseudonyme d'Emile Ajar.
L'angoisse du roi Salomon
En effet, la thématique du don est bel et bien centrale dans L'angoisse du roi Salomon. Il est même possible de le lire comme un roman initiatique du don9. Nombre de sujets et concepts mis en avant par les penseurs de la Revue du Mauss y sont traités par Gary.
Ainsi, tout d'abord, l'interrogation sur l'aide humanitaire et le bénévolat puisque monsieur Salomon a fondé l'association S.O.S. Bénévoles. À ce propos sont interrogées les motivations de l'engagement altruiste lorsqu'il se fait dans un cadre quasiment anonyme, ce don entre étrangers qui, selon Jacques Godbout, est l'une des caractéristiques du don moderne.
La figure de Salomon est symptomatique du besoin des hommes de donner pour exister. Le narrateur, Jean ou Jeannot, s'interroge tout au long de l'histoire sur les raisons qui poussent M. Salomon à agir ainsi. Les pistes évoquées sont la pitié, le désir de toute-puissance, le désespoir d'un homme solitaire. Enfin, l'explication de son action va se concentrer sur une histoire d'amour vieille de cinquante ans.
Jacques T. Godbout a écrit deux analyses sur l'engagement bénévole. Selon lui, trois
principes régissent le fonctionnement de ce type d'organisation. D'abord, il s'agit de petites structures où « la qualité humaine du lien » est mise en valeur. Ensuite, il n'y a a priori pas de rupture entre l'aidant et l'aidé, entre le « producteur » et « l'usager ». Ce point est, par exemple, fondamental pour les Alcooliques Anonymes qui se considèrent tous comme des alcooliques ne buvant pas. Enfin, les bénévoles insistent sur le fait qu'ils agissent librement et que cet engagement apporte beaucoup à chacun.
Si on analyse de plus près la structure de S.O.S Bénévoles dans L'angoisse du Roi Salomon, on retrouve ces diverses caractéristiques amenées avec le merveilleux humour de Romain Gary. Celui qui répond à l'autre bout du fil est bien souvent dans une situation de détresse comparable à celui qui appelle. En aidant l'autre, on s'aide souvent soi-même. Ainsi valorisée, la personne a de surcroît le sentiment d'aider l'humanité tout entière. Son action répond pourtant parfois plus à un besoin personnel qu'elle n'est un geste désintéressé. En témoigne ce que dit Salomon au narrateur : « Il m'a expliqué qu'il y avait là un problème, il fallait trouver des bénévoles qui viennent pour aider les autres et pas pour se sentir mieux sur leur dos ».
Aux êtres en situation de « désert affectif », le bénévole apporte une attention à chaque fois personnelle. Salomon envoie des fleurs et des cartes à des dates bien précises pour que les personnes seules sachent que quelqu'un quelque part pense à eux. Mais ce type d'action anonyme n'est pas sans poser des problèmes.
Les personnes aidées, bien souvent, veulent rendre le don qui leur a été fait. Telle est la circularité de la relation qui ne doit pas être à sens unique. Sinon, on verse dans la pitié et la charité ; cette charité dont Marcel Mauss dit qu'elle est «blessante pour celui qui l'accepte. »
Ainsi, pour faire accepter à une vieille dame une corbeille de fruits, le narrateur présente le don sous l'angle de l'échange : « Vous avez appelé plusieurs fois S.O.S Bénévoles. Vous avez pensé à nous, c'est gentil, alors on a pensé à vous ».13 Il est obligé d'une part d'identifier le donneur car la personne se méfie, croyant que c'est de la publicité - comprendre : un don intéressé -, et d'autre part, il inscrit ce don comme la suite d'un échange, d'une relation.
L'ethnologue Soizick Crochet montre, dans une analyse proche des idées de Gary, comment l'humanitaire tronque la relation de don au profit d'une relation qui empêche l'échange comme c'est le cas du kula. Elle schématise les liens comme suit :
« - kula : donneur <-> receveur et receveur <-> donneur-
humanitaire : donateur <-> organisation <-> bénéficiaire. »
La structure de l'humanitaire atteint vite ses limites puisqu'elle entrave un élément essentiel de l'échange selon Mauss : l'obligation de répondre aux cadeaux reçus. Pour cela, le donateur doit être identifié au risque sinon de tomber, comme l'écrit Gary, dans « un humanitarisme qui n'[a] plus rien d'humain ». Aussi est-il nécessaire de prendre en compte les particularités de chacun. Sans quoi l'action est aveugle, anonyme elle ne répond pas aux exigences de circularité du don.
Celles-ci prennent parfois des formes plaisantes chez Gary. On songe au rapport qu'entretient Jeannot avec le concierge de l'immeuble de M. Salomon, siège de S.O.S Bénévoles.
Voici, en effet, une façon bien étrange et pourtant si juste de venir en aide à M. Tapu. Plutôt que de jouer la carte de la pitié, qu'il avait d'abord tentée en s'excusant sans cesse face aux remontrances constantes du gardien, il préfère alimenter la haine de cet homme car « on a toujours besoin des autres, on peut pas passer sa vie à se détester soi-même. ». Pour ce faire, il pisse le long du mur, casse une vitre sur son passage, lui fait un bras d'honneur et se « sent remonté avec le sentiment bénévole qu'[il] avait rechargé les batteries de M. Tapu et qu' il] était content parce que ce n'est pas tous les jours qu'on peut aider un homme à vivre. »
L'action bénévole pense trouver sa raison d'être dans son action même. Jacques Godbout écrit ainsi : « Le sens de leur geste est à rechercher dans le geste lui même. » Or, donner pour donner est quelque part insuffisant car c'est comme débuter un processus sans vouloir le poursuivre. En ce sens, c'est une attitude quasi-pathogène. D'où le titre du roman, L'angoisse du roi Salomon , qui évoque un personnage dont la pulsion de donner est en fait symptomatique d'une angoisse. Pourquoi Salomon donne-t-il ?
Le narrateur, Jeannot, cherche à comprendre les raisons de son comportement. Première piste évoquée : Salomon se prendrait-il pour Dieu ?
L'idée que l'expérience du don se rapproche d'une expérience religieuse est abordée par Jean-Marie Guyau dans L'amour de l'humanité comme irréligion de l'avenir. L'acte de donner traduit une volonté puissante de s'ouvrir à l'autre. Affirmation et expression de l'être. Mouvement enthousiaste, signe d'espoir en l'autre, qui n'est pas l'apanage seulement des religions, même s'il partage avec elles une intensité comparable. Lorsque le narrateur reçoit le don de M. Salomon, il avoue avoir vécu une « expérience religieuse »21. Telle est d'ailleurs, la première explication de Chuck, l'ami du narrateur : le don purement désintéressé est un acte divin, bien que Dieu soit loin d'être toujours à la hauteur du bien qu'on attend de lui et qu'il convienne de le rappeler à Ses devoirs . « Chuck […] dit que monsieur Salomon ne fait pas tellement ça par bonté de coeur mais pour donner des leçons à Dieu, pour Lui faire honte et Lui montrer le bon chemin. »
Ensuite, Chuck propose une deuxième explication - calculatrice, égoïste et utilitariste, cette fois-ci - tellement l'attitude de M. Salomon dépasse l'entendement : « Il veut être aimé ce vieux schnock. » Ainsi sous-entend-t-il que la générosité de Salomon est secrètement intéressée et que le vieil homme cherche en réalité l'amour et la reconnaissance des autres. Les deux explications avancées par Chuck se situent aux deux extrémités du don. D'un côté, c'est le don pur et absolu, entièrement désintéressé. De l'autre, c'est l'illustration du don purement intéressé. Or, la particularité du don, c'est justement de se situer entre ces deux extrêmes. Le narrateur note la très grande solitude de Salomon, son âge avancé, quatre-vingt quatre ans, et sa volonté de continuer à vivre. Dans un sens très maussien, il explique que si le vieil homme donne, c'est pour l'honneur24, c'est pour affirmer son statut d'être humain. C'est son moyen de lutter contre la mort. D'où « l'acharnement [de M. Salomon] à aimer et à vouloir vivre encore et encore et sans fin, comme c'est pas permis »25. Monsieur Salomon soigne sa tenue à l'extrême, collectionne des timbres et répand ses bienfaits pour se donner une contenance, pour se sentir toujours exister. Cependant, à la fin du roman, M. Salomon met un répondeur automatique qui renvoie les appels à S.O.S. à une autre permanence. Que s'est-il passé ?
L'intrigue du roman se cristallise alors sur l'attitude de M. Salomon envers Mlle Cora Lamenaire. Au fur et à mesure, le lecteur apprend l'amour du protagoniste pour cette diva de la chanson française d'avant-guerre. Pendant la guerre, leur destin s'est séparé. M. Salomon est resté quatre ans caché dans une cave. Cora, qui est tombée folle amoureuse d'un collaborateur, ne l'a pourtant pas dénoncé à la Gestapo alors qu'elle connaissait sa cachette. À la Libération, la chanteuse se retrouve démunie du fait de son attitude pendant la guerre. M. Salomon, en apprenant qu'elle a des ennuis, écrit une lettre certifiant qu'elle avait sauvé un juif. Puis ils perdent tout contact jusqu'à ce que bien des années plus tard M. Salomon descende aux toilettes et découvre que Cora était devenue dame-pipi. Cora explique ainsi la rencontre à Jeannot : « Il m'a saisie par le poignet, il m'a traînée après lui, en remontant l'escalier. On s'est mis à une table dans un coin et on a parlé. Non, ce n'est pas vrai, on ne s'est pas parlé, lui, il n'arrivait pas à dire un mot, et moi j'avais rien à ajouter. Il a bu de l'eau et il s'est retrouvé. Il m'a acheté un appartement et il m'a fait une belle rente. Mais pour le reste… » Qu'entend-t-elle par « le reste » ?
La situation est empoisonnée par les dons que chacun estime avoir fait alors qu'il ne retrouve pas en l'autre une attitude de contre-don digne de son geste. Ils s'aiment tous les deux mais ils ne sont incapables de discuter ensemble ; leur seule relation s'est faite par services ou échanges de biens interposés. L'impasse vient de l'interprétation que chacun donne à ces dons.
Mauss soulignait l'ambivalence du mot Gift qui en anglais signifie cadeau alors qu'il veut dire poison en allemand. Cora avoue, en effet : « Je ne pouvais pas lui pardonner son ingratitude, quand je l'ai sauvé de la Gestapo. » Et elle analyse l'attitude de Salomon ainsi : « S'il m'avait oublié, il ne serait pas tant impardonnable, après plus de trente-cinq ans. Mais c'est de la rancune. Chaque année, il m'envoie des fleurs pour mon anniversaire, pour souligner. » De même, Salomon explique au narrateur que « l'appartement [qu'il lui avait offert] scellait leur séparation définitive. » Le don, dans leur relation, est ainsi devenu poison, une sorte de fin de non recevoir.
En soi, le don peut être équivoque ou déplacé ou refusé, peut ne pas être rendu, ou être mal perçu, etc. Toutes ces incertitudes font que certaines personnes restent au bord de la relation de peur d'y rentrer.
De fait, la dynamique du don n'est pas sans incertitude ni danger. Sait-on jamais d'avance la réaction d'autrui ? Jusqu'où l'on peut se trouver entraîné ? Le don s'impose au sujet garyen, nous l'avons rappelé, puisqu'il ne peut vivre pleinement en-dehors de l'autre. Dans une même veine, Alain Caillé souligne que la subjectivité « ne peut éclore, précisément, que pour autant que le sujet s'affirme comme tel, au-delà de l'intérêt, pour courir le risque fatal du don et de la donation. » En même temps, nombre de personnages chez Gary ressentent une difficulté à s'engager dans la relation à l'autre, une incapacité qui les empêche de se réaliser. Tel est le cas de Lenny dans Adieu Gary Cooper qui refuse d'entrer en relation avec quiconque et même avec lui-même. Repoussant les déclarations de Tilly, il s'exclame : « — Je peux pas l'expliquer, Tilly. Je suis trop con. Et puis, je sais pas parler. Je ne parle même pas à moi-même. J'ai rien à me dire. »
(...)
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