On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

lundi 29 juin 2009

Le refus du tragique

On le sait : le présupposé de la commensurabilité des biens et des plaisirs est au principe de la philosophie utilitariste, chez Bentham tout particulièrement. Mais on oublie trop souvent - et Martha Nussbaum a raison de le rappeler (Alain Caillé insiste également sur cette filiation peu connue) - qu'il est déjà présent dans la pensée platonicienne, dans le Protagoras notamment. C'est là, chez Platon, une arme stratégique en vue de réfuter l'affirmation que les biens sont pluriels et que tout choix doit assumer un conflit des valeurs rationnellement indécidable. Telle affirmation - on songe bien sûr à Weber - est au coeur de la pensée tragique que Socrate affronte et repousse.
Que le coeur de la mathématique morale utilitariste nous ramène à Platon révèle un trait commun aux deux penseurs : le refus du tragique dont on comprend dès lors qu'il n'est pas un trait aussi moderne qu'on le pense habituellement. Cela étant dit, la grande différence est que Bentham ne s'aventure pas dans la grande épopée métaphysique de cette ontologie du Bien qui est à l'aube de notre tradition philosophique.
Dans ce mouvement de la réduction du tragique, le christianisme jouera également un rôle décisif. Car, enfin, qu'est-ce donc que la Providence sinon la négation de la croyance que les dieux sont en guerre ?

dimanche 28 juin 2009

Equilibre instable

Avoir des enfants, aimer, s'engager dans la défense d'une cause, de nombreuses actions témoignent d'une sorte d'imprudence, car elles nous exposent à la contingence imprévisible du monde et nous mettent d'avance à la merci d'événements que nous ne maîtrisons pas. Mais que serait la vie sans ces risques que nous prenons et qui nous feront sans doute, l'heure venue, connaître la dimension tragique de l'existence, l'échec et le malheur, immanquablement ici-bas mêlés à la joie ?
On peut tenter de se mettre à l'abri et de vouloir mesurer prudemment ses choix - et d'une certaine manière il est juste de dire de la philosophie que dès Socrate elle s'est pensée comme une sagesse, voire une "technique" précautionneuse contre les périls de l'aventure humaine et les incertitudes de la fortune, de la tukhè, introduisant autant que possible la règle du calcul et de la mesure, c'est-à-dire de la commensurabilité des biens - mais il est de beaux risques qu'il vaut, malgré tout, la peine de courir, qui sont comme le sel de la vie. La "bonne vie" est un art délicat à la recherche d'un équilibre par nature instable entre l'exposition de soi à l'incertitude et la maîtrise de ce qui est à notre portée, en somme, entre ce qui ne dépend pas de nous et de ce qui en dépend.
La philosophe américaine, Martha Nussbaum, a consacré à ce thème un fort beau livre, The Fragility of Goodness, Luck and Ethics in Greek Tragedy and Philosophy (Cambridge University Press, 1986) dont je parlerai bientôt plus en détail.

mercredi 24 juin 2009

France-culture

Je vous recommande d'écouter l'excellente émission "Du grain à moudre", animée sur France-culture par Brice Couturier et Julie Clarini, qui hier soir était consacrée au thème : "Que restera-t-il de la mondialisation après la crise ?".
Les invités du débat étaient Hervé Juvin, président d’Eurogroup Institute et vice-président de l’Agipi, auteur d'un article remarqué dans le dernier numéro de la revue Le Débat "La crise d'un monde fini ?" et Zaki Laïdi, professeur à Sciences Po et au Centre d’études européennes, fondateur de la revue Telos.

  • http://sites.radiofrance.fr
  • Désir de reconnaissance

    Pensée brève.

    Le désir de reconnaissance est devenu aujourd'hui une revendication "morale" dont on ne conteste guère la légitimité. Reconnaissance à la fois sociale et intime de notre identité - ce que nous entendons par là est à soi seul un immense sujet - mais également de nos droits, de nos aspirations (au bonheur, à l'amour), de notre statut (de victime par exemple), de notre communauté d'appartenance, etc. Mais vouloir à tout prix être reconnu des autres n'est-ce pas l'indice dans le même temps du peu de cas que faisons de nous-même ? N'est-ce pas également se préparer et s'exposer à toutes sortes de bassesses et, paradoxalement, d'humiliations ?
    Il est des aspirations qui, aussi justifiées soient-elles apparemment, doivent être prises avec des pincettes : il y a aussi bien de la vertu à ne pas vouloir être reconnu, ou à ne l'être de quelques-uns seulement que l'on aura choisis...

    mardi 23 juin 2009

    La télévision banalise la torture

    Que la torture ait constitué le moyen constant de la politique menée par les Etats-Unis dès le lendemain des attentats du 11 septembre, au nom de « la guerre globale contre la terreur », est un fait aujourd'hui qui étonne et qui scandalise. Comment a-t-on pu en arriver là ? Mais on ignore trop souvent que cette pratique, prohibée par le droit international et les principes fondateurs de la démocratie, a fait l'objet durant toutes ces années de débats entre philosophes et juristes qui s'interrogeaient sur le point de savoir si, malgré tout, elle ne serait pas légitime dans certaines circonstances exceptionnelles. En particulier, dans l'hypothèse dite de la « bombe à retardement » : imaginez qu’un terroriste ait été arrêté et qu’il soit, avec assez d’indices pour emporter une conviction raisonnable, suspecté d’avoir posé une bombe dans une école de la ville, imaginez que dans l’une de ces écoles se trouvent vos propres enfants. Toutes les méthodes d’interrogatoire légales ayant été employées en vain, l’homme se refusant à parler, ne serait-il pas légitime dans ce cas d’avoir recours à la torture ?
    Telle est l’hypothèse choc sur laquelle s’appuient invariablement ceux qui soutiennent que la condamnation a priori de la torture est une position « absolutiste » que personne, confronté à une pareille situation, pas même les plus ardents défenseurs de son abolition, ne soutiendrait. Dans certaines circonstances exceptionnelles, la condamnation de la torture, inscrite dans nos lois, nos traités et nos codes militaires, serait tout simplement indéfendable. Dans les faits, personne, ou presque, placé devant une éventualité aussi effrayante, ne contesterait la nécessité d’avoir recours à des méthodes d’interrogatoire coercitives que la loi et la morale interdisent ordinairement, si l’on pouvait par ce moyen sauver des vies innocentes, celles de ses propres enfants, qu’un terroriste menace de tuer dans son fanatisme aveugle.
    C'est ainsi qu'au nom du principe du réalisme ou du pragmatisme en politique – de l'état de nécessité, en somme - les verrous protégeant les droits humains fondamentaux ont sauté.
    L'influence de cette justification théorique de la torture contrôlée serait pourtant restée limitée à des cercles académiques restreints si de nouveaux relais médiatiques n'étaient venus lui donner une audience d'une toute autre portée.

    La torture dans la série 24 heures chrono

    Aucune production télévisuelle n’a davantage contribué à populariser la justification de la torture en situation d'exception que les diverses saisons de la série américaine 24 heures chrono, qu’on ne peut regarder sans être emporté par une fascination à la fois désarmante et terriblement perverse. Tout y est : l’imminence – les minutes et les secondes, affichées régulièrement à l’écran, s’écoulent à une vitesse implacable – de la menace terroriste à grande échelle, qu’elle soit biologique ou nucléaire ; la nécessité d’extraire par tous les moyens, fut-ce ceux de la torture physique ou psychologique, des informations vitales aux instigateurs de ces complots, toujours promptement découverts et rapidement détenus ; les redoutables dilemmes moraux qu’affrontent les décideurs politiques, jusqu’au président des États-Unis, qui sont généralement des hommes « bons », soucieux de respecter les principes éthiques qui les animent, et qui se trouvent placés dans l’obligation d’y renoncer pour le bien du plus grand nombre – dans plusieurs épisodes, le président est un démocrate noir (David Palmer) ; enfin le caractère sacrificiel des décisions auxquels tous sont conduits.
    On dira qu'il ne s'agit là seulement d'une fiction que chacun considéra comme telle sans la prendre au sérieux et qu'il n'y a pas lieu de s'offusquer ni de s'inquiéter.
    Il s’agit pourtant de tout autre chose que d’un simple divertissement plaisant : les traces mentales que cette série laisse sur le spectateur sont de véritables plaies. Au cours des cinq premières saisons, on assiste à pas moins de soixante-sept cas de torture, comprenant l’administration de drogues, l’électrocution, le simulacre d’exécution, les coups, la privation sensorielle, ce qui représente plus d’un acte de torture par épisode !

    Les conséquences d'un scénario pervers

    L’influence redoutable exercée par cette série, qui est entièrement construite sur la situation de la « bome à retardement », est telle qu’elle fait désormais l’objet d’un cours académique, dispensé par un général de l’armée américaine à l’université de droit de Georgetown (Washington). Si on peut se réjouir qu’elle soit désormais soumise à une lecture critique, il n’en est pas toujours allé de même. C’est ainsi qu’en juin 2007, elle fut explicitement citée par Antonin Scalia, juge de la Cour suprême des États-Unis, lors d’un colloque de juristes à Ottawa, pour justifier l’usage de la torture, ouvrant à ce qu’on peut désormais appeler la « jurisprudence Jack Bauer » : « Jack Bauer a sauvé Los Angeles, il a sauvé des milliers de vies. Allez-vous condamner Jack Bauer ? Dire que le droit pénal est contre lui ? Je ne le pense pas. »
    Tout aussi significatif est l’engouement que cette série rencontra aurprès de nombreux soldats
    américains en Irak, en Afghanistan, le héros de 24 heures Jack Bauer étant considéré comme un modèle de référence, ainsi que le soulignait le quotidien français Libération en février 2007 : « Certains enseignants de l’académie militaire de West Point considèrent même Jack Bauer comme l’un de leurs principaux problèmes. Les cadets leur disent : “Je l’ai vu dans 24 heures chrono. Jack Bauer tire dans les jambes du gars et il craque immédiatement.” Les instructeurs doivent répéter non seulement que ce n’est pas légal, mais qu’en plus ce n’est pas efficace, explique David Danzig [de Human Rights First]. La série est remarquablement réaliste, mais ce n’est pas la réalité. Dans la réalité, la torture ne marche pas. » C'est là une réalité qu'il convient de rappeler avec force.
    Les divers scénarii que présentent les saisons de cette série sont en effet de pures fables, malgré les affirmations du producteur Joel Surnow. Et à moins d’être en mesure de démonter le caractère totalement irréaliste de ces fictions, leur effet pervers sur les spectateurs est quasiment incontrôlable.
    Ajoutons qu’une des conséquences les plus perverses de la série, mais plus généralement du scénario de la « bombe à retardement », est d’effacer la figure noire et négative, autrefois méprisée, du tortionnaire – un agent des « basses oeuvres » de l’État, disait-on –, pour en faire un héros glorieux, une sorte de sauveur qui n’hésite pas à sacrifier sa conscience et sa vie sur l’autel du bien commun6.
    On ne saurait souligner combien il est nécessaire de disposer d'un véritable argumentaire critique pour ne pas ne laisser prendre au piège de ces fictions dont la vraisemblance n'a d'égal que la perversion.

    mercredi 17 juin 2009

    Iran

    La lutte du peuple iranien et de sa jeunesse pour la liberté, comme nous serions brisés de la voir éteinte dans la repression et le sang :




    1 Jeune fille dans la rue: Défendre les droits civils
    2 Garçon près d'un vieil homme : Contre la pauvreté
    3 Garçon repoussant une boîte : Nationaliser les revenus pétroliers
    4 Homme sur le toit : Réduire la tension dans les relations internationales
    5 Garçon assis : Libre accès à l'information
    6 Fillette assise près de sa mère : Soutien aux mères célibataires
    7 Jeune fille : Cesser la violence contre les femmes
    8 Garçon: Education pour tous
    9 Garçon devant un homme fermant sa voiture : Accroître la sécurité publique
    10 Jeune fille sur le toit : Droits des minorités éthiques
    11 Homme sur le toit : Soutien aux ONG
    12 Fillette devant un mur : Engagement public
    13 Garçon et fille : Nous sommes venus pour le changement
    14: Changement pour l'Iran

    jeudi 11 juin 2009

    La chambre du Pape

    Invité, mardi dernier, à Reims par une association catholique de théologiens, de prêtres et d'intervenants sociaux à un séminaire de réflexion consacré à Un si fragile d'humanité, j'ai eu l'honneur de résider dans l'ancien seminaire où le pape Jean-Paul II avait logé lors de son séjour en septembre 1996 et - privilège insigne - de dormir dans sa chambre, peut-être même dans son lit. Je vous prie désormais de me considérer comme une relique au second degré, vivante de surcroît ! Avouez que ça mérite le respect, non ?

    mercredi 10 juin 2009

    Petition : Pour en finir avec les dérives anti terroristes

    Depuis 1986, date où la législation antiterroriste a été instaurée en France, un empilement de lois successives a construit un système pénal d’exception qui renoue avec les lois scélérates du xixe siècle et rappelle les périodes les plus sombres de notre histoire.
    L’accusation d’ « association de malfaiteurs en vue de commettre une infraction terroriste », inscrite au Code pénal en 1996, est la clef de voûte du nouveau régime. Or, ses contours sont particulièrement flous : il suffit de deux personnes pour constituer un « groupe terroriste » et il suffit d’un acte préparatoire pour que l’infraction soit caractérisée. Cet acte préparatoire n’est pas défini dans la loi, il peut s’agir du simple fait d'entreposer des tracts chez soi. Surtout, n'importe quel type de relation – même ténue ou lointaine, voire amoureuse ou amicale – avec l’un des membres constituant le « groupe » suffit pour être impliqué à son tour. C’est pourquoi, sur dix personnes incarcérées pour des infractions « en rapport avec le terrorisme », neuf le sont sous cette qualification.
    De l’aveu même de ses promoteurs, ce droit spécial répond à un objectif de prévention. À la différence du droit commun qui incrimine des actes, la pratique antiterroriste se satisfait d’intentions, voire de simples relations. Suivant le juge Bruguière, cité par Human Rights Watch, « la particularité de la loi est qu’elle nous permet de poursuivre des personnes impliquées dans une activité terroriste sans avoir à établir un lien entre cette activité et un projet terroriste précis ». C’est dans cette perspective qu’on a vu la possession de certains livres devenir un élément à charge, car ils constitueraient des indices sur des opinions ; et de l’opinion à l’intention, il n’y a qu’un pas.
    À ce flou de la loi pénale s’associe une procédure d’une extrême brutalité. Il suffit que le Parquet choisisse de manière discrétionnaire d’ouvrir une enquête sur une qualification terroriste pour que la police reçoive des pouvoirs d'investigation exorbitants : perquisitions de nuit, « sonorisation » des domiciles, écoutes téléphoniques et interception de courriers sur tous supports...
    De son côté, le délai de garde à vue – période qui précède la présentation à un juge – passe de 48 heures en droit commun à 96 heures, voire 144, dans la procédure antiterroriste. La personne gardée à vue doit attendre la 72ème heure pour voir un avocat – l’entretien est limité à 30 minutes et l’avocat n’a pas eu accès au dossier. A la suite de cette garde à vue, en attendant un éventuel procès le présumé innocent pourra passer jusqu'à quatre ans en détention provisoire.
    Par ailleurs, la loi centralise à Paris le traitement des affaires « terroristes », confiées à une section du Parquet et à une équipe de juges d’instruction spécialisés qui travaillent en relation étroite avec les services de renseignement. Des cours d’assises spéciales ont également été instaurées, où les jurés populaires sont remplacés par des magistrats professionnels. Un véritable système parallèle est ainsi mis en place avec juges d’instruction, procureurs, juges des libertés et de la détention, cours d’assises et bientôt présidents de cours d’assises, juges d’application des peines, tous estampillés antiterroristes.
    L’application de plus en plus large des procédures antiterroristes à des affaires d’État montre que l’antiterrorisme est désormais une technique de gouvernement, un moyen de contrôle des populations. En outre – et c’est peut-être le point le plus grave – cette justice exorbitante contamine le droit commun : la législation antiterroriste a servi de modèle dans d’autres domaines pour généraliser la notion de « bande organisée », étendre les pouvoirs des services d’investigation et centraliser le traitement de certaines instructions.
    La Convention européenne des droits de l’homme et le Pacte des Nations Unies sur les droits civils et politiques, tous deux ratifiés par la France, garantissent qu’une sanction pénale soit fondée sur une incrimination intelligible la rendant prévisible. En outre, ces textes donnent à chacun le droit d’organiser équitablement sa défense – ce qui passe par la prompte intervention d’un avocat ayant accès au dossier. La procédure, « sœur jumelle de la liberté », doit être contrôlée par un tiers impartial, ce qui est impossible avec une filière spécialisée fonctionnant en vase clos, dans une logique de combat idéologique incompatible avec la sérénité de la justice.
    Il est illusoire de demander que ce régime procédural soit appliqué de façon moins large et moins brutale : il est précisément conçu pour être appliqué comme il l’est. C’est pourquoi nous demandons que les lois antiterroristes soient purement et simplement abrogées et que la France respecte en la matière la lettre et l’esprit de la Convention européenne des droits de l’homme et du Pacte des Nations Unies sur les droits civils et politiques. Nous invitons tous ceux qui se préoccupent des libertés à se joindre à notre campagne en ce sens.

    Le Comité pour l’abrogation des lois anti-terroristes, CALAS

    Giorgio Agamben, Esther Benbassa, Luc Boltanski, Antoine Comte, Eric Hazan, Gilles Manceron, Karine Parrot, Carlo Santulli, Agnès Tricoire

    Avec les signatures de : Alain Badiou, philosophe; Etienne Balibar, philosophe ; Jean-Christophe Bailly, écrivain ; Daniel Bensaïd, philosophe ; Alima Boumedienne, sénatrice ; Rony Brauman, ancien président de Médecins Sans Frontières et enseignant ; Raymond Depardon, photographe et cinéaste ; Pascale Casanova, critique littéraire ; Jean-Marie Gleize, poète ; Nicolas Klotz, réalisateur ; François Maspero, écrivain ; Emmanuelle Perreux, présidente du syndicat de la magistrature ; Jacques Rancière, philosophe ; Michel Tubiana, président d’honneur de la Ligue des droits de l’homme ; Slavoj Zizek, philosophe.

    La pétition peut être signée - je l'ai fait - à l'adresse suivante :

  • http://calas-fr.net
  • vendredi 5 juin 2009

    Entretien avec Claude Lefort

    Martin Legros, redacteur en chef adjoint de Philosophie magazine, s'entretient avec Claude Lefort :

    « La démocratie est le seul régime qui assume la division »

    Fondateur de Socialisme ou Barbarie, élève et ami de Merleau-Ponty, Claude Lefort s'est engagé dans tous les grands combats du siècle sans jamais perdre sa liberté de parole. Penseur de la démocratie et du totalitarisme, il a élaboré une nouvelle conception du politique, inspirée de Machiavel et de La Boétie. Chez ce perpétuel dissident, le conflit apparaît comme le gage de la liberté.
    Penser le politique à l'épreuve de l'événement, c'est la tâche à laquelle s'est consacré Claude Lefort, fondateur de l'une des œuvres de philosophie politique les plus importantes du siècle. Depuis l'avènement des régimes totalitaires jusqu'au 11 Septembre, en passant par la guerre d'Algérie, l'insurrection hongroise de 1956 ou Mai 68, aucun des grands événements du siècle n'aura échappé à sa réflexion. Né en 1924, élève de Maurice Merleau-Ponty, dont il deviendra le disciple et l'ami, il rejoint pendant la guerre l'extrême gauche antistalinienne [l'expression est amusante, on pourrait s'imaginer qu'elle désigne le groupe fondé par Sartre, "Socialisme et liberté" : heureusement, Lefort va rétablir le seul sens que cette expression pouvait avoir à l'époque, en parlant du "parti trotskiste", et qu'il ne renie pas, même s'il en est très loin aujourd'hui], avant de fonder avec Cornelius Castoriadis le mouvement révolutionnaire Socialisme ou Barbarie. Son parcours croise celui de grands intellectuels auxquels il a souvent l'audace de porter la contradiction : Claude Lévi-Strauss, à qui il reproche de nier l'Histoire ; Jean-Paul Sartre, dont il est le premier à dénoncer la conception purement volontariste du communisme ; Raymond Aron, dont il ne supporte pas, en 1968, le conservatisme. Sa conception du politique, inspirée de Machiavel à qui il consacre un ouvrage monumental (Machiavel. Le Travail de l'œuvre), est centrée autour de l'idée d'une « division originaire du social » et de la fonction instituante du pouvoir. Cette réflexion sur le pouvoir est au coeur de sa conception du totalitarisme et de la démocratie. Engagé dans la défense des droits de l'homme, il a soutenu de nombreux dissidents (Kravchenko, Soljenitsyne, Rushdie, etc.). Sa vision du politique s'est développée dans l'expérience des conflits et des engagements, mais aussi dans la fréquentation des œuvres politiques qu'il a contribué à faire redécouvrir (Marx, Machiavel, Tocqueville ou La Boétie). Chez lui la politique n'est pas un objet de science, un lieu à distance de notre expérience de la vie, mais un théâtre, une scène, où nous est rendu visible le conflit entre désir de liberté et désir de servitude qui habite chacun.

    Philosophie magazine : Vous avez été initié à la philosophie par Maurice Merleau-Ponty. Comment l'avez-vous rencontré ?

    Claude Lefort : Il était mon professeur de philosophie au Iycée Carnot, à Paris, en 1941-1942. Il m'a tout de suite ébloui. Les questions dont il traitait me donnaient le sentiment qu'elles m'habitaient avant même que je les découvre. Il avait une manière singulière d'enseigner, paraissait inventer sa pensée en parlant. En cours d'année, après un exposé, il m'a demandé si je savais ce que je voulais faire. J'étais bien en peine de lui répondre - je savais juste que je voulais écrire. Il m'a regardé et m'a dit : « Eh bien, moi je le sais, vous serez philosophe. » Plus tard, il est devenu pour moi un maître et un ami. Dès 1945, il m'a inclus dans l'équipe des Temps Modernes qu'il dirigeait avec Sartre.

    En même temps vous fondez Socialisme ou Barbarie avec Cornelius Castoriadis.

    J'avais intégré le parti trotskiste en 1944. Acquis à l'idée d'un marxisme antiautoritaire, je trouvais cependant absurde de suivre la ligne politique de « défense inconditionnelle de l'URSS » un régime dont on pensait qu'il avait trahi les idéaux de la Révolution russe et
    instauré un nouveau type de domination. C'est alors que Castoriadis, émigré en France depuis peu de temps, m'a fait connaître ses travaux sur « les rapports de production en Russie », une analyse digne du meilleur Marx [est-ce bien un éloge ? c'est aussi une façon d'insinuer que
    Castoriadis ne s'interrogeait que sur la "nature de classe" de l'URSS, et qu'il était probablement moins sensible au caractère totalitaire du régime, ce qui sera bien commode pour interpréter les divergences qui surgiront plus tard entre Lefort et lui]. Nous avons quitté le Parti communiste internationaliste et fondé en 1947 le groupe et la revue Socialisme ou Barbarie, qui entendaient poser les principes d'une nouvelle politique révolutionnaire fondée sur la critique du modèle de domination bureaucratique.

    Après une série de conflits, vous quittez Socialisme ou Barbarie en 1958. Pour quelles raisons ?

    Au moment de la crise de régime liée à la guerre d'Algérie et au retour du général de Gaulle, Castoriadis et la majorité du groupe ont pensé qu'il y avait un vide politique à combler, qu'il fallait envisager de créer un véritable parti révolutionnaire. Je jugeais le projet en
    contradiction avec le principe d'autonomie que nous défendions : je n'admettais pas que l'on fixe d'en haut le modèle d'une invention qu'on attendait d'en bas. Nous divergions également sur la nature de l'URSS.
    Alors que Castoriadis parlait de capitalisme d'État [faut-il rappeler que c'est faux, et que Castoriadis opposait la notion de "capitalisme bureaucratique" à celle de "capitalisme d'Etat" pour souligner, justement, l'idée que ce nouveau régime ne fonctionnait pas selon les catégories de l'économie politique ordinaire ?], il m'était devenu évident que la nature de cette société échappait aux catégories marxistes, qu'il y avait non pas une nouvelle classe sociale (la bureaucratie), mais un régime totalitaire dont la finalité était d'opérer, par le truchement d'un parti omnipotent, une sorte de bouclage du social et de conjonction entre le droit, le pouvoir et le savoir. Ma rupture avec Socialisme ou Barbarie a coïncidé avec ma rupture avec le marxisme... [Sans doute, mais Castoriadis, Lyotard, et bien d'autres, illustrent la possibilité de rompre avec le marxisme pour d'autres raisons, sur d'autres lignes de rupture, et Lefort sait très bien qu'il y a toujours eu des marxistes - notamment les sociaux-démocrates des années 20 et 30, qui n'étaient pas des sociaux-libéraux - qui ont rejeté l'omnipotence du parti totalitaire sans se croire obligés de "rompre avec le marxisme" : aujourd'hui, il devient nécessaire de rappeler que le mot "social-démocrate" n'avait pas à l'origine le sens que lui donnent les média contemporains, et que Lénine, Kautsky, Bernstein, Rosa, Liebknecht et Trotsky ont tous porté cette étiquette, jusqu'en 1919...]

    Dans La Brèche, publiée avec Cornelius Castoriadis et Edgar Morin, vous voyez dons le « désordre nouveau » de Mai 68 une expérience de « démocratie sauvage ». Vous étiez à l'époque professeur à l'université de Caen. Avez-vous participé activement à l'événement?

    Je n'étais certes pas l'inspirateur de la grève à l'université de Caen, mais il est vrai que ce sont mes étudiants sociologues qui l'ont déclenchée. Je les ai défendus activement, leur audace et leur inventivité me surprenaient. Certains intellectuels, comme Raymond Aron, ont craint que les communistes ne prennent le pouvoir. Il n'en a jamais été question. Mai 68 a été un moment extraordinaire d'effervescence au cours duquel - sans dirigeants ni programme - toutes les hiérarchies ont été remises en question, dans tous les secteurs de la société (hôpital, justice, information, Église même). De petits groupes d'extrême gauche ont vainement cherché à s'imposer. La cible n'était pas le pouvoir dont il est possible de s'emparer, mais l'autorité, à la fois omniprésente et indéfinissable.

    À vos yeux, la démocratie moderne met les hommes aux prises avec une indétermination radicale. En même temps, elle fait courir le risque du nihilisme...

    La démocratie s'institue et se maintient dans la dissolution des repères de la certitude. Elle inaugure une histoire dans laquelle les hommes font l'expérience d'une indétermination dernière quant aux fondements du Pouvoir, de la Loi et du Savoir dans tous les registres de la vie
    sociale. La libération de la parole propre à l'expérience démocratique va de pair avec un pouvoir d'investigation sur ce qui était autrefois exclu comme indigne d'être pensé ou perçu, ouvrant ainsi de nouvelles ressources pour la littérature, mais aussi pour l'histoire, l'anthropologie, la psychanalyse... Pensons, par exemple, à l'aventure du roman moderne, qui brise le récit au sens classique pour laisser place à une sorte de fragmentation entre des expériences hétérogènes et contradictoires. Cela a partie liée avec l'expérience d'une société qui fait droit à la diversité et au conflit. Au-delà de la littérature, la reconnaissance de la liberté de parole recèle une injonction faite à tout individu d'assumer ses droits, c'est-à-dire de faire droit à ses pensées, d'accepter l'autre en soi. La naissance de l'espace public coincide avec l'ouverture du champ du dicible et du pensable. Mais il est vrai ce même droit à tout accueillir fraie la voie au relativisme et au nihilisme : la démocratie fait peser une menace sur la liberté quand elle suscite l'illusion du tout dicible et du tout manipulable. Et elle fait peser une menace sur l'égalité quand elle suscite l'illusion que la différence des places ne relève que de la convention ou quand elle réduit l'autorité à une fonction utilitaire.

    L'une des originalités de votre réflexion sur le pouvoir tient à l'importance qu'y prend la question du corps. Vous parlez de processus d'incorporation dans le totalitarisme et de désincorporation dans la démocratie. D'où vous est venue cette attention aux rôles du corps en politique ?

    Sans doute de l'œuvre de Merleau-Ponty qui a interrogé le corps comme nul autre. Masse intérieurement travaillée dit-il le corps est traversé par un écart de soi à soi. Voyant il est en même temps visible ; touchant il est en même temps touché ; parlant il est en même temps audible ; sentant il est en même temps sensible - sans que jamais les deux pôles ne puissent coïncider. Cette notion d'un dédoublement du dedans et du dehors permet de repenser l'ensemble de l'espace et du monde visibles même s il n'est pas question de transposer purement et simplement ce qui se passe des corps naturels aux corps politiques.
    C'est aussi la lecture de La Boétie qui m'a inspiré. J'avais cheminé vers l'idée de servitude volontaire dans mes travaux sur le totalitarisme et voilà que je la découvrais dans Le Contr'Un de La Boétie associée à l'image du corps du roi. « Celui qui vous maîtrise tant, déclare La Boétie, n'a que deux yeux, n'a que deux mains, n'a qu'un corps, et n'a autre chose que ce qu'a le moindre homme du grand et infini nombre de vos villes, sinon que l'avantage que vous lui faites pour vous détruire. D'où a-t-il pris tant d'yeux dont il vous épie si vous ne les lui avez baillés ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend pas de vous ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous que par vous ? » La Boétie suggère que le peuple est sous l'emprise d'un charme, celui de l'Un, lié à la vision du corps du tyran sur lequel se projettent les regards de tous et dans lequel s'incorpore la société. Comment ne pas voir là une formidable anticipation de la description par George Orwell de l'univers totalitaire ? À la différence
    de tous les régimes antérieurs, la démocratie fait du pouvoir un lieu vide et inappropriable, elle met en échec l'image d'une société organiquement unie.

    Vous participez prochainement à un forum intitulé « Réinventer la démocratie » . Est-ce à direque la démocratie que vous avez défendue face au totalitarisme est en crise ?

    Rarement notre démocratie aura été aussi trouble. Les lignes de clivage nécessaires entre les grands courants d'opinion sont beaucoup plus opaques. Or la démocratie se caractérise essentiellement par la fécondité du conflit. Elle est ce régime unique qui, au rebours de la logique unitaire propre à toutes les autres formes de société, assume la division. L'aménagement d'une scène politique sur laquelle se produit la compétition pour le pouvoir vaut, en effet, légitimation du conflit social sous toutes ses formes elle fait apparaître la division comme constitutive de l'unité même de la société. Aujourd'hui, la division sociale est moins claire. Au niveau politique comme au niveau syndical, quelque chose s'est perdu de la fécondité, de la combativité, de l'effervescence des conflits. Le sens d'une orientation de l'histoire fait défaut. Le terme de décomposition est sans doute trop fort, mais il y a de quoi s'inquiéter quand on voit resurgir un chômage de masse et une grande pauvreté sans que cette situation soit à même de relancer la mobilisation. Une société démocratique dont les articulations et les lignes de développement ne sont plus déchiffrables risque de jeter un nombre croissant d'individus dans le désarroi et de provoquer une furieuse demande d'ordre et de certitude au profit de nouveaux démagogues.

    Est-ce que la chute du communisme n'a pas joué un rôle dans le brouillage que vous évoquiez ?

    Je ne vais pas regretter, moi qui suis un opposant de toujours au communisme, le temps où il était une force importante dans la société. Mais quelque chose s'est perdu avec l'effacement de la perspective d'une société tout autre. Celle-ci a fait défaut à ceux qui subissaient son attrait, mais aussi à ceux qui trouvaient un ressort de leur engagement dans le refus du modèle totalitaire et la défense des libertés. En l'absence d'une alternative et d'un adversaire déclaré, la démocratie bénéficie d'une légitimité morale et politique sans précédent. Mais privée du ressort de l'adversité, elle est en même temps affaiblie au point de paraître presque triviale. En outre, à considérer la sphère internationale, on ne sait comment qualifier les divers autres régimes, notamment le régime russe, dominé par l'alliance de la finance, des mafias et d'une dictature qui assassine ses opposants. Dans ce qu'on nomme le tiers-monde, seul un pays comme le Brésil dessine un chemin [la Bolivie, le Venezuela, existent-ils pour Lefort ? ] : dans une société coupée entre une caste hyperfortunée et privilégiée et une couche de la population entièrement captive de la pauvreté, Lula a su rouvrir le possible et remettre la société en mouvement. À l'heure d'une globalisation qui voit se coaguler des modèles de société très hétérogènes, rien n'interdit d'imaginer de nouvelles formes de domination. C'est pour cela qu'Obama nous étonne : soudain, on s'aperçoit qu'il peut y avoir mobilisation de la population quand un acteur nouveau propose un nouveau contrat social. Toutefois, ce n'est pas seulement la représentation des clivages qui fait défaut ni les acteurs politiques qui manquent. La nature du capitalisme et le monde industriel se sont complètement métamorphosés : le prolétariat de masse rassemblé par le monde de la grande industrie a disparu pour laisser place à une hétérogénéité grandissante des conditions et des classes.
    Après avoir surmonté le défi totalitaire, la démocratie est mise en demeure de se réinventer."

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  • mercredi 3 juin 2009

    Conférence sur la garde à vue

    Voici le texte de la conférence sur la garde à vue que je m'apprête à donner, samedi 13 juin, à l'Institut de Défense Pénale de Marseille devant un parterre de magistrats, d'avocats et de policiers.
    Vos commentaires, remarques ou critiques seraient le bienvenu :

    "Mesdames, Messieurs, je vous remercie d'avoir pris le risque d'inviter à votre journée d'étude un philosophe qui a sans doute un peu réfléchi à la signification du droit au sein d'une société démocratique, mais qui n'est pas un spécialiste du droit pénal, moins encore, comme vous l'êtes tous ici, un praticien en prise avec la réalité de ce dont nous allons parler. Je ne pourrai donc pas me placer sur le terrain de l'exercice quotidien de la justice, quel que soit la place que chacun d'entre vous occupez dans cette fonction. Mais il ne serait guère utile que je me contente d'occuper la position assez commode et facile de celui qui se limiterait à rappeler le nécessaire respect des principes fondamentaux du droit sans prendre au sérieux les difficultés que rencontrent les différents acteurs de la justice dans l'exercice de leur tâche. Autrement dit, bien que je sois plutôt dans la position du candide, j'essaierai de ne pas adopter celle de l'ange.

    Précaution méthodologique

    Je voudrais souligner, en préambule, à quel point il est nécessaire, pour qu'un débat fructueux puisse s'instaurer entre nous, que nous commencions par sortir du rôle ou de la fonction qui nous est assignée que nous soyons avocat, procureur, juge d'instruction, policier, ou, comme c'est mon cas, enseignant-chercheur. Ce qui nous est demandé à tous, c'est de nous placer dans la position critique et réflexive du spectateur impartial, et non pas de l'acteur qui doit défendre le point de vue de l'institution qu'il représente ou du métier qu'il exerce. Sans quoi, nous n'aboutirons qu'à un dialogue de sourds où chacun se renvoie la balle sans qu'on puisse atteindre un accord ou un désaccord constructif. Il me semble que le principal mérite d'une enceinte comme celle-ci est de nous donner l'occasion de procéder à cette mise à distance en vu de constituer les bases d'un dialogue raisonnable et, on peut l'espérer, de dégager quelques conclusions qui feraient consensus ou, à défaut, de mieux comprendre les raisons de notre impossibilité d'y accéder. Naturellement, nous ne pouvons envisager le délicat sujet qui nous unit aujourd'hui qu'à partir de notre expérience et des réflexions que celle-ci suscite en nous, mais en même temps partir de l'expérience est autre chose que soutenir un point de vue partisan, moins encore « politique » (au sens restreint du terme, où il s'agirait par exemple de défendre telle ou telle orientation générale décidée par le pouvoir en place). J'imagine aisément ce qu'une telle exigence a d'inaccoutumé puisque, au jour le jour, vous êtes, les uns et les autres - magistrats, policiers et avocats - placés dans des positions où les fonctions sont assignées à l'avance. Mais c'est précisément ce dont il faudrait un instant tenter de se départir. La place différente que chacun occupe dans l'institution judiciaire permet que soit déployée une pluralité de points de vue, mais ceux-ci doivent être réfléchis de façon objective, critique et impartiale, ce qui ne veut pas dire neutre et indifférente, en sorte que chacun puisse en quelque manière s'avancer vers l'autre. C'est donc une forme de confrontation, et même de confrontation langagière, fort différente que celle que nous connaissez habituellement qu'il s'agit d'élaborer et qui en appellera seulement au souci du bien commun.
    A quoi il faut ajouter ceci : dans la mesure où le développement de la garde à vue pose à la société française un certain nombre de questions importantes, on ne saurait enfermer le débat dans un cadre technique  et professionnel strictement policier. Pour une raison première, fondamentale, c'est que l'argument de l'efficacité ne peut être mis sur le même plan que les droits fondamentaux intangibles des citoyens qui, dans notre démocratie, ont une valeur constitutionnelle. Nous aurons sans doute à revenir sur ce point.
    Ces précautions méthodologiques étant prises, nous pouvons en venir au sujet ou plutôt au problème qui nous réunit aujourd'hui : la garde à vue, les principes juridiques, fondamentaux ou non, qui encadrent sa mise en oeuvre, les raisons qui la justifient et, éventuellement, les réformes du Code de procédure pénale qu'il serait nécessaire ou souhaitable d'envisager afin de mieux répondre aux diverses obligations qui entrent, sinon en contradiction, du moins en tension les unes avec les autres. Parmi celles-ci, d'une part, la défense de la sécurité des citoyens et l'exercice efficace des fonctions judiciaires et policières et, d'autre part, la garantie des droits fondamentaux des citoyens, par exemple le droit de pouvoir se défendre de manière équitable lorsqu'on est mis en cause pour une action prétendument délictueuse ou criminelle.

    Une expérience de l'arrachemement à la routine

    Je voudrais centrer mon intervention de ce matin sur un point particulier qui me paraît tout à fait décisif, lorsqu'on réfléchit aux nombreux problèmes posés par la garde à vue, sa pratique et son évolution, dans la société française d'aujourd'hui, à savoir la nécessaire garantie du principe de symétrie entre le citoyen et les agents de l'Etat. Et cela est d'autant plus important, dans toutes les applications possibles de ce principe, que la garde à vue révèle tout d'abord une profonde dissymétrie entre la situation dans laquelle se trouve l'individu, soudainement mis à l'écart pour un temps qui peut être assez long, et le pouvoir dont dispose les autorités publiques. Non pas que celles-ci jouissent d'une totale impunité - tel n'est évidemment pas le cas – non plus parce que les moyens à disposition des uns et des autres sont disproportionnés – ce qui est davantage le cas – mais, en premier lieu, parce que dans la scène de la garde à vue se font face un individu isolé, souvent assez sinon totalement démuni, et les divers agents du pouvoir, dont certains sont physiquement présents, les policiers, mais dont d'autres sont absents (le procureur) ou plutôt sont perçus comme une présence invisible, lointaine, plus ou moins désignée ou clairement connue. Comme vous le savez, la plupart des gens ignorent quels sont les différents acteurs de la procédure judiciaire, les règles qui distribuent et délimitent les fonctions de chacun et les droits – le droit par exemple de garder le silence – qui sont les leurs. De sorte qu'il y a une différence notable entre les autorités qui connaissant le fonctionnement du système et les citoyens incriminés qui l'ignorent et qui se trouvent, de ce fait, profondément désarçonnés.
    De quoi s'agit-il pour la plupart des personnes ainsi mises en cause (je ne parle évidemment pas des délinquants aguerris qui ont l'expérience ou qui ont été préparé à affronter ce genre de situation), sinon d'une expérience, serait-elle de courte durée, de l'arrachement à la vie quotidienne ordinaire ? Un arrachement parfois brutal à ce qui dans la routine de la vie de tous les jours, où nous vaquons à nos occupations sans trop nous poser de questions, nourrit une sorte d'insouciance ou, pour mieux dire, de confiance qu'aujourd'hui se passera plus ou moins comme hier. S'il nous arrive parfois de nous plaindre du caractère routinier de notre existence, on ne mesure vériablement la valeur de cette répétition, souvent empreinte d'ennui, que lorsque, tout d'un coup, survient un accident inattendu qui en rompt la trajectoire paisible. A de semblables expériences de rupture se rapportent l'annonce d'une maladie grave ou la mort d'un proche, ou peut-être tout simplement la perte de son emploi. La garde à vue sera de portée moins dramatique peut-être, mais elle relève de ce genre d'expérience tramautisante, avec cette différence particulière, mais qui compte, que ce qui nous tombe dessus, si j'ose dire, ce n'est pas la nature ou les décrets du sort, ni les lois impersonnelles du marché économique, mais l'Etat, c'est-à-dire cet artifice inventé par les hommes en vu de garantir leur sécurité.

    Une mesure qui devrait rester exceptionnelle

    Ayant dit cela, on comprendra dès lors que la garde à vue devrait, par définition, être seulement une mesure d'exception, justifiée par des indices sérieux qu'un délit vraiment grave ou qu'un crime a été commis ou risque de l'être, mais elle ne devrait nullement être une mesure de justice ordinaire ou banale. Il me semble, par conséquent, que nous devons réfléchir à ce qu'implique la progressive banalisation de cette mesure, parce que c'est bien à cette banalisation que l'on assiste depuis quelques années (les chiffres à cet égard sont éloquents).
    Une telle évolution répond au développement d'une culture du soupçon de la part de l'Etat – pour ne rien dire d'une politique du chiffre – qui vise des objectifs d'efficacité et de sécurité mais qui est, je crois, de nature à nourrir en réalité un sentiment croissant d'insécurité, voire de peur, chez nos concitoyens. Or ce sentiment d'insécurité est très exactement ce dont l'Etat doit nous prémunir. En sorte qu'il y a quelque chose de profondément contraire aux finalités premières de l'Etat – qui sont de garantir la sécurité des biens et des personnes – et le développement de toute une panoplie de mesures coercitives, du genre de la garde à vue. Pour le dire en bref, le sentiment de sécurité ne peut être garanti que si les citoyens ont l'assurance qu'ils ne risquent pas, à tout moment, d'être privés de leurs droits fondamentaux pour des raisons qui ne soient d'une réelle gravité. De sorte qu'entre les objectifs de sécurité et la nécessaire protection des libertés publiques fondamentales, il y a moins d'opposition qu'on le prétend habituellement. Porter atteinte, réduire les libertés des citoyens au nom d'impératifs sécuritaires ou d'efficacité, c'est en réalité porter atteinte au sentiment de sécurité que l'Etat a pour première mission de garantir. Il me paraît important d'insister sur ce point. L'Etat n'a pas seulement à protéger, en dernier ressort, le citoyen contre les différentes formes de violences dont ils peuvent être victimes.. Il lui appartient également de développer ce qu'on peut appeler une « culture de la confiance» dans la façon dont il les traite au quotidien. Il convient de ne pas oublier cette dimension subjective dont ne rendent pas compte les chiffres et les statistiques sur la déliquance ou sur les taux de résolution des crimes et des délits.
    L'argument communément entendu que quiconque n'a rien à se reprocher n'a en réalité rien à craindre est loin d'être conforme à la réalité des faits parce que tout se passe, à ce moment bien précis de l'enquête, comme s'il appartenait au gardé à vue d'apporter la preuve de son innocence et qu'il n'est en rien responsable des actes dont on l'accuse. Si au plan des principes théoriques, il n'y a pas d'opposition entre la mise en cause de quelqu'un et le présupposé de son innocence, dans la pratique, du point de vue psychologique, il en va tout autrement., selon l'adage du sens commun que nous partageons tous plus ou moins : « Il n'y a pas de fumée sans feu ». Je crois qu'il est très important dans ces questions de ne pas oublier les expériences et les représentations de la vie ordinaire, et de ne pas s'en tenir seulement aux principes formels et, sous bien des aspects, fictifs du droit.

    Violence symbolique et effacement du tiers

    Je voudrais revenir, un instant, sur un aspect un peu théorique, pardonnez-moi, de la question.
    Si l'expérience de la garde à vue est généralement vécue comme une expérience traumatisante du face à face entre l'individu vulnérable et fragilisé et les autorités de l'Etat, c'est parce que s'efface ou disparaît, du point de vue du sujet incriminé, au moins pour un temps, la figure du tiers impartial. Non pas objectivement – il y a des procédures de validation et, éventuellement, de contrôle à l'oeuvre, la Loi n'est pas absente – mais au moins subjectivement. La scène de la garde à vue – et je crois qu'il est important de présenter les choses ainsi – se déroule dans le cadre d'un face à face en l'absence d'un tiers – par exemple de ce tiers que représente l'avocat. C'est là pour les individus une expérience de la violence symbolique qu'aucun acteur ne devrait perdre de vue.
    Le paradoxe, c'est que l'Etat, et en particulier l'Etat de droit, est l'instance inventée par les hommes pour les mettre à distance de la violence qu'ils sont toujours susceptibles d'exercer les uns envers les autres, en même temps, pour reprendre la formule bien connue de Weber, l'Etat dispose seul de l'exercice de la violence légitime. Je ne crois pas que l'on doive oublier que la garde à vue relève de cette catégorie de la violence, serait-elle, comme je l'ai dit, uniquement de nature symbolique et de courte durée. Dans la scène de la garde à vue, l'Etat n'est plus perçu par le sujet comme le tiers qui régule ses relations avec les autres, mais comme l'acteur immédiat d'une mise en cause qui est éprouvée dans un face à face profondément dissymétrique. Et cela est d'autant plus vrai que l'individu retenu par les autorités policières et judiciaires devra subir diverses pratiques humiliantes (le port des menottes, la fouille au corps, la mise à nu, etc.). Par conséquent, il y a quelque chose de profondément faux, plus encore qu'hypocrite, dans le statut du gardé à vue qui est d'être, au plan juridique, un simple « témoin », de surcroit présumé innocent. En réalité, la différence est grande entre sa situation théorique, disons « formelle », et sa situation réelle, telle qu'elle est vécue et éprouvée.
    La conséquence, c'est qu'il serait non souhaitable mais nécessaire d'introduire dès la phase initiale du huis clos de la garde à vue, la figure rassurante du tiers. Or cette figure ne peut être incarnée par le procureur, ni même par quelque membre de la famille, mais seulement par l'avocat. Le fait que celui-ci ne dispose pas encore à ce moment de tous les éléments du dossier, ni qu'il ne connaisse toujours son client, n'est pas le plus important. Le plus important n'est pas qu'il soit pleinement informé, mais qu'il soit présent, parce qu'il représente symboliquement, mais psychologiquement aussi, la présence d'une personne impartiale à qui se confier. Ici l'avocat n'exerce pas seulement une fonction de contrôle et de défense : il met un terme au face à face inégalitaire et retablit ce que j'appelle le principe de symétrie.

    Conclusion

    Pour conclure, je crois donc que deux principes de base de la justice pénale devraient être posés :
    Tout d'abord, la nécessité de résister à une banalisation de la garde à vue, considérée comme une mesure de justice ordinaire. Pour les sujets qui en font l'expérience, elle n'a rien d'ordinaire. La garde à vue devrait être, et, en réalité, devenir une mesure d'exception (et ce principe devrait bien davantage s'appliquer à la détention préventive). On peut cependant douter que tel soit le cas, lorsque plus de 600 000 personnes, et récemment des enfants, font l'objet de cette mesure de rétention et de privation de leur droit d'aller et de venir librement, serait-ce pour une courte durée.
    Ensuite, cette mesure, serait-elle jugée appropriée, le gardé à vue devrait bénéficier de droits bien mieux définis. Et tout d'abord le droit à la présence d'un avocat des les premiers instants de la procédure, en sorte que les armes soient plus égales dans les rapports entre les acteurs de ce court drame.
    On objectera qu'une telle réforme n'est ni réaliste ni même souhaitable, du point de vue de l'enquête et des exigences de l'efficacité. J'admets bien volontiers la pertinence du premier argument. Quant au second, je rappellerai ceci : on peut inventer la dystopie d'une société imaginaire où l'efficacité du contrôle de l'Etat sur les citoyens serait telle que tout crime ou délir aurait quasiment disparu, mais une telle société n'aurait rien d'un paradis : elle serait le cauchemar d'une société totalitaire enfin réalisée.
    Quant à la culture de l'aveu dans laquelle la pratique de la garde à vue s'inscrit profondément, le fait qu'elle recommande de placer la personne mise en cause dans une position de fragilité et de vulnérabilité est un présupposé qui me paraît totalement contraire à la facon dont un Etat démocratique doit traiter les citoyens, outre le fait qu'une telle culture est en contradiction massive avec la présomption d'innocence.
    Je vous remercie de votre attention.

    lundi 1 juin 2009

    Justification d'une décision

    Afin d'éviter d'être pris dans la spirale d'une querelle qui ne fait peut-être que commencer, je me contente de signaler qu'Edouard Husson a publié sur son site un billet où il s'explique sur les raisons qui l'ont conduit à mettre fin à sa collaboration avec l'historienne et philosophe, Alexandra Laignel-Lavastine :

  • www.edouardhusson.com
  • dimanche 31 mai 2009

    Défense du Père Patrick Desbois

    L'historien Edouard Husson répond sur le site en ligne de Marianne aux critiques émises durant l'émission "La fabrique de l'histoire" dont j'ai parlé dans mon dernier billet, et défend la rigueur et l'importance du travail de mémoire fait par le Père Patrick Desbois :

    L'Allemagne reconnaît l'importance des recherches sur la «Shoah par balles

    Elle a duré trois ans et fait deux millions de victimes. La «Shoah par balles», cet épisode presque inconnu de la Shoah, était menacé par l'oubli. Par ses recherches, Patrick Desbois l'en a sauvé. L'Allemagne vient de marquer une reconnaissance officielle à ses travaux.

    "Une nouvelle extraordinaire venue de Berlin ces jours-ci. La République Fédérale d'Allemagne vient de marquer une reconnaissance officielle aux travaux de recherche du Père Patrick Desbois sur la «Shoah par balles». L'enquête d'histoire orale menée depuis cinq ans par ce prêtre hors normes, formé par les regrettés cardinaux Decourtray et Lustiger, pour retrouver les témoins ou les survivants de la Shoah en Ukraine et localiser, ainsi, des centaines de fosses communes renfermant les restes des victimes de la barbarie nazie, sera soutenue financièrement par la représentation du peuple allemand et son gouvernement. Alors même que la crise est là, la République de Berlin ne fléchit pas dans son soutien au travail de mémoire.
    Peut-on imaginer un symbole plus fort de la capacité de l'Europe à assumer la page la plus sombre de son passé? L'Allemagne soutient une initiative venue de France et destinée à réparer l'une des plus terribles violences de masse commises dans la partie orientale de l'Europe, celle qui a vu les totalitarismes se succéder.

    Une zone encore incomplètement connue de l'histoire de la Shoah
    La «Shoah par balles» est à la fois une zone encore trop peu explorée de l'histoire du génocide des Juifs et celle qui pourrait mettre le plus mal à l'aise les Allemands d'aujourd'hui: la Shoah des camps d'extermination est souvent rendue abstraite par le concept de «génocide industriel». On aurait eu affaire simplement à une perversion monstrueuse du goût allemand de l'organisation. La «Shoah par balles» (qui concerne deux millions de victimes sur les six millions du génocide), confronte la société allemande à la réalité d'un massacre sur le terrain, ville par ville, village par village, par des commandos dont les tueurs voyaient leurs victimes quand ils les tuaient.
    Grâce aux travaux des historiens menés depuis une quinzaine d'années - en particulier en Allemagne, en Israël, en Pologne - on sait que cette partie de la Shoah s'est déroulée non pas en prélude à l'installation des camps d'extermination mais selon un processus exactement parallèle. La «Shoah par balles» s'est déroulée de l'été 1941 au printemps 1944. L'Ukraine, prise dans ses frontières actuelles, a perdu 500 000 Juifs en 1941; 700 000 en 1942; et encore 300 000 en 1943-1944. Il y a une face «industrielle» et une face «artisanale» du génocide des Juifs par les nazis et leurs auxiliaires collaborateurs. Et les recherches du Père Desbois et de ses équipes d'enquêteurs aident particulièrement bien à la comprendre.
    Les institutions allemandes accompagneront donc un effort d'enquête gigantesque, qui s'appuie sur les travaux des historiens et les archives, pour localiser, tant qu'il existe des témoins vivants, les milliers d'endroits, en Ukraine et en Biélorussie (et peut-être demain, si le projet est suffisamment soutenu, en Pologne et en Russie) où l'on a massacré des individus innocents, hommes, femmes et enfants, tombés dans des fosses ensuite laissées à l'abandon pour beaucoup d'entre elles. Les Allemands savent bien que la mémoire de la guerre et de ses victimes doit inclure toute l'Europe, y compris les peuples de l'ancienne Union Soviétique qui ont été victimes de l'attaque militaire la plus massive jamais menée dans l'histoire.

    Paris-Sorbonne soutient la recherche du Père Desbois
    Je connais le projet du Père Desbois depuis 2005. J'ai d'emblée été impressionné par la convergence des mémoires qu'impliquait sa démarche. On avait un catholique, prêtre de surcroit, allant à la recherche des fosses où des victimes juives du nazisme attendent qu'on leur donne une sépulture et qu'on leur rende leur dignité d'être humain; un descendant d'une famille de résistants allant dialoguer avec des historiens et des experts allemands pour que son travail s'appuie sur le maximum de données fiables; un homme traité en «héros» par les mécènes du Musée de l'Holocauste de Washington mais qui a réussi à convaincre les Américains qu'il faut se débarrasser d'un antisoviétisme primaire et reconnaître l'importance des rapports des comités d'enquête soviétiques de 1944-45 pour compléter sérieusement l'enquête sur la «Shoah par balles».
    J'ai été rapidement convaincu par la recherche sur le terrain. Patrick Desbois a un talent inné de chercheur. Il ne quitte pas un lieu où s'est passée une tuerie sans avoir résolu l'énigme que posent souvent, au départ, des témoignages incomplets ou contradictoires. A Busk, en Galicie orientale, il s'est obstiné pendant quatre ans, revenant sur les lieux, cherchant de nouveaux témoins, apportant des archives corroboratives et, pour finir, obtenant le soutien généreux du Mémorial de la Shoah pour que soit effectuée une recherche archéologique, qui est venue valider ce que la recherche patiente avait montré: contrairement à ce qu'avaient pensé longtemps les historiens, faute d'avoir accès à l'ensemble des informations, tous les Juifs de cette bourgade n'avaient pas été déportés à Belzec. Entre l'ancien cimetière juif de Busk et la rivière, dix-sept fosses communes ont été ainsi localisées, que les historiens n'auraient jamais connues sans cette recherche.
    C'est en constatant la qualité du travail entrepris que Paris-Sorbonne a commencé, en 2006, à coopérer avec l'équipe de recherche de Yahad. Nous avons fondé le premier séminaire de recherche consacré principalement à l'histoire de la Shoah en Europe orientale. Dans quelques jours, les 15 et 16 juin, un colloque se tiendra, organisé par Yahad, l'association du Père Desbois, avec le Musée de l'Holocauste de Washington, le Collège des Bernardins et Paris-Sorbonne, pour faire l'histoire du premier négationnisme, celui des nazis eux-mêmes qui, à partir du début 1942, ont déterré et brûlé un certain nombre de corps de victimes juives dans le cadre de «l'opération 1005». Ce sera le premier colloque international sur le sujet.

    Le premier projet français d'histoire de la Shoah d'envergure internationale
    Quand on prend la mesure du travail accompli et de la convergence entre recherche historique et préoccupations mémorielles qu'a permis de réaliser la recherche de Patrick Desbois, le débat de «La Fabrique de l'histoire» consacré cette semaine à la «Shoah par balles» - en l'absence de Patrick Desbois! - apparaissait singulièrement décalé, en tout cas en ce qui concerne la contribution des historiens (il y avait aussi un membre américain du projet d'histoire orale de Steven Spielberg et un réalisateur français de talent qui semblaient très gênés, à la fin, par ce qui est devenu un déballage d'arguments bien peu scientifiques, allant jusqu'à mettre en cause la déontologie des équipes de Yahad)). On nous a expliqué que la recherche du Père Desbois était trop médiatisée, qu'il était scandaleux que son éditeur (Patrick Desbois, Porteur de mémoires, Michel Lafon, 2008) ou le documentariste qui a fait un film sur lui (Romain Icard, La Shoah par balles. L'histoire oubliée) diffusé en 2008, aient misé sur l'effet de nouveauté, de découverte, dans le public.
    Quand bien même certains historiens ont eu la chance d'en savoir beaucoup depuis longtemps sur la «Shoah par balles», s'offusquer de ce que les médias aient un jour découvert et voulu faire découvrir à un large public la «Shoah par balles», c'est oublier que le chercheur spécialiste de l'histoire du génocide des Juifs ne vit pas dans une bulle. Il a une responsabilité civique. Et cela ne passe pas avec les générations. Chacune a besoin de s'approprier la mémoire de l'événement. C'est un besoin d'autant plus fortement ressenti aujourd'hui que les survivants et les témoins de l'événement disparaissent et que bientôt se posera la question d'un nouveau type de transmission de la mémoire. De ce point de vue, le projet de Yahad est exemplaire puisqu'il entreprend de rassembler, avant qu'il soit trop tard, dans la région où l'on connaît moins bien l'histoire du massacre, la plus grande quantité possible de souvenirs directs de l'événement pour les générations qui viennent.
    Evidemment, toute recherche a ses biais méthodologiques, ses qualités et ses défauts. Mais je trouve bien corporatiste le réflexe consistant à faire comme si les historiens universitaires avaient le monopole du discours historique. La première fois que j'ai entendu parler Patrick Desbois, en 2005, au Mémorial de la Shoah, j'y ai vu un magnifique défi pour l'historien universitaire que j'étais, un défi à relever sur le plan scientifique.
    Le contraste entre la réaction maussade, ces derniers temps, de quelques «historiens professionnels» en France et l'accueil enthousiaste fait au projet de Yahad par les chercheurs d'autres pays, comme l'Allemagne et les Etats-Unis, pose aussi, bien entendu, la question de l'ouverture des structures de la recherche, dans notre pays, à l'évolution de la recherche internationale. Un corps de chercheurs qui ne relèverait positivement le défi posé par l'enquête de Yahad révélerait son incapacité à se renouveler.
    Il fut un temps où on aurait unanimement fêté, dans la communauté des historiens français, un chercheur autodidacte qui fait preuve d'audace méthodologique. Même si je suis fier que Paris-Sorbonne renoue avec la grande tradition d'ouverture et d'accueil aux innovations de l'historiographie française, j'espère que nous ne resterons pas les seuls à mettre en valeur le premier projet qui met notre pays en tête de l'innovation internationale dans la recherche sur la Shoah, qui nous met pour la première fois au niveau des chercheurs israéliens, allemands ou américains.
    Il est vrai que la mauvaise humeur de certains est un hommage indirect au travail de Yahad, qui dérange mais qui nous donne l'occasion de parler de la Shoah dans les médias. Lui reprocher son succès, aller éventuellement jusqu'à lui refuser l''étiquette de chercheur ou d'historien estampillé, c'est une façon paradoxale de dire merci à Patrick Desbois. Pour ma part, je préfère une approche positive, celle d'un dialogue scientifique exigeant avec l'équipe de Yahad; car il ne faudra pas s'arrêter à la collecte des données; il y aura beaucoup à faire pour tirer tous les enseignements des informations recueillies par Patrick Desbois et ses équipes. On aura besoin de bien des concours pour comprendre toutes les implications des découvertes de la recherche de terrain.
    Réjouissons-nous, pour finir, de ce que la République Fédérale d'Allemagne reconnaisse officiellement la valeur d'une recherche menée depuis la France au service de la mémoire européenne. A un moment où nos hommes politiques se demandent comment relancer la coopération entre la France et l'Allemagne, il y a là l'illustration concrète d'une coopération concrète entre nos deux pays."

    Edouard Husson

  • www.marianne2.fr

    De toute évidence, le débat entre historiens ne fait que commencer. Espérons qu'il ne vire pas à la polémique par médias interposés. Quant aux raisons de l'éviction d'Alexandra Laignel-Lavastine du séminaire qu'elle co-dirigeait à la Sorbonne avec Edouard Husson et Patrick Desbois, nous attendons qu'Edouard Husson s'en explique...
  • vendredi 29 mai 2009

    Peut-on critiquer le Père Patrick Desbois ?

    L'émission "La fabrique de l'histoire", animée sur France-Culture par Emmanuel Laurentin, s'est penchée le 27 mai dernier sur les fortes réserves que nombre d'historiens formulent sur la qualité scientifique des investigations menées par le Père Patrick Desbois sur le massacre des Juifs en Ukraine, ainsi que sur la présentation médiatique d'une prétendue "découverte" qui, en réalité, était fort bien documentée et connue des spécialistes de la question. Patrick Desbois est l'auteur d'un livre qui a fait sensation, Porteurs de mémoires, Sur les traces de la Shoah par balles (Michel Lafon, 2007).

  • http://sites.radiofrance.fr

    La philosophe et historienne, Alexandra Laignel-Lavastine - qui vient de publier la traduction française, accompagnée de notes savantes, de l'admirable ouvrage de Matatias Carp, Cartea Neagra, Le livre noir sur la destruction des Juifs de Roumanie, 1940-1944,(Denoël, 2009) - participait à l'émission. Ayant accompagné, au titre de conseiller scientifique, le Père Desbois dans ses enquêtes sur le terrain en août 2008, elle a également fait part de ses réflexions critiques. A la suite de quoi, a été immédiatement mis fin à son enseignement au séminaire, qu'elle co-dirigeait avec Edouard Husson et Patrick Desbois, "Ecrire l'histoire de la Shoah aujourd'hui" (master 1, master 2 et doctorat) à l'université Paris IV-Sorbonne. Cette décision brutale a déclenché, aux dires de l'intéressée, une avalanche de protestations de la part de la communauté scientifique et de la part de nombreux journalistes français et étrangers.
    Le Père Desbois serait-il donc devenu une icône intouchable ? Est-ce ainsi que doit être conduit en France le débat intellectuel, s'interroge Alexandra Laignel-Lavastine ?
    A suivre...
  • Critique des Bienveillantes

    Suite à la récente publication aux Etats-Unis de la traduction des Bienveillantes de Jonathan Littell, le dernier numéro du magazine Books consacre un dossier qui revient sur ce qu'il appelle "une impasse littéraire". Les rédacteurs m'ont demandé de réagir à la critique nuancée qu'en donne l'écrivain américain, Daniel Mendelsohn, pour lequel l'intérêt du livre est d'abord de s'inscrire dans la tradition française de la littérature de la transgression.
    Les deux documents audio de l'entretien que nous avons eu peuvent être écoutés à l'adresse suivante :

  • www.booksmag.fr
  • mercredi 27 mai 2009

    Moralité ordinaire

    Je tire cet extrait de l'ouvrage du philosophe américain, Alasdair Mc Intyre, que l'on classe généralement parmi les "communautariens", Quelle justice ? Quelle rationalité ? (trad. Michèle Vignaux d'Hollande, coll. Léviathan, Puf, 1993) qui souligne un aspect important de la moralité ordinaire :

    "Dans le cas de l'action humaine, la plupart du temps, dans la plupart des circonstances, les modalités selon lesquelles de bonnes (ou de mauvaises) raisons pour une action ont une influence causale sont celles de la journée ordinaire avec son programme routinier d'activités et d'arrêt d'activité. Cette conception de la journée ordinaire, du mois ordinaire, de l'année ordinaire, etc. est d'une importance capitale pour la compréhension de l'action et et du raisonnement portant sur l'action dans n'importe quelle culture. La structure de la normalité fournit le cadre le plus élémentaire à la compréhension de l'action. Le fait d'agir en accord avec ces structures n'exige pas que l'on donne - ni même que l'on ait - des raisons pour justifier ses actes, sauf dans certains types de circonstances exceptionnelles dans lesquelles ces structures sont remises en question
    (...) Ainsi, dans les conditions habituelles, le fait de justifier ses actes par des raisons spécifiques est exceptionnel, et lorsque cela arrive dans les circonstances normales, ça n'est intelligible qu'en référence ou en opposition à l'arrière-plan des structures de la normalité. C'est le fait de s'éloigner des exigences de ces structures qui requiert l'existence de raisons particulières et leur justification. Par conséquent, une bonne raison pour faire quelque chose est d'abord une raison suffisamment bonne pour faire autre chose que ce qui est prescrit par les structures de la normalité" (p. 27).

    Cette remarque est très juste, je crois. De fait, nous ne passons pas notre temps à justifier, ni à l'endroit de nous-même ni envers les autres, les raisons pour lesquelles nous agissons. Et tant que nos actions s'inscrivent dans la routine de l'existence ordinaire, nous ne soucions guère d'avoir à nous expliquer. Le retour réflexif sur soi ne survient que lorsque quelque épreuve nous déroute et nous oblige à remettre en cause nos convictions. Peut-être du reste est-ce là ce qu'elle a de bénéfique : l'épreuve nous contraint à nous resaisir.
    Notre conformation au cours habituel des choses, aux valeurs partagées en commun - ce que McIntyre appelle "les structures de la normalité" - n'est-elle pas cependant une forme de conformisme qui conduit insensiblement à accepter ce qu'une conscience plus scrupuleuse et attentive nous ferait refuser ? C'est là l'objection majeure que l'on peut faire à la constatation fort juste que fait McIntyre, mais qui n'a rien de normatif. Imaginons que la société dont nous respectons les codes et les valeurs dans la vie de tous les jours soit de nature totalitaire, peut-être et sans doute y adapterions-nous notre conduite sans trop nous poser de questions. Mais serait-ce bien agir ? Il nous faut, malgré tout, maintenir le principe d'une vigilance personnelle, toujours en éveil, toujours critique.
    Les communautariens, comme McIntyre, objectent à la conception d'un sujet libre et autonome, chère aux penseurs libéraux, que l'homme dont ils parlent est un "moi désengagé" (disembedded Self) - pour rependre l'expression de Michael Sandel - une pure abstraction qui ne correspond pas à l'être socialement enraciné que nous sommes avant tout. Mais s'il est vrai que nous sommes liés, et à bien des égards déterminés, par toutes sortes d'allégeances et d'engagements, par des valeurs culturelles qui constituent les schèmes fondamentaux de notre représentation du monde et qui nous précèdent, on ne saurait en tirer la conclusion que nous sommes incapables d'exercer à l'endroit de ces croyances un regard critique et distancé. Une telle mise à distance des principes et des pratiques ordinaires de la société à laquelle nous appartenons, n'est-elle pas ce à quoi nous invite la réflexion ? Et elle présuppose que la notion d'autonomie et de liberté personnelles, s'agirait-il simplement de la liberté de penser sinon d'agir, ne soit pas une pure illusion de l'esprit.
    Si la "haute culture" doit être recherchée et cultivée, ce n'est pas pour nous désengager socialement, c'est afin de nous donner la possibilité d'envisager le monde qui est le nôtre dans ce que Claude Lévi-Strauss appelle un "regard lointain", de pratiquer une sorte de pas en retrait, de pas de côté. C'est parfois la seule issue qui reste à l'individu - le héros kundérien par exemple - lorsque la moralité ordinaire bascule, à l'échelle d'une société entière, dans la violation des droits humains fondamentaux.

    mardi 26 mai 2009

    Vulnérabilité

    La vulnérabilité ne serait-elle pas une catégorie assez "compréhensive", comme on dit en anglais, pour qu'on puisse envisager sous cet angle bien des problèmes qui sont au coeur de la philosophie morale, politique et juridique contemporaine ?
    Notion polysémique s'il en est, la vulnérabilité se rapporte à la passivité, entendue au double sens de la réceptivité comme ouverture ou exposition au monde qui précède toute intentionnalité, mais également de la fragilité comme le vacillement, la faiblesse, voire l'inconsistance de l'être qui appelle une permanente vigilance et une « pratique constituante » (Habermas), qui est aussi bien l'affaire du sujet que des institutions. Ainsi la vulnérabilité se laisse entendre dans un sens plus large et plus englobant que la seule condition du démuni – s'agirait-il d'un autre homme ou, comme pour Hans Jonas, de la nature – qui sollicite notre attention et appelle à la sauvegarde. Non pas d'abord condition de l'autre, mais condition de l'être au monde comprise sous la catégorie de la faiblesse non de la force, qui, par conséquent, invite à la résistance non à la maîtrise technicienne, à la responsabilité non à la domination. La vulnérabilité désigne donc la modalité d'une présence au monde qui est ouverture à la donation de l'autre en tant que disposition à être affecté par sa transcendance irréductible à toute visée représentative et à toute intention, serait-elle morale.
    Après ces considérations très générales qui soulignent la dimension ontologique de la vulnérabilité, voyons les déploiements possibles de cette notion générique dans les domaines spécifiques de la pensée politique, de la morale et du droit afin de montrer sa puissance d'éclaircissement et sa valeur heuristique.
    Tout d'abord, en direction d'un dépassement de l'alternative égoïsme-altruisme qui domine de larges pans de la pensée moderne depuis le XVIIe siècle, en particulier en philosophie morale. Définir l'égoïsme comme la tendance naturelle de l'être à n'aimer et à ne considérer que soi aux dépens d'autrui repose sur l'illusion d'une conception réflexive qui introduit dans le rapport à soi l'élément d'une stratégie calculatrice là où, au contraire, l'être vivant que nous sommes s'éprouve dans une auto-affection qui n'est nullement exclusive du souci d'autrui. On songe à l'articulation amour de soi/pitié chez Rousseau, qui suppose que la nature humaine ne soit plus envisagée dans une perspective théologique radicalement peccamineuse. De là vient la critique chez les théoriciens écossais du sentiment moral de la réduction anthropologique opérée par Hobbes et par les moralistes français du XVIIe, tel La Rochefoucauld, et par Pascal. La présence immédiate à soi et la visée non moins immédiate de poursuivre sa propre conservation n'a strictement rien d'égoïste, au sens ordinaire du terme. Elle désigne la vulnérabilité de l'homme, en-deçà de tout besoin physiologique, en tant que chacun est naturellement l'être le mieux placé pour prendre soin de soi dans les conditions toujours précaires de l'existence humaine. Mais il faut d'emblée ajouter que ce soin de soi est inséparable du souci d'autrui dont les « intérêts » nous intéresse non moins naturellement que les nôtres, pour reprendre les termes d'Adam Smith - ce que les défenseurs de l'égoïsme psychologique, manquent toujours de voir ou contestent radicalement. Autrement dit : la vulnérabilité de l'autre, sur laquelle la pensée morale et, de plus en plus, la pensée politique contemporaines insiste tant, est d'abord et avant tout une vulnérabilité à l'autre (quoique l'altérité soit souvent réduite à la sphère de la « générosité restreinte », comme chez Hume), posée comme fondement pré-éthique, non-normatif et non-cognitiviste de l'obligation morale et de la responsabilité pour autrui. Mais une telle obligation, lors même qu'elle est effectivement désintéressée, n'a rien de sacrificiel, contrairement aux réquisits de la pureté morale, tels qu'ils sont formulés par Fénelon ou Lévinas. par exemple. Cette dimension sacrificielle est un des aspects notables de certains courants de l'éthique moderne qu'il est nécessaire de remettre en cause, ne serait-ce que parce que c'est d'abord à cette conséquence que s'en prend explicitement Rawls dans la Théorie de la justice avec sa critique de l'utilitarisme classique, quoique l'utilitarisme contemporain se soit diversifié dans des conceptions de plus en plus raffinées et complexes, jusqu'à se rapprocher parfois des conceptions proprement déontologiques.
    Précisons que si la philosophie morale moderne depuis Hutcheson accorde une large place aux conduites de bienveillance ou de sympathie, par conséquent à l'altruisme et au désintéressement, cela tient au fait que la moralité ne saurait être pensée seulement à partir du rapport à soi, à la constitution de soi comme sujet moral, elle implique primordialement, du moins pour nous autres Modernes, le souci d’Autrui.

    Vulnérabilité et destructivité

    La vulnérabilité se laisse pourtant décliner dans un autre sens que la passive présence à soi et à autrui dont nous venons brièvement de parler. En direction du mal, elle apporte une clé puissante pour comprendre les conduites humaines de destructivité, lorsque le sujet se laisse prendre par les déterminations situationnelles qui conduisent à la dépersonnalisation de soi, et pas seulement d'autrui. Ce dont ces conduites témoignent, c'est de la propension humaine à agir de façon malfaisante en l'absence de toute intention malveillante, en sorte que la vulnérabilité situationnelle, appelons-là ainsi, nous invite à dépasser l'alternative égoïsme altruisme, liberté déterminisme, et à refonder une pédagogie morale, non sur le postulat de notre propre force – le sujet étant souvent appelé à se poser comme sujet moral autonome, quelle que soit la tension à l'oeuvre entre obéissance inconditionnelle à la loi et évaluation des conséquences - mais sur le principe inverse, bien plus précautionneux et réaliste, de notre propre faiblesse.

    Prolongements politiques

    Il convient ensuite de prendre la mesure de la signification et de la portée politique de cette notion. Tout d'abord parce que la vulnérabilité des individus aux institutions anti sociales destructrices invite à exercer une extrême vigilance à l'endroit de ces mêmes institutions, seraient-elles inscrites dans une société de type démocratique. Aussi responsables les individus soient-ils à l'égard de leur conduite, aussi nécessaire soit-il de maintenir le principe de l'imputabilité de leurs actes qu'aucune excuse – du type de l'obligation d'obéir aux ordres - ne peut atténuer, il n'en reste pas moins que la responsabilité première revient aux institutions elles-mêmes, et bien évidemment à ceux qui les ont mis en place et légitimé, que ce soit par le biais d'une idéologie, d'une argumentation prétendument rationnelle ou d'une casuistique purement juridique.
    Elargissant le propos, il faut également souligner en quelle manière la catégorie de la vulnérabilité nourrit toute une réflexion critique à l'endroit des doctrines libérales de la justice, en particulier lorsqu'il s'agit d'insister sur les différentes formes concrètes de vulnérabilité sociale ouvrant à une théorie intersubjective de la reconnaissance, comme chez Axel Honneth. Une conception purement procédurale et abstraite de la justice, de type rawlsien, a pour défaut premier d'ignorer les conditions concrètes d'existence qui maintiennent les individus dans une humiliation les empêchant d'accéder aux différentes modalités affectives, matérielles et symboliques de la réalisation de soi.
    L’on ne saurait dissocier ce qui vient d’être dit sur la dimension politique de la vulnérabilité de la portée que revêt cette notion en droit.

    En direction du droit

    Que la vulnérabilité soit ici encore un concept opératoire, on peut le montrer lorsque le droit s'enferme dans une conception purement formaliste et positiviste des normes dont les implications sinon nihilistes, du moins relativistes, sont dès lors difficile à réfuter. L'impossibilité, généralement partagée par la plupart des philosophes contemporains du droit, d'en revenir à une conception métaphysique, telle celle que défend Léo Strauss, n'empêche pas que soit tentée une « tierce voie », visant à une fondation délibérative des normes, dans la perspective ouverte par Chaïm Pérelman ou, dans une orientation plus démocratique, par Jurgen Habermas. Bien qu'elle soit « métaphysiquement à la surface » - la formule est de Rawls - la confiance accordée aux vertus du consentement mutuel, à l'argumentation raisonnable et de l'entente langagière est une des solutions les plus fécondes, quoique sujette à bien des discussions, en vu de doter la raison d'une authentique capacité d'institution, de légitimation et de validation des normes. Mais là encore, la fragilité, au plan métaphysique, des normes juridiques ainsi établies n'est pas tant un défaut que la condition de possibilité de leur ajustement en fonction des différents contextes culturels. On le voit s'agissant de la question infiniment discutée de l'universalisation des droits de l'homme et des modalités délibératives imaginées par certains, Charles Taylor par exemple, pour dégager entre les différentes traditions culturelles un consensus minimal sur les droits humains qui soit acceptable malgré le désaccord sur les justifications ultimes de ces normes.
    Une telle procédure qui s'efforce d'échapper à l'alternative entre universalisme et particularisme est rendue possible parce que le propre de la démocratie est d'exercer à l'égard d'elle-même une permanente réflexion sceptique, au sens où elle est le seul type de régime qui s'interroge sur son inachèvement et ne se laisse pas enfermer dans des modalités purement formelles, de type électif. Plus spécifiquement, la nécessité de cette vigilance critique et la conscience de sa propre fragilité sont d'autant plus urgentes lorsque la démocratie verse dans la violation des principes qui la constituent, comme ce fut le cas jusque dans un passé tout récent dans la légitimation de pratiques aussi insoutenables que la torture.
    Dans nos sociétés comme ailleurs, l'étude des droits de l'homme s'appréhende toujours plus utilement à partir de leur violation. Parce que la reconnaissance de l'humanité de l'autre ne va nulle part de soi, le processus de formation d'une communauté d'hommes n'est jamais accompli et elle se déploie sur le fond d'une vulnérabilité qui ne tient pas seulement à la finitude de l'être mortel que nous sommes tous. Ainsi pour Richard Rorty, ce qui unit les hommes entre eux, avant même le langage, c'est la vulnérabilité à la douleur et à ce genre particulier de douleur qu'est l'humiliation et le mépris. La tâche d'établir une société décente, plus encore qu'une société juste, c'est-à-dire une société dont les institutions, au-delà de la garantie des droits, n'humilient pas les êtres, se déploie dans cette perspective humaniste normative qui réoriente les sciences humaines et la philosophie depuis quelques années.
    Réfléchir à la vulnérabilité de l'homme, c'est, en somme, réfléchir à la vulnérabilité de sa place dans le monde, c'est-à-dire à la fragilité de son appartenance à une communauté politique qui seule donne pourtant à l'individu la possibilité de se réaliser en tant que singularité signifiante.

    dimanche 17 mai 2009

    Refonder l'université

    Voici le texte d'un manifeste en vue d'une réformation de ce corps à l'agonie qu'est l'université, rédigé en partie par Marcel Gauchet, Alain Caillé et d'autres encore :

    Préambule

    Il est désormais évident que l'Université française n'est plus seulement en crise. Elle est, pour nombre de ses composantes, à peu près à l'agonie. Qu'on comprenne bien ce que cela signifie. L'Université n'est pas tout l'enseignement supérieur français. Les classes préparatoires, celles de BTS, les IUT (lesquels font formellement partie des universités), et l'ensemble des petites, moyennes ou grandes écoles, publiques ou privées recrutent largement. Mais c'est au détriment des formations universitaires, que les étudiants désertent de plus en plus, et cela tout particulièrement pour les études scientifiques. Le secteur non universitaire de l'enseignement supérieur offre des formations techniques et professionnelles, parfois de qualité, mais parfois aussi très médiocres. Même si la situation évolue depuis quelques années pour sa fraction supérieure (les « grandes écoles »), ce secteur n'a pas vocation à développer la recherche et à donner des outils de culture et de pensée, et guère les moyens humains et scientifiques de le faire. C'est dans les universités que l'on trouve la grande majorité des savants, des chercheurs et des professionnels de la pensée. Pourtant, alors qu'on évoque l'émergence d'une « société de la connaissance », nos universités ont de moins en moins d'étudiants et ceux-ci sont rarement les meilleurs. Une telle situation est absurde. Dans aucun pays au monde l'Université n'est ainsi le maillon faible de l'enseignement supérieur.
    Le processus engagé depuis déjà plusieurs décennies ne conduit pas à la réforme de l'Université française, mais à son contournement. Il ne s'agit pas en disant cela de dénoncer un quelconque complot, mais de prendre acte de la dynamique d'un système à laquelle chacun contribue par ses « petites décisions » ou par sa politique : les étudiants, leurs familles, les lycées, publics et privés, les entrepreneurs d'éducation, les collectivités locales et, in fine, l'État lui-même. Le déclin de l'Université, matériel, financier et moral, est désormais bien trop avancé pour qu'on puisse se borner à repousser les réformes proposées. Si des solutions susceptibles de réunir un très large consensus parmi les universitaires et les chercheurs mais aussi au sein de l'ensemble de la société française ne sont pas très rapidement formulées, la catastrophe culturelle et scientifique sera consommée. Or de qui de telles propositions pourraient-elles procéder sinon des universitaires eux-mêmes ? C'est dans cet esprit que les signataires du présent manifeste, très divers dans leurs choix politiques ou idéologiques, y compris dans leur appréciation de la loi LRU, ont tenté d'identifier les points sur lesquels un très large accord pouvait réunir tous les universitaires responsables et conscients des enjeux. L'enjeu n'est rien moins que de refonder l'Université française en la replaçant au centre de l'enseignement supérieur.

    Propositions
    1. Quant à la place de l'Université

    Une des principales raisons du marasme de l'Université française est qu'elle se trouve en situation de concurrence déloyale avec tout le reste du système d'enseignement supérieur (classes préparatoires et de BTS, IUT, écoles de tous types et de tous niveaux), toutes institutions en général mieux dotées per capita et davantage maîtresses du recrutement de leur public. On touche là à un des non-dits récurrents de toutes les réformes qui se sont succédé en France. Cette situation est d'autant plus délétère que la gestion de l'enseignement supérieur dans son ensemble dépend d'autorités ministérielles et administratives distinctes (l'enseignement secondaire pour les classes préparatoires et les STS, les ministères sectoriels pour les écoles professionnelles diverses), voire échappe à tout contrôle politique. Imagine-t-on un ministère de la Santé qui n'ait que la tutelle des hôpitaux publics ! La condition première d'une refondation de l'Université est donc que le ministère de l'Enseignement supérieur exerce une responsabilité effective sur l'ensemble de l'enseignement supérieur, public ou privé, généraliste ou professionnel. C'est à cette condition impérative qu'il deviendra possible d'établir une véritable politique de l'enseignement supérieur en France et de définir la place qui revient à l'Université dans l'ensemble de l'enseignement supérieur.
    Plus spécifiquement, un tel ministère aura pour mission première de créer un grand service public propédeutique de premier cycle réunissant (ce qui ne veut pas dire normalisant dans un cycle uniforme) IUT, BTS, classes préparatoires et cursus universitaires de licence. Il lui faudra également procéder à une sorte d'hybridation entre la logique pédagogique des classes supérieures de l'enseignement secondaire et des écoles professionnelles d'une part, et celle des universités d'autre part ; c'est-à-dire introduire davantage l'esprit de recherche dans les premières et, symétriquement, renforcer l'encadrement pédagogique dans les secondes.

    2. Quant aux missions de l'Université

    La mission première de l'Université est de produire et de transmettre des savoirs à la fois légitimes et innovants. Assurément, d'autres missions lui incombent également. Elle ne peut notamment se désintéresser de l'avenir professionnel des étudiants qu'elle forme. Elle est par ailleurs responsable de la qualité de la formation initiale et continue qu'elle délivre et de la transmission des moyens intellectuels, scientifiques et culturels à-même d'assurer une citoyenneté démocratique éclairée.
    Deux principes doivent commander l'articulation entre ces différentes missions : d'une part, le souci primordial de la qualité et de la fiabilité des connaissances produites et transmises ; d'autre part, la distinction nécessaire entre missions des universités et missions des universitaires, soit entre ce qui incombe à l'établissement considéré globalement et ce qui incombe individuellement aux enseignants-chercheurs et chercheurs.
    Parce qu'une université doit être administrée, pédagogiquement et scientifiquement, et se préoccuper de la destinée professionnelle de ses étudiants, il est nécessaire qu'elle dispose en quantité et en qualité suffisante de personnels administratifs et techniques spécialisés dans ces tâches. Il incombe en revanche à des universitaires volontaires d'en assurer le pilotage. D'importantes décharges de service d'enseignement doivent alors leur être octroyées.
    Quant au service d'enseignement lui-même, sauf heures complémentaires librement choisies, il ne saurait excéder les normes précédemment en vigueur. De même, le régime d'années ou semestres sabbatiques de recherche, qui est la norme dans toutes les universités du monde, doit être à la hauteur de la vocation intellectuelle de l'Université, et non plus géré de façon malthusienne.

    3. Quant aux cursus

    Il convient de distinguer clairement l'accès à l'enseignement supérieur pour les bacheliers et l'accès aux masters.
    En ce qui concerne l'entrée en licence, il convient de rappeler que le principe du libre accès de tout bachelier à l'enseignement supérieur est, en France, un des symboles mêmes de la démocratie, le pilier d'un droit à la formation pour tous. Il n'est ni possible ni souhaitable de revenir sur ce principe. Mais il n'en résulte pas, dans l'intérêt même des étudiants, que n'importe quel baccalauréat puisse donner accès de plein droit à n'importe quelle filière universitaire. Pour pouvoir accueillir à l'Université les divers publics issus des baccalauréats, il faut y créer aussi des parcours différenciés. Seule une modulation des formations pourra permettre de concilier les deux versants de l'idéal universitaire démocratique : l'excellence scientifique, raison d'être de l'Université, et le droit à la formation pour tous, qui la fonde en tant que service public. Il convient donc à la fois de permettre une remise à niveau de ceux qui ne peuvent accéder immédiatement aux exigences universitaires par exemple en créant des cursus de licence en 4 ans , et de renforcer la formation pour d'autres publics, par exemple en créant des licences bi-disciplinaires qui incarnent une des traductions concrètes possibles de l'idéal d'interdisciplinarité, si souvent proclamé et si rarement respecté. Il convient du même coup que l'Université puisse sélectionner ses futurs étudiants selon des modalités diverses, permettant d'identifier les perspectives d'orientation des étudiants et d'y associer un cursus adapté.
    Une telle modification des règles du jeu universitaire ne peut toutefois être introduite sans qu'elle s'accompagne d'une amélioration substantielle de la condition étudiante en termes de financement et de conditions de travail. Le refus actuel de regarder en face la variété des publics étudiants conduit en effet à leur paupérisation et à la dégradation de leur situation matérielle et intellectuelle au sein des Universités. L'idée d'un capital minimum de départ attribué à chaque étudiant mérite à cet égard d'être envisagée.
    En ce qui concerne les études de master, il est, de toute évidence, indispensable d'instaurer une sélection à l'entrée en première année et non en deuxième année, comme c'est le cas actuellement en application de la réforme des cursus de 2002 qui a créé le grade de master (système « LMD »). La rupture ainsi introduite au sein du cycle d'études de master a d'emblée fragilisé ces nouveaux diplômes, en comparaison des anciens DEA et DESS qu'ils remplaçaient. Il faut également supprimer la distinction entre masters professionnels et masters recherche qui conduit paradoxalement à drainer vers les cursus professionnels les meilleurs étudiants, ceux qui seraient précisément en mesure de mener des études doctorales.

    4. Quant à la gouvernance

    Tout le monde s'accorde sur la nécessaire autonomie des universités. Mais ce principe peut être interprété de manières diamétralement opposées. Sur ce point la discussion doit être largement ouverte, mais obéir à un double souci. D'une part, il convient de ne pas confondre autonomie de gestion (principalement locale) et autonomie scientifique (indissociable de garanties statutaires nationales). D'autre part, pour assurer la vitalité démocratique et scientifique des collectifs d'enseignants-chercheurs, qui forment en propre l'Université, il est indispensable de concevoir des montages institutionnels qui assurent au corps universitaire de réels contre-pouvoirs face aux présidents d'Université et aux conseils d'administration, ce qui suppose des aménagements significatifs de la loi LRU. Il faut, en somme, redonner au principe de la collégialité universitaire la place déterminante qui lui revient et qui caractérise l'institution universitaire dans toutes les sociétés démocratiques. Le renouveau de ce principe de collégialité doit aller de pair avec une réforme du recrutement des universitaires qui permette d'échapper au clientélisme et au localisme.
    Par ailleurs il est clair que l'autonomie ne peut avoir de sens que pour des universités qui voient leurs ressources augmenter et qui n'héritent pas seulement de dettes. En ce qui concerne la recherche, cela signifie que les ressources de financement proposées sur appels d'offre par les agences ne soient pas prélevées sur les masses budgétaires antérieurement dédiées aux subventions de financement des laboratoires, mais viennent s'y ajouter. De manière plus générale, en matière de recherche, il convient de mettre un terme à la concurrence généralisée entre équipes, induite par la généralisation du financement contractuel, lequel engendre souvent un véritable gaspillage des ressources, en garantissant aux laboratoires un certain volume de soutien financier inconditionnel accordé a priori et évalué a posteriori, notablement plus important qu'il ne l'est aujourd'hui.

    Conclusion
    Bien d'autres points mériteraient assurément d'être précisés. Mais les principes énoncés ci-dessus suffisent à dessiner les contours d'une Université digne de ce nom. Nous appelons donc tous ceux de nos collègues et nous espérons qu'ils représentent la très grande majorité de la communauté universitaire et scientifique à nous rejoindre en signant ce Manifeste à l'adresse internet suivante. Celui-ci pourrait servir de point de départ à une véritable négociation, et non à des simulacres de concertation, et être à la base d'une auto-organisation d'États généraux de l'Université.

    Premiers signataires :

    Olivier Beaud, professeur de droit public à Paris II
    Laurent Bouvet, professeur de science politique à l'université de Nice Sophia-Antipolis
    François Bouvier, ancien directeur au Muséum National d'Histoire Naturelle
    Alain Caillé, professeur de sociologie à Paris Ouest-Nanterre- La Défense
    Guy Carcassonne, professeur de droit public à Paris Ouest -La Défense
    Jean-François Chanet, professeur d'Histoire à Lille III
    Philippe Chanial, maître de conférences en sociologie à Paris IX-Dauphine
    Olivier Christin, historien, président de Lyon II
    Franck Cochoy, professeur de sociologie à Toulouse II
    Jean-Pierre Demailly, Mathématicien, Professeur à l'Université de Grenoble I, Académie des Sciences
    Vincent Descombes, philosophe, directeur d'études à l'EHESS
    Olivier Duhamel, professeur de droit public à l'IEP Paris
    François Dubet, professeur de sociologie à Bordeaux II et directeur d'études à l'EHESS
    Pierre Encrenaz, professeur de physique a l UPMC et à l'Observatoire de Paris, membre de l'Académie des Sciences .
    Olivier Favereau, économiste, professeur à Paris Ouest-Nanterre- La Défense
    Marcel Gauchet, philosophe, directeur d'études à l'EHESS
    Bruno Karsenti, philosophe, directeur d'études à l'EHESS
    Philippe de Lara, maître de conférences en science politique à Paris II
    Guy Le Lay, professeur de physique à l'Université de Provence
    Franck Lessay, Professeur à Paris III (Institut du Monde Anglophone)
    Yves Lichtenberger, professeur de sociologie à Paris Est- Marne la Vallée
    Bernadette Madeuf, économiste, présidente de Paris Ouest-Nanterre- La Défense
    Dominique Méda, sociologue, directrice de recherches au Centre de Recherches pour l'Emploi
    Pierre Musso, Professeur de sciences de l'information et de la communication à l'Université Rennes II
    Catherine Paradeise, professeur de sociologie à Paris Est- Marne la Vallée
    Philippe Raynaud, philosophe, professeur de sciences politiques à Paris II
    Philippe Rollet, professeur de sciences économiques, président de Lille I
    Pierre Schapira, professeur de mathématiques à Paris VI, Université Pierre et Marie Curie
    Pierre Sineux, professeur d’histoire, vice-président de l’université de Caen
    Frédéric Sudre, professeur de droit public à Montpellier I, président de la Section 02
    (Droit Public) du CNU
    Michel Terestchenko, MCF/HDR, Université de Reims, IEP d'Aix-en-Provence
    François Vatin, professeur de sociologie à Paris Ouest-Nanterre- La Défense
    Michèle Weindenfeld, maître de conférences de mathématiques, université d'Amiens


    La pétition peut être signée à l'adresse suivante :

  • http://petitions.alter.en.org
  • lundi 11 mai 2009

    Délibération versus domination

    Que la relation politique doive nécessairement être comprise sur le mode de la domination, c'est une thèse dont se démarquent aussi bien John Stuart Mill qu'Hannah Arendt. L'essentiel se trouve dans une conception délibérative du gouvernement représentatif et de la démocratie, une voie qui a été rouverte avec une grande fécondité par Habermas. Cette voie est importante dans la mesure où elle s'efforce de réhabiliter le sens même du politique et d'échapper à l'alternative contrat versus marché, harmonisation artificielle des intérêts versus harmonisation naturelle, du type de celle que prône le libéralisme économique depuis ses débuts jusqu'à donner lieu à sa formulation théorique la plus radicale dans l'oeuvre de Friedrich Hayek. L'idée est au fond que le recours à la raison ne conduit pas nécessairement à des légitimations de la contrainte qui, sur cette base, ouvrent la voie à des ordres potentiellement ou effectivement totalitaires. La raison ne saurait non plus se réduire à la seule rationalité instrumentale dans le cadre d'un monde désenchanté qui nous enfermerait dans le fossé infranchissable entre faits et valeurs. La raison délibérative entend déterminer les procédures de fondation des normes sur la base du consentement mutuel et de l'échange langagier qui, sur le fond de l'acceptation du vide ontologique, restaure les vertus politiques de la rhétorique. Sur ce point s'accordent assez fondamentalement des penseurs aussi différents par ailleurs que Hannah Arendt, Chaïm Pérelman ou Jurgen Habermas. La différence avec la manière dont John Rawls se rapporte à l'idée d'un « consensus par recoupement » (overlapping consensus) pour justifier les principes de base d'égalité et de liberté qui sont au coeur de sa théorie de la justice est assez significative pour être soulignée. Dans le fait, une conception qui serait uniquement procédurale des normes structurant la démocratie ne suffit pas à fonder celles-ci sur une base rationnelle protectrice. Et cela est d'autant plus vrai que le système de Rawls repose sur une anthropologie qui se rapporte au postulat de base de l'égoïsme psychologique, de sorte que certains critiques ont pu contester que sa conception expose une alternative crédible à l'utilitarisme, n'étant au fond qu'une sorte d'utilitarisme généralisé ou, plus précisément, non sacrificiel.
    Dès lors, ce n'est pas sans raisons profondes que la réflexion en philosophie politique contemporaine s'est orientée en direction de la problématique de la fondation des normes, en particulier des normes juridiques, le droit se tenant à l'articulation du politique et de l'éthique.
    Bien que le positivisme normatif ait été défendue de façon puissante par des auteurs aussi influents que Kelsen, les thèses qu'il défend, aussi bien du point des normes juridiques que des normes morales, sont apparues d'autant moins acceptables que, sur cette base, il était impossible d'apporter une réfutation théorique convaincante à l'ordre instauré par les systèmes totalitaires. De fait, on ne peut échapper aux conséquences nihilistes d'une conception purement formaliste, voire culturaliste, des normes à moins de doter la raison d'une authentique capacité d'institution, de légitimation ou de validation. Dans le même temps, aussi bien dans le champ de la réflexion éthique que de la pensée politique, l'immense majorité des penseurs se refusent à suivre le chemin d'une conception métaphysique du droit naturel, telle que Léo Strauss la défend. Ainsi les solutions les plus fécondes se trouvent-elles du côté d'une fondation délibérative des normes faisant confiance aux vertus de l'argumentation raisonnable, et cela d'autant plus qu'on y perçoit une manière de résoudre l'alternative entre un universalisme abstrait (qui ne serait rien de plus que l'expression de l'impérialisme culturel et politique de l'Occident) et le respect de la diversité des systèmes sociaux que réclame le principe de tolérance.