On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

mercredi 20 juillet 2011

Isabelle Sorente

La découverte d'un grand talent littéraire, est-il moment plus précieux, plus émouvant, surtout lorsqu'il est totalement inattendu et qu'il survient on ne sait d'où, comme une grâce ? Telle est la joie que j'ai éprouvée en commençant de lire l'œuvre d'Isabelle Sorente, polytechnicienne et écrivain, auteur de romans, d'essais et de pièces de théâtre, à la plume brillantissime. Hard Copy (Actes Sud, 2001), une courte pièce d'une parfaite cruauté sur la perfidie ordinaire des relations au travail entre trois collègues femmes qui s'en prennent à l'une des leurs, la harcèlent, comme si de rien n'était, la brisent et la conduisent finalement à être licenciée. Un petit bijou d'une atrocité si subtilement agencée que Hard Copy est étudié par les étudiants de psychologie de l'université de Bruxelles. Isabelle Sorente est de toute évidence un maître du genre. Panique (Grasset, 2006), et c'est l'univers fantasque, plein d'humour et inquiétant de Bougalkov (voir plus loin le commentaire de F. Joignot). Addiction (J.C. Lattès, 2011), son dernier essai, est un hymne magnifique à la compassion, comme antidote à la rationalité comptable, froide et abstraite qui nous emporte dans sa frénésie implacable. Quelques mots donc, jetés à la hâte, pour vous inciter à vous précipiter.
L'année fut heureuse en découvertes : Cécile Ordatchenko tout d'abord, Isabelle Sorente maintenant. Je ne suis pas grand lecteur de nouveautés – tant de livres dans les librairies qu'on ne sait lesquels choisir, aussi a-t-on besoin de guide dans ce labyrinthe de rayonnages et de piles où il est si aisé de se perdre qu'on préfère souvent sortir les mains vides.

Voici l'excellent commentaire que F. Joignot donne de Panique sur Amazon.fr :

Le quatrième roman d'Isabelle Sorente, "Panique" (Grasset), emporté et fantastique, rappelle parfois " Le maître et Marguerite " de Boulgakov : une sorte de Diable ironique vient semer l'effroi dans un Paris contemporain. Ses personnages, jeunes, enflammés, ressemblent aux étudiants qui criaient leur rage contre l'arbitraire et une vie sans rêve ces derniers mois, mais le livre traite d'un mythe d'actualité : la panique... À travers les libres amours d'Adèle et Roman le cinéphile, comme le canular télévisé "en prime time" imaginé par leur ami Jérôme, polytechnicien et hacker, nous éprouvons tout au long du livre combien la panique menace nos actes quotidiens. Qu'elle soit désirée en secret ou suscitée par le stress et le trop-plein d'ordre, la panique nous agite, révélée par les révoltes des étudiants, les créations inquiètes du peintre Slut - génie conçu pendant un gang bang ... - les cauchemars collectifs des parisiens, les émeutes aux portes de la ville, la menace d'actions terroristes ... et l'annonce d'un bouleversement climatique ! La panique semble nous guetter tous, partout - et, chose si rare en littérature, vous la ressentez : elle nous rappelle que nous vivons désormais dans une espèce de "chaos rampant", comme l'appelle Haruki Murakami dans son livre sur l'attentat de Tokyo.
Dans le roman, cette panique souterraine - qui se transforme peu à peu en une ambiance de fin du monde, précipitée par un changement de la composition de l'air... - semble obéir à l'extraordinaire personnage de Mandés. Ce colosse aux réparties féroces, toujours entouré d'artistes inquiétants, qu'un des héros croit être la réincarnation du dieu Pan - il rappelle parfois Wotan, le satan joyeux du "Maître et Marguerite" - dévoile l'incertitude des plus solides expertises, voit les passions qui sous-tendent les vies affligées, annonce les cataclysmes qui nous guettent - et que nous déclenchons. Plus on avance dans le livre, plus on s'interroge : Mandés n'est-il pas vraiment le dieu de la panique, réveillé par nos soins ? Ne vient-il pas la répandre dans Paris, multipliant les prodiges, déstabilisant une capitale dirigée par un inquiétant président de la République ( un sosie de Berlusconi dirigeant toutes les chaînes de télévision) ?
Dans ce roman mené à cent à l'heure, Isabelle Sorente s'amuse page après page à relever les paradoxes minant la raison économique, éreinte nos calculs cyniques, révèle combien notre croyance dans l'humanisme et les Lumières s'est transformée en du calcul d'échelle - et nous rappelle que nous sommes les enfants de la chance et des soubresauts de la matière, les descendants des espèces disparues, tous jetés sur une planète au taux d'oxygéne miraculeusement constant, perdue dans le cosmos. Sans dévoiler ici l'intrigue du livre ( qui ferait un film assez cinglé ) sachez qu'il s'achève dans une catastrophe planétaire jubilatoire, tandis que le héros - devenu un "acéphale", un homme sans tête omniscient inspiré par Georges Bataille - chante la panique : " J'invoque Pan, substance du hasard, Seigneur de l'ivresse, qui fait tourner le sang, le lait et les planètes, qui commande à la force d'attraction proportionnelle à la masse mais toujours réciproque que deux corps exercent fatalement l'un sur l'autre, Panique, coeur en feu de la Terre sur laquelle nos vie dansent, insensées!"
Avec Isabelle Sorente, nous sortons enfin de l'auto-fiction et du journal intime plaintif. Revoici le roman philosophique, métaphysique, écrit à un train d'enfer."

  • www.amazon.fr

    Isabelle Sorente a fondé en 2008 la revue Ravages avec Frédéric Joignot et Georges Marbeck.
  • lundi 18 juillet 2011

    Les émotions : néfastes ou utiles, par Louis Allix

    Mon ami et collègue, Louis Allix, nous propose une réflexion fort éclairante sur les émotions : sont-elles inévitablement néfastes ou, également, parfois, rationnelles et utiles ?

    1. A première vue, les émotions s’opposent à la raison et nous conduisent à la ruine

    Nos émotions semblent aller contre notre intérêt. (a) Tout d’abord, parce qu’elles sont souvent incontrôlables : l’amour rend aveugle, la peur nous paralyse et la colère – cf. en latin : « ira furor brevis » – ressemble à de la folie. (b) Nos émotions semblent en outre impénétrables par la raison. Ainsi, j’ai peur des souris quoique je sache qu’elles sont parfaitement inoffensives. Tout se passe, alors, comme si mon corps me dirigeait contre mon jugement informé. Du reste, je ressens la force de l’affect physiquement : mon organisme frissonne de froid, ma gorge est sèche, etc. Ensuite, (c) l’émotion fait juger trop vite, rendant impossible la prise de décision rationnelle. Je me mets de la sorte en colère contre mon voisin parce qu’il fait du bruit, sans attendre de savoir si oui ou non ce vacarme est justifié (ce qui peut être le cas, par exemple, si son enfant vient de se blesser gravement). Enfin, (d) l’émotion semble, souvent, n’être basée sur rien. Ainsi par exemple, la personne dont je suis amoureux semble pouvoir être n’importe qui. Ce ne sont pas ses qualités propres que j’aime mais elle, globalement, inexplicablement. La preuve en est que si l’élue de mon cœur disparaissait et était remplacée par son sosie, je n’aimerais pas cette deuxième personne, quoiqu’elle soit exactement ressemblante à la première et alors que ses qualités seraient précisément les mêmes que celles de la personne que j’aime.

    Ce caractère irréfléchi et immaîtrisable de nos émotions nous rapproche des animaux. De même, comme les animaux, nous sommes souvent emportés par des passions collectives. La raison individuelle, alors, se tait, submergée par la mentalité du troupeau, l’esprit grégaire. Plus loin, l’histoire des hommes semble n’être que la procession sans fin de nos folies collectives, comme si nous étions des automates, programmés pour être conformistes et fascinés par le pouvoir de l’autorité ou pour suivre toujours, majoritairement, l’opinion la plus déraisonnable.

    Certes, on rétorquera que nos colères, nos chagrins, nos peurs, etc., peuvent être raisonnés, lorsque nous découvrons que l’objet de ces émotions était illusoire. Une meilleure connaissance de la situation modifie alors notre émotion. Mais il est vrai, aussi, que dans ces cas-là, très souvent, au lieu d’être dégrisés nous partons à la recherche d’une émotion de remplacement, comme si nous cherchions à tout prix à légitimer l’état émotionnel qui nous a emportés. De la sorte, par une sorte de transmutation, une émotion injustifiée est remplacée par une autre, tout aussi injustifiée. Ainsi, j’ai eu peur parce que mon fils n’est rentré que très tard de l’école mais, lorsqu’il est arrivé et que j’ai été soulagé, je l’ai accueilli en le grondant : « où étais-tu, vilain garçon ? ». Ma peur est devenue colère, sans raison.

    En outre, nos émotions sont souvent manipulées par notre inconscient. Ainsi, ce qui est connu de nous – ou nous a déjà été présenté de façon subliminale – produit en nous des émotions positives et, à rebours, ce qui est inconnu crée peur ou méfiance. Cette préférence pour le connu fait que nous nous laissons, par exemple, tromper par quelqu’un dont la tête nous est familière, que nous nous acharnons avec passion à défendre des traditions qui n’ont plus lieu d’être ou que nous développons racisme, xénophobie, ethnocentrisme ou bigoterie religieuse. Et le pire, c’est que pour justifier ces émotions bâties uniquement sur la familiarité, nous inventons des raisons imaginaires de croire à ces sottises. Alors que ce sont nos émotions qui ont informées nos décisions, nous croyons encore que la raison a, seule, agi !

    Nos émotions semblent donc être à la fois irréductiblement subjectives, opposées à la raison et de pures illusions à bannir parce qu’elles ne nous apprennent rien sur le monde. Au mieux, ce ne sont que des distractions par rapport aux affaires sérieuses de l’existence et sont, donc, sans importance. Au pire, étant incontrôlables par la raison, elles justifient tous les comportements même les plus odieux et, par conséquent, rendent impossible quelque débat sérieux à leur égard.

    2. Les émotions peuvent être rationnelles et utiles

    Nos émotions ne sont cependant pas toujours incontrôlables. La preuve en est que nous sommes souvent blâmés ou loués pour les émotions que nous avons : notre colère peut être condamnée ou être considérée comme étant juste ; une peur peut être raisonnable ou non ; une admiration peut être légitime ou indue, etc. En outre, le fait même de nous être rendus capables d’avoir une émotion peut fait l’objet d’une louange ou d’une condamnation. Nous sommes en effet tenus pour responsables de nos dispositions émotionnelles autant que de nos émotions, ce qui montre que nous ne croyons pas, au fond de nous-mêmes, que nos émotions contrôlent complètement nos vies.

    En outre, les émotions sont utiles et même parfois vitales pour l’action intelligente. La peur permet de survivre parce qu’elle rend possible la fuite efficace ou parce qu’elle rend prudent (sur la route, par exemple). Elle fait aussi détecter les dangers plus vite et agir plus efficacement : c’est elle qui arrête le geste du chirurgien, du médecin urgentiste ou du démineur au bon moment. Quant à la colère, c’est elle qui permet le combat lorsqu’il est nécessaire, par exemple face à un agresseur violent qui terrorise tout un compartiment de métro. C’est elle aussi qui permet de conserver du cran et de la détermination lors des conflits qui durent longtemps. La joie, enfin, est un motivant important qui donne confiance en soi et produit, de ce fait, de la résolution et de l’allant. Elle nous fait donc tenter notre chance, ce qui peut entraîner des succès inespérés, en particulier dans les situations incertaines. Sans elle, nous agirions beaucoup moins souvent et beaucoup moins bien. En outre, même si elle nous amène à surestimer nos capacités, cette surestimation entraîne la confiance des autres et leur affection à notre égard.

    De surcroît, les émotions rendent souvent nos actions plus opérantes parce qu’elles contribuent à concentrer notre attention sur ce qui est important. Si nous sommes détendus, notre attention se relâche, nos pensées s’éparpillent, les détails sans importance occupent notre esprit alors que, lorsque nous sommes anxieux ou en colère, nous nous concentrons sur un seul objet, écartant toutes nos autres pensées et tous les détails secondaires et pouvons alors agir plus efficacement.

    Outre cela, les émotions nous apprennent beaucoup sur nous-mêmes. Nous découvrons par nos réactions émotionnelles ce qui est important pour nous. De la sorte, si j’éprouve de la peine à la réussite d’autrui, cela me permet de comprendre que je l’appréciais en fait moins que je ne le croyais. Et, si à rebours j’éprouve de la colère à entendre dire du mal de mon voisin (alors que moi-même je ne me prive pourtant pas de le faire), cela me permet de découvrir que j’ai de l’affection pour lui. Nous découvrons même jusqu’à nos traits de caractères par nos émotions. Ainsi, si j’apprécie que l’on m’admire, même lorsque cela est parfaitement immérité (par exemple, lorsque j’ai été heureux qu’on me prenne dans la rue pour un grand écrivain, parce que je ressemble à cette personne), cela me montre que je suis vaniteux.

    De même, les émotions ont des avantages sur la raison pure en matière de vie sociale. Par exemple, le sentiment de culpabilité – qui est à première vue désavantageux pour la survie, puisqu’il empêche de tricher même lorsque cela ne peut pas être détecté – permet d’un autre côté d’obtenir la confiance des autres : grâce à lui, la coopération est rendue possible, parce que je sais par la marque de ce sentiment en autrui que ce dernier est capable de culpabilité et, donc, tiendra sa promesse. Et, je suis certain de cela parce que le signal qui m’informe de l’existence de ce sentiment est quasiment incontrôlable : le visage de la personne rougit. De même, l’émotion amoureuse me donne l’assurance que mon partenaire sexuel n’ira pas voir ailleurs volontiers. Et, là encore, le signe est inimitable. On ne peut pas plus adopter à volonté les marques immédiates de l’état amoureux (tachycardie, pupilles dilatées, etc.) que l’on ne peut intentionnellement tomber amoureux.

    Plus loin, les sentiments moraux, comme la tendresse, l’estime, la compassion, sont indispensables pour agir moralement. Pour se décider à agir moralement, il ne suffit pas en effet de suivre des maximes formelles ou de consulter des règles générales et de les appliquer aux différents cas particuliers. Il faut de l’empathie, de la compassion, de la bienveillance, de la culpabilité, de la fierté et autres émotions qui, seules, peuvent nous décider à agir moralement.

    Le cœur et la raison sont donc des alliés et non pas des ennemis implacables entre lesquels il faudrait choisir. Nos émotions peuvent certes nous induire en erreur mais elles sont aussi parfois comme une sorte de rationalité supérieure qui sauve la raison d’elle-même : (a) elles rendent possible la vie sociale ; (b) elles facilitent l’action humaine, en cassant les blocages de la raison pure ; (c) elles fournissent même nombre de nos croyances rationnelles et de nos désirs les plus légitimes.

    Nous prenons, au vrai, deux sortes de décisions. Les unes, effectuées lentement et avec minutie, sont fondées sur le raisonnement logique et les autres, rapides et imprécises, sont issues de nos émotions. Il ne faut pas opposer ces deux processus qui sont en réalité complémentaires, selon le temps et l’information dont nous disposons pour agir. Lorsque le temps ou l’information manquent, il faut privilégier l’émotion par rapport à la raison, parce qu’elle permet de changer rapidement d’activité dans un environnement changeant.

    Il faut cependant aussi que nos émotions soient appropriées. Nous devons donc apprendre à reconnaître les situations-types qui appellent une émotion particulière plutôt qu’une autre et, par exemple, saisir que devant telle sorte de danger, il faut avoir peur et non pas se mettre en colère ou éprouver de la fierté ; qu’il faut avoir de la compassion devant la douleur ou le malheur d’autrui plutôt que cette joie mauvaise que les Allemands appellent la Schadenfreude ; qu’il faut se mettre en colère devant certains actes ou comportements odieux, plutôt que de rester indifférents. Outre cela, il faut apprendre à lutter pour avoir la bonne émotion mais de façon proportionnée et non pas exagérée : il ne faut pas être paralysé de peur devant une souris ou une araignée, par exemple. Il faut par conséquent avoir des émotions mais pas trop. Il faut viser le juste milieu, comme le préconisait Aristote. C’est l’affaire de toute une vie. Mais, notre vie est aussi, toute entière, affaire d’émotions.

    dimanche 17 juillet 2011

    Fin de lecture

    Ai fini de lire, ce matin, à 5h30, c'est-à-dire à l'instant, Les Misérables, ce roman immense, inouï, titanesque, la plume de Dieu, qu'on admire et qui exaspère tout à la fois, qui fatigue souvent avec ses descriptions interminables, ses détours historiques dans lesquels Hugo se complait, sa langue surchargée mais époustouflante et qui emprunte tous les styles, de l'argot de Gavroche - le poulbot inoubliable - à la verve d'une vivacité éblouissante de Monsieur Gillenormand. Mais la fin, mon Dieu ! qui pourrait à la lecture de la mort de Jean Valjean, entre les bras de Cosette enfin retrouvée et de Marius, retenir ses larmes ? Hugo est un monstre et un génie qu'on étudie peu, le croyez-vous ? Nous allons y revenir, un peu, bientôt, le temps de souffler et de se reposer un peu.

    jeudi 14 juillet 2011

    Evolution du blog

    Chers tous, chères toutes, ce petit blog est appelé à évoluer. Voici pourquoi : lorsque nous avons été évalués par les experts du Ministère (ou plutôt de l'AERES), il est apparu, à notre grande surprise, que l'existence de ce site a été particulièrement appréciée et nous avons vivement été incités à le développer en faisant appel à la participation des autres enseignants de notre département de philosophie, mais aussi en direction des étudiants (aussi bien ceux qui assistent à nos cours que ceux qui les suivent par correspondance). L'idée est d'en faire, plus que jamais, un lieu d'échange entre les uns et les autres ; d'échange intellectuel aussi large que possible mais permettant, éventuellement, à ceux qui ont des demandes qui s'adressent à tous (éventuellement, pourquoi pas ? d'emploi) de pouvoir le faire en toute confiance et liberté.
    Aussi à l'avenir, d'autres billets que les miens seront publiés, rédigés par mes ami(e)s et collègues du département, sans que soit perdu l'esprit général qui l'anime et surtout - l'essentiel est là - la volonté d'en faire un lieu de rencontre, d'échange et de conversation. Cette opportunité devrait, je l'espère, élargir formidablement la palette des sujets évoqués et l'enrichir de talents incontestables, que je vous présenterai au fur et à mesure de leur participation. Autrement dit, vous l'aurez compris, nous sommes en passe de devenir une véritable institution universitaire !

    dimanche 10 juillet 2011

    Merci !

    Merci, chers tous et chères toutes, de ne pas avoir déserté ce site, alors que j'ai dû longuement m'en absenter. Notre département à l'agonie et qu'il fallait sauver de la logique gestionnaire qui le menace de disparition - avec un peu de chance, c'est chose faite ! L'université est un grand corps malade qu'on voudrait guérir en le soumettant à la thérapie de politiques empruntées au management d'entreprise, et ce ne sont que calculs comptables, objectifs chiffrés, tableaux de résultats, acronymes incompréhensibles, le tout au nom d'un processus de rationalisation du supérieur - en réalité, sa soumission à une idéologie illusoire et purement factice, dite "ultra libérale" - mais l'esprit du libéralisme, ce grand souffle émancipateur des libertés humaines, ce n'était pas du tout cela - qui conduit une radicale perte de sens : et pour tous, étudiants, enseignants, secrétaires, un état général de démoralisation. Voilà le beau résultat de la loi d'autonomie des universités que l'on présente comme un succès, incontestable celui-là ! Ne croyez pas que tout vienne du Ministère, les instances universitaires sont des serviteurs dociles et zélés qui devancent les attentes du maître ! De là, la fatigue, le découragement et le peu de temps pour s'occuper de ce qui compte. Merci donc pour votre fidélité !
    J'ai eu, malgré tout, le temps, la nuit, de me plonger (de nouveau) dans Les Misérables de Hugo. Mais l'heure n'est pas encore venue de pouvoir même commencer d'écrire quelque chose de sensé sur cette oeuvre proprement monstrueuse.

    jeudi 30 juin 2011

    In Memoriam


    Le grand éditeur, fondateur de L'Age d'Homme, Vladimir Dimitrijevic est mort à 77 ans dans un tragique accident de voiture, survenu le 28 juin.

    Voici la courte notice biographique que lui consacre le site en ligne du Nouvel Obs :

    Sa biographie ressemble au synopsis d’un beau roman. Né en 1934, Vladimir Dimitrijevic a été gardien de but en Yougoslavie, jardinier, couvreur, puis ouvrier d’usine en Suisse avant de devenir l’écrivain et éditeur que l’on connaît. C’était un touche-à-tout, avec toujours, dans sa vie, un coin pour la littérature, sa grande passion.
    Naturalisé suisse, il fonde en 1966 en Lausanne sa propre maison d’édition, l’Age d’homme, dont le siège est aujourd’hui installé à Paris. Au lancement de ce projet de toute une vie, il souhaite d’abord faire connaître la littérature slave à l’Europe de l’Ouest par le biais de sa collection «Classiques slaves».
    Son catalogue se diversifie ensuite, au fil des ans, et l’Age d’homme commence à publier revues, fictions et travaux universitaires. On doit notamment à Vladimir Dimitrijevic de vraies découvertes littéraires telles que «Vie et destin» (L’Age d’homme, 1980), de Vassili Grossman, dont l’histoire est centrée sur la bataille de Stalingrad, et «Cheval rouge» (L’Age d’homme, 1997) d’Eugenio Corti, un roman autobiographique sur fond de Seconde Guerre mondiale, mais encore la publication d'auteurs comme Ivan Bounine, Georges Haldas, Pierre Gripari, Vladimir Volkoff ou Alexandre Zinoviev. Liste non exhaustive, à laquelle il convient cependant d'ajouter encore cet ambitieux chantier: la réédition intégrale du «Journal intime» d'Amiel.

  • http://bibliobs.nouvelobs.com

    Je garde le souvenir ébloui d'un dîner avec un de mes amis, également disparu, le philosophe Jean-Louis Cherlonneix, pendant lequel "Dimitri", ainsi que tous l'appelaient, avait évoqué, autour de la modeste table d'un restaurant chinois, ses réflexions sur les systèmes totalitaires, ses rencontres avec les grands écrivains qu'il avait publiés, tel Vassili Grossman et bien d'autres encore. L'homme était d'une intelligence exceptionnelle, chaleureuse et brillante à sa façon et nous étions tout simplement subjugués par sa présence et sa parole. Nul plus que lui, malgré la faiblesse de ses moyens - il transportait lui-même ses livres dans sa camionnette, faisant chaque semaine la navette entre Lausanne et Paris - n'a fait connaitre la richesse, la beauté et la profondeur de la littérature slave, qui était le titre de sa collection phare. Avec sa mort disparaît un des plus grands éditeurs contemporains. Un homme absolument libre et indépendant. C'est une grande et triste perte.
    La librairie de l'Age d'Homme est située rue Férou, près la fontaine Saint Sulpice à Paris.
  • mercredi 22 juin 2011

    Patience !

    Mis hors circuit par les épreuves du Grand Oral à Sc-Pô depuis une semaine, pour quelques jours encore. Ne vous inquiétez donc pas !

    lundi 13 juin 2011

    Billy Budd, fin

    L'océan impavide et les boutons du Roi

    Ni le jeune gabier de misaine ni le maître d'armes ne peuvent, à proprement parler, être considérés comme ayant agi de façon libre, puisqu'aussi bien dans l'un et l'autre cas, ils obéissent à des impulsions naturelles, - la haine de Claggart envers la beauté innocente et barbare de Baby Budd est inscrite dans la dépravation naturelle qui le constitue, de même que Billy, incapable de proférer une parole, ne trouve de réponse au mensonge qui le pétrifie que par le coup porté contre son calomniateur : « Je ne voulais pas le tuer. Si j'avais pu me servir de la langue, je ne l'aurais pas frappé. Mais (…) il fallait que je dise quelque chose, et je n'ai pu le dire qu'avec un coup. Dieu me vienne en aide. » Il n'est pas jusqu'au capitaine Vere qui ne s'estime contraint de condamner à mort celui dont il reconnait pourtant la profonde innocence. Mais le principe qui commande sa décision n'est pas inscrit dans la nature aveugle, c'est-à-dire dans la nécessité - « le vide monotone de la mer crépusculaire au-dehors » - qui conduit au mortel affrontement entre les deux hommes – dès le début du roman, nous savons de façon certaine que celui-ci est, d'une manière ou d'une autre, inévitable : le principe dont se déduit la sentence qu'il profère - « Frappé à mort par un ange de Dieu ! Mais l'ange doit être pendu ! » - n'est pas non plus de l'ordre du droit naturel, de ces principes éternels et rationnels de justice qui sont inscrits dans la nature, et auxquels, selon Grotius, Dieu lui-même obéir. La péroraison du capitaine devant la cour martiale, aussitôt assemblée à la hâte dans sa cabine, est, dans toute l'histoire de la littérature moderne, une des plus profondes réflexions sur l'essence même de la loi, à la fois contingente dans sa nature et relevant d'une nécessité sociale propre :

    Comment pouvons-nous condamner à une mort honteuse et sommaire un de nos semblables, innocent devant Dieu, et que nous sentons être tel ? La question est-elle ainsi convenablement formulée ? Vous acquiescez avec tristesse. Eh bien, moi aussi, je sens cela, j'en ressens toute la force. C'est la Nature. Mais ces boutons que nous portons témoignent-ils de notre fidélité à la Nature ? Non, ils témoignent de notre fidélité au Roi. Bien que l'océan qui est la Nature primitive inviolée, soit l'élément sur lequel nous nous mouvons et menons notre existence de marins, est-ce que cependant, en tant qu'offic iers du Roi, notre devoir réside dans une sphère également naturelle ? Cela est si peu vrai qu'en recevant nos brevets nous avons à maints égards cessés d'être des agents naturels libres (…) De cette loi et de sa rigueur, nous ne sommes pas responsables. Notre responsabilité reconnue consiste en ceci : aussi impitoyable que puisse être la loi, nous adhérons cependant à elle et nous l'appliquons. [XIX, p. 98].

    On ne saurait mieux exprimer une conception absolue, purement formaliste, de la loi dont l'application inflexible doit rester sourde et indifférente à l'examen des circonstances et des intentions de la volonté - toute chose réservée au psychologue et au casuiste – et elle n'a pas non plus à laisser place aux scrupules de la conscience et aux élans de la compassion. Que le destin tragique de Billy Budd puisse être mis au compte du « mystère d'iniquité », ainsi que le reconnaît le capitaine Vere, est une considération théologique ou métaphysique qui, aussi légitime soit-elle d'un point de vue spéculatif, ne saurait intéresser une « cour militaire » ayant à juger un acte de mutinerie à bord d'un navire de guerre.
    Une telle conception n'entre nullement en opposition avec la figure machiavélienne que nous avons décelée chez cet officier confronté à un dilemme crucial, serait-ce pour la seule raison que la cité bien ordonnée, telle que la conçoit le Secrétaire florentin, repose sur les trois piliers que sont des armes à soi, de bonnes lois et la religion ; seule façon d'introduire un peu d' équilibre dans ce « petit coin du monde » qu'était pour Machiavel la cité de Florence et, pour le capitaine Vere, le Bellipotent. Sans ces artifices, les hommes se trouvent seulement confrontés à la violence de leurs passions, aux caprices de la Fortune ou bien à la Nature primitive, de sorte que la loi, bien qu'elle soit toute humaine et contingente et dénuée de justification rationnelle ultime, représente l'unique structure de sens et d'ordre vers laquelle les hommes puissent se tourner et orienter leurs décisions. La schizophrénie de Vere, chez qui l'obéissance formelle aux règles de la loi militaure entre en conflit avec les sentiments du cœur et de la compassion – « ému, le mien l'est aussi. Mais ne laissons pas des cœurs chauds trahir des têtes qui devraient rester froides » – est la réitération de l'écart ontologique entre la Nature et la loi, l'océan impavide et les boutons du Roi, le prix à payer pour que la société et la civilisation des hommes ne soient pas emportées et englouties par la fureur des forces naturelles et des énergies démoniaques. De là vient que Vere rejette comme inappropriée aux circonstances toute décision qui ne serait pas ou la libération ou la pendaison du Beau Matelot, et qui exprimerait une pusillanimité et une clémence, susceptibles d'engendrer de « nouveaux troubles ». Et, de toute évidence, la condamnation est, à ses yeux, la seule décision qui s'impose – la cour martiale suivra ses recommandations - malgré la tendresse presque paternelle qu'il éprouve pour le jeune marin dont le nom s'échappera de ses lèvres avec amour aux derniers instants de sa vie.

    Une leçon sceptique

    L'ironie, entendue comme intelligence de l'ambiguïté et l'ambivalence du texte, c'est que, lors même que le commandant du navire prétend ne faire qu'appliquer les règles en vigueur dans l'amirauté britannique en cas de mutinerie, sans avoir le choix d'une autre décision - « aussi impitoyable que puisse être la loi, nous adhérons cependant à elle et nous l'appliquons » - en réalité, c'est là une interprétation largement discutable de la loi. D'innombrables commentateurs ont apporté la lumière de leurs critiques divergentes sur la légitimité et la nécessité de l'attitude inflexible du capitaine Vere, de l'interprétation étroite et peut-être inexacte et contestable qu'il donne au code militaire, sur les raisons, pychologiques et « politiques », qui expliquent sa rigueur, empreinte d'une profonde et authentique souffrance, ou encore sur ce que Melville voulait ainsi réellement donner à comprendre. Car on dira aussi bien que se déduit de ce récit l'incapacité de la loi, et qui tient à son formalisme abstrait, de prendre en compte les élans de la sensibilité et les sympathies de l'imagination, nécessaires à l'appréhension de la réalité humaine dans sa singularité unique – de sorte que, non, Vere a tort, elles ne doivent pas être stoïquement repoussées et réduites au silence lorsqu'il s'agit de juger un homme - que la nécessité, au contraire, de la loi et des institutions humaines, en dépit de leurs défauts manifestes, seuls moyens de nous prémunir contre la violence impavide de la Nature. Et bien qu'on puisse produire de puissants arguments en faveur de cette dernière hypothèse, elle ne saurait avoir raison de façon définitive des lectures concurrentes.
    Tout le génie de Melville romancier est de ne nous imposer aucune interprétation qui annulerait d'avance la liberté que nous avons de comprendre le récit qu'il nous présente, apparemment de façon purement factuelle et descriptive, selon notre propre point de vue. L'ultime leçon serait alors qu'il est impossible à tout homme de percevoir la réalité dans sa vérité nue et ultime, et cela conformément au scepticisme en matière de connaissance que Melville partageait entièrement, quoique ce fut, dans son cas, avec une angoisse et une douleur particulières. De sorte que la conclusion qu'on est en droit de tirer de son testament littéraire – si c'est bien de cela dont il s'agit – n'est pas de nature politique, juridique, sociale ou morale, mais bel et bien épistémologique. Et si le récit du narrateur est sujet à tant d'interprétations diverses et controversées, c'est que Melville a pris soin de ne pas adopter le point de vue omniscient de l'écrivain, singe de Dieu, laissant, au contraire, ouvert un champ d'investigations ironiques et critiques qui n'est pas prêt de se fermer. Il en résulte que la présentation de l'œuvre, ici proposée, n'en est qu'une approche parmi de multiples autres, également possibles et non moins justifiées.
    Tout ce que nous pouvons conxlure avec un degré raisonnable de certitude concerne à la structure narrative de l'œuvre qui se déploie avec une nécessité, d'où est absente tout mouvement dialectique : les deux héros du drame restent, quoiqu'il leur advienne, de bout en bout fidèles à eux-mêmes, à ce qu'ils sont et à ce qui'ils incarnent « idéellement », l'innocence parfaite et la dépravation naturelle, de sorte que le roman est le récit de ce qu'il advient lorsque ces deux-là se rencontrent sur la scène du monde, serait-elle limitée à « un pont de batterie briqué » d'un navire de guerre. Le seul personnage qui change réellement profondément, à la faveur de circonstances exceptionnelles, et auquel Melville en était venu à accorder une attention d'une minutie toute particulière, est le commandant du navire lequel découvre le dilemme qui donne aux décisions humaines leur caractère profondément tragique - c'est pourquoi il est le seul dont on puisse dire qu'il soit profondément humain. Mais, là encore, chez lui, le conflit entre les impératifs du devoir et les élans du cœur n'a rien de dialectique, et s'il est tranché en faveur de l'application inconditionnelle et désintéressée de la loi, ce n'est parce qu'aurait été surmonté ce qui dans cette rigueur toute kantienne est négation de valeurs humaines, non moins fondamentales que l'obéissance à la loi, la fidélité à l'ordre établi et le sens des responsabilités, à savoir l'amour, la compassion et la clémence qui découle de ces sentiments. Par conséquent, ayant saisi la complexité de l'homme et de la situation à laquelle il se trouve malgré soi confronté, le capitaine Vere est plus que tout autre un sujet de discussions sans fin et de controverses où chaque argument rencontre sa réfutation, comme si là se montrait, en concentré, l'insurmontable pluralité, diversité et relativité des conceptions humaines du bien ; une diversité, traversée de contradictions à laquelle il faut bien se résoudre, qui n'a rien de profitable et d'heureux, contrairement à ce que soutient la pensée libérale, mais qui est, de bout en bout, absolument désespérante.
    Billy Budd n'est ni le testament de l'acceptation ultime de Melville à l'égard d'un ordre du monde dont toute son œuvre avait montré le caractère chaotique, ni le testament de sa resistance face au règne du mal ; c'est le testament de l'impossibilité humaine de trancher entre les conceptions antagonistes du bien, du juste et du vrai, telle qu'elle se donne à voir et se manifeste dans la décision hautement disctutable, quoique parfaitement raisonnée et raisonnable, de pendre Baby Budd, le Beau Matelot, l'innocent parfait vaincu par les forces du mal ou triomphait d'elles, comme on voudra.

    jeudi 9 juin 2011

    Bill Budd, suite

    Voici la raison d'un inhabituel silence :


    Si l'on met bout à bout, la situation potentiellement explosive qui règne à bord du Bellipotent, avec la nécessité de gouverner les hommes selon les lois inflexibles de la discipline, il suffit, la Fortune maléfique aidant, qu'une situation se présente, menaçant ce fragile équilibre, pour que se fassent jour les implications terribles de la virtù politique dont tout commandant, bienveillant, sage et prudent, doit faire preuve en pareil cas. Et l'homme qui va allumer la mèche, c'est John Claggart, le maître d'armes qu'il nous faut maintenant faire entrer en scène, puisque c'est dans cet ordre, en effet, qu'apparaissent les personnages dans ce roman qui a tout d'une tragédie.

    Le mystère d'iniquité

    John Claggart est introduit tel un véritable démon sardonique et maléfique, l'incarnation même de la « dépravation naturelle », plus encore, de ce « mystère d'iniquité », dont parle saint Paul dans sa deuxième Epître aux Thessaloniciens (2, 7), et qu'évoque retrospectivement le narrateur pour le présenter et rendre compte de ses actes, plaçant d'emblée ceux-ci sur un plan qui n'est pas psychologique mais théologique et métaphysique.
    Quel est-il cet homme rongé par un « feu souterrain », l'envie et la haine « monomaniaque » contre l'innocence qu'incarne Billy Budd, jusque dans la beauté de ses traits physiques, et cela sans raisons apparentes, hormis l'inavouable désir homoérotique qui, on le comprend à demi-mot, le consume secrètement mais qui n'explique pas tout ? Du fait de sa fonction de chef de la police, c'est un maître du soupçon, réservé, intelligent et prudent, ayant à son service des subordonnés chargés non seulement de traquer toutes sortes d'infractions, graves ou menues, à bord du navire, mais « d'incommoder mystérieusement, voire pire, le commun des marins ». De fait, c'est d'abord avec une allure de mystère qu'il nous est présenté : son passé, inconnu de tous, alimente diverses rumeurs sur son origine (peut-être étrangère), sur la déchéance qui l'aurait conduit à être enrôlé de force dans la marine militaire comme simple novice pour ensuite gravir les échelons grâce à ses talents d'intelligence, de déférence à l'égard de ses supérieurs, et de « fureteur » particulièrement sournois. Mais l'intelligence dont il est doué est d'une nature hautement paradoxale, tout à la fois faculté à débusquer le mal et à discerner le Bien lorsqu'il se donne à voir et s'incarne. Mais l'épiphanie du Bien, la vie dans sa pleine et parfaite innocence telle qu'elle précède toute conscience morale et s'éprouve et jouit d'elle-même dans la personne du « bel ouvrier », du « Beau Matelot », loin d'alimenter le désir et l'amour de l'âme pour le divin, comme chez Platon, est ici l'aliment d'une haine immédiate, inextinguible, absolue et sans raisons, repliée en elle-même, et se nourrissant aux sources de l'envie. Or ce sentiment est bien plus qu'une « passion vulgaire », entendons, de nature érotique :

    " L'envie de Claggart avait des racines plus profondes. S'il regardait avec méfiance la beauté, la joyeuse santé et la franche et juvénile jouissance de la vie en Billy Budd, c'était parce que celles-ci allaient de pair avec une nature qui, comme Claggart le sentait par magnétisme, n'avait, dans sa simplicité, jamais souhaité le mal ni expérimenté la morsure réactionnaire de ce serpent » [XII, p. 62].

    L'envie, ainsi comprise, ne se réduit pas au sentiment mauvais de frustration que nous éprouvons à l'égard de biens que nous ne possédons pas, quoique nous puissions estimer qu'ils nous sont accessibles, voire qu'ils nous sont düs, tels les raisins verts de la fable de La Fontaine dont nous dénigrerons, par la suite, la qualité parce que nous ne pouvons y accéder. L'envie chez Claggart est le tourmént de la vie lorsqu'elle considère son insouciance à jamais perdue ; la vie dont l'élan joyeux, innocent et animal, est brisé et ravagé par la possibilité vertigineuse et désespérante du mal et du péché dont la conscience de Billy Budd est, elle, entièrement vierge et indemne. Et cette conscience de la possibilité, de l'attrait du péché et du mal, est la source et l'origine en l'homme de sa funeste intellectualité. De là vient que seul Claggart est capable, avec le capitaine Vere, mais avec quelque chose en son cas d'une intelligence proprement maléfique et satanique, de percevoir dans la personne de Billy Budd. un exemplaire de perfection, entre tous les hommes d'une nature absolument unique :

    « A l'exception d'une autre personne, le maître d'armes était peut-être sur le navire le seul homme intellectuellement capable d'apprécier à sa juste mesure le phénomène moral que représentait Billy Budd. Et cette perspicacité ne faisait qu'intensifier sa passion qui, prenant en lui diverses formes secrètes, prenait parfois celle du mépris cynique, du mépris de l'innocence – n'être rien de plus qu'un innocent. Pourtant d'un point de vue esthétique, il en voyait le charme, le caractère courageux et insouciant, et il l'aurait volontiers partagée s'il n'eût désespéré d'y parvenir. » [XII, p. 63]

    Or, de cette intellectualité originairement pervertie, qui fait défaut à Billy Budd – car c'est aussi, et jusque dans l'attrait qu'il exerce, un manque qui engendre le mépris en même temps que le désespoir - l'héritage grec est incapable de saisir les méandres tortueux, pour la raison première et décisive que, pour les Grecs, Platon et Aristote en particulier, l'intellect est, en l'âme, une faculté pure et divine qu'il convient seulement de délivrer de l'égarement des passions et du corps ; seule la tradition biblique, celle des « prophètes hébreux », est en mesure de jeter de la lumière « sur les recoins obscurs de l'esprit » humain, ici explorés selon de sombres catégories qui n'ont rien de psychologique. Et, de fait, ce sont les deux traditions héllénistique et judaïque qui entrent ici en conflit, mais présentées avec la subtilité et la maîtrise du grand artiste, lorsqu'il s'agit d'aborder et de comprendre la nature de l'homme.

    Joyeuseté grecque, affliction hébraïque

    A plusieurs reprises, Billy Budd est comparé aux héros légendaires de la mythologie grecque, tels Achille (avec lequel il partage un « point faible », en l'occurrence, le bégaiement) ou encore Hercule (dont tout enfant de l'époque connaissait la propension à agir avec une violence irréfléchie), alors même que le narrateur se garde de toute allusion aux actes de violence qu'ils ont commis : « Mais certains lecteurs, analyse Gail Coffler, reconnaitront l'ambiguïté et l'ironie de Melville, car si Hercule avait une “bonne nature”, sa nature était également violente et il en usait autant pour commettre des actions bonnes que des actions mauvaises. Ironiquement Hercule est tué par le poison de l'hydre qu'il avait autrefois mise à mort, et la mort de Billy résulte du fait qu'il tue le “serpent” Claggart. » « La narration, ajoute-t-il, relie Billy à une douzaine de héros, mais elle évite les aspects de leurs légendes qui pourraient mettre en cause l'impression positive qu'ils exercent sur le lecteur, quoique tous ces personnages soient impliqués dans des actions violentes et controversées. En interprétant l'iconographie de Melville, le lecteur doit remplir les liens manquants. » L'écart entre le récit du narrateur et la vérité que l'interprétation de ce même récit révèle, entre les lignes, est l'indice de cette écriture ironique qui constitue un des traits distinctifs du génie littéraire de Melville et qui, en l'occurrence, conduit à miner l'aspect angélique sous lequel Billy nous apparaît.
    Toutefois, aucune de ces ambiguïtés, où la violence accompagne l'innocence, ne peuvent jamais être mises au compte chez les Grecs de ce que la tradition biblique et chrétienne appelle « péché », de sorte qu'en l'apparence de Billy Budd l'emporte la tranquille assurance d'un Homère pour qui la beauté extérieure est le signe visible et manifeste de la bonté intérieure. Or cette vision héllénistique entre en opposition, et elle est aussi absolue que profonde, avec la sombre expérience hébraïque, celle des prophètes de l'Ancien Testament - « Hellenic cheer, hebraic grief », s'écrie Melville dans son long poème Clarel - dans laquelle s'enracine le regard ou bien mélancolique, ou bien plus souvent infernal de Claggart lorsqu'il rencontre « le bel Hypérion marin ». Un regard où la concupiscence inavouable se mêle à la haine de l'homme essentiellement dépravé envers le joyeux barbare, nourri aux conceptions calvinistes les plus extrêmes selon lesquels il n'est pas d'homme, aux yeux de Dieu, qui soit innocent et pur. On comprend dès lors la logique maléfique qui conduit, après divers épisodes, apparemment anodins, à l'affrontement final, lorsque Claggart dénonce injustement Billy Budd auprès du capitaine Vere, et l'accuse de fomenter uue mutinerie à bord du bateau. Frappé de stupeur, pétrifié, incapable de répondre à la calomnie monstrueuse, la langue paralysée par son infirmité vocale, dans l'instant la vigueur de son bras se substitue à la parole en suspens, et Billy porte, sans réfléchir, le coup mortel qui lui vaudra d'être aussitôt jugé et bientôt pendu.

    La conclusion introuvable

    Après trente-cinq ans de silence, Herman Melville revenait sur le thème qu'il avait déjà abordé dans Pierre ou les ambiguïtés, ce roman incompris de tous qu'il écrivit immediatement après Moby Dick, avec le même insuccès : le désastre total que rencontre et que doit rencontrer sur terre l'homme entièrement bon. À nouveau, et sous la forme d'une parabole d'une apparente absolue simplicité qui serait comme son testament, il prononçait le verdict tragique qu'il doit en être ainsi, aussi bien – pour reprendre les catégories présentes dans Pierre - « horologiquement », c'est-à-dire selon les déterminations du monde humain tel qu'il est, mais « chronométriquement », c'est-à-dire dans l'absolu : la défaite de la bonté et de l'innocence, et la mort qui attend inévitablement l'être angélique, Pierre et Billy Budd, ultimement vaincus par les forces des ténèbres qui président ici-bas aux destinées humaines.
    En envisageant le problème du mal sous cet angle transcendant, avec toute la sombre, ténébreuse et puissante intensité poétique dont il le charge, Melville est à mille distance de notre façon contemporaine, psychologique, sociologique ou politique, disons « rousseauiste », d'analyser les causes et les facteurs du destin malheureux des hommes, et de l'injustice dont ils sont victimes. C'est que, pour nous autres hommes d'aujourd'hui, le mal ne s'écrit pas avec une majuscule, mais, multiple et divers, et toujours contingent, il se décline en situations particulières dont les individus et les sociétés sont seuls responsables, sans qu'on puisse ni ne doive se tourner vers l'explication trop aisée qui décèlerait dans l'histoire humaine en général et dans les existences individuelles prises à part les intentions malignes d'une réalité ou d'une force proprement démoniaque et satanique ; ce mythe archaïque qui nous dédouanerait de nos devoirs et de notre responsabilité. Melville, le pré-moderne, élevé dans les noires supputations du calvinisme et de l'Ancien Testament, n' ignorait pas ces avancées de l'esprit moderne qu'il partageait en partie, mais il ne pouvait non plus détacher son âme inquiète d'une vision sérieuse et clairvoyante allant au fond des grandes énigmes de la nature et du destin des hommes.
    On ne saurait, cependant, tout à fait en conclure que Melville ait désormais tranché en défaveur du christianisme la grande objection qu'il lui avait adressée dans ses plus grands romans et ses poèmes de la maturité. Du reste, le grand écrivain n'était pas homme à pouvoir jamais se satisfaire d'une réponse qui eût un caractère définitif. Que le dernier mot de Melville ait imputé l'existence de cette puissance maléfique, satanique, ce « mystère d'iniquité », à Dieu lui-même, certains l'ont déduit de la comparaison du maître d'armes avec « le scorpion dont le créateur seul est responsable ». Mais là encore, on ne saurait conclure que ce mot doive pris être au pied de la lettre plutôt que comme l'expression ironique d'une possibilité parmi d'autres également envisageables. La voix du narrateur est et n'est pas celle de Melville lui-même, en quoi il est bel et bien un immense romancier dont l'œuvre, et Billy Budd en particulier, est ouverte à toutes les interprétations, sans jamais pouvoir être réduites à aucune.

    A suivre...

    dimanche 29 mai 2011

    Maxime générale pour tout débat critique

    "Si l'on veut développer une argumentation critique contre une pensée quelle qu'elle soit, il ne faut pas l'attaquer sur ses points faibles. On doit commencer au contraire par la restituer dans toute sa force et sa grandeur, aller au cœur de son inspiration, saisir ce qu'elle avait de plus original et de plus fécond", écrit Jacques Dewitte dans son dernier ouvrage consacré à l'œuvre du grand philosophe polonais, Leslek Kolakowski*. Combien de fois ai-je répété cette maxime à mes étudiants, et elle vaut pour tous !
    Qu'importe que nous soyons ou non d'accord avec une grande pensée, telle celle de Marx par exemple, notre critique n'aura de valeur, de profondeur et de signification qu'à la condition d'être capable d'entrer en elle avec autant d'honnêteté possible, de percevoir la lumière singulière et unique qu'elle jette sur le monde, autrement dit sa grandeur et la part de vérité qu'elle recèle. Une telle attitude n'est pas simplement "objective" ; elle requiert une forme de sympathie, la capacité de sortir et de mettre de côté nos propres opinions et représentations pour pénétrer de l'intérieur dans une pensée différente de la nôtre, qui n'obtiendra peut-être pas notre adhésion, mais qu'on ne pourra critiquer sérieusement qu'à condition de l'avoir réellement comprise. Il faut y insiter : une telle compréhension n'est pas seulement "intellectuelle" ; c'est le cœur du foyer dont elle émane, les intuitions ou les convictions fondamentales à partir de quoi le reste se construit et s'organise, que nous devons être capables de saisir, ce qu'elles contiennent de vérité (inévitablement partielle). En somme, il n'est pas de critique profonde, éventuellement radicale, d'une pensée qui ne se nourrisse d'une sympathie première envers elle. Sans quoi, la critique sera ou bien purement abstraite, ou bien idéologique ou encore tout simplement superficielle et imbécile, ce qui est souvent le cas.
    Nous étant avancé jusqu'à ce stade, ayant en quelque manière faite nôtre, serait-ce pour un temps seulement, cette vision du monde, nous cessons de la voir de façon purement abstraite et théorique. Cette vision est devenue une possibilité de notre propre pensée, quoique, en définitive, nous la rejeterons peut-être pour diverses raisons, ou alors c'est elle qui nous entrainera à sa suite, modifiant, transformant, bouleversant peut-être nos convictions les plus intimes. Telle est maxime qui doit gouverner les rapports que nous entretenons avec les grands penseurs. Comme on le voit, cette exigence est loin d'être seulement de nature méthodologique : elle implique que soit couru le risque d'une totale et radicale remise en cause de soi. Et l'opération se renouvelle à chaque fois que nous abordons un penseur de première importance.
    Il n'en découle pas que la philosophie soit faite de points de vue tout relatifs qui s'annulent les uns les autres, de telle sorte qu'elle ne "mérite pas une heure de peine", selon le mot de Pascal. Ce que la philosophie développe et à quoi elle conduit, la littérature aussi, et la "haute culture dans son ensemble, c'est le contraire d'une annulation nihiliste des conceptions du monde et de l'homme, mais l'intelligence sceptique de richesses et de possibilités plurielles qui ne conduisent à aucune vérité absolue et définitive. C'est pourquoi, la culture n'est pas une accumulation de connaissances, mais une aventure permanente faite d'expériences multiples, à chaque fois nouvelles.
    ____________
    * Collection Le bien commun, éditions Michalon, Paris, 2011. Un prochain billet sera consacré à la présentation de cet ouvrage, qui nous fait découvrir les principales facettes de la pensée d'un philosophe trop méconnu en France.

    samedi 28 mai 2011

    Giorgio Perlasca, le Juste de Budapest

    Puisque je vois que les actes des Justes vous touchent particulièrement voici, pour ceux qui ne l'ont pas lu, un extrait du Un si fragile vernis d'humanité, banalité du mal, banalité du bien, que j'ai publié à La Découverte (La Découverte/poche, 2007).

    [...] Au début de la Seconde Guerre mondiale, Giorgio Perlasca, alors âgé d’une trentaine d’années, avait déjà connu l’expérience de deux conflits. Il était né en 1910 dans une famille catholique à Côme. À la fin de son adolescence, il avait adhéré au mouvement fasciste proche de d’Annunzio. Rêvant d’une vie aventureuse, il se porta volontaire en 1936 dans la guerre que Mussolini avait entreprise en Éthiopie ; puis, autant par anti-communisme que par désir d’échapper à l’obligation de travailler, il se rendit ensuite en Espagne où il servit dans l’artillerie jusqu’à la victoire des troupes franquistes. En 1939, l’armée le nomma comme instructeur au 20e régiment d’artillerie basé à Padoue. Mais en raison de son comportement peu conforme à la discipline militaire, il fut démobilisé au bout de deux mois, étant déjà, malgré son jeune âge, un vétéran de guerre. Rendu à la vie civile, il trouva un emploi dans une firme italienne qui avait le monopole de l’importation de viande bovine, la SAIB (Società Anonima Importazione Bovini), laquelle l’envoya en Yougoslavie et le chargea de l’achat et du transport des bestiaux vers la péninsule.
           À la fin de l’année 1942, poussé par l’avancée des troupes allemandes, il arriva à Budapest. La capitale était encore à cette époque une cité refuge pour les Juifs. Grâce au refus du maréchal Horthy d’obtempérer aux ordres de Hitler d’exterminer tous les Juifs hongrois, sept cent mille d’entre eux y vivaient dans une relative sécurité.
           Lorsque les Allemands entrèrent dans Budapest, le 14 mars 1944, contraint de se cacher – les Italiens, dont le gouvernement avait signé l’armistice avec les Alliés, étaient alors considérés comme des traîtres –, Perlasca trouva refuge à l’ambassade d’Espagne, grâce à un certificat qui lui avait été délivré par les autorités espagnoles à la fin de la guerre civile et qui lui garantissait que, où qu’il fût dans le monde, il pourrait « se tourner vers l’Espagne ». L’ambassadeur Angel Sanz Briz l’accueillit amicalement et mit à sa disposition une villa où il séjourna pendant une dizaine de jours. N’ayant pu obtenir un laissez-passer qui lui permettrait de retourner en Italie, il décida alors de se rendre dans le camp où les Italiens qui travaillaient en Hongrie étaient internés. Cependant, le 13 octobre, un télégramme du ministère des Affaires intérieures lui donna l’autorisation de se rendre à Budapest pour des examens médicaux, et il quitta le camp à bord d’une voiture de la délégation suédoise.
           Le 15 octobre, l’amiral Horthy diffusa un message radiophonique annonçant que les forces de l’Axe avaient perdu la guerre et que l’armée hongroise ne se joindrait plus aux combats contre les Soviétiques. Mais ce qui devait être la fin de la guerre pour les Hongrois fut en réalité le début d’une période d’horreur, en particulier pour les Juifs. Horthy, victime d’un coup d’État, fut contraint d’accepter la régence du major Ferenc Szalasi, le chef du parti des Croix-Fléchées et annonça son départ du pays. La défense de la capitale fut confiée à l’armée allemande et les SS, placés sous le commandement d’Adolph Eichmann, entreprirent de déporter et de liquider les quelque trois cent mille Juifs de Budapest qui avaient pu échapper à la Solution Finale (400 000 d’entre eux avaient été déportés dans les camps de concentration ou d’extermination en Pologne depuis l’arrivée des Allemands en mars). Leur seul espoir d’être arrachés à la mort était d’être pris sous la protection des ambassades des nations neutres – la Suède, l’Espagne, le Portugal ou le Vatican – ou bien d’être accueillis par la Croix-Rouge internationale, qui faisaient leur possible pour venir au secours des Juifs dont les dépouilles jonchaient les rues de Budapest et que des camions entiers conduisaient vers les chambres à gaz.
    [...]           
           Le faux diplomate

           Quelques jours après le coup d’État de Szalasi, Perlasca avait à nouveau trouvé refuge à l’ambassade d’Espagne et s’était vu demandé par Sanz Brinz de participer à l’effort général pour sauver de la mort le plus grand nombre de Juifs. Il se mit immédiatement à la tâche, en prenant bientôt des initiatives qui allaient bien au-delà de sa mission, sollicitant en particulier une audience auprès de Jozsef Gera, un des membres les plus influents du nouveau gouvernement, pour obtenir que les milices cessent d’entrer dans les « maisons espagnoles » où les Juifs avaient trouvé refuge. L’audience fut tumultueuse, mais il obtint finalement gain de cause.
           Le 29 novembre, il reçut un appel de Sanz Brinz l’informant qu’il quittait Budapest pour Berne en Suisse et l’enjoignant de faire de même. Mais Perlasca n’en fit rien. Lorsqu’il alla visiter comme de coutume les maisons refuges le lendemain matin, ce fut pour découvrir que les résidents avaient reçu l’ordre de quitter les lieux ; ils se trouvaient déjà dans la rue, leurs bagages à la main. Le gouvernement prétendait qu’en raison du départ de l’ambassadeur, les relations diplomatiques entre la Hongrie et l’Espagne avaient été de facto rompues et que, par conséquent, les règles internationales qui assuraient l’immunité diplomatique aux résidents espagnols n’étaient plus en vigueur.
           C'est là que Perlasca improvisa une solution proprement inouïe. Il affirma tout de go à l’officier qui dirigeait les opérations d’évacuation que l’ambassadeur n’avait nullement fui le pays ; qu’il était allé à Berne pour communiquer plus aisément avec son gouvernement afin de régler une question diplomatique de la plus grande urgence. C’était un mensonge. Mais, surtout, il prétendit avec une autorité qui commandait l’obéissance que l’ambassadeur avait laissé un document officiel le nommant, en son absence, son représentant personnel. Perlasca, bien qu’il parlât couramment la langue du pays, n’était pas Espagnol : il était Italien ! Il n’était pas un diplomate, mais le représentant d’une société d’importation de viande bovine ! Et voilà que sur le champ, mû par une inspiration malicieuse, folle ou géniale, comme on voudra, il s’attribuait une nationalité et une fonction diplomatique qui n’étaient rien d’autre qu’une… imposture ! Mais cela marcha, et personne ne vint lui demander, en ces jours chaotiques, la preuve de ce qu’il affirmait avec une telle assurance. Le lendemain, il présenta au ministère des Affaires étrangères ses lettres de créance et fut officiellement accrédité comme le représentant de l’Espagne auprès du gouvernement hongrois.
           Giorgo Perlasca dirigea la légation espagnole du 1er décembre 1944 au 16 janvier 1945. Seuls quelques-uns savaient qu’il était un imposteur et ils gardèrent le secret. Le diplomate autoproclamé fit tout ce qui était en son pouvoir pour sauver du massacre le plus grand nombre possible de Juifs, se déplaçant dans les rues de Budapest accompagné d’un officier de police qui portait le drapeau espagnol ! Tous ceux qui se présentaient à la légation espagnole se voyaient accorder un sauf-conduit et abrités dans les maisons refuges qui furent bientôt pleines à craquer. Perlasca s’y rendait plusieurs fois par jour pour vérifier que leur protection était bien assurée, apportant de la nourriture qu’il payait sur ses fonds personnels – l’argent qui restait à l’ambassade ayant été donné à Jozsef Gera afin d’obtenir ses bonnes grâces –, négociant auprès des autorités que des forces de police régulières soient placées en faction devant les « maisons espagnoles » pour les protéger des hordes de Croix-Fléchées que la défaite toute proche conduisait à une folie meurtrière. Il devait en outre calmer l’inquiétude croissante du nouveau gouvernement auquel il avait promis l’approbation de Madrid pour l’envoi d’une délégation diplomatique. Naturellement, Madrid ne pouvait donner confirmation de son accord, n’étant nullement au courant des engagements pris par son supposé représentant. Du fait des déplacements en tout sens que la situation chaotique rendait nécessaire, sa vie était à tout instant à la merci de l’explosion d’une bombe ou de grenades, ou encore d’une fusillade inopinée, sans compter que son imposture risquait à tout moment d’être découverte, ce qui eût été, non seulement pour lui mais pour tous ceux qu’il protégeait, le prélude à une mort assurée.
           Les représentants des ambassades des pays neutres se rendaient régulièrement à la gare de triage où les Juifs étaient embarqués dans des trains à bestiaux vers leur destination de mort, cherchant désespérément à en retirer quelques-uns s’il s’en trouvait qui fussent en possession de sauf-conduits suisses, espagnols, portugais ou suédois. C’est durant un de ces matins que se produisit l’un des incidents les plus mémorables où se révèlent l’intrépidité, le sens de l’à-propos, l'intelligence, la force de caractère de Perlasca, et que lui-même devait raconter, quelque quarante années plus tard, à Enrico Deaglio* :
    [...]
              Une fois la guerre terminée, alors que Perlasca s’apprêtait à prendre le train pour rentrer chez lui, il trouva une délégation de Juifs assemblée sur le quai de la gare qui lui présenta son dernier certificat :
        « Nous sommes tristes d’apprendre que vous quittez la Hongrie, en direction de votre terre natale, l’Italie. En cette occasion, nous souhaitons vous exprimer l’affection et la gratitude des milliers de Juifs qui ont survécu grâce à votre protection. Il n’y a pas de mots pour exprimer la tendresse avec laquelle vous nous avez nourris, avec laquelle vous avez pris soin des personnes âgées et des malades. Vous nous avez donné du courage lorsque nous étions au bord du désespoir et votre nom ne sera jamais absent de nos prières. Puisse Dieu Tout-Puissant vous récompenser » [p. 112].
           Dans les faits, en guise de récompense, Perlasca ne connut, après la guerre, que le retour à une vie anonyme. Lui-même finit par douter que les événements que sa mémoire avait pourtant conservés intacts aient jamais eu lieu. Et ce pendant plus de quarante ans. Jusqu’à ce qu’un jour de 1987, il trouve dans sa boîte une lettre d’Allemagne l’informant qu’il avait été « découvert ».
           Il n’avait pas été « découvert » par quelque chercheur ou historien, mais par un groupe de femmes qui voulaient qu’on se souvienne de ce qu’il avait fait, stupéfaites et choquées qu’aucun livre, aucun article ne lui ait été consacré, que le gouvernement italien n’ait pas honoré l’homme exceptionnel qu’il avait été. Soucieuses de mettre un terme à cette injustice, elles firent publier une notice dans les journaux de Jérusalem et de Budapest, demandant que toute personne qui, en 1944-1945, avait connu Giorgio Perlasca et pouvait témoigner de ses activités à Budapest durant cette période, se manifeste. De nombreux témoignages de personnes encore vivantes sortirent de l’oubli et toute cette documentation (en particulier les certificats et sauf-conduits dressés par Perlasca et qui avaient été précieusement conservés) furent envoyés à l’institut Yad Vashem en Israël. À quelque temps de là, Perlasca apprit que la Commission pour la désignation des Justes avait décidé de lui attribuer, en signe de haute reconnaissance pour ses actions durant la Seconde Guerre mondiale, une médaille d’or et le droit de planter un arbre le long de l’avenue des Justes sur le mont du Souvenir à Jérusalem. Par la suite, d’innombrables autres distinctions lui furent attribuées – par l’Italie, la Hongrie, l’Espagne et les États-Unis.
           Giorgio Perlasca est mort le 15 août 1992 d’une crise cardiaque dans son modeste appartement de Padoue.
           La réponse qu’il avait donnée à Enrico Deaglio qui l’interrogeait sur les raisons qui l’avaient poussé à venir au secours des Juifs, tenait dans une question toute simple : « Qu’auriez-vous fait à ma place ? »
           Giorgio Perlasca n’était pas un homme particulièrement religieux. Il n’avait pas agi par fidélité à une foi qui lui commandait de secourir son prochain. L’imposture qui lui avait assuré une position officielle lui permettant de soustraire à la mort des milliers de Juifs, n’avait pas été délibérée. Prise à l’instant même où les circonstances s’y prêtaient, elle témoigne d’une espèce de « génie » de la situation qui l’exposait pourtant à des risques extrêmes. Une improvisation tout à la fois extraordinairement intelligente et folle qui l’engageait bien au-delà de ce que à quoi conduisaient ses activités précédentes, mais qui, en même temps, se plaçait en continuité avec elles."
    _________________
    * Enrico Deaglio, La banalità del bene : Storia di Giorgio Perlasca, Feltrinelli, 2003.

    vendredi 27 mai 2011

    Ce type était un miracle

    D'où vient que Viktor Orekhov, cet officier modèle du KGB, hautement apprécié de ses supérieurs lesquels avaient toute confiance en lui et lui promettaient une brillante carrière, en soit un jour venu, chose inouïe et sans précédent dans toute l'histoire de la police politique soviétique, à commencer de protéger les dissidents qu'il avait pour tâche de surveiller, de dénoncer, d'envoyer en déportation ou de faire enfermer dans des asiles psychiatriques, à passer, comme l'écrit Nicolas Jallot, « de l'autre côté du miroir », jusqu'à devenir un de ces « ennemis du peuple » que toute sa formation lui avait appris à haïr et se voir lui-même condamné à une peine de huit ans dans un camp de régime sévère ?
    Tout avait commencé par la lecture des livres interdits par le régime et qui circulaient clandestinement, L'archipel du goulag d'Alexandre Soljénitsyne surtout, dont il découvrit progressivement - son métier était de les lire et Viktor avait toujours été un grand lecteur - qu'ils contenaient des vérités terribles que le pouvoir s'efforcaient de dissimuler, que là s'exprimait une parole libre, refusant les mensonges du discours officiel, et dont l'authenticité, dénuée de toute autre intention que de dire les choses avec honnêteté et de défendre les valeurs les plus hautes, le toucha au plus profond de lui-même. Tout se passe comme si, un jour, il se réveilla fatigué de sa fatigue, pour reprendre une expression chère à Vaclav Havel, et qu'au oontact de la vie pleine et entière dont, à l'instar du capitaine Gerd Wiesler dans La vie des autres, il était privé, celle menée par les « dissidents », il se prit au jeu dangereux de la défendre, cette vie faite de spontanéité, de liberté et d'un sens aigu de "ce qui compte", plutôt que la persécuter et de la trahir. Car, de fait, ce fut aussitôt, dès le premier pas où il rédigea un faux rapport, un jeu d'un caractère incroyablement dangereux dont la fin était écrite d'avance. Dés lors, il s'agissait seulement d'en repousser l'échéance, d'aider de toutes les manières possibles ceux qui étaient coupables seulement de porter sur la vie un « autre regard », de vouloir « changer la société et la rendre plus humaine ». Audace et intelligence, ruse et discrétion extrême de sa part, mais incrédulité aussi chez ces défenseurs des libertés et des droits de l'homme qui ne pouvaient croire qu'ils eussent, en ce lieu, un allié – ce devait être un piège, pensait Sakharov. Puis, avec le temps et à mesure que les dissidents réalisèrent qu'ils étaient, en effet, prévenus à l'avance de ce qui les menacaient, la confiance s'installa. Hélas, certains, tel le mathématicien dissident Mark Morozov, se mirent à parler ouvertement, malgré les micros dissimulés partout, de cet informateur dont beaucoup continuaient de penser qu'il était tout simplement impossible qu'il existât, et qui, au bout de quatre ans, fut démasqué par tant d'imprudence. Ainsi que le dira plus tard l'historien Arsène Roginsky : « ce type était un miracle ».
    Aujourd'hui, Viktor Orekhov est un homme brisé, qui se considère comme mort depuis qu'il a quitté la Russie en 1997. Pourtant il ne se plaint pas : « Le soir, se confie-t-il, à Nicolas Jallot, je suis un anonyme livreur de pizzas qui, au volant de sa voiture, se remémore un passé douloureux et compliqué sans pourtant regretter les actes qui l'ont forcé à quitter sa terre natale. » « Non, je ne suis pas un héros, ajoute-t-il, juste un homme normal dans un pays qui ne l'était pas." Mais, pour nous aussi, qui découvrons aujourd"hui son histoire magnifique et tragique, cet homme est bel et bien « un miracle ».
    Puisque c'est par les livres que le salut lui est venu, lisons celui-ci qui est un document admirable.

    jeudi 26 mai 2011

    Viktor Orekhov, le livre


    Après le documentaire, diffusé sur Arte le 18 novembre 2010, le livre que Nicolas Jallot consacre à Viktor Orekhov - Viktor Orekhov : un dissident au KGB - est enfin paru (chez Stock), et c'est un événement de première importance. Souvenez-vous de cette histoire exceptionnelle dont je vous ai déjà parlée et dont on aurait pu croire qu'elle a inspiré le réalisateur de La vie des autres, ce qui étonnement n'est pas le cas. En l'occurence, la réalité dépasse de loin la fiction.
    Voici la présentation qu'en donne l'éditeur :
    "Moscou, août 1978. Le capitaine du KGB Viktor Orekhov est arrêté et condamné à huit ans de réclusion dans un camp de régime sévère. Deux ans plus tôt, cet officier chargé de la surveillance et de la répression des dissidents est « passé de l’autre côté du miroir » et a décidé, au péril de sa vie, d’aider et de protéger ceux qui se battent pour les droits de l’homme et la liberté en URSS.
    Après une deuxième condamnation aux travaux forcés pour un motif fallacieux, Viktor Orekhov apprend qu’un contrat a été passé sur sa tête par ses anciens supérieurs. En 1997, toujours menacé, il est contraint à l’exil. Aujourd’hui, l’ex-brillant officier du KGB est livreur de pizzas aux États-Unis où il vit sans papiers, sans identité, sans téléphone…
    Après dix ans d’enquête, Nicolas Jallot a retrouvé ce héros anonyme, cas unique dans l’histoire. Et, pour la première fois, Viktor Orekhov accepte de raconter son histoire.
    À travers le destin hors du commun du « dissident du KGB » transparaît le portrait sans concessions des trente dernières années de l’URSS, d’un système totalitaire vu de l’intérieur par un de ses acteurs et de la Russie d’aujourd’hui."
    Aujourd'hui Viktor Orekhov vit toujours caché quelque part aux Etats-Unis.
    Outre l'intérêt extraordinaire de cette enquête que Nicolas Jallot poursuivit pendant plusieurs années, presque comme une obsession personnelle - et cet acharnement aussi est admirable - c'est un devoir moral de soutenir Viktor dans son isolement et sa désolation. De fait, il est bel et bien dans cette condition de "paria" qui, selon Hannah Arendt, est une des pires qui puissent être réservées à un homme : vivre loin de sa patrie, de sa famille, de ses amis, de ses pairs et ne plus rien pouvoir partager de cette existence en commun dans la société qui est la condition même d'une existence digne d'être vécue. Le soutenir aujourd'hui, lui faire savoir, comme nous le pouvons, que sa personne n'est pas rayée de la carte des hommes, que nous admirons et honorons l'être qu'il est et ses actions proprement héroïques - bien qu'il ne les ait jamais considérées comme telles -, on ne saurait mieux s'y prendre qu'en se procurant ce livre, qu'en le lisant tout en le faisant connaître autour de soi.
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    Nicolas Jallot sera reçu par Jacques Pradel sur RTL, vendredi 27 mai, à 14h. Le prochain numéro de Paris-Match consacre quatre pages à trois anciens dissidents, dont Viktor Orekhov. Ce début est prometteur, car c'est aux médias désormais qu'il appartient de faire entrer dans la lumière celui qui a été contraint de vivre, depuis tant d'années, dans le secret et l'obscurité, cette mort sociale qui enterre un homme avant son heure.
    Je remercie infiniment Nicolas Jallot de m'avoir autorisé à publier cette photo.
  • mercredi 25 mai 2011

    Jeremy Rifkin, La civilisation de l'empathie

    Le dernier livre de Jeremy Rifkin, Une nouvelle conscience pour un monde en crise, Vers une civilisation de l'empathie* est le fruit d'une immense recherche, dans tous les domaines, puisant de façon accessible aux sources de l'éthologie, de l'anthropologie, de la psychologie, de la sociologie, de l'économie, des sciences cognitives et neurologiques, de l'histoire, et j'en passe. Sa thèse principale est annoncée dès les premières pages, et elle consiste à mettre en relation deux phénomènes historiques, généralement disjoints : d'une part, l'émergence d'une civilisation "mondiale", générée par les progrès dans la communication entre les hommes, fondée sur la conscience de notre interdépendance et, d'autre part, la menace grandissante de la disparition d'un monde habitable pour l'homme qui résulte de la consommation d'énergie requise par un tel développement. Conjonction, donc, mais inouïe et saisissante entre deux processus, celui de l'empathie et celui de l'entropie :
    "Aujourd'hui, dans ce qui devient une civilisation interconnectée à l'échelle mondiale, la conscience empathique commence à toucher les derniers confins de la biosphère et toutes les créatures vivantes. Malheureusement, cela se produit au moment précis de l'histoire où ces mêmes structures économiques qui nous rassemblent aspirent massivement les ressources restantes de la Terre pour perpétuer une civilisation urbaine interdépendante et ultra-complexe, et, ce faisant, détruisent la biosphère [...] Nous fonçons vers la conscience biosphérique dans un monde menacé de disparition. Pour renégocier à temps une relation durable avec la planète et nous écarter du bord de l'abîme, nous devons comprendre la contradiction qui se trouve au cœur de la saga humaine [...] La dialectique qui sous-tend l'histoire de l'humanité est une boucle de rétroaction perpétuelle entre extension de l'empathie et montée de l'entropie" [p. 31-32]. Tel est le cruel paradoxe dont Rifkin déploie les raisons et les conséquences.

    Une nouvelle vision de la nature humaine

    Le premier point le plus intéressant de la démonstration consiste à proposer une "nouvelle vision de la nature humaine", qui contredit radicalement le paradigme dominant de l'homo œconomicus, cet individu calculateur qui vise, en toutes circonstances, à maximiser son intérêt égoïste, encore repris par Freud. C'est tout au contraire, la loi de la coopération (plutôt que de la compétition), la recherche de la relation (plutôt que l'affirmation de sa propre autonomie), le sens de l'empathie (plutôt que la poursuite aveugle de la satisfaction de ses appétits), autrement dit l'altruisme plus que l'égoïsme, qui constituent les aspirations fondamentales des êtres humains que nous sommes.
    Rifkin a parfaitement raison de souligner que ces déterminations essentielles, loin d'être contredites par la montée de l'individualisme dans nos sociétés modernes, sont, au contraire, favorisée par celles-ci. C'est une erreur de jugement et de pensée de tenir pour identiques individualisme et égoïsme. Prenez l'exemple des dissidents à l'époque soviétique. Tous ces Soljénitsyne, Sakharov, Havel, etc. étaient tout à la fois des individus revendiquant leur droit, et le droit pour tout homme, à être des individus singuliers - et de fait, ils étaient des êtres absolument uniques - alors même qu'ils agissaient au nom de principes qui les conduisirent à connaître l'emprisonnement, la déportation et la relégation sociale. Comme l'écrit très justement Rifkin : "L'éveil du sens de l'identité personnelle, née de la différenciation, est crucial pour le développement et l'expansion de l'empathie. Plus le moi s'individualise et se développe, plus nous prenons conscience de notre existence unique, finie et mortelle, de notre solitude existentielle, des mille défis auxquels nous nous heurtons dans notre lutte pour être et pour nous épanouir. Ce sont ces sentiments existentiels qui nous permettent d'entrer en empathie avec ceux, très proches, qu'éprouvent les autres [...] C'est ce processus que nous nommons cvilisation . La civilisation, c'est la détribalisation : la socialisation fondée sur les liens du sang se défait et une resocialisation s'opère sur la base de liens d'association entre individus [...] Quand nous disons "civiliser", nous disons "empathiser"[p. 30].
    Je songe à ce qu'écrit Rousseau dans l'Emile et qui va dans le même sens : "C'est la faiblesse de l'homme qui le rend sociable : ce sont nos misères communes qui portent nos coeurs à l'humanité, nous ne lui devrions rien si nous n'étions pas hommes [...] Si nos besoins communs nous unissent par intérêt, nos misères communes nous unissent par affection" [liv. IV, Oeuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, t. IV, p. 503]. Or, cette conscience de notre vulnérabilité commune, fondée sur le sentiment d'empathie - cette "affection" dont parle Rousseau - est le moteur du grand processus civilisateur - la pitié et pas seulement l'amour-propre, pour reprendre le vocabulaire rousseauiste - qui est en passe de se développer comme jamais auparavant dans l'histoire humaine.
    Telle est la première thèse passionnante que défend Rifkin, soutenue par un puissant argumentaire scientifique, comparable dans son ampleur - une vaste fresque nous fait parcourir l'histoire de l'humanité depuis les chasseurs-cueilleurs jusqu'à nos sociétés contemporaines - à La passion de détruire, Anatomie de la destructivité d'Erich Fromm (dont l'idée fondamentale est fort proche de la sienne).
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    A suivre...

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    * Trad. Françoise et Paul Chemla, Les liens qui libèrent, 2011.
  • lundi 23 mai 2011

    La femme de chambre et le financier par Irène Théry

    La sociologue Irène Théry* publie sur le site du Monde un bel article, "La femme de chambre et le financier", qui nous aide à dépasser le dilemme, évidemment faux, qui nous contraindrait à défendre ou bien la présomption d'innocence du mis en cause ou bien la parole de la victime supposée.
    En voici un extrait :

    "[...] D'un côté, il y a ceux qui soulignent avant tout la valeur fondamentale de la présomption d'innocence à laquelle a droit l'auteur allégué des faits. Ils ont semblé, dans les premiers jours, si majoritaires parmi les ténors qui font l'opinion en France et si indifférents au sort de la victime présumée qu'on n'a pas manqué de les traiter de défenseurs patentés de l'ordre patriarcal. Il est vrai que des réflexes machistes assez cognés ont fleuri ici et là pour défendre à leur manière l'innocence virile : "il n'y a pas mort d'homme", "un troussage de domestique"... Mais on aura peine à nous faire croire que ces insanités d'un autre âge soient le révélateur providentiel d'un complot masculin caché sous la défense intransigeante des droits des justiciables. Ce n'est pas la défense des mâles dominants qui est préoccupante chez ceux qui croient trouver dans la présomption d'innocence la boussole unique guidant leurs réactions; c'est plutôt un certain aveuglement mental aux défis nouveaux surgis du lien social contemporain.

    Car de l'autre côté, il y a ceux – au départ plus souvent des femmes, féministes et engagées – qui s'efforcent de porter au plus haut des valeurs démocratiques une forme nouvelle de respect de la personne, qui n'a pas encore vraiment de nom dans le vocabulaire juridique, et qu'on pourrait appeler son droit à la présomption de véracité. C'est la présomption selon laquelle la personne qui se déclare victime d'un viol ou d'une atteinte sexuelle est supposée ne pas mentir jusqu'à preuve du contraire. Le propre des agressions sexuelles, on le sait, est qu'à la différence des blessures ou des meurtres, leur réalité " objective " ne s'impose pas d'elle-même aux yeux des tiers. Ont-elles seulement existé ? Avant même qu'un procès n'aborde les terribles problèmes de la preuve et de la crédibilité des parties en présence, la question spécifique que posent ces affaires judiciaires s'enracine très exactement là : ce qui est en jeu au départ n'est jamais seulement la présomption d'innocence du mis en cause, mais la possibilité même qu'une infraction sexuelle alléguée prenne assez de réalité aux yeux de tiers qualifiés pour ouvrir la procédure. Cette possibilité passe en tout premier lieu par la possibilité donnée à une victime présumée d'être vraiment écoutée. On accueille de mieux en mieux, dans nos commissariats, les victimes sexuelles qui déposent plainte. Mais sommes-nous prêts, dans la culture politique française, à considérer la présomption de véracité comme un véritable droit ? Rien n'est moins sûr.[...]

    L'article peut être lu dans son intégralité à l'adresse suivante :
  • lemonde.fr

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    Dernier ouvrage paru : Des humains comme les autres : Bioéthique, anonymat et genre du don, Cas de figure, EHESS, 2010.
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  • dimanche 22 mai 2011

    L'alouette

    Merci à mon ami, Zhang Li, poète et philosophe, de m'avoir envoyé ce court texte, tout simple, comme savent en écrire les lettrés chinois.

    Une douleur au bras des songes, l'alouette s'est envolée. Peine perdue ! La pierre est plus dure que le marteau qui la sculpte. Nous irons là-bas, plus loin en nous, où se trouvent enfouies les trouées de lumière qui ne sont d'aucun monde. Rêves de poème ou de prière, c'est selon. Belle et chaste, la chair a dit son dernier mot. N'y songeons plus. Mais l'âme engourdie parfois se réveille, et ce n'est plus la vanité de la course qui nous emporte. Nous prenons barque avec l'oiseau qui chante et la fleur minuscule et le ruisseau imperturbable et dans le grand silence qui se fait bruissent le murmure de la vie, le mystère inexpliqué du sens et la possibilité de la miséricorde.

    vendredi 20 mai 2011

    Notre caractère est notre destin

    "Le premier jour de 1895, il [Marcel Proust] avait proclamé sa foi dans la liberté humaine et la grâce divine qui éloigne de nous le poids de notre caractère et de notre passé. Désormais, il n'y croyait plus. Il n'existe rien en-dehors du destin lequel n'est autre que notre caractère : "A tous les moments de notre vie nous sommes les descendants de nous-même et l'atavisme qui pèse sur nous c'est notre passé, conservé par l'habitude" [extrait de Pietro Citati, La colombe poignardée]. Léon Tosltoï aurait pu faire sienne cette amère sentence du coeur. A la fin d'Anna Karénine, Lévine décide de se changer lui-même et de consacrer désormais sa vie à devenir un homme bon, puis, l'instant d'après, s'égare, comme auparavant, à vociférer violemment contre son serviteur. Ce que nous avons fait de nous-même, notre caractère forgé par l'habitude, cette "seconde nature" dont parle Aristote, à un moment donné devient notre destin implacable. Tolstoï en savait quelque chose, lui pour qui les pulsions sexuelles étaient l'expression du mal, dont il ne put jamais se délivrer. Le grand poète russe, Athanase Feth, mort en 1892, le comparait à "un pur-sang en rupture de licol".
    L'habitude n'est que la répétition au quotidien d'une "humeur" dominante que Machiavel mettait au compte de la Fortune, non de notre liberté - ce grand poncif théologique et moral auquel, selon Nietzsche, on ne peut ni croire ni ne pas croire. La pulsion, seule, n'est rien puisque l'accompagne tout un système de représentations psychiques, d'origine en partie inconsciente, dont jaillira l'acte. Quant à pouvoir exercer sur elle une véritable maîtrise, c'est le grand projet stoïcien repris par Freud, mais comme elle est difficile, peut-être impossible, à exercer ! On s'en prémunit par les vertus de l'éducation, plus tard, par un long et patient travail sur soi ou, à défaut, et plus généralement, par la crainte de la loi et des sanctions ou encore de l'opinion des autres, mais là c'est le plus souvent l'hypocrisie, les pratiques en secret, qui signent nos plus sûres défaites lesquelles, un jour, inévitablement, seront publiées au grand jour. Non, personne n'échappe à son destin ! On le voit aujourd'hui dans l'affaire qui nous sidère tous encore.

    jeudi 19 mai 2011

    L'acrobate

    Soudain, le voile se déchira et le mauvais drame, ordinaire et vulgaire qui se tramait en sourdine dans les coulisses, loin des apparences de la scène où tout est beauté, honneur et gloire, s'invita au spectacle de manière fracassante. Assis dans la salle, nous croyions assister à la mise en orbite du personnage – il serait là bientôt où tous l'attendaient, plus haut encore au firmament du succès, avançant d'un pas assuré sur le chemin promis sans craindre de trébucher ou de tomber – et puis soudain, un énorme boum ! L'explosion se fit entendre, pas un de ces petits pétards que les potaches lâchent dans les cours de récréation, non ! un vrai coup de tonnerre, formidable et imprévisible, dans l'azur immaculé du ciel et se propageant à la vitesse quasi immédiate des ondes médiatiques. On se frottait les yeux, incapables de croire à ce que nous avions sous les yeux, saisis d'un vertige qui nous avait jetés à terre, comme si les sièges sur lesquels nous étions tranquillement assis avaient été renversés par une force d'une brutalité démoniaque – aucun exemple par le passé, sauf dans Shakespeare peut-être, ne nous avait préparés à une déchéance aussi théatrâle. Nous croyions le créateur de la pièce bienveillant et voici qu'il se montre d'une implacable cruauté.
    Le héros, l'auteur de la pièce l'avait techniquement doté de tous les atouts que les bonnes fées accordent si rarement à un humain : l'intelligence hors-pair, l'admiration de la foule qui applaudit à chacun de ses gestes, la fortune qui vous met à l'abri des événements – la maladie, un accident fortuit auraient seuls pu le faire tomber de sa trajectoire forcément ascendante. Mais, non, cela ne pouvait, ne devait pas arriver ! Certes, il y avait eu par le passé quelques anicroches, des propos tenus à l'écart des oreilles de l'opinion, un haut poste qu'il avait dû abandonner, mais l'acrobate était remonté sur la corde : au-dessus du vide, plus il avançait vers l'or chatoyant du palais, un pas devant l'autre, avec une assurance gracile, presque sans effort, plus nous applaudissions à la performance. Sauf que le vide n'était pas au-dessous de lui, le vertigineux abîme qui sépare les grands de ce monde de la masse des hommes ordinaires : le vide, à l'insu de tous, il l'avait depuis longtemps creusé dans son coeur, taillant mortellement à la hache la position que ses talents lui avaient si naturellement obtenue. Sous nos yeux atterrés - à peine arrive-t-on encore à le croire - le danseur glorieux, jusqu'alors accueillant avec l'arrogance presque modeste ce qui lui était naturellement dû, n'est plus désormais qu'un détenu humilié et hagard, pris et sans doute bientôt broyé par l'immense système dont jusqu'à présent il maniait si habilement les fils. Si nous ne pouvons nous détacher de ce visage défait, et qu'en boucle les images tournent dans nos têtes, ce n'est pas que nous cédons à la tentation du voyeur ou que nous nous réjouissons secrètement de la chute de l'ange : la fascination qui nous fige, et nous retient dans la répétition de l'instant, où sous nos yeux incrédules une existence humaine - celle-là plus que tout autre - bascule et s'effondre, relève de la stupeur et de l'effroi.
    Nous ne savons pas encore quelle fin l'auteur de la pièce, un vrai machiavélien à n'en pas douter, réserve à son héros. Mais quoiqu'il en soit à l'avenir, nous savons déjà qu'il a joué avec nos nerfs. Car si la déchéance de l'acrobate, aux prises avec son instinct de mort, était inscrite dans l'ordre des choses, l'attestation publique qu'il n'est personne qui ne soit un jour rattrapé par sa propre réalité, dans le même temps, intuitivement, nous sommes saisis (du moins est-ce le cas pour moi) par une sorte de vertige métaphysique, comme si derrière cette histoire humaine d'une déchéance aux allures de tragédie, dont le héros est probablement seul responsable – jusqu'à quel point, nous l'apprendrons sans doute un jour, mais, à ce stade, au fond peu importe puisque le mal est déjà fait - triomphait une puissance adverse, perfide et mauvaise, qui se gausse sardoniquement de notre pauvre humanité. Cette divinité capricieuse et franchement sadique dont Machiavel disait : « La Fortune élève un homme au sommet et le jette à terre, afin qu'elle en rie et qu'il en pleure ».

    dimanche 15 mai 2011

    Pietro Citati, Le Mal Absolu

    Dans un entretien accordé en 2009 à Lire, Pietro Citati remarque : "Le propre du grand livre, c'est le mouvement et les infinies facettes qu'il réserve aux générations successives dans le temps. Proust est mort il y a moins d'un siècle. Songez à la quantité de visages qu'a fait miroiter la Recherche depuis sa parution jusqu'à nos jours. La voilà, la beauté de la grande littérature. On ne réussit pas à l'attraper, tant elle change de visage. Car il y a toujours quelque chose de caché et, sous le caché découvert, il subsiste encore quelque chose de caché."
    Cette richesse aux facettes infinies des grandes oeuvres, peu de critiques littéraires l'ont explorée, travaillée et présentée avec autant d'amour, d'érudition, d'intelligence, de subtilité, de profondeur et de bonheur magnifique d'expression que Pietro Citati (né en 1930) qui, aux côtés de Georges Steiner - mais peut-être moins connu que lui du grand public cultivé - est un des maîtres du genre.
    Après ceux consacrés à Ulysse (La pensée chatoyante), à Goethe, à Manzoni, à Proust (La Colombe poignardée), à Tolstoï, à Fitzgerald (La mort du papillon), son dernier livre Le Mal Absolu, sous-titré Au coeur du roman du dix-neuvième siècle*, est un pur chef-d'oeuvre.
    Voici la présentation qu'en donne l'éditeur, et qui vous donnera une idée des raisons pour lesquelles j'en parle aujourd'hui, après m'y être plongé à corps perdu depuis plusieurs jours :
    "Existe-t-il un point commun, dans cette surprenante galerie de portraits, entre le hardi Robinson et la lunaire Jane Austen, entre le vertigineux Thomas De Quincey et l'enfant terrible Pinocchio, entre les yeux d'Emma Bovary, les chevaux de Leskov et les petites filles de Lewis Carroll ? Ou bien entre le rire de Dickens et ses incursions dans les ténèbres, la pitié infinie de Dostoïevski, la vitesse et la grâce parfaite de Stevenson, les labyrinthes aériens des phrases de Henry James et les descentes de Freud dans l'Hadès tout au long des nuits au cours desquelles il écrivit L'Interprétation des rêves ? Ce qui relie ces écrivains et ces personnages, parmi bien d'autres rencontrés dans ce livre, ce n'est pas seulement leur apparition au cœur d'une époque marquée par l'apogée du roman et par des bouleversements considérables. C'est aussi le regard subtil de Pietro Citati, son intérêt passionné pour les défis de l'esprit et les aspects multiples de l'existence, son aptitude à accueillir en lui la multitude des visages et des voix qui hantent les écrivains et leurs livres. C'est enfin le fil rouge qui court à travers ces pages : Balzac, Poe, Dumas, Hawthorne, Dostoïevski, Stevenson et presque tous les grands romanciers du XIXe siècle sont attirés par une image, celle du Mal absolu. Non pas le mal étriqué et monotone de la réalité quotidienne, mais le mal fascinant que semblent diffuser les grandes ailes sombres, encore imprégnées de lumière, de Satan et des anges déchus. Car ce siècle est aussi celui du retour de Satan qui séduit, corrompt et tue, aussi magnétique et irrésistible que Stavroguine dans Les Démons. Il tend à s'identifier au Tout, jusqu'à ce qu'il révèle n'être rien d'autre que le vide vertigineux et sans bornes qui hante la conscience moderne."

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    Le passionnant entretien de Pietro Citati peut être lu à l'adresse suivante :
  • www.lexpress.fr

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    * Traduit de l'italien par Brigitte Pérol, L'Arpenteur, Gallimard, 2009.
  • vendredi 13 mai 2011

    Irena Sendler, la Juste du ghetto de Varsovie


    Gloire et honneur aux figures admirables des Justes qui, telle Irena Sendlerowa (Irena Sendler), militante et résistante polonaise, décédée le 12 mai 2008, sauvèrent des milliers de Juifs de l'extermination programmée. A voir son visage joufflu, enfantin presque malgré le grand âge, on voudrait y apposer un bon gros baiser sur la joue. Mais qu'on se trompe, Irena était d'un courage indomptable et, sous son apparence innocente, se dissimulait un être capable d'une ruse extraordinairement intelligente. Gràce à ses actions héroïques, ce sont 2500 enfants qui, en Pologne, furent sauvés des camps d'extermination.
    Assistante sociale, Irena travaillait déjà avant la guerre auprès des familles juives pauvres de Varsovie, qui était alors la première métropole juive d'Europe.
    Dès l'automne 1940, elle prit des risques considérables pour apporter de la nourriture, des vêtements ou des médicaments aux habitants du ghetto, que les occupants nazis avaient instauré dans un quartier de la capitale.
    Irena fut chargée en 1942 par la Commission clandestine d'aide aux Juifs, Zegota, créée par le gouvernement polonais en exil, de diriger le département de l'enfance.
    Elle fit alors sortir clandestinement des enfants du ghetto qu'elle hébergeait dans des familles catholiques et des couvents.
    Les enfants étaient cachés dans des valises, transportés par des pompiers ou des camions à ordures, ou simplement dissimulés sous les manteaux des personnes qui avaient le droit d'accès au ghetto, comme Irena Sendler et son équipe d'assistantes sociales. Irena dissimulait, par exemple, des enfants dans le fond de sa boite à outils qu’elle transportait à l’arrière de son véhicule, ainsi qu’un grand sac (pour les enfants plus grands). Un chien à l’arrière avait été entraîné à aboyer quand les soldats allemands la contrôlait à l’entrée et à la sortie du ghetto. Les soldats ne pouvaient rien contre le chien qui couvrait le bruit que pouvait faire les enfants.
    Arrêtée par la Gestapo le 20 octobre 1943 et brutalement torturée, les nazis lui brisèrent les jambes et les pieds, la laissant infirme à vie, mais elle tint bon et ne livra aucune information sur son réseau. Condamnée à mort, elle fut miraculeusement libérée sur le chemin de l'exécution par un officier allemand que la résistance polonaise avait réussi à soudoyer. Puis, elle continua son combat clandestin sous une autre identité jusqu'à la libération. Après la guerre, elle travailla dans la supervision des orphelinats et des maisons de retraite.
    Irena avait conservé les noms de tous les enfants qu’elle avait fait sortir du ghetto, gardés dans une jarre en verre enterrée sous un arbre au fond de son jardin.
    A la fin du conflit, elle essaya de localiser les parents qui avaient pu survivre et tenta de réunir les familles, mais la plupart avaient été gazées. Elle transmit la liste des noms et des familles d'accueil qu'elle avait scrupuleusement tenue à Adolf Berman, le président du Comité Juif en Pologne. Grâce à cette liste, les membres du comité réussirent à retrouver environ 2 000 enfants.
    Interrogée sur les raisons qui l'avaient poussé à agir ainsi au péril de sa vie, elle se plaisait à répondre : "On m'a éduquée dans l'idée qu'il faut sauver quelqu'un qui se noie, sans tenir compte de sa religion ou de sa nationalité".
    Comme de nombreux autres sauveteurs, elle refusait pourtant d'être considérée comme une héroïne. Au contraire. "Je continue d'avoir mauvaise conscience d'avoir fait si peu", disait-elle, à l'instar d'Oscar Schindler.
    En 1965, Irena Sendler fut honorée au titre de "Juste parmi les nations" par l'Institut Yad Vashem à Jérusalem. Elle fut proposée pour le prix Nobel de la Paix, l'année où il fut décerné à Al Gore. En 2007, elle fut élevée au rang d'héroïne nationale par le Sénat polonais.


    Une Juste : Irena SENDLER- par Herveybay

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    Sources :
  • http://tempsreel.nouvelobs.com

  • http://fr.wikipedia.org