On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

samedi 29 juin 2013

In Memoriam Daniel Van Eeuwen

Daniel Van Eeuwen, professeur de science politique et ancien directeur délégué de l'IEP d'Aix-en-Provence, est décédé mercredi dernier d'une longue maladie. Ses obsèques ont été célébrées aujourd'hui à l'Espace funéraire de Luynes, en présence d'une nombreuse assemblée de proches et d'amis, réunie autour de sa compagne Larenka qui de sa voix magnifique de mezzo accompagna la pensée des uns, la prière des autres, nous bouleversant tous. Il était aimé, il était respecté. C'était un ami. Discret, sensible, délicat et un hôte grand seigneur. Comme on dit chez moi : "Mémoire éternelle".

mercredi 19 juin 2013

Quand Platon s'invite devant la cathédrale

La dernière étudiante entra enfin dans la salle où nous étions trois à faire passer aujourd'hui l'épreuve redoutée du Grand Oral de Sciences-Pô à Aix. Sa prestation n'avait rien d'exceptionnel, mais elle se débrouillait fort bien dans son commentaire d'un texte difficile lorsqu'elle fit discrètement allusion à ses voyages au Mali, en Ethiopie et ailleurs dans le monde. Durant la conversation qui suivit, je lui demandai de nous raconter davantage ces expériences. Et tout d'un coup, sans qu'aucun d'entre nous s'y attende, ce fut un choc comme je n'en ai jamais connu. Avec une parfaite simplicité, la jeune fille nous fit le récit de sa vie auprès des Maliens pendant l'intervention française. Un vigile à la sortie d'un magasin de sport où elle avait acheté un sac de voyage lui avait parlé de la situation dans le pays ; trois jours plus tard, elle avait acheté son billet. Profitant des trois semaines que l'Institut accordait aux étudiants en vu de la préparation du diplôme, elle était partie, pour la plus grand inquiétude de ses parents, qui la voyait de nouveau s'éloigner dans une contrée lointaine, animée par le seul désir de voir de ses propres yeux la réalité de la guerre dont les journaux rendaient si mal compte : "J'avais le sentiment que non, le Mali n'était pas à feu et à sang comme le disaient les médias. Durant tout mon séjour je suis restée au Sud. J'ai fait plus de 2000 km par tous les moyens imaginables en dépensant en tout et pour tout cinquante euros sur place. J'ai vécu, nous expliqua-t-elle, dans des conditions précaires, mais qui étaient loin d'être misérables." Et elle n'en était pas à son coup d'essai, ayant fait précédemment un long séjour auprès de populations pauvres en Ethiopie. Il y avait dans le naturel de son attitude, de ses mots, la justesse de ses analyses (sur l'Irak également, la Libye, la Syrie aujourd'hui) quelque chose de profondément bouleversant qui nous cloua littéralement sur nos chaises. Sur ces situations complexes, c'est elle qui nous faisait la leçon avec une intelligence profonde, dénuée de toute intention politique ou militante.
Après la proclamation des résultats – nous lui avions décerné une note rare – je la trouvais sur le parvis de l'Institut seule en face de la cathédrale. Alors que je la félicitais, lui disant combien nous avions été touchés par son oral, je sentais une émotion irrésistible monter en moi, j'étais littéralement sur le point de fondre en larmes (la journée, il est vrai, m'avait mis au bord de l'épuisement physique). Ma fille, Angéline, m'avait envoyé le sujet d'invention qu'elle avait traité le matin même à son bac de français : « Vous proposerez le portrait d'un être ordinaire qui sous votre regard prendra une dimension extraordinaire ». Eh bien, c'est très exactement cela qui s'était passé et qui se poursuivait alors que j'interrogeais la jeune fille sur ses projets d'avenir et les raisons, pour elle si naturelles, de ses engagements : une étudiante qui n'avait rien de plus talentueux que les autres s'était transfigurée sous mes yeux. Je lui demandais si elle accepterait que je publie sur ce blog les carnets de voyage qu'elle a tenus, ce qu'elle accepta avec joie. J'attends donc qu'elle me les envoie et les mettrais aussitôt en ligne. L'émotion qui m'avait gagné n'avait rien d'intellectuel, je puis l'interpréter seulement comme la réaction sensible de l'âme lorsqu'elle perçoit qu'elle est en présence ineffable de quelque chose de Bien et du Beau, et c'est à dessein que j'écris ces mots en majuscule. Vous me trouverez peut-être désespérément idéaliste, mais, non, ce ne sont pas des concepts seulement, ce sont des réalités vivantes. Les Idées de Platon étaient là, manifestement incarnées dans la personnalité remarquable et les actions étonnamment courageuses de cette jeune fille ordinaire de vingt-trois ans que nul ne s'attendait à rencontrer et qui m'a touché au plus profond. Elle se prénomme Fanny. J'espère que nous la retrouverons bientôt.

mardi 11 juin 2013

La locomotive et les idées

"On commence à comprendre que, s'il ne peut y avoir de force que dans une chaudière, il ne peut y avoir de puissance que dans un cerveau ; en d'autres termes, que ce qui mène et entraîne le monde, ce ne sont pas les locomotives mais les idées. Attelez les locomotives aux idées, c'est bien ; mais ne prenez pas le cheval pour le cavalier", écrit Hugo dans Les Misérables (VI, 2).
Il y a pourtant bien de la dialectique entre la matière grise et le produit fabriqué. Si le travail de l'esprit vient en premier, il n'est libre que dans un horizon déterminé à l'avance par la finalité productiviste de la recherche. Face à la concurrence économique mondiale et les formes déloyales, humainement indécentes, que celle-ci revêt en de nombreux pays, ce n'est qu'en investissant dans les domaines les plus avancés de la recherche que les sociétés occidentales pourront rester dans la course. Fort bien ! Le cerveau avant les locomotives, que d'autres pourront produire à plus bas coût mais qui sont déjà obsolètes. Qui ne voit pourtant que la course est sans fin ; le cerveau est ici entraîné par la locomotive du progrès qui l'emporte dans un mouvement de folle allure, bouleversant le monde, cultures, sociétés et civilisations, sans que cela ait été voulu par aucune décision concertée ni choix délibéré. Avons-nous assez réfléchi à ce que ce phénomène historique a de nouveau et de troublant ? Hélas, contrairement à ce qu'écrit Hugo, moins lucide en cette affaire que Marx, à l'ère du progrès technologique sans fin le cerveau est tout à la fois aliéné et libre. Voilà ce qu'il advient lorsque nous sommes plus consommateurs que citoyens, et que l'économie a pris le pas sur la politique.

dimanche 9 juin 2013

Entretien Castoriadis sur la démocratie athénienne

Entretien vidéo entre Chris Marker et Cornélius Castoriadis pour L'héritage de la chouette, une série de douze films diffusée en 1989 sur La Sept :
« Mais par rapport à ce problème de la représentation, l’essentiel c’est quoi ? C’est que les citoyens anciens considéraient effectivement que la communauté, la polis était leur affaire. Ils se passionnaient pour ça. Les individus modernes, c’est là que le bât blesse, ne se passionnent pas. D’où d’ailleurs ce phénomène tout à fait caractéristique du monde moderne : nous avons de longues périodes de plus ou moins grande apathie politique pendant lesquelles les affaires communes sont gérées par les politiciens professionnels, et puis nous avons, de façon paroxystique, comme des crises, des révolutions. Parce qu’évidemment, les professionnels gérant le domaine politique ont été trop loin, ou ce qu’ils font ne correspond plus à ce que la société veut, la société ne peut pas trouver des canaux normaux pour exprimer sa volonté, on est donc obligé d’avoir une révolution. L’activité politique dans la société moderne ne peut se réaliser que sous cette forme paroxystique de crises qui surviennent tous les dix, vingt, quarante ans, etc. Alors que dans l’histoire de la cité des Athéniens, nous avons trois siècles, – je laisse de côté le IVe qui est pour moi, en effet, le siècle où la démocratie s’atrophie, disparaît, dégénère après la défaite de 404 et la guerre du Péloponnèse –, nous avons trois siècles où il y a des changements de régime, mais où, en tout cas, ces trois siècles sont caractérisés par la participation constante, permanente, des citoyens dans le corps politique. Ça ne veut pas dire du 100 %, mais les plus récentes études, celle de Finley par exemple, montrent que quand une affaire importante était discutée dans l’Assemblée du peuple à Athènes, il y avait 15.000, 20.000 personnes sur 30.000 citoyens. Il faut savoir ce que cela veut dire. Ça veut dire qu’il y avait des gens qui partaient à deux heures du matin du cap Sounion, de Laurion ou de Marathon pour être sur la Pnyx au moment du lever du soleil. Les Prytanes annonçaient que la délibération était ouverte. Et ils faisaient ça pour rien. Le salaire ecclésiastique a été introduit beaucoup plus tard. Ils perdaient une journée de travail, leur sommeil pour aller participer. Et ça, il faut l’opposer à une phrase, très bien dite, de Benjamin Constant, vers 1820, quand il oppose la démocratie chez les Modernes à la démocratie chez les Anciens, où il dit à peu près cela… Constant était un libéral, il était pour la démocratie représentative, pour le suffrage censitaire, il pensait que les ouvriers, étant donné leur occupation, ne pouvaient pas vraiment s’occuper de politique, donc il faut que les classes cultivées s’en occupent. Il dit que de toute façon pour nous autres, ce qui nous intéresse, nous autres, Modernes, n’est pas de participer aux affaires publiques. Tout ce que nous demandons à l’Etat c’est la garantie de nos jouissances. Cette phrase a été écrite pendant les premières années de la Restauration, il y a 160 ans, et elle dépeint tout à fait typiquement l’attitude moderne. Il demande à l’Etat la garantie de ses jouissances, c’est tout. »
  • www.mediapart
  • lundi 27 mai 2013

    Simmel sur la pauvreté

    Peut-être serons-nous, cette fois-ci, davantage d'accord avec l'analyse suivante de Georg Simmel sur la pauvreté ?

    "Les pauvres, en tant que catégorie sociale, ne sont pas ceux qui souffrent de manques et de privations spécifiques, mais ceux qui reçoivent assistance ou devraient la recevoir selon les normes sociales. Par conséquent, la pauvreté ne peut, dans ce sens, être définie comme un état quantitatif en elle-même, mais seulement par rapport à la réaction sociale qui résulte d'une situation spécifique."
    "Le fait que quelqu'un soit pauvre ne signifie pas encore qu'il appartienne à la catégorie des "pauvres". Il peut être un pauvre commerçant, un pauvre artiste ou un pauvre employé, mais il reste situé dans une catégorie définie par une activité spécifique ou une position". Et Simmel ajoute : "C'est à partir du moment où ils sont assistés, peut-être même lorsque leur situation pourrait normalement donner droit à une assistance, qu'ils deviennent partie d'un groupe caractérisé par la pauvreté. Ce groupe ne reste pas unifié par l'interaction avec ses membres, mais par l'attitude collective que la société adopte à son égard" [Les pauvres, (1ère éd. en allemand, 1907), Paris, PUF, Quadrige, 1998, p. 96-98].
    Et le sociologue Serge Paugam d'expliquer : "Ce qu'il y a de plus terrible dans la pauvreté, constatait Simmel, c'est d'être pauvre et rien que pauvre, c'est-à-dire de ne pas pouvoir être défini par la collectivité autrement que par le fait d'être pauvre. A partir du moment où le pauvre est pris en charge par la collectivité pour sa subsistance et son entretien quotidien, il ne plus prétendre à un autre statut social que celui d'assisté" [in Serge Paugam et Nicolas Duvoux, La régulation des pauvres, 2008, Paris, PUF, Quadrige, 2008, p. 18.]

    jeudi 23 mai 2013

    Entretien avec Bill et Melinda Gates

    Mon Dieu, non, ce n'est pas moi qui l'ai réalisé, mais, en 2010, Frédéric Joignot, journaliste au Monde et auteur d'un superbe blog, Mauvais esprit, plein de riches entretiens. Mais pourquoi donc cet homme, immensément riche, donne-t-il 90% de sa fortune, plus de 50 milliards de dollars, à sa Fondation ? Beaucoup pensent que ce ne peut être que pour des raisons "intéressées", de quelque nature que ce soit. J'ai toujours été convaincu du contraire. Lisez par vous-même les explications que tous deux, inséparables, apportent et qui ne donnent nullement raison à l'hypothèse du soupçon : " Notre philosophie, c’est que toute vie humaine a la même valeur. Le premier but de la Fondation est d’utiliser les ressources dont nous disposons pour inciter les gouvernements et les associations à sauver le plus grand nombre de vies possibles. Cela signifie aussi soutenir des innovations scientifiques et techniques dans les domaines de la santé et l’agroalimentaire tout en encourageant des innovations sociales. Cela peut prendre beaucoup de formes… Mais à la fin de la journée, ce qui compte pour nous, c’est avoir sauvé le plus grand nombre de vies avec l’argent que nous investissons".


    Lire l'entretien à l'adresse suivante :
  • http://fredericjoignot.blog.lemonde.fr
  • mardi 21 mai 2013

    Stanley Milgram, nouvelle publication

    Vous vous souvenez peut-être du billet rédigé le 8 février dernier "Retour sur l'expérience de Milgram". Eh bien, il s'agissait d'un extrait de la préface à l'ouvrage que les éditions La Découverte publient le 23 mai, Expérience sur l'obéissance et la désobéissance à l'autorité. Outre la préface, l'ouvrage contient un long article synthétique de Milgram, suivi d'une présentation des nombreuses réplications de cette fameuse expérience qui en actualise les conclusions, rédigée par Marianne Fazzi.



    Je participerai vendredi 24 mai à l'émission de Flavie Flament, "On est fait pour s'entendre", sur RTL qui de 15h à 16h sera consacrée à cet ouvrage.

    mardi 7 mai 2013

    Fidélité

    "On peut changer de devoirs dans la vie, selon le temps, qui commande rudement aux vivants d'autres destinées qui sont des devoirs aussi, mais il ne faut pas répudier notre destinée initiale". Ces mots, si justes et profonds, sont de Lamartine (Entretien familier de littérature, vol. 14, à propos des Misérables de Victor Hugo).
    Il y a des apparences de renoncement à ce que l'on a été, à ce que l'on a cru - dans sa jeunesse peut-être - qui s'inscrivent dans une durable fidélité, à condition cependant de ne pas renier ses premiers engagements, sans quoi comment notre âme ou notre cœur pourraient-ils ne pas être dévorés d'amertume et de ressentiment ? Est-il chose plus injuste que de faire porter à ceux auxquels nous nous sommes liés la responsabilité des obligations auxquelles nous avons librement consenti ? Si elles nous ont détourné de notre première voie, c'est une voie encore, et c'est la nôtre, quelle que soit la main qui nous conduit (nous-même, Dieu ou la force des choses). Une ligne de force continue se trace sous nos déviations espérons-le plus visibles que réelles. A la mort, cela fait le destin d'une vie.

    lundi 6 mai 2013

    Eloge de la lenteur

    "Quand un danseur occidental tourne sur lui-même, c'est une pirouette. Quand un danseur japonais se tourne, c'est le monde qui se déplace". Ces propos, brefs comme un haiku, entendus ce matin sur France-Inter en disent plus long sur le sens et la beauté de la lenteur que bien des traités. L'esprit comprend, voit et aussitôt se trouve plongé dans un abîme de réflexions.

    dimanche 5 mai 2013

    Celibidache, Barenboim, Brahms

    C'est toujours une émotion de voir diriger l'immense chef Sergiu Celibidache - un Maître, regardez-le bien, dans tous les sens du terme, musical, spirituel - ici au pupitre de l'orchestre philharmonique de Munich et que dire de la lumineuse interprétation, pleine de grâce et de force, de Daniel Barenboim du 2e concerto pour piano de Brahms (op. 83)... Pourquoi n'en écouter qu'un court extrait quand on peut goûter, une heure de temps, l'œuvre entière ?

    vendredi 26 avril 2013

    Le credo de Machiavel

    Conférence donnée auprès des hauts fonctionnaires de la Direction Générale de l'Aviation Civile à Paris, jeudi 25 avril. Je les remercie vivement de l'accueil qu'ils m'ont réservé et de la richesse de la discussion qui a suivi cet exposé.

    Dans un entretien télévisé du 15 mai 1977, Pierre Mendès France répondait en ces termes à une question d'Anne Sinclair : « Le goût du pouvoir, c'est d'exécuter ce qui paraît indispensable, ce qui paraît important pour le pays à un moment donné. La morale ? Il y a des choses que l'on considérerait malhonnêtes dans les affaires, dans la vie personnelle ou familiale et qui paraissent, au contraire, assez bonnes en politique : la rouerie, le double jeu, l'ambiguïté, le mensonge. Très franchement, je ne crois pas. Un principe auquel on est attaché, on doit y être attaché dans toutes ses activités. Quelle peut être la justification de certains actes qui seraient blâmés dans la vie personnelle d'un homme et qui serait profitable et utile ou, en tout cas, excusable, dans la vie politique ? Ca me paraît impensable ». Si Pierre Mendès France incarne la figure de l'intégrité morale, c'est en même temps un homme qui a échoué en politique. « Il était vertueux, rappelait Marcel Gauchet, dans les Matins de France Culture le 11 avril dernier. Il était compétent, il avait une vision pour son pays et en même temps, il est clair qu'il refusait de se donner les moyens de mettre ce programme en œuvre. Voilà la politique. C'est le dilemme permanent ». Et Marcel Gauchet d'ajouter en évoquant la corruption des membres du Congrès auxquelles Abraham Lincoln n'hésita pas de recourir pour obtenir le vote du 13e Amendement de la Constitution américaine qui abolit l'esclavage : « On peut être honnête dans le maniement de moyens qui ne le sont pas […] En politique, vous ne pouvez pas être un saint. Mais ce n'est pas parce que vous ne pouvez pas être un saint que vous ne pouvez pas poursuivre des buts nobles. » On ne saurait formuler, cinq siècles plus tard, avec davantage de candeur la leçon même de Machiavel.
    De l'homme que fut Nicolas Machiavel, qui naquit en 1469 et mourut à Florence en 1527, et de ce qu'il pensa réellement, nous savons généralement peu de choses. Tel est le destin malheureux de ces penseurs, tout comme Marx, qui sont mieux connus par l'épithète forgé à partir de leur nom que par leur œuvre même. Machiavel est à l'origine du machiavélisme en politique. La chose est entendue, mais c'est bien peu, si l'on songe aux nombreux livres qu'il écrivit : traités politiques, ouvrages historiques, fables, poèmes et, on le sait peu, deux pièces de théâtre, Clezia la plus réussie et qui est toujours joué, sans compter une correspondance volumineuse, le tout faisant plus de 1400 pages dans l'édition des Oeuvres complètes de la Pléiade. Sa pensée, réduite à une simple étiquette, on la résume à l'usage intemporel de la ruse, du mensonge et de la violence, auquel tout homme politique soucieux de réussir ne peut manquer d'avoir recours, un jour ou l'autre, qu'on le regrette ou non. Dans le moment même où nous sommes prêts à admettre cette nécessité, quelque soit l'époque et le type d'organisation politique, se lève une sorte de tristesse – comparable à celle qu'éprouve le « soldat mélancolique » chez saint Augustin - parce que c'est avec l'idéal de la vertu qu'il s'agit pour l'homme politique de renoncer et qu'avec la violence il est inévitable que l'on doive compter si l'on veut gouverner les hommes avec quelque chance de succès. « La violence, écrit Max Weber, n'est évidemment pas l'unique moyen normal de l'Etat, mais elle est son moyen spécifique » [Le savant et le politique, ed. 10/18, p. 100].
    Entre les espoirs lointains et peut-être déraisonnables de l'utopie et les contraintes machiavéliennes de la Realpolitik – Le Prince et l'Utopie de Thomas More sont contemporains - le fait est que c'est souvent à celles-ci que les hommes d'Etat doivent se résoudre. Impossible en somme pour eux d'échapper toujours à la nécessité de se salir les mains et ce destin tragique nous le partageons avec eux lorsque nous leur accordons d'avance le droit, en certaines circonstances du moins, de transgresser nos convictions morales et nos principes juridiques les mieux établis. Mais à quelles conditions ? Nous le verrons bientôt. On pourrait donner bien des exemples de cette concession à la leçon de Machiavel dans le monde contemporain, lui aussi en proie à une profonde instabilité, ne serait-ce que lorsqu'il s'agit de justifier certains moyens moralement répréhensibles et contraires à nos lois, tel le recours à la torture ou aux exécutions ciblées, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme ou de la sécurité de l'Etat.
    Penser avec Machiavel, c'est se poser la question des buts et des moyens de l'action politique efficace, appropriée aux circonstances en situation d'incertitude extrême, et s'interroger sur ce que nous attendons d'un homme politique lorsqu'il doit trancher entre la fidélité à ses convictions et sa responsabilité envers le monde.
    Avant d'en venir là, et pour rendre justice à la pensée du Secrétaire florentin, il nous faut pourtant faire bien des détours. Car ce que nous sommes prêts à accorder à Machiavel, à contre cœur, sans trop de résistance, s'est élaboré en réalité dans un système de pensée cohérent tout de même un peu plus riche et complexe. Autrement dit, pour aborder ses leçons avec honnêteté, il faut accepter de ne pas réduire Machiavel à certaines formules trop faciles du machiavélisme. Tel est le but de cet exposé que j'ai nommé, de façon un peu provocante, « Le credo de Machiavel »

    Le péché de Machiavel

    Machiavel avait été en charge des affaires diplomatiques de la république de Florence entre 1498 et 1512, avant d'être chassé de ses fonctions par le retour des Médicis, puis emprisonné, torturé et exilé dans sa petite ferme de San Casciano, la « pouillerie » où, en proie au plus profond désespoir, il rédigera son œuvre.
    Comment l'imagine-t-on cet homme qui éleva la duperie, le mensonge, la ruse et la violence au rang de règles de l'art de gouverner avec sagesse et prudence, qui se posait des questions que l'on ne s'était jamais posées, comme de savoir ce qui fait la différence entre le bon et mauvais usage de la cruauté ? On se le représentera peut-être austère, sec et cauteleux comme tous les hommes de l'ombre, une sorte de père Joseph, de conseiller du Cardinal, murmurant sournoisement dans la nuit des conseils perfides de trahison et de conjuration. Le cliché d'un Machiavel machiavélique, en somme. La vérité est tout autre. Supérieurement intelligent, cultivé à l’instar des meilleurs humanistes de son temps, écrivain poète de génie, mais bon garçon aussi, capable de déclencher le rire homérique de ses collègues de bureau, joyeux luron, à l’occasion amoureux éperdu, brave et courageux dans l’épreuve physique, pas bégueule pour un sou, mais surtout serviteur follement dévoué à sa cité, Florence, et passionnément épris des affaires de l’Etat, tel nous apparaît l’homme, Nicolas Machiavel, dont nous aurions sans doute aimé partager l'aimable et brillante conversation autour d'une bouteille de vin ou d'un verre de bière. Et c'est un critère, n'est-ce pas ? Serviteur dévoué des intérêts de la cité de Florence, plus que tout autre il l'était. « La bouche d'or de la République », disait de lui Piero Soderini, le Gonfalonier à vie de la cité, une sorte de saint Jean Chrysostome de la politique. « Je crois que le plus grand bien que l’on puisse faire, et celui qui plaît le plus à Dieu, est celui que l’on fait pour sa patrie», écrit-il dans le Discours sur la réforme de l’Etat à Florence Tel est le premier verset du credo de Machiavel, formulé dans le plus pur style du républicanisme civique. Mais ce verset est en opposition fondamentale avec le credo chrétien lequel nous enseigne à rechercher uniquement le salut de notre âme, le Royaume de Dieu étant à l'intérieur de nous et le monde livré au règne de Satan [Voir Max Weber, « La métier et la vocation d'homme politique », in Le savant et le politique, p. 181].
    Mais qu'a-t-il dit de si nouveau qui ait fait que son nom soit désormais synonyme d'infamie ? Au reste, peut-on vraiment croire que les princes aient attendu ses leçons pour agir avec ruse et cruauté ? Machiavel écrit dans Le Prince, au chapitre XVIII, qu'il n'a fait qu'exposer au grand jour ce que les Anciens avaient enseigné « à mots couverts ». C'est pourquoi l'ouvrage est bourré de références historiques, empruntées au passé. En somme, le péché de Machiavel consisterait à avoir exposer publiquement les moyens de l'art de gouverner les hommes qui ont toujours été en usage, à « vendre la mèche » en somme, comme l'écrit Jean Giono. Et puisqu'ils sont «ingrats, changeants, dissimulés, ennemis du danger, avides de gagner » (Le prince, XVII), avec de tels compères peut-on s'y prendre autrement ?
    Ainsi sa faute impardonnable ne serait pas dans ce qu'il dit, mais dans le fait de l'avoir dit. Cela est, sans conteste, en partie vrai. Mais il y a plus, et qui est pire. Car une chose est de dire ce que les princes ont de tout temps fait, autre chose est de donner à ces actions, moralement condamnables, le gage de la justification, et même, à ses yeux, de la bénédiction divine. Autrement dit, appeler le mal le bien, et soutenir que tel prince qui a recours aux armes plutôt qu'à la prière est « ami de Dieu ». Là, on le comprend, Machiavel franchissait la ligne jaune. Mais pourquoi donc s'est-il crû obligé de prononcer un tel blasphème ?

    Lorsque Dieu invite les hommes à avoir recours aux armes plutôt qu'à la prière

    La première raison est théologique et même exégétique. On s'étonnera peut-être de trouver une telle dimension dans son œuvre dont on prétend, à tort, qu'elle a rompu tout lien avec le divin et qu'elle invente une science politique aussi objective et neutre que le positivisme juridique. Il n'en est pourtant rien. Si Machiavel rompt avec Dieu, c'est avec l'idée que les chrétiens s'en faisaient, mais non avec Dieu, tel qu'il apparaît dans l'Ancien Testament, du moins si l'on s'en tient à une lecture au premier degré des Ecritures. Or Machiavel soutenait que l'interprétation littérale est la seule qui vaille : « Celui qui lit la Bible avec son bon sens [sous entendu ce «bon sens» est largement ignoré par les commentateurs chrétiens en général et les Pères de l’Eglise en particulier] verra que Moïse fut contraint, pour assurer l’observation des tables de la loi de faire mettre à mort une infinité de gens qui s’opposaient à ses desseins, uniquement poussés par l’envie » (Discours, III, XXX). Bien sûr, interpréter ainsi la figure de Moïse, c'était, au regard de la tradition chrétienne, une hérésie insupportable. Et cela seul aurait suffi à vouer ses ouvrages à la condamnation de l'Eglise, qui, en effet, n'allait pas se gêner. Une telle distinction entre deux figures de Dieu, l'une évangélique et pacifique, l'autre belliqueuse et armant ses disciples conduisait à opposer au prophète armé, béni de Dieu, le « prophète désarmé » qui, lui, ne l'est pas. Et s'il cite explicitement au chapitre 6 du Prince Savonarole, le très vénéré prieur du couvent Saint Marc à Florence, en exemple d'un tel saint, abandonné des hommes et de Dieu – Nicolas avait assisté à son exécution publique le 23 mai 1498 sur la place de la Seigneurie juste avant d'entrer au service de la république - celui qu'il avait présent à l'esprit, mais que, bien sûr, il ne pouvait nommer, c'est le Christ lequel, on le sait, avait connu un sort comparable. Voulait-il ainsi laisser entendre, avec sa condamnation du prophète désarmé que celui dans lequel les chrétiens voient le Verbe incarné n'est pas le Béni de Dieu ? C'était là proférer, entre les lignes, non seulement une hérésie, mais le blasphème suprême.
    Dans les Discours sur la première décade de Tite Live (II, II), Machiavel reproche au christianisme d'avoir « désarmé le ciel » et « efféminisé le monde », d'avoir, en somme, laisser les disciples du Christ démunis face à la violence des hommes avec son appel à l'obéissance, au renoncement et à l'humilité. Le blasphème était trop énorme pour qu'on puisse le laisser passer et si, aujourd'hui, nous n'y sommes plus guère sensibles, tel n'était pas le cas à l'époque. Machiavel enseignait que la fidélité aux préceptes chrétiens – nous dirions aujourd'hui aux impératifs moraux - exposent les hommes à être victimes de la méchanceté de leurs congénères de sorte qu'il leur est impossible d'y répondre et de s'y opposer. Or, en politique, il n'est pas d'enseignement qui soit, non seulement plus dangereux, mais plus coupable. Une telle figure d'un prince moralement vertueux et politiquement pécheur est, plus que tout autre, incarnée par l'empereur Nicolas II, lequel écrivait dans son journal au lendemain de l'assassinat de l'un de ses ministres : «Nous devons endurer les épreuves que le Seigneur nous envoie pour notre bien avec humilité et constance».
    Au célèbre chapitre XV du Prince, Machiavel écrit avec une ingénuité presque désarmante : «Mais étant dans mon intention d’écrire choses profitables à ceux qui les entendront, il m’a paru plus convenable d’aller directement (andare drieto) à la vérité effective de la chose plutôt qu'à son imagination […] Qui veut faire entièrement profession d’homme de bien, il ne peut éviter sa perte parmi d’autres qui ne sont pas bons. Aussi est-il nécessaire au Prince qui veut se conserver qu’il apprenne à pouvoir n’être pas bon, et d’en user ou n’user pas selon la nécessité.»
    Contrairement à l'enseignement du Christ et des Evangiles, il s'agit donc d'enseigner au prince bon – notez que c'est à cet homme-là que sa leçon s'adresse et non au tyran – à savoir faire le mal lorsque cela est nécessaire. Non pas que le mal doive être voulu pour lui-même, mais tout simplement parce qu'il n'est parfois pas d'autre moyen de s'y prendre que d'avoir recours au mal. Ainsi qu'il l'écrit dans une lettre du 17 mai 1521 à son ami, François Guichardin, l’autre grand historien et penseur des affaires politiques de Florence : «Je crois en effet que le vrai moyen d’apprendre le chemin du paradis, c’est de connaître celui de l’enfer, pour l’éviter.» Tel est le second verset du credo de Machiavel et qui fait écho à ce que Max Weber dit de la nécessité pour l'agent politique de « faire un pacte avec les puissances diaboliques » qui sont « inexorables » [Id, p. 177]. Et c'est une question fascinante qui se pose à l'Eglise elle-même, à l'Eglise catholique principalement, dès lors qu'elle s'institue comme une puissance temporelle. Songez à la Légende du Grand Inquisiteur dans les Frères Karamazov, à la trahison de l'Evangile qu'il avoue au Christ après qu'il l'a fait enfermé, et cela par amour des hommes faibles, incapables de supporter le fardeau de la liberté.

    Virtù et Fortune

    Si l'on voulait résumer à l'essentiel la leçon de Machiavel sur l'art de gouverner les hommes avec sagesse et prudence, avec ce qu'il appelle d'un mot intraduisible, la virtù, voici comment on pourrait présenter les choses.
    Tout d'abord, Machiavel laisse entièrement de côté la question traditionnelle, explorée par les philosophes depuis Platon, sur la nature du « meilleur régime », de même que la distinction, si importante pour les hommes du Moyen-Age, entre la monarchie et la tyrannie. Machiavel propose une typologie des régimes politiques radicalement nouvelle qui distingue d'une part « les principautés héréditaires » et, d'autre part, « les principautés nouvelles », à quoi s'ajoutent  « les principautés ecclésiastiques ». Le problème qu'il affronte est celui des moyens de la conservation du pouvoir - « mantenere lo stato » - en situation d'instabilité extrême, parce que c'est, en cette situation critique, plus qu'en toute autre, que peuvent être dégagées et formulées les règles de l'art de gouverner.
    L'action politique qui convient, autrement dit l'action politique « bonne » - et ici les guillemets s'imposent - est comprise comme un accord entre « la façon de procéder » et « la qualité des temps », entre l'action et les circonstances. Et parce que les circonstances sont changeantes, ces « façons de procéder » doivent elles aussi varier, alternant, selon les cas, entre l'humanité et la cruauté, entre, disons, le bien et le mal (entendus au sens moral). La question pour Machiavel n'est pas de discuter si la cruauté est ou non nécessaire, mais de savoir en quel cas elle l'est, et dans quel autre elle ne l'est pas. Autrement dit, la question qu'il pose, et aucun penseur de la chose politique ne se l'était jamais posée en des termes aussi candides, est celle du « bon ou du mauvaise usage de la cruauté » (cf. Le Prince, VIII). Qu'est-ce à dire sinon que ce qui est « bien » moralement ne l'est pas toujours politiquement et que ce qui est « scélératesse » au sens moral peut être de « bon usage » - « si du mal il est permis de dire du bien », précise Machiavel - lorsqu'il s'agit de s'adapter aux circonstances et d'agir comme il convient. Cela ne signifie pas que Machiavel appelle le bien mal dans une subversion nihiliste des valeurs, mais que ces valeurs ont un sens différent selon le point de vue, moral ou politique, à partir duquel on les envisage.
    S'il en est ainsi, s'il est impossible de fixer à l'avance les règles a priori de l'action politique « bonne », c'est que, pour Machiavel, la nature est-elle même changeante et qu'il n'est rien ni au ciel ni sur terre qui échappe à une instabilité, à une impermanence foncière. Lorsqu'il s'agit pour lui d'expliquer ce principe ontologique d'instabilité, il a recours à la notion ancienne de Fortune, qui est l'autre notion-clé de sa pensée. Or la Fortune est conçue et perçue par lui comme une divinité changeante, capricieuse et même sadique qui préside aussi bien au destin des hommes qu'au devenir des institutions. La pensée politique de Machiavel ne saurait être saisie dans ce qu'elle a de plus profond et de plus tragique à moins d'avoir présent à l'esprit qu'il était convaincu que les sociétés humaines, tout comme les individus; sont gouvernés, non pas par une Providence bienveillante (ainsi que l'enseigne la foi chrétienne), mais par une divinité susceptible de se montrer d'une malignité extrême. Or, entre tous les hommes, il n'en est aucuns qui soient davantage exposés à cette malignité que les hommes politiques. De là vient que leur position dans le monde soit presque toujours tragique et que ce soit l'échec plutôt que le succès qui les attend. La plupart des hommes que Machiavel donne en exemple de princes parfaits sont, à l'instar de César Borgia, des princes qui ont échoué. De fait, ainsi qu'il l'écrit dans les Discours [III, 31, 3], on peut perdre glorieusement. Le fait est qu'il y a, et pas seulement en politique, des échecs glorieux et des succès pitoyables. Un vers de son poème sur la Fortune en donne la raison : « La Fortune élève un homme au sommet et le jette à terre, afin qu'elle en rie et qu'elle en pleure ». Et lorsque Machiavel écrit ces vers, c'est à son propre sort presque de paria qu'il songe avec désespoir. La vraie origine de l'anti christianisme et de l'anti platonisme du Secrétaire florentin réside dans la vision noire qu'il avait du ciel où il n'y ni Dieu bon et rationnel, ni idée du Bien, mais une sorte de roue qui broie inexorablement les êtres. Je voudrais citer ici ce qu'écrit Bruno Le Maire dans son dernier livre, Jours de Pouvoir, à propos de Nicolas Sarkozy et qui m'a beaucoup frappé, alors que je préparais cette conférence : « Il semble puiser dans la catastrophe, naturelle ou humaine, pour laquelle il éprouve une fascination réelle, la conviction que la vie est un affrontement avec quelque chose qui nous dépasse, de plus puissant, de plus sombre, d'injuste et de douloureux » [p. 270-271]. Fascinant, n'est-ce pas ? C'est du Machiavel pur jus.
    Il s'ensuit pour Machiavel ceci, qui est tout aussi important. Si les circonstances varient, si l'action appropriée est elle-même versatile, alors la qualité psychologique que les gouvernants sages et prudents doivent avoir et cultiver, c'est la plasticité, la capacité d'agir tour à tour selon des manières opposées. Or c'est là une qualité que fort peu ont, de sorte que leur succès résulte généralement plus du hasard que de l'intelligence de la situation – ce que Max Weber appelle le « coup d'œil » - et qu'il sera inévitablement de courte durée. La « façon de procéder » qui réussit en certaines circonstances, ne marche plus lorsque celles-ci changent, mais les hommes étant « entiers en leurs façons », ainsi qu'il l'écrit au chapitre XXV du Prince, c'est-à-dire incapables de changer leur caractère, ils échouent là où autrefois ils avaient réussi : « Je crois que la nature, tout comme elle a donné aux hommes divers visages, leur a pareillement donné divers esprits et diverses fantaisies. Il en résulte que chacun se comporte suivant son génie et sa fantaisie ; comme d’autre part, les époques elles-mêmes et les conjonctures se trouvent diverses, l’homme qui voit réussir tous ses désirs, l’homme fortuné, est celui qui a la chance de rencontrer la minute propice à son comportement ; et contrairement l’infortuné est celui sont le comportement ne tombe pas d’accord avec le temps et la conjoncture.  » Tel est le troisième verset du credo machiavélien qu'il formule à de nombreuses reprises dans son œuvre.
    On voit ainsi comment s'articulent les trois ordres, ontologique (et cosmologique), politique et psychologique à la lumière de laquelle la justification machiavélienne du « mal » doit être comprise. C'est là que se joue la nouveauté radicale du Secrétaire florentin, sa conception fondamentalement « opportuniste » de l'action politique convenable, bien plus que dans l'opposition entre l'idéalisme supposé des Anciens et le prétendu réalisme des Modernes. Et ce n'est pas le moindre des paradoxes que la conjugaison de ces trois aspects, marqués par une sorte d'indétermination, d'instabilité, de contingence foncière conduise à l'idée de nécessité en politique.
    Il est essentiel, néanmoins, de garder présent à l'esprit que la nécessité ne conduit jamais à faire, aux yeux de Machiavel, du bien un mal, au sens moral. Le drame, c'est qu'il est impossible, dans l'absolu, d'accorder les principes de l'action politique avec ceux de l'action morale, aussi désireux soit-on de faire le bien. Tout se passe comme si le monde des pratiques humaines était divisé entre des normes et des fins contraires, et qu'il soit impossible de mettre un terme à la controverse sur ce qui à chaque fois doit être tenu comme « la chose à faire ». La morale réprouvera ce que la politique justifie, et il n'est pas moyen d'échapper à ce conflit qui fait du monde des pratiques et des normes un champ dévasté par le conflit, un chaos où les dieux s'affrontent, et non un cosmos harmonieux sur lequel règne un Etre rationnel et tout puissant. Le point de vue moral a ses raisons, et elles sont être parfaitement légitimes, le point de vue politique a les siennes et elles seront, éventuellement tout à l'autre bout. Entre les deux, il n'est pas d'instance transcendante qui nous permettent de trancher qui a raison qui a tort.
    Lorsque Max Weber oppose, dans Le savant et le politique, l'éthique de la conviction, où il s'agit principalement d'agir en accord avec ses principes, et l'éthique de la responsabilité, qui nous rend comptable des conséquences de nos actions, il est en profond accord avec la plus tragique des intuitions de Machiavel. Tout dépend donc de quel point de vue on parle, de quelle place on envisage l'action qui convient, selon que l'on considère les lois de la conscience ou, au contraire, par exemple, les lois de la guerre. Je songe ici, sans avoir le temps de développer, au dilemme machiavélien qu'expose le capitaine Vere dans Billy Budd de Herman Melville. Permettez-moi de prendre un cas particulier. L'adhérent d'une organisation humanitaire, tels Human Rights Watch ou Amnesty International ne trouvera jamais aucune raison qui puisse justifier l'usage de la torture ou de méthodes d'interrogatoire forcées quelles que soient les circonstances – et il est dans son rôle – mais le responsable politique ne pourra pas s'en tenir à une position déontologique aussi inconditionnelle. Pour lui, la prohibition de la torture sera d'une « inconditionnalité conditionnelle », si tant que l'hypothèse dans laquelle elle se justifierait éventuellement – la menace d'un attentat imminent qui ne pourrait être déjoué que par ce moyen désespéré - se présente jamais. Tous les débats contemporains autour de la justification libérale de la torture tourne autour de cette hypothèse, qui est, en réalité, une parabole imaginaire perverse.

    L'importance du scrupule

    Si nous suivons la leçon de Machiavel, et il n'est pas possible de ne pas la suivre, quelle idée avons-nous de l'homme politique « bon » ? Est-il possible pour un homme politique de toujours gouverner innocemment, sans se salir les mains ? Le philosophe américain Michael Walzer a écrit à ce propos un article qui a fait date : « Political Action. The Problem of Dirty Hands ». Nous entendons, explique-t-il en substance, d'un homme politique qu'il ait des principes et des convictions morales fortes, non pas qu'il soit simplement un ambitieux assoiffé de pouvoir personnel. Et nous souhaitons qu'il agisse autant que possible en accord avec ces principes. Mais nous n'attendons pas non plus de lui qu'il se comporte de façon « angélique » et que face aux obstacles et aux difficultés il s'agenouille en prière et s'en remette à Dieu seulement. Nous sommes disposés à admettre qu'un certain compromis entre les exigences de la réalité et les principes de la morale est possible, à condition que ce soit en vu du bien commun. Nous sommes même prêts à reconnaître qu'il existe des circonstances exceptionnelles où la violation des normes morales et légales peut être nécessaire. Mais, dans ces cas, nous attendons de l'homme politique honnête qu'il ait conscience du mal qu'il a fait et qu'il en éprouve des scrupules de conscience. Qu'il en éprouve des scrupules est un aspect essentiel de notre évaluation. Dans la meilleure des hypothèses, nous souhaiterions qu'il vienne s'expliquer publiquement et qu'il expose les raisons pour lesquelles il a été conduit à agir ainsi. Par exemple, pour prendre rappeler un cas récent, à donner l'ordre que soit exécuté, sans autre forme de procès, un chef terroriste. Mais nous ne sommes peut-être pas, et nous ne devrions certainement pas être disposés à prendre pour argent comptant la déclaration, serait-elle faite depuis le hall lambrissé et doré de la Maison Blanche, que « Justice est faite » ! Ce que nous voudrions savoir, c'est comment le président Obama a vécu ces instants où il assistait en direct, assisté de ses conseillers, à l'assaut contre la maison où était retranché Ben Laden. Savait-il, à cet instant, qu'il porterait à tout jamais la responsabilité du crime qu'il a ordonné et qu'il ne serait plus un homme innocent, ? : « Je me sens très profondément bouleversé, écrit Max Weber, par l'attitude d'un homme mûr – jeune ou vieux – qui se sent réellement et de toute son âme responsable des conséquences de ses actes et qui, pratiquant l'éthique de la responsabilité, en vient un certain moment à déclarer : « Je ne puis faire autrement. Voilà où j'en suis ! » Une telle attitude authentiquement humaine est émouvante. Chacun de nous, si son âme n'est pas encore entièrement morte, peut se trouver un jour dans une situation pareille » [Le savant et le politique, p. 183. Michael Walzer, art. cité, note 21, p. 177]. Une telle épreuve n'a évidemment de sens que si, précisément, notre âme n'est pas morte.
    Bien que nous soyons disposés à accorder à Machiavel la triste vérité de nombre de ses maximes, nous sommes tout de même devenus un peu plus exigeants lorsqu'il s'agit de justifier le mal en politique, mais est-ce si sûr ? Il y a bien des exemples, même dans nos démocraties libérales, où la restriction des libertés publiques fondamentales ou encore l'usage de la torture et de l'assassinat nous laisse, dans certaines situations, aussi stupides et satisfaits que l'était le peuple de Romagne lorsque César Borgia fit exposer le corps coupé en deux de Rémy d'Orques, un homme « expéditif et cruel », qu'il évoque et justifie au chapitre VII du Prince. En bons disciples de Machiavel nous avons peu protesté à l'exécution d'Oussama Ben Laden, à la pendaison expéditive de Sadam Hussein, à la mort ignominieuse de Khadafi, bien que ces actes aient été commis en violation totale de nos lois et de nos principes, comme si, pour nous, tout autant que pour Machiavel, il était entendu qu'il est des cas où la « bestiale et inhumaine cruauté » est, en politique, la figure même du bien.
    L'immense différence entre notre époque et celle de Machiavel, et je terminerai sur ce dernier point qui mériterait de plus amples développements, tient à la confiance que nous pouvons accorder à la politique. Nous sommes, nous le savons assez, dans une période de crise profonde de l'action publique. Machiavel croyait à la capacité humaine de changer la réalité l'ordre des choses établies et il appelait de ses vœux la réalisation de l'unité de l'Italie. L'action politique repose sur le postulat – non pas la vérité, mais le postulat qui est de l'ordre du « comme si » - de la liberté humaine, sur la conviction que les forces qui s'exercent sur nous peuvent faire l'objet d'une connaissance appropriée et d'une certaine maîtrise. Or, il en va tout autrement aujourd'hui où la politique a de moins en moins d'emprise sur le réel, du fait de l'importance sans précédent dans l'histoire humaine que joue l'économie. Les acteurs politiques et les citoyens se trouvent confrontés à ce que Machiavel (qui, du reste, ne s'intéressait pas à l'économie) n'aurait jamais pu imaginer : les contraintes prétendument inexorables d'une nécessité sans visage. Il en résulte, en particulier dans nos démocraties qui se sont historiquement forgées dans des conflits politiques et sociaux identifiables, une immense angoisse et une inquiétude parfois désespérée. Et ce qu'il y a de plus désespérant et de plus terrible, c'est qu'avec l'économie, ou l'idéologie économiste, si vous voulez, ce qui disparaît, c'est la dimension proprement tragique de l'action humaine. Qu'y a-t-il de tragique, en effet, à être soumis à des lois économiques qui se présentent comme étant aussi objectives que les lois de la physique ou de la chimie ? Ce n'est peut-être pas tragique, mais c'est incontestablement désespérant. Comment s'étonner dans ces conditions que l'action publique subisse un tel discrédit et que le corps social soit dans une désolation pleine de menaces pour l'avenir de notre pays ?

    lundi 15 avril 2013

    Recycled Orchestra : des déchets à la musique

    L'histoire émouvante du recyclage de déchets qui, transformés en instruments de musique, apportent joie et espoir aux enfants des bidonvilles en Uruguay. Quel rafraichissement après le billet précédent !


    Vous pouvez lire plus de détails et soutenir ce magnifique projet à l'adresse suivante :
  • www.landfillharmonicmovie.com/
  • jeudi 4 avril 2013

    L'homme déchu

    Songe-t-il l'acrobate déchu à cette parole de Machiavel, lui qui connut l'amertume d'une longue disgrâce sans avoir commis de faute : "La fortune élève un homme au sommet et le jette à terre, afin qu'elle en rie et qu'il en pleure" (Capitolo de la Fortune) ? Dans le cas présent, le sadisme d'une divinité malveillante n'y est pour rien. La réalité a rattrapé un homme, brisant en miettes l'arrogance - mais quelle bétise finalement ! - de celui qui voulait dissimuler la gravité de ses délits et l'impudence de ses mensonges. Pourtant, au-delà de l'enchaînement des causes, qui n'a rien de mystérieux ni de terrible - à qui donc peut-il s'en prendre sinon à lui-même ? - il y a quelque chose d'imposant dans ces grandes chutes qui font trembler l'édifice du pouvoir, révélant au grand jour - c'était la leçon même de Machiavel - sa profonde et très humaine fragilité.
    Les conséquences politiques de l'affaire vont bien au-delà de l'homme qui les a déclenchées et elle ébranle ceux dont le principal tort est probablement d'avoir manqué de prudence ou d'avoir péché par excès de confiance. Est-ce seulement une faute ? La réponse est oui. En politique, il n'y a pas d'innocence. C'est ce qui fait toute sa grandeur tragique.

    mercredi 20 mars 2013

    Martha Nussbaum ou la démocratie des capabilités, Fabienne Brugère

    Fabienne Brugère (professeur à l'université de Bordeaux 3) publie, sur le site La vie des idées, un excellent article consacré à la pensée de Martha Nussbaum, cette philosophe américaine, aujourd'hui internationalement reconnue, dont je vous ai déjà souvent parlé et que j'estime tant.

    "Martha Nussbaum a inventé une philosophie morale et politique à même de renouveler la compréhension du féminisme, de la justice mais aussi du rôle des émotions, du développement humain et de la littérature. Cette œuvre n’est pas seulement impressionnante par la variété des thèmes abordés et le nombre de pages écrites ; elle l’est également par la méthode. Cette philosophe, titulaire de la chaire Ernst Freund de Droit et d’Éthique à l’Université de Chicago, revendique une forme d’abstraction toujours combinée à des recherches plus empiriques. Du point de vue de l’ancien partage philosophique issu de l’Antiquité grecque, elle est influencée par Aristote plutôt que par Platon. Dans The Fragility of Goodness, l’un de ses premiers livres qui porte sur l’éthique des anciens Grecs, elle fait d’Aristote le promoteur d’une éthique relationnelle à travers laquelle le souci des apparences prend la forme d’une réflexion sur la vulnérabilité du bien-vivre. [...]"
    La suite de l'article peut être lu à l'adresse suivante :
  • www.laviedesidées.fr
  • mardi 19 mars 2013

    L'entraide entre les plantes

    La revue Imagine Magazine, consacrée à l'écologie, publie un article passionnant de Pablo Sevigne qui analyse les mécanismes d'échange de nutriments, autrement dit de coopération et d'entraide, entre les arbres. Où l'on apprend que la compétition n'est pas la seule loi du vivant, contrairement à une idée reçue :

    "Imaginez une vallée alpine où coexistent deux espèces d’arbres, le pin à écorce blanche (Pinus albicaulis) et le sapin des Rocheuses (Abies lasiocarpa). En bas de la vallée, là où il fait bon vivre, leur distribution est aléatoire. En haut, là où les conditions de vie sont plus difficiles, on ne trouve les sapins qu’autour des pins. Mieux, il a été mesuré qu’en bas de la vallée, lorsqu’un pin meurt, les sapins voisins poussent mieux. En haut, lorsqu’un pin meurt, les sapins poussent moins bien… Cette expérience, réalisée dans les années 90, est l’une des premières qui ont fait l’objet de mesures. Poursuivant leurs travaux, les pionniers de la « facilitation » chez les plantes (voir encadré Concept), ont fait le tour du globe pour voir s’ils pouvaient tirer de ces observations une règle générale. Réponse en 2002 dans la revue Nature: sur 11 sites aussi différents que l’Arctique, les déserts ou les forêts tropicales, où l’on trouvait un gradient de conditions faciles-difficiles, et sur 115 espèces de plantes, les chercheurs ont observé de la compétition dans les endroits où il fait bon vivre (9 sur 11) et de la coopération là où les conditions se gâtent (11 sur 11). C’est ainsi que l’écologie (des plantes) redécouvre officiellement l’autre grande loi de la jungle : l’entraide."
    Lire la suite sur le site de la revue :
  • www.imagine-magazine.com
  • jeudi 14 mars 2013

    Bref billet : le choix de vie des personnes âgées

    Ce court texte que j'ai été amené à rédiger pour une revue médicale :

    Une série d'enquêtes sociologiques récentes révèlent que la plupart des personnes qui ont atteint un âge avancé et qui ne peuvent plus vivre sans assistance privilégient, autant que possible, le choix de rester chez elles et de bénéficier d'aides tant professionnelles que familiales, et c'est encore ce choix qui fait l'objet de préférences de la part de leurs proches. Ce n'est qu'à défaut d'une telle possibilité – généralement offerte à la population la plus favorisée - que la maison de retraite se présente comme la solution ultime. Encore convient-il de distinguer selon que cette solution a été librement choisie ou, au contraire, imposée aux personnes concernées sans leur consentement. La seule perspective qui soit majoritairement rejetée est de prendre à son domicile la personne dépendante.
    La vie en institution est faite de diverses contraintes, liées en particulier aux règles de la vie communautaire, qui sont d'autant mieux acceptées que la personne a résolu de son plein gré de s'y soumettre. On comprend qu'un principe fondamental est au cœur de ces décisions : le principe d'autonomie. Ce qui anime les intentions des personnes interrogées, c'est le désir, sans doute légitime, de rester aussi libres et autonomes que possible. Quoique la maladie et l'âge puissent réduire la liberté de mener sa vie « chez soi » comme on l'entend, il s'agit autant que possible d'éviter de peser sur ses proches et de dépendre d'eux. Les motivations des uns et des autres sont cependant diverses. Les familles éprouvent généralement un réel sentiment de responsabilité à l'égard de leurs parents âgés, mais, dans le même temps, elles entendent mettre des limites à ce qu'elles sont prêts à consentir en termes d'aide. Si la relation du don opère dans les relations entre les générations, ce n'est pas un don sacrificiel et illimité. Tout se passe comme si il était entendu que la personne âgée doit demeurer à l'écart de la vie familiale (soit en la maintenant à son domicile soit en la « plaçant » en maison de retraite) et cette nécessité est également partagée par l'immense majorité des personnes qui ne sont plus en état d'assumer seules leur existence. Personne ne doit peser sur personne, telle est la norme fondamentale qui accompagne secrètement l'idée d'autonomie.
    Cependant une telle vision a pour défaut premier de passer à côté de ce qui constitue la réalité dans laquelle la personne âgée se trouve, et qui est tout autre, à savoir une situation de dépendance et de vulnérabilité. Or il y a une opposition essentielle entre l'idéal d'autonomie et la reconnaissance de la vulnérabilité.
    Considérer l'avenir de la personne âgée – et c'est un point de vue que elle-même adopte le plus souvent – à partir de l'idéal d'une vie indépendante, libre et autonome, envisager les diverses possibilités qui s'offre à elle à partir de ce critère n'est pas sans conséquence néfaste. C'est faire peser sur elle une certaine vision sociale – disons, libérale et individualiste – de ce qu'est la « bonne vie » : il faut être en forme, actif, être en mesure de jouer un rôle social valorisant, être créatif, etc. Mais dès lors que l'on ne se trouve plus en mesure de vivre, du fait de maladies ou de divers handicaps, conformément à cet idéal, tout se passe comme s'il fallait, malgré tout, continuer de le viser autant et aussi longtemps que possible. Or, il est un âge, et c'est aussi le cas de personnes gravement malades ou handicapées, où il est tout simplement impossible de satisfaire à ces exigences. Qu'arrive-t-il alors ? Le sentiment de ne plus avoir de raison d'être et de vivre, le sentiment d'être inutile ou en trop. Ce que les enquêtes montrent, c'est à quel point ces normes d'intégration sociale sont acceptées par tous, jusque par les personnes qui ne sont plus capables d'y répondre. Et l'on voit ensuite quels effets désastreux en résulte quant à l'idée qu'elles ont d'elles-mêmes.
    Les courants du care qui sont apparus aux Etats-Unis à la fin des années soixante se sont d'abord pensés en réaction à ce idéal d'autonomie, de liberté et de rationalité. Ils proposent d'approcher la condition humaine à partir d'un autre angle, celui de la vulnérabilité. Celle-ci n'est pas le propre seulement des personnes âgées, handicapées ou malades, mais de la condition humaine en général. Tout être humain est ou sera un jour ou l'autre (et cela commence dès l'enfance) exposé à une situation de dépendance et de fragilité. Et bien qu'il en soit ainsi, il n'en résulte pas qu'il doive, à un moment donné, perdre toute valeur à ses propres yeux ou aux des autres. Les êtres vulnérables n'ont pas à être mis systématiquement à l'écart, serait-ce dans des institutions appropriées à leur cas. Il convient d'en prendre soin – de la l'importance du care – parce qu'ils sont autant que les personnes actives dotés de capacités à mener une existence digne d'être vécue et qu'il faut protéger. C'est une exigence de l'accueil qui s'oppose aux diverses modalités de « mise à l'écart » que proposent nos sociétés, s'agirait-il de maisons de retraite confortables et aménagées de tout l'équipement pour soigner les personnes qui choisissent d'y terminer leur existence

    jeudi 28 février 2013

    Avez-vous lu Herman Wouk ?

    J'ignorais tout de ce romancier américain, jusqu'à ce que je découvre le nom de Herman Wouk dans une note de bas de page où Stanley Milgram évoque, avec louange, son roman The Caine Mutiny. Par curiosité, avec confiance également dans le jugement de Milgram, je l'ai commandé et l'ai lu. Et c'est un chef-d'œuvre, recompensé par le prix Pultizer en 1951. Herman Wouk, je l'ai appris depuis, est un des plus grands romanciers américains contemporains. Le roman, excellemment traduit par Jean Rosenthal sous le titre Ouragan sur le D.M.S. Caine, est le récit des aventures du jeune enseigne de marine, Willie Keith, sur un vieux dragueur de mines engagé dans la guerre du Pacifique pendant la Seconde Guerre mondiale. Le navire, plutôt déglingué, après trente ans de service, a pour nouveau "pacha" le commandant Queeg, un officier incompétent, d'une sévérité maniaque, quasi-sadique qui s'attirera bientôt la haine aussi bien des matelots que de ses subordonnés. Alors que le navire est pris dans un typhon et menace de sombrer, Queeg est relevé de son commandement par l'officier en second qui sera traduit en conseil de guerre pour mutinerie. Ce n'est là que le résumé très grossier de la trame centrale de ce roman écrit par un écrivain immense - la virtuosité des descriptions est aussi impressionnante que l'analyse de l'évolution psychologique des personnages - qui tient tout à la fois de Joseph Conrad et de Herman Melville.
    A lire absolument. N'oubliez pas : le conseil ne vient pas de moi, mais de Milgram !

    mardi 26 février 2013

    Work n°96 - Just Married- Nøne Futbol Club



    Pour changer de registre, cette installation vidéo, pleine d'humour, présentée lors de l'exposition « Souffrir ensemble » en février 2013 à l'École nationale supérieure des Beaux-arts de Paris. Ces deux artistes, dont le travail commence à être remarqué, exposent sous le nom de Nøne Futbol Club. Je les remercie de m'avoir autorisé à la publier.



  • http://nonefutbolclub.com
  • dimanche 24 février 2013

    Comme chaque matin

    Comme chaque matin, le garçon avait dû tambouriner à la porte de la salle de bain dans laquelle sa sœur s'était enfermée pour se maquiller. Sa mère l'avait houspillé parce qu'il serait en retard au collège et que de nouveau il n'aurait pas le temps de finir son petit déjeuner. Comme chaque matin, il s'était pressé pour attraper le bus. Une fois monté, il avait joué des coudes pour se rapprocher de ses camarades et échanger avec eux les dernières nouvelles : le dernier profil Facebook de tel ou tel, le jeu qu'il avait téléchargé sur son ordinateur la veille, l'émission de télé qu'il n'avait pu regarder jusqu'au bout parce qu'il devait aller se coucher. Il n'avait pas prêté attention au trajet qu'il connaissait par cœur. Pourquoi l'aurait-il fait ? Tout était comme à l'ordinaire. Une journée identique aux autres, un peu plus froide peut-être en ce glacial mois de février. Il sentait que ses lèvres étaient en train de gercer, ses pieds étaient presque gelés dans ses baskets. Son regard s'était seulement arrêté sur son ami au fond et une colère était monté en lui. Il faudrait qu'aujourd'hui même il ait une explication avec lui. Comme à son habitude, il était descendu à l'arrêt, il avait marché jusqu'à la grille du collège, il avait traversé la cour et il était monté dans sa salle de cours. La matinée s'était passé tranquillement. Il était bon élève. Un garçon de douze ans sans histoire. A midi, il avait déjeuné à la cantine. Au loin, il avait de nouveau aperçu son ami. Il lui dirait deux mots tout à l'heure. Il le fallait. En sortant, il l'avait attendu dans le couloir. L'altercation avait été brève, quoique plus violente qu'il ne s'y était attendu. Au lieu de s'expliquer, les insultes avaient fusé. Bientôt ils en étaient venus aux mains. Il lui avait donné un coup de poing – était-ce volontairement ? il n'aurait su le dire. Le coup était parti, voilà tout, mais le différend était réglé. Sans doute se réconcilieraient-ils tout à l'heure ou bien demain. Il s'en était allé à son premier cours de l'après-midi, content et fier d'avoir eu le dessus. Il avait même levé la main pour répondre à une question posée par son professeur. Il s'en était bien sorti. Comme d'habitude. Son attention avait juste été détournée par la sirène d'une voiture de pompiers, mais c'était au loin.
    Soudain, le principal adjoint avait fait irruption dans la salle et lui avait demandé de le suivre. Mais que lui voulait-il donc ? L'autre se sera probablement plaint du coup qu'il lui avait porté. Il se sentait furieux contre lui. Eh quoi, ça se règle entre nous, ces choses-là, se disait-il, un peu inquiet malgré tout. Dans le bureau du principal, deux gendarmes se tenaient debout – il le reconnut à leur uniforme - l'un était une jeune femme – il n'aurait su dire son âge – ses cheveux tirés en queue de cheval lui donnaient un air dur, l'autre un homme maigre entre deux âges, les cheveux courts et grisonnants qui lui rappelaient son père. Sauf que son père ne portait pas d'uniforme. Il soupçonnait que ces deux-là étaient venus pour lui, mais pourquoi ? A cette vue, l'angoisse l'avait gagné. Il se demandait ce qu'il faisait là. On lui expliqua. Le garçon qu'il avait frappé s'était relevé et, une ou deux minutes plus tard, en proie à un malaise, il s'était effondré dans la cour de récréation. Sa tête avait violemment heurté le mur et – était-il possible que ce qu'on lui racontait soit réel ? - il avait été pris de vomissements et de maux de tête, et l'impensable, son cœur s'était arrêté. Le chef cuisinier avait en vain tenté de le ranimer. Les pompiers avaient été appelés en urgence. La sirène, c'était donc cela ! A chaque mot qu'il entendait, il avait pourtant l'impression de ne pouvoir faire le lien. Son camarade était à l'hôpital entre la vie et la mort. On lui demanda de relater le déroulement de leur dispute. Il n'avait su que bredouiller quelques mots incohérents. On ne l'accusait de rien, les causes de l'accident n'étaient pas claires, mais il devait accompagner l'homme et la femme au poste. Sans rien comprendre de ce qui lui arrivait, il les suivit. Mécaniquement. Un pas devant l'autre comme si son corps ne lui appartenait plus et qu'il répondait à la volonté d'un autre. La cours étant vide à cette heure, personne ne le vit monter dans la voiture qui s'éloigna aussitôt. Assis à l'arrière, les larmes coulaient sur son visage. Des larmes d'incompréhension, de peur. Il pensait à son père, à sa mère. Il voulait qu'ils viennent le chercher, se blottir dans leurs bras, rentrer à la maison et se réveiller de ce cauchemar. On le conduisit dans un bureau aux murs sales et gris. Le regard hagard, perdu, il s'assit sur une chaise froide et métallique. L'homme lui demanda de nouveau de raconter ce qu'il s'était passé, tapant laborieusement ses réponses sur un vieil ordinateur. Au beau milieu de sa déposition, confuse, chaotique, le téléphone sonna. L'enfant venait de décéder à l'hôpital. Deux heures après les faits, à 15h. Les parents du jeune accusé furent introduits dans la pièce. On les informa qu'une enquête serait diligentée, les causes du décès seraient mieux établies après l'autopsie, mais des poursuites pénales auraient certainement lieu. Leur fils n'ayant pas encore l'âge de la responsabilité pénale, fixé à treize ans, il ne serait pas mis en garde à vue, mais ils doivent rester à disposition de la justice. Tous trois rentrèrent donc chez eux. Anéantis. Brisés. C'était hier. Pour eux, pour les parents de la victime, un jour nouveau s'est levé, mais ce n'était pas comme chaque matin.
    Cette histoire, ici un peu imaginée - mais les choses ont dû se passer à peu près ainsi - me bouleverse. Un jour de l'année dernière, le collège m'a appelé pour m'informer que mon fils – il a douze ans, le même âge que les protagonistes de ce drame – avait fait tomber un de ses camarades en jouant dans la cour de récréation. C'est l'enfant le plus doux, le plus tendre, le moins belliqueux qui soit et pourtant, à lui aussi, à nous tous, une telle histoire aurait pu, pourrait encore arriver et je suis glacé d'effroi. Un rien parfois suffit à détruire des vies et c'est pour toujours une dévastation totale. "L'horreur ! L'horreur !", s'exclame Kurtz dans le roman de Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres. L'horreur, parfois, en effet.

    vendredi 22 février 2013

    La pensée politique de Descartes et sa postérité (II)

    Descartes n'a pas cessé d'affirmer que la principale utilité de la philosophie, c'est-à-dire de la méthode, consiste à « régler nos mœurs » [Lettre préface à l'édition française des Principes], laquelle soit s'entendre aussi bien au sens privé de la morale qu'au sens collectif, désignant les affaires publiques. De surcroît, lui-même établit clairement le lien entre la politique et la philosophie : « C'est le plus grand bien qui puisse être en un Etat que d'avoir de vrais philosophes » [Ibid.]. Il faut entendre par là ceux qui connaissent la nouvelle méthode rationnelle, mathématique, pour résoudre tous les problèmes qui se posent à l'esprit.
    Descartes était attaché par dessus-tout à la mise en œuvre des principes de sa méthode à tout ce qui touche la vie des hommes, dans les domaines de la médecine, de la mécanique, de la morale et de la politique. Là était sa véritable finalité : « La principale utilité de la philosophie dépend de celles de ses parties qu'on ne peut apprendre que les dernières », écrit-il explicitement [Ibid.]. Il avait, toutefois, clairement conscience que l'entreprise de refondation rationnelle de la totalité du savoir, mais aussi de la morale et des institutions, prendrait des siècles : « Je sais bien qu'il pourra se passer plusieurs siècles avant qu'on ait ainsi déduit de ces principes toutes les vérités qu'on en peut déduire » [Id.]. Et il réservait cette tâche aux générations futures, repoussant quelque médiocre application de son système par ses contemporains qui en auraient dénaturé la portée : « C'est proprement ne valoir rien que de n'être utile à personne, toutefois il est aussi vrai que nos soins se doivent étendre plus loin que le temps présent, et qu'il est bon d'omettre les choses qui apporteraient quelque petit profit à ceux qui en vivent, lorsque c'est à dessein d'en faire d'autres qui en apportent davantage à nos neveux » [Discours de la méthode, sixième partie] De ces « neveux », Descartes parle encore énigmatiquement dans les dernières lignes de la Lettre préface à l'édition française des Principes. Envisageant les applications futures de sa méthode, il conclut sur ces mots : « Je souhaite que nos neveux en voient le succès ».
    Mettant son espérance dans la postérité pour conduire à terme les déductions de la philosophie rationnelle qu'l avait conscience d'inaugurer, Descartes savait parfaitement qu'il faisait œuvre, non de réformateur, mais de révolutionnaire : « Je ne veux pas être de ces petits artisans, qui ne s'emploient qu'à racommoder les vieux ouvrages, parce qu'ils se rendent incapables d'en entreprendre de nouveaux », écrit-il de la façon la plus claire qui soit dans la Recherche de la vérité.

    "Les neveux" de Descartes

    La confiance dans la raison, dans les vertus du progrès des sciences et des techniques, dans la maîtrise de la nature et de la société, comptent, on le sait, parmi les traits distinctifs de la philosophie des Lumières. Il y a un esprit du siècle : esprit de rupture et de commencement, esprit rationaliste, qu'incarne la Révolution française, et qui vient de Descartes. Turgot, Condorcet, Sieyès, Robespierre peuvent, sans nul doute, être considérés, avec Helvétius et Bentham, comme les « neveux » de Descartes.
    Qu'est-ce donc que condamneront les libéraux et les contre-révolutionnaires dans les doctrines fondatrices de la Révolution française, sinon l'application systématique de la méthode mathématique abstraite (intuition, puis déduction) aux sociétés humaines et la négation qu'une telle méthode présuppose de l'histoire, de ce qui vient de l'expérience et du passé. Voilà « l'esprit de système » qui rendit possible qu'en 1789 l'on considérât la société française, ses coutumes, ses institutions, sa culture, comme une « carte blanche ». Qu'on songe à la passion qui animait Sieyès pour la création de l'Etat, lui dont la conception mécaniste de la société vient en droite ligne de Hobbes et de Descartes. N'est-ce pas la méthode de Descartes qui s'exprime en cette seule et terrible recommandation : « Il faut toujours en revenir aux principes simples » [Qu'est-ce que le Tiers Etat ? Librairie Droz, Genève, 1970, p. 178] Et que dire du lien évident qui unit le rationalisme cartésien à la science sociale de Condorcet ou encore au projet utilitariste de réforme de la morale et de la législation, formulé par Helvétius et Bentham ?
    Si les notions d'égalité, de souveraineté du peuple se trouvent chez l'auteur du Contrat social, au-delà de Rousseau, c'est vers Descartes que, selon les libéraux (Hayek par exemple), il faut remonter pour trouver la source première du « rationalisme constructiviste » en politique dont la Révolution française fut la première incarnation dans l'histoire des Temps modernes. Il ne serait pas excessif de rapporter à Descartes ce que François Furet écrit, parlant de l'influence du Contrat social de Rousseau : « Rousseau n'est en rien « responsable » de la Révolution française, mais il est vrai qu'il a construit sans le savoir les matériaux culturels de la conscience et de la pratique révolutionnaire » [Penser la Révolution française, coll. Folio histoire, Paris, Gallimard, 1995, p. 58]. Plus juste encore, le mot de Nietzsche dans Par-delà le bien et le mal qui fait de Descartes « le grand-père de la Révolution française ». Ce n'est pas que la Révolution de 1789 ait constitué l'unique réalisation possible du rêve secret de Descartes, et que c'est un événement semblable qu'il avait en tête. Il faut, à l'évidence, éviter les pièges d'un anachronisme grossier. De surcroît, la tournure aristocratique de l'esprit de Descartes l'aurait très probablement rendu réfractaire à l'idéal démocratique de la souveraineté populaire. Descartes se tient sans doute davantage aux côtés de Voltaire que de Robespierre. Néanmoins, la volonté révolutionnaire de reconstruire l'ordre social selon des principes émanés de la raison et non de la tradition constitue, en politique, une mise en œuvre historique concrète de la méthode que l'auteur du Discours de la méthode appelait secrètement de ses vœux. Que cette réorganisation doive être réalisée par les princes ou par le peuple est une distinction secondaire au regard de la nature même du projet et de la méthode rationnelle qui préside à sa réalisation systématique. Aussi sommes-nous fondés à conclure que Descartes est, en politique, non moins que dans le domaine des sciences, un révolutionnaire ; de même que toute conception visant à reconstruire l'ordre social, ses institutions et ses normes, selon des principes rationnels, d'avance conçus et planifiés par un autorité centrale, est d'essence cartésienne.