On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

jeudi 10 septembre 2009

Avocat de la défense

Je viens de finir la lecture du dernier ouvrage de François Saint-Pierre, Avocat de la défense, qui vient de paraître chez Odile Jacob. C'est remarquable et passionnant! Quiconque souhaiterait comprendre les principes historiques et théoriques sur lesquels repose notre système pénal et surtout ses défauts, en particulier quant aux droits de la défense, doit se procurer cet ouvrage.
François Saint-Pierre est un avocat pénaliste reconnu et respecté qui écrit dans une belle langue simple, accessible à tous. A l'heure où la suppression éventuelle du juge d'instruction suscite tant d'émoi, l'auteur plaide pour une réforme radicale de la procédure pénale, en vue d'instaurer un système accusatoire. Il faut lire ses arguments, aussi raisonnés que convaincants, qui montrent à quel point nos droits fondamentaux sont mal protégés dans le système archaïque actuel. On savait qu'il faut éviter à tout prix d'avoir affaire à la justice. Croyez-moi, on sort de la lecture de ce livre, assez effrayé, plus convaincu que jamais de cette nécessaire précaution.
L'indifférence, pour ne pas parler de l'ignorance, dont témoignent généralement la plupart de nos concitoyens à l'égard des questions de justice est franchement désolante. Car enfin quel sujet mérite autant d'être connu et débattu dans une société démocratique que celui-ci ?

  • www.amazon.fr
  • lundi 7 septembre 2009

    Courte remarque

    D'où vient l'inefficacité, souvent soulignée, de l'imprécation morale, lorsqu'elle se présente sur le mode comminatoire du « Tu dois » ?
    Si nous ne sommes pas en mesure de répondre à la question de savoir en quelle manière cela importe de vivre selon la rectitude, plutôt que de toute autre manière, égoïste, indifférente aux autres, etc., tout porte à craindre que les préceptes moraux resteront lettre morte. Or cet enracinement de la vertu dans le tout d'une existence qui vaut la peine d'être vécue de cette manière-là, et non d'une autre - précisément parce que c'est le propre de la « bonne vie » - est très généralement oubliée de notre approche moderne de l'éthique, quand elle n'est pas ouvertement rejetée, comme par Kant, ou suspectée d'être une modalité raffinée de l' égoïsme. C'est un argument particulièrement faux de voir dans la pratique des vertus un moyen (instrumental) en vu de la « bonne vie », tout simplement parce que les vertus doivent être pratiquées pour elles-mêmes, indépendamment de tout intérêt « égoïste », voire au détriment de ceux-ci.
    S'attacher à cette imbrication de l'acte dans l'existence, prise dans son ensemble, impliquerait que l'on porte attention à la formation – dès l'enfance – de l'individu « moral » (i.e. bon, prudent, courageux, tempérant, etc.) plus qu'à sa liberté ou à son libre-arbitre, comprise comme une capacité de rompre absolument avec soi-même à un moment t de sa vie.

    samedi 5 septembre 2009

    Sur le rapport Léger

    Petit entretien accordé à Philosophie Magazine sur le rapport Léger dont les propositions viennent d'être rendues publiques :

    Considérez-vous que la disparition du juge d'instruction soit une menace pour l'indépendance de la justice ?
    C'est la crainte généralement formulée, mais ce n'est pas le problème de fond, qui tient plutôt à l'indépendance du Parquet à l'égard du Gouvernement et du Ministère de la justice. Selon le rapport Léger, le Parquet – donc le pouvoir exécutif – doit rester maître de la politique pénale. On peut l'admettre. Mais cela n'implique pas que l'exécutif intervienne dans des affaires particulières pour décider soit des poursuites soit de leur classement. En outre, la Cour européenne des droits de l'homme ne reconnaît pas le Parquet comme une autorité judiciaire. Il faut maintenir le principe d'équilibre et de séparation des pouvoirs, qui est au coeur de notre conception de la démocratie. Sur ce point, l'instauration d'un contrôle exercé par un juge de l'enquête et des libertés [qui remplacerait le juge d'instruction, mais serait soumis au Parquet, ndlr] ne constituerait pas une garantie suffisante. Il n'est même pas sûr que le Conseil constitutionnel valide cette réforme. Ceci dit, l'indépendance du juge d'instruction n'a jamais été totale dès lors qu'il y a relativement peu d'étanchéité entre les magistrats du Parquet et ceux du Siège. Une proposition intéressante eut été de séparer radicalement les carrières.

    Le rapport Léger induit-il une évolution vers un système anglo-saxon ?
    En effet, cela nous oriente vers une justice de type accusatoire pour deux raisons. La première est que le président de la Cour d'assises aurait essentiellement un rôle d'arbitre entre l'accusation et la défense. L'autre proposition importante, et qu'il faut saluer, c'est l'obligation de motiver les décisions de justice en Cour d'assises : aujourd'hui, en France, l'intime conviction du jury suffit à condamner quelqu'un sans autre explication sur les raisons de la décision, ce qui va à l'encontre de la jurisprudence existante. La Cour européenne des droits de l'homme a en effet récemment condamné la Belgique dans le cadre de l'affaire Taxquet « pour défaut de motivation de l'arrêt de la cour d'assises ».

    Le renforcement des droits de la défense, préconisé par le rapport, éviterait-il le principal défaut du système anglo-américain, c'est-à-dire une justice inégalitaire, relative au talent et à la rémunération des avocats ?
    Les propositions du comité Léger sont floues sur ce point : évidemment, une telle réforme devrait s'accompagner de moyens de défense accrus. On pourrait par exemple créer des bureaux d'aide pénale ou une assistance juridique plus importante, afin d'assurer l'égalité de traitement entre les justiciables. Or nous ne savons pas, après lecture, si ces changements sont envisagés ni même, le cas échéant, comment ils seraient financés. Le risque souligné par l'Union syndicale des magistrats est donc bien réel : une défense qui serait fonction du portefeuille des justiciables.

    Vous disiez que la garde-à-vue constitue un véritable scandale en France. Que pensez-vous des propositions du rapport sur ce point ?
    Elles vont dans le bon sens, mais sont encore nettement insuffisantes. Aujourd'hui, les avocats accèdent aux éléments du dossier vingt-quatre heures après le début de la garde-à-vue. Cette durée ne serait plus que de douze heures. Mais, à mon avis, l'avocat devrait être présent dès les premiers instants de l'enquête. Néanmoins, on peut saluer la volonté du comité de renforcer les garanties concernant le placement en détention provisoire et les droits de la défense. Plus généralement, il y a quelques avancées, mais on peut regretter que la justice pénale française n'ait pas fait l'objet d'une réflexion d'ensemble.

    Propos recueillis par Fabien Trécourt
  • www.philomag.com
    Le rapport Léger peut être lu ou téléchargé à l'adresse suivante :
  • www.justice.gouv.fr

    Pour ceux qui s'intéressent à la procédure pénale en France et aux réformes nécessaires en vu de mieux assurer les droits de la défense, je vous conseille vivement l'excellent ouvrage de François Saint-Pierre qui vient de paraître chez Odile Jacob, Avocat de la défense.
  • mardi 25 août 2009

    Morale de la vulnérabilité

    Tout un pan important de la philosophie morale, depuis Platon (en particulier dans le Protagoras) jusqu'aux utilitaristes, rapporte l'action morale aux calculs de la commensurabilité des biens dans une perspective « technique » dont le but ultime est de nous prémunir contre les infortunes de la fortune, de la tukhé, auxquelles s'expose inévitablement tout engagement humain. En un certain sens, c'est encore ce but que poursuit Kant dans le rejet de tout ce qui relève de la contingence et de l'indétermination, les impératifs hypothétiques étant toujours liés aux relations particulières et aux circonstances données. A l'inverse, il existe depuis les Tragiques grecs et, dans la tradition philosophique, depuis Aristote, une pensée puissante qui enracine les actions humaines dans la conscience de la profonde fragilité de notre existence et de nos entreprises, dans la reconnaissance de l'impossibilité absolue de fonder l'action juste dans une science (epistémé) qui définirait à l'avance les règles du bien agir (à la manière, par exemple, d'une arithmétique des plaisirs et des peines) et les principes à suivre en toutes circonstances.
    Dans son expression moderne, la conscience de cette fragilité prend le nom de vulnérabilité : vulnérabilité de l'autre, mais aussi vulnérabilité à l'autre. Vulnérabilité, par conséquent, au monde humain et pas seulement aux infortunes du sort. Ainsi que nous l'entendons ici, il n'est pas d'engagement moral qui ne soit une manière de s'exposer, de courir un risque, s'agirait-il d'un beau risque. C'est là tout autre chose que de se mettre à l'abri dans le refuge de la bonne conscience, cette pureté ou sincérité de l'intention qui engendre le contentement de soi, comme chez Descartes par exemple ou encore, dans une certaine mesure, chez Kant lui-même. Admettre cette vulnérabilité, c'est également interdire à tout jamais à l'éthique d'être une science, qu'elle soit une science du calcul et de la mesure ou qu'elle exige au préalable la connaissance des essences pures, stables et éternelles.
    Selon que l'on envisage l'action morale comme fermeture ou comme ouverture à la contingence, comme engagement dans le monde ou, au contraire, comme dégagement (de Platon à Kant), ce sont des structures de pensée radicalement différentes et, sous bien des aspects, opposées qui se mettent en place. Avec la contingence viennent le cas par cas, le discernement de l'action qui convient en la circonstance et qui ne peut être définie à l'avance, la délibération qui tient plus de la casuistique que de l'application inconditionnelle de la loi et des principes, la place laissée aux affects et non à l'intellect seul dans la sagesse pratique, l'attention portée aux actes de telle personne, à la fois singulière et exemplaire, en tant qu'ils s'intègrent dans la totalité de sa vie, la reconnaissance de la pluralité irréductible des biens, le conflit des valeurs qui parfois ne peut être tranché sans dommage, l'importance des engagements et des orientations personnels qui dépendent de nous et qui forgent une personnalité particulière, plus que la référence au libre-arbitre ou à l'autonomie de la volonté, la nature essentiellement indéterminée de l'action morale quoique s'imposent obligations et devoirs et qu'on puisse donner un caractère d'objectivité à la « bonne action », etc. Toute la différence, en somme, tient à la place que nous sommes prêts à accorder à la fluidité imprévisible de l'existence, à notre inscription dans un monde commun qui ne fait pas de nous de purs esprits désincarnés ni des sujets intelligibles sans contraintes et sans attaches, mais des individus sociaux, historiques, concrets, en relation avec les autres et qui se donnent pour tâche – s'ils visent à l'excellence (morale) qui incombe à tout homme digne de ce nom - de mener leur existence, autant que possible, en direction du bien.
    Que l'éthique réponde au désir de nous assurer stabilité et auto-suffisance, qu'elle réclame une force de caractère qui permette d'affronter les vicissitudes du sort, qu'elle enseigne la constance dans les épreuves et la fidélité à des principes qui doivent être respectés pour eux-mêmes, n'implique pas qu'elle conduise à surmonter et à éliminer la vulnérabilité – la passivité originaire qui nous ouvre et nous expose au destin, au monde et aux autres - qui fait de nous des hommes et non des dieux.
    Que la philosophie morale doive s'inscrire dans les déterminations fondamentales, non pas seulement de la subjectivité humaine, mais plus largement de la vulnérabilité, c'est ce qu'il importerait d'approfondir dans la voie ouverte par Martha Nussbaum dans son livre Fragility of Goodness. S'il nous faut en revenir (partiellement) à Aristote, c'est parce qu'une large part du débat qu'il mène avec Platon, tient à la conscience que l'homme, aussi vertueux soit-il, n'est pas une conscience qui se serait abritée, retranchée et mise en retrait dans une sphère pure, divine et inexpugnable. L'homme, tel qu'il le présente, est toujours exposé. Exposé aux infortunes du sort qui peuvent ébranler, parfois profondément, son bonheur – sur ce point, son désaccord avec Socrate et les stoïciens est patent - ; exposé aussi aux autres par toute l'importance qu'Aristote attache aux relations d'amour ou, plutôt d'amitié, et qui doivent être élargies aux sentiments « moraux » de bienveillance, de sympathie et de compassion ; exposé, enfin, plus généralement, à la contingence, à l'indétermination, à laquelle on ne saurait échapper et que l'homme de bien doit affronter dans toutes ses difficultés.
    Il reste que la perspective aristotélicienne, centrée sur la pratique noble, sage et réfléchie des vertus, ne constitue nullement une éthique que l'on pourrait qualifier de définitive. Bien des exigences et des principes que nous placons aujourd'hui au coeur de la philosophie morale sont absents de sa pensée. Tout d'abord, le principe du respect de l'égale dignité de tout homme, que les stoïciens ont proclamé avec tant de force, est notablement ignoré d'Aristote. Ce principe, reformulé par Kant, s'accompagne pour nous de toute une série de conséquences, au plan moral et politique, que les Anciens, pour des raisons diverses, ne prenaient pas en considération. Du principe de dignité se déduit, en effet, un ensemble de droits individuels fondamentaux sans lesquels l'accès à la « bonne vie » ou à la vie morale est une fin inaccessible : droits politiques, économiques et sociaux que l'Etat a pour charge de protéger et d'assurer, afin de donner à chacun la possibilité concrète de se réaliser dans la plénitude de ses potentialités. A cet égard, les principes et les obligations que formulent les éthiques déontologiques de la justice – chez John Rawls par exemple - apportent une correction majeure à l'approche aristotélicienne et néo-aristotélicienne, de même qu'au désintérêt proné par les stoïciens à l'endroit des besoins humains et des situations concrètes de servitude et d'aliénation .
    La vulnérabilité, qu'il nous importe si fort de prendre en considération, n'est pas seulement ontologique : elle est aussi matérielle et, du fait de sa réalité matérielle, psychologique. Partir de là, c'est ouvrir un champ de réflexion dans les domaines éthiques et politiques extrêmement vaste. A chaque fois, une même fin serait visée : désigner et dénoncer les institutions sociales et politiques, et, plus généralement, les pratiques humaines qui portent atteinte aux capacités de l'individu de se réaliser comme une personne humaine à part entière, c'est-à-dire comme une personne morale.

    mardi 18 août 2009

    Futebol dos Filosofos

    Merci à mon frère Ivan de m'avoir fait connaître cette vidéo si drôle des Monty Python. Que vous disais-je ? Les Grecs, décidément, sont les meilleurs !

    samedi 15 août 2009

    Ce qui, en morale, nous distingue des Anciens

    En conclusion d'un cours qu'on m'a commandé sur la morale :
    Quel impératif moral pourrait suffire, dans le formalisme de son expression, pour porter quiconque à le mettre en oeuvre dans sa vie de tous les jours ? Encore faut-il que l'individu en ait la volonté. La vie éthique est suspendue à cette orientation qui n'est pas celle d'une faculté seule, mais de l'être tout entier. Au reste, il en est de même dans le domaine de la science. Il n'est pas de savant qui n'ait fait le choix – si c'est le terme qui convient – en faveur de la vérité, de l'objectivité et de l'intégrité intellectuelle, et c'est là un engagement qui intègre l'ensemble de ses capacités. Anna Julias le rappelle, résumant un aspect commun aux éthiques grecques : « Ainsi suivre des lois règles morales ne sert de rien si vous n'en voyez pas l'intérêt ; tel est le cas de ceux qui se sont engagés à agir de façon injuste, cupide, etc. »
    La réflexion éthique ne peut se contenter de déterminer la forme universelle de nos maximes pour qu'elles passent et réussissent le test de la moralité. Il faut encore qu'elle soit en mesure de penser, non pas quels sont les critères distinctifs de l'action morale en général, mais qui cet homme particulier - Socrate par exemple - dont les actions et la vie emportent l'estime et la louange de ceux qui sont compétents pour en juger. C'est ce qui fait la grande différence entre Kant et la plupart des éthiques grecques de la vertu (à l'exception, peut-être du stoïcisme, qui se rapproche davantage du kantisme).
    Une des vérités les rudes qui s'en déduit, c'est que la vie morale produit de façon immanente ses propres exigences pour celui-là seulement – serait-il un simple « commençant » - qui tourne sa vie en direction du bien. Tel est au reste pour Kant lui-même le propre de la bonne volonté , ainsi qu'il l'explique dès les premières lignes des Fondements : « De tout ce qu'il est possible de concevoir dans le monde, et même en général hors du monde, il n'est rien qui puisse sans restriction être tenu pour bon, si ce n'est seulement, une bonne volonté ». Mais cette « bonne volonté » est immédiatement mise à part des autres facultés, là où, au contraire, il conviendrait de l'intégrer dans le tout d'une existence unifiée. C'est précisément cet aspect synthétique qui frappe dans l'engagement des acteurs altruistes, lorsqu'on s'attache à leurs conduites effectives et à leurs motivations.
    Ce n'est pas donc sans de profondes raisons que nous sommes invité à nous tourner vers les doctrines anciennes de la vertu et vers certains auteurs, peu nombreux encore, qui aujourd'hui envisagent la réflexion morale dans cette perspective. Il est tout à fait remarquable que la grande différence pour les Anciens n'était pas entre les affections et la raison – la vertu intégrant les deux, ainsi que le répète continûment Aristote - mais entre le « commençant » et l'homme avançé dans la pratique du bien.
    Nous ne raisonnons plus en ces termes. Et s'il en est ainsi, c'est que nous pensons (plus ou moins consciemment) que la morale est une affaire de devoir et d'obéissance à des principes et à des règles et non pas, d'abord et avant tout, une question de pratique, d'expérience et, donc, d'éducation et de transmission. De sorte que nous ne nous soucions guère, sauf lorsqu'il s'agit de nos enfants, de prendre en considération à quel individu particulier, à un stade précis de son existence et de son développement, s'adresse le « discours » moral : ce qu'il est capable d'entendre, de comprendre et de mettre en oeuvre. De là l'inefficacité, souvent soulignée, de l'imprécation morale, lorsqu'elle se contente de se présenter comme un ensemble de préceptes sur le mode du « Tu dois ». Si nous ne sommes pas en mesure de répondre à la question de savoir en quelle manière cela importe de vivre selon la rectitude, plutôt que de toute autre manière, égoïste, indifférente aux autres, etc., tout porte à craindre que les incitations à nous corriger et à devenir meilleur resteront lettre morte. Or cet enracinement de la vertu dans le tout d'une existence qui vaut la peine d'être vécue de cette manière-là, et non d'une autre - précisément parce que c'est le propre de la « bonne vie » - est très généralement oubliée de notre approche de l'éthique, quand elle n'est pas ouvertement rejetée, comme par Kant.
    Nous mesurons dès lors tout ce qui nous sépare des temps anciens, qui n'ont, pourtant, rien perdu de leur actualité. Mais qui serait prêt à défendre aujourd'hui que la morale est un apprentissage de la vie vertueuse et non, primordialement, une sommation à l'obéissance et au devoir ? Chacun n'est-il pas libre de conduire sa vie comme il l'entend, pour autant qu'il respecte autrui dans sa dignité et qu'il ne contrevienne pas aux prescriptions de la bienséance ? Non décidément, pour nous, la morale n'a rien à voir avec le bonheur, l'excellence d'une vie accomplie. L'image qui lui convient, c'est la règle (dans le double sens du mot), non le chemin.

    mercredi 5 août 2009

    Vertu et bonheur

    Quiconque voudrait approfondir sa connaissance des différentes conceptions éthiques qui ont dominé l'Antiquité grecque et romaine devrait se procurer l'ouvrage de Julia Annas - The Morality of Happiness (Oxford University Press, 1993) - dans lequel je me suis plongé avec passion. L'auteur, professeur de philosophie à l'université d'Arizona, est un des meilleurs connaisseurs de cette époque et elle nous entraine dans une mise en perspective formidablement vivante du débat qui anime les principaux penseurs de la tradition antique.
    Pour les Anciens, dans leur ensemble, qu'ils soient aristotéliciens, sceptiques, stoïciens ou épicuriens, la morale est, dans sa structure essentielle, une éthique des vertus : si la fin de l'existence humaine dans son ensemble est le bonheur, ou plutôt une vie accomplie - au sens large du terme - l'excellence qu'il s'agit de viser passe par l'apprentissage puis par la pratique intelligente, jusqu'à devenir presque spontanée et naturelle, de ces "bonnes actions" que sont la tempérance, le courage, la justice, etc. Tous sont d'accord sur ce point. Et l'on voit en quoi cette orientation se distingue de l'idée, si chère à nous autres Modernes, que la morale est d'abord une affaire de principes et de devoirs, d'obligations contraignantes qui doivent être respectées pour elles-mêmes, mais qui ne sont pas inscrites dans la finalité d'une existence portée à l'heureux accomplissement de ses potentialités les plus hautes (et les plus humaines).
    La science de Julia Annas est impressionnante, mais le plus intéressant est à la fois la manière dont elle dégage et discute les grands thèmes de la morale des Anciens, avec beaucoup de science mais sans pédantisme, et la permanente confrontation qu'elle mène avec les principales orientations de la pensée éthique des Modernes. Contrairement à ce que l'on pense parfois, les auteurs de l'Antiquité restent d'une totale actualité - quiconque les lit ou les relit ne peut manquer d'être surpris par leur vigueur et leur juvénilité, j'allais dire leur "tonicité" - et l'on gagnerait beaucoup à se rappeler que la morale, avant d'être un ensemble de prescriptions, pourrait aussi être un "art de vivre".
    Chaque page, chaque ligne presque, de cet ouvrage est passionnante. Je regrette de ne pas l'avoir lu au moment où j'écrivais Un si fragile vernis d'humanité. Bien des idées que j'ai essayé de dégager dans la conduites altruiste des Justes appelleraient à être exposées et comprises à la lumière de ces éthiques, si peu moralisantes, des vertus. Mais est-ce là un mot et une notion que l'on peut encore employer aujourd'hui sans tomber dans l'incompréhension ou le ridicule ? Quelques philosophes américains s'y risquent de nouveau. Ils sont peu nombreux. En France, il n'en est aucun.

    samedi 1 août 2009

    Culte des apparences

    Et si le voile islamique ou le tchador répondaient à la volonté de soustraire les femmes au culte, j'allais dire au diktat si cruel des apparences ? S'il s'agissait de réserver leur corps à celui qui est destiné à l'aimer (je n'ai pas dit à le "posséder") et non pas de l'exposer à la convoitise des regards, souvent si vulgaire et indécente ? Je suis assez certain qu'il s'agit aussi de cela. En sorte que, non, je ne suis pas disposé à voir dans ces coutumes et ces règles, par définition, une aliénation de la femme.
    Au reste, ces canons vestimentaires sont-ils nécessairement opposés à l'érotique des relations amoureuses ? La tradition islamique a pourtant donné de magnifiques textes qui valent bien Le cantique des cantiques, ne serait-ce, pour celui que je connais, Les mille et une nuits. Je suis bien trop ignorant de cette culture et de ses pratiques pour être en mesure d'envisager tous les aspects du sujet. Mais j'imagine volontiers qu'une femme puisse tout à la fois être extrêmement pudique dans son apparence et libre et enjouée dans ses relations intimes privées.
    La vraie question est plutôt de savoir si les femmes, voilées ou non, ont droit à une vie publique indépendante, si elles ont le droit de sortir de la sphère familiale et de s'exposer, non pas au regard des autres, mais à la rencontre, à l'échange, au débat, au travail aussi. Et là, c'est entendu, il y a bien des progrès à faire dans le monde musulman.
    C'est le confinement des femmes dans l'espace clos de la vie domestique qu'il faut dénoncer, non la réserve dont elles peuvent faire preuve dans l'exposition de leur corps - ou, pour être plus explicite, de leurs formes. Il se peut que l'un aille avec l'autre - tel est, en effet, le cas dans certains pays musulmans - mais rien, en soi, n'impose de lier pudeur et oppression.

    mardi 28 juillet 2009

    Et si elles portaient le tchador ?

    On s'emballe toujours, on monte sur ses grands chevaux lyriques - merci Monsieur Kundera de nous déniaiser ! - puis la réalité vous rattrape par les cheveux. Mon frère m'apprend que ces religieuses, que je présentais comme des cierges dressés au bord de la mer, en fait étaient venues assister... à une compétition de surf ! Bon, cela ne change pas grand chose : rien me m'interdisait de lire cette photographie avec mes propres yeux et de l'interpréter selon mes préoccupations personnelles, puisqu'elle était sans légende.
    Plus intéressante et troublante est la question posée par notre amie, Lara : aurais-je fait le même commentaire si, au lieu de porter la robe des moniales, ces femmes étaient revêtues de la burqa ?
    On le sait, une enquête parlementaire est annoncée prochainement sur l'éventualité d'en interdire le port en France (en certains lieux ? partout ? dans certains emplois, c'est déjà le cas) ; des "spécialistes" et des chercheurs en sciences sociales ont déjà été auditionnés par une commission ad hoc. Si le port de la burqa qui dissimule entièrement le corps, et le visage par une meurtrière, peut légimement être dénoncé - il ne s'agit d'ailleurs nullement d'une prescription vestimentaire inscrite dans le Coran - en va-t-il de même du tchador ?
    Première question : l'obligation faite aux femmes de se couvrir entièrement le corps - mais est-ce toujours contre leur gré ? - est-elle nécessairement une aliénation ? Franchement, je ne sais pas. Du reste, je doute que la question soit bien posée, la notion de libre-arbitre étant infiniment problématique. Penser la liberté humaine indépendamment des appartenances culturelles, seraient-elles simplement locales, est plutôt illusoire. La question est vaste et fait l'objet d'interminables controverses. Je n'insisterai pas. Mais ce qui me paraît certain, c'est que la chosification du corps féminin, transformé dans nos sociétés en objet d'appétit sexuel (de la part des hommes, évidemment) n'a rien d'une libération. Je n'ai pas grande sympathie pour les expressions extrêmes du féminisme, mais je comprends et je partage leurs protestations lorsqu'il s'agit de dénoncer cet asservissement permanent au désir masculin. Les images données de la femme, dans la publicité par exemple, ne témoignent-elles pas également d'une véritable aliénation ? Le fait que les femmes se conforment librement à cette image donnée (exigée ?) d'elles-mêmes ne change rien à l'affaire. Y a-t-il moins de respect du corps féminin dans l'obligation faite de le couvrir entièrement, excepté les mains et le visage - le visage humain devrait toujours rester à découvert - ou dans les puisssantes incitations (symboliques, sociales, mais économiques aussi) à le rendre désirable ? Dans les deux cas, l'appétit sexuel masculin est là, comme en embuscade, soit pour déjouer sa violence prédatrice, soit, au contraire, pour l'inciter. C'est d'abord cela qu'il faudrait mettre en cause. Chez nous, et pas seulement dans les positions, en effet retrogrades, des Talibans que nous ne saurions tolérer.
    Deuxième question qui porte sur la liberté des femmes qui serait ainsi bafouée par une contrainte religieuse archaïque. Le port du tchador ne serait admissible que lorsqu'il résulte d'un choix volontaire. Admettre ce principe serait déjà beaucoup demander à nos concitoyens dont la plupart auront bien du mal à envisager et à accepter qu'une femme, plus encore qu'une jeune fille puisse, aujourd'hui dans notre France moderne, décider librement de se couvrir toute entière. Or, c'est pourtant le cas, que cela nous plaise ou non. Mais on n'est pas en reste d'arguments : une telle décision, prétendrait-elle être libre, ne serait que la manifestation d'une aliénation inconsciente de la personne qu'il faudrait, donc, affranchir malgré elle de ces liens. Si elle est jeune et jolie, c'est franchement un devoir civique. Mais là, mes amis, on n'a pas fini ! Et puis, dites-moi, ce programme est-il seulement acceptable ? N'est-ce pas ce projet - faire le bonheur des hommes malgré eux (c'est-à-dire malgré leur ignorance, leurs passions aveuglantes, leur imbécilité) - qui a nourri toutes les entreprises totalitaires ?
    Si le libéralisme politique a une vertu incontestable, c'est d'abord d'avoir compris que ni la société ni l'Etat n'ont à se prononcer sur les conceptions que les individus se font du bien et du bonheur et qu'il leur appartient de respecter la pluralité des conceptions que chacun s'en fait (pour autant qu'elles ne portent pas atteinte à l'ordre public et qu'elles respectent les droits humains fondamentaux). Cela s'appelle la tolérance ! Bien que ce principe ne soit pas sans restrictions, les limites à lui apporter doivent être mûrement réfléchies et justifiées.
    Pour ma part, je le dis sans ambages, je serai ravi de vivre dans une société où les policiers au coin de la rue portent le turban sikh et je ne répugnerai pas être servi à la poste par une femme souriante portant le voile islamique ou revêtue du tchador. Eh bien, non, je ne doute pas qu'on puisse porter ce vêtement et avoir le sourire aux lèvres ! Certains ne l'admettrons pas ? Tout le problème est là !

    dimanche 26 juillet 2009

    From Outer Space

    Diaporama de l'exposition From Outer Space par le collectif de graphistes VLF - Thomas Cristiani, Séraphim Ranson et Antoine Roux - présentée en ce moment à Aix-en-Provence (Galerie Alter Ego).
    Vous pourrez (re)lire le texte que j'ai écrit pour leur catalogue en tapant le nom de l'exposition dans la barre de recherche à droite de cette page :



  • www.seraphimranson.com
  • samedi 25 juillet 2009

    Au bord de la mer

    J'ai découvert cette superbe photographie de religieuses au bord de mer, prise par mon frère Ivan, en allant ce matin sur son site (que je vous invite à visiter).
    Je voudrais trouver les mots pour exprimer ce que cette image évoque en moi. Mais comment ne pas être désemparé si l'on compare en esprit ces longs voiles blancs comme des ailes repliées d'oiseau avec l'exposition des corps nus sur les plages en été ? Ce n'est pas seulement pudeur d'un côté et indécence de l'autre : l'opposition est trop moralisante pour toucher juste. Non, c'est d'autre chose dont il s'agit. L'habit monastique nous paraîtrait a priori totalement déplacé en un tel endroit, mais cette photographie ne nous invite pas à rire ou à nous moquer. Elle produit un choc, nous révélant qu'il est une autre manière de vivre et d'être présent au monde dont nous avons, pour la plupart, perdu l'intelligence et le souvenir. La mer ne nous appelle pas nécessairement à nous dénuder et à nous jeter en elle - quoique nous plongions et nagions en elle avec une joie toujours nouvelle ; elle peut aussi se donner à voir et à contempler dans le calme ou l'étonnement. Le mouvement oblique de l'une des femmes indique la possibilité d'une telle surprise qui n'est pas curiosité mais émerveillement au spectacle de la beauté, sans doute partagé par celle debout à ses côtés. Les autres sont assises dans le silence et ce silence se communique à nous. Aucune ne semble prier, mais toutes donnent l'impression de se tenir dans la présence tranquille du sacré.
    Si la nature est un temple à ciel ouvert - cette représentation, à tout prendre, vaut bien celle de la domination technique - quoi d'étonnant qu'il faille y cheminer avec les vêtements qui conviennent ?

  • www.itopus.com
  • Théâtre des Idées

    Le débat, animé par Nicolas Truong, que nous avons eu, Nancy Huston et moi-même, au Théâtre des Idées à Avignon, le 19 juillet, sur le théme "Comment devient-on un héros ? Comment devient-on un bourreau ?", peut être écouté à l'adresse suivante :

  • www.festival-avignon.com
  • mercredi 22 juillet 2009

    Raison et sentiment

    Dans les débats qui aujourd'hui animent la philosophie morale dans le monde anglophone - la France reste à l'écart mais qu'avons-nous produit chez nous ces dernières années qui compte vraiment dans ce domaine ? - domine l'opposition entre les partisans d'une conception déontologique - disons rationnelle - de la motivation morale et ceux qui, au contraire, dans le sillage ouvert par les théoriciens du sentiment moral au XVIIIe siècle (Hutcheson, Hume ou Adam Smith), repris aujourd'hui par les théoriciens du care (Carol Gilligan ou Martin Hoffman), estiment que sans détermination sensible ou affective de la volonté - qu'elle soit à mettre au compte d'un sens moral inné ou d'une inclination naturelle à la sympathie - nul ne serait incité à agir en faveur d'autrui, ni à faire "ce qui convient".
    Pour les premiers, de Kant à Rawls, agir de façon morale, c'est d'abord et avant tout respecter un ensemble de devoirs qui s'imposent de façon inconditionnelle selon les impératifs de la raison. S'il importe de se délier de ce qui vient de la sensibilité, c'est que celle-ci est une faculté à la fois partiale et changeante et que sur un sol aussi mouvant, il est impossible de rien édifier et fonder qui puisse satisfaire aux critères d'universalité et d'impartialité. La morale est composée de principes de base - un ensemble de droits et de devoirs - qui ne sont pas négociables selon les individus ou les circonstances et qui doivent être respectés quelle que soit notre inclination personnelle à leur endroit. Rien donc qui doive être mis au compte du caractère vertueux de chacun, pas plus que de ses dispositions spontanées à suivre les préceptes de la raison. Le devoir de véracité ou l'interdiction de commettre le meurtre s'imposent d'eux-mêmes et la sensibilité ne joue aucune part dans le caractère impérieux de ces principes. Pas plus n'y a-t-il lieu de tenir compte de la relation que nous entretenons avec les autres : qu'ils nous soient proches ou lointains, que nous soyons liés à eux par des relations affectives ou qu'ils nous soient étrangers, voire indifférents, est sans importance.
    A l'opposé, nombre de philosophes, dits "humiens" ou "néo-humiens", reprennent le fameux argument soutenu par l'auteur du Traité de la nature humaine selon lequel la raison est impuissante par elle-même à engager quiconque à agir : "C'est une chose que de connaître la vertu, c'en est une autre que de régler sur elle la volonté" (David Hume, TNH, III, section I). L'obligation morale est éprouvée bien plus qu'elle ne résulte de la représentation (de nature cognitive) d'un bien à suivre ou d'un mal à éviter - "la morale est plus proprement sentie que jugée" (section II) - et elle serait sans efficace si elle n'était enracinée dans le sentiment naturel de sympathie - nous dirions aujourd'hui d'empathie - qui nous fait percevoir les plaisirs et des peines que les autres ressentent, sentiment d'autant plus intense que nous sommes "intéressés" aux êtres dont il s'agit et qu'ils nous sont proches. Le problème, parmi tant d'autres, est que ce sentiment n'a rien de général et d'universel, qu'il n'a rien d'obligatoire, de sorte qu'aucune norme prescriptive ne peut être tirée d'un sentiment qui ne saurait être exigé.
    Il reste cependant que le sens commun estime, à juste, que quiconque est dénué d'empathie au spectacle de la souffrance et de la détresse de ceux qu'il rencontre sur son chemin - on songe, bien sûr, à la célèbre parabole du "Bon samaritain" dans l'Evangile de Luc (10, 25-37) - témoigne d'une sorte de déficience morale qui n'est pas simplement un handicap mais une faute. Sans compter que cette déficience du sentiment d'empathie ouvre la porte à tous les crimes. N'est-ce pas précisément de cela dont manquaient les Nazis à l'égard de leurs victimes ?
    Une philosophie morale qui excluerait tout de qui relève de la sensibilité tombe dans une conception des devoirs que marque un formalisme ou un rationalisme trop abstrait. Car enfin on ne serait guère porté à considérer comme vraiment "moral" un homme qui n'agirait que par contrainte et discipline, alors que son "coeur" resterait désespérement froid. Nous serions au mieux porter à louer les efforts qu'il fait pour surmonter son égoïsme ou son indifférence, mais nous ne saurions voir en lui l'exemple d'une humanité morale accomplie.
    Est-on cependant condamner à opposer ces deux versants de la philosophie morale, l'un "rationaliste", l'autre "sentimentaliste", l'une qui souligne ce qui, en nous, relève d'une spontanéité naturelle à secourir et à venir en aide, l'autre qui met l'accent sur la représentation de la loi et la discipline à suivre ?
    On voit bien ce que cette présentation a d'excessivement antinomique. Comme toutes les exclusions trop rigoureuses, elle manque la vérité qui est dans l'entre-deux. S'il est vrai que nous approuvons une action désintéressée, généreuse, qui procède d'un élan sans calcul, presque immédiat, nous entendons aussi qu'elle ne soit pas dénuée de réflexion, nous voulons aussi qu'elle convienne à la situation présente et qu'elle réponde à des valeurs qui s'imposent lors même que cette spontanéité ferait défaut, en sorte que telle action puisse être approuvée par un "spectateur impartial", c'est-à-dire par nous-même tel que nous nous verrions dans le regard objectif d'un autre (c'est là une idée centrale chez Adam Smith). De même, nous n'acceptons pas que le bien doive être réservé et restreint à ceux dont nous sommes proches - nos enfants, nos amis, nos concitoyens, etc : il est des obligations de nature morale qui doivent être respectées à l'égard de tout homme quelqu'il soit.

    mardi 21 juillet 2009

    Avignon, 2009










    Nancy Huston et votre serviteur avant notre débat au Théâtre des Idées en Avignon, le 19 juillet 2009. Bras dessus, bras dessous, au sens propre comme au figuré, tant de choses nous rapprochant spirituellement et intellectuellement. "Quelquefois, il y a des sympathies si réelles que, se rencontrant pour la première fois, on semble se retrouver". Rarement ai-je eu l'occasion d'éprouver de façon si inattendue la justesse de ce mot de Musset.
    Au reste, le succès fut au rendez-vous : plus de 700 personnes présentes. La joie de rencontrer quelques lecteurs du Vernis fragile qui m'ont dit des mots touchants qui valent toutes les récompenses et que je remercie de tout coeur.

    samedi 18 juillet 2009

    Nancy Huston

    De tous les essais et romans de Nancy Huston que j'ai lus en préparation au débat que nous aurons aujourd'hui en Avignon, les plus beaux sont, à mes yeux, Professeurs de désespoir et Journal de la création (publiés chez Acte Sud dans la collection Babel). S'en dégage, entre autres thèmes, une apologie de la vie, dans ses heurs et ses malheurs quotidiens, qui se refuse aux postures nihilistes ou "négativistes", chères à de nombreux écrivains contemporains (de Cioran à Houellebecq en passant par Jelinek, Thomas Bernhard et d'autres), un éloge de la maternité et du corps (et donc de la féminité, mais qui n'a rien de "féministe"), de l'amour humain aussi dans ses diverses expressions. L'expérience personnelle, parfois très intime, de l'auteur s'accompagne d'évocations passionnantes de nombreuses grandes figures de notre tradition littéraire (sa culture, dans ce domaine est impressionnante). Dans la belle langue d'un écrivain authentique - ce qui n'est pas si fréquent aujourd'hui, reconnaissons-le - chaque ligne témoigne avec pudeur, mais parfois avec une fureur à peine contrôlée lorsqu'elle rencontre le discours de la haine de soi, de cet amor mundi qui la rend si proche, sur ce point du moins, d'Hannah Arendt. Quoique celle-ci n'ait pas eu d'enfant, la notion de "natalité", liée au miracle du commencement, détermine en effet profondément sa conception de la liberté humaine.
    Est-ce le privilège des femmes qui refusent de calquer leur existence sur la vision masculine du monde (à la différence de Simone de Beauvoir par exemple) de nous inviter à respecter la vie, à ne pas la détruire ni à la mépriser ou à la haïr, tout simplement parce qu'elles l'ont portée et qu'elles l'ont donnée ? S'il y a un thème qui traverse l'oeuvre de Nancy Huston - j'allais dire la chair de son oeuvre -, c'est bien celui-là. Ce n'est peut-être pas toujours une leçon de joie, mais c'est incontestablement une leçon de paix.
    Hannah Arendt fut victime un jour d'un grave accident de voiture qui la laissa entre la vie et la mort. Dans cet étrange état intermédiaire, elle eut, raconte-t-elle, à "choisir" entre partir ou rester ici-bas. Son existence lui parut alors assez belle et intéressante pour ne pas se précipiter vers le grand Voyage, et elle survécut. Cette question - la vie vaut-elle la peine d'être vécue - Rousseau l'aborda dans une fameuse lettre à Voltaire (qui date de 1756, si je me souviens bien) en réponse au pessimisme, presque désespéré, affiché dans le Poème sur le désastre de Lisbonne.
    Si ces références me reviennent à l'esprit en écrivant ces brèves lignes sur Nancy Huston, c'est parce que la tonalité existentielle qui traverse ses essais est, en dernier ressort, celle de la confiance, une confiance qui est ancrée dans la plus belle des joies qui nous soient réservées sur terre : l'amour que nous donnent nos enfants. En sorte que, non, tout ne se résume pas à l'absurde, au néant et au vide. Les professeurs de désespoir exercent une séduction d'autant plus grande qu'ils prétendent incarner le regard de la lucidité, mais l'intelligence de la vie ne saurait se satisfaire de ces imprécations, finalement assez factices. Voilà pourquoi il faut lire Nancy Huston.

    vendredi 17 juillet 2009

    Avignon

    Le journaliste du Monde Nicolas Truong a eu la gentillesse de m'inviter à un débat organisé par le Festival d'Avignon, dans le cadre du Théâtre des Idées, qui aura lieu demain, 19 juillet, avec la romancière et essayiste Nancy Huston, sur le thème "Héros et bourreaux". Le débat sera ensuite diffusé par France-Culture et sur le site de Télérama.
    N'étant jamais allé au Festival, c'est pour moi une première expérience que je vous raconterai le moment venu.

    jeudi 16 juillet 2009

    Hannah Arendt

    Hannah Arendt donna fort peu d'interviews télévisées. Celle qu'elle accorda à Roger Ferrara en 1974, un an avant sa mort, est donc d'autant plus précieuse. Elle y évoque brièvement certains des thèmes principaux de sa pensée politique : sa critique du nationalisme et de l'Etat-nation, son attachement à la pluralité des opinions, liée au refus d'une conception de la démocratie fondée sur le principe du vote majoritaire (conduisant à l'éviction des minorités), l'importance dans le système républicain des Etats-Unis de la Constitution, dont le premier but, explicitement poursuivi par les Pères fondateurs, est d'éviter l'apparition d'une tyrannie de l'exécutif.
    A l'époque, l'oeuvre d'Hannah Arendt était fort peu connue en France. Seul son livre Eichmann à Jérusalem avait été lu, ayant déclenché, ici comme aux Etats-Unis, une vive polémique, en particulier dans Le Nouvel Observateur, mais pour le reste, il fallut encore presque deux décennies pour que sa pensée soit reconnue comme étant l'une des plus importantes contributions à la philosophie politique du XXe siècle.

    dimanche 12 juillet 2009

    Mépris de la coutume

    Le coeur de la pensée libérale - ce courant est aujourd'hui si décrié qu'on peine à y regarder de plus près - est exprimé dans ces quelques phrases, tirées de De la liberté de John Stuart Mill (1859) :
    "J'ai dit qu'il était important de laisser le plus de champ possible aux pratiques contraires à la coutume, afin qu'on puisse voir en temps voulu lesquelles sont propres à passer dans la coutume. Mais l'indépendance d'action et le mépris de la coutume ne méritent pas seulement d'être encouragés pour l'opportunité qu'ils donnent de découvrir de meilleures façons d'agir et des coutumes plus dignes d'être adoptées par tous. Il n'y a pas que les gens dotés d'un esprit nettement supérieur qui puissent mener la vie qui leur plaît. Il n'y a pas de raison pour que toute existence humaine doive se construire sur un modèle unique ou sur un petit nombre de modèles seulement. Si une personne possède juste assez de sens commun et d'expérience, sa propre façon de tracer le plan de son existence est le meilleure, non parce que c'est la meilleure en soi, mais parce que c'est la sienne propre."
    L'ouvrage de John Mill est un plaidoyer vibrant qui défend le "droit" de chacun à mener son existence comme il l'entend, indépendamment, voire à contre-courant, des modes de vie établis ou convenus. Tout d'abord - et c'est la raison essentielle - parce que pour un libéral, il n'est pas de conception du bien ou de la vie bonne qui échappe à la pluralité des conceptions que s'en font les hommes et que la liberté et l'indépendance sont les seuls principes auxquels nous devons accorder une valeur absolue.
    La liberté, ainsi entendue, fait de l'individu un être originairement asocial, l'établissant dans son autonomie comme un "moi désengagé" (l'expression est de Michael Sandel). C'est sur cet aspect anthropologique que porte d'abord la plupart des critiques - dits "communautariens" - du libéralisme : poser le principe de cette primauté et de cette transcendance du "moi" est une illusion, ne serait-ce que parce que le moi dont il est question est lui-même historiquement et socialement inscrit dans un monde, une communauté précisément, qui le précède. Le défenseur de la doctrine libérale ne niera pas une telle inscription, mais il affirmera que le sujet peut toujours établir un rapport critique avec les allégeances, les coutumes et les normes sociales qui déterminent les fins de son existence. Selon les mots de John Rawls, "nous sommes à nous-mêmes nos propres sources de prétentions valides".
    Les éditions des PUF ont publié en 1997 un remarquable recueil d'articles consacrés à ce débat sous le titre Libéraux et communautariens.

    lundi 6 juillet 2009

    Exposition

    Lorsque Antoine Roux, Thomas Cristiani et Séraphim Ranson - associés sous le sigle VLF - m'ont demandé de rédiger un texte pour le catalogue de l'exposition, From Outer Space, qu'ils présentent à Aix-en-Provence, malgré l'honneur qui m'était fait, j'ai failli me dérober. Ecrire quelques mots généraux sur l'art abstrait, la sculpture d'inspiration cubiste, la signification de la perception esthétique d'un objet saisi dans ses découpes géométriques, eût été une manière de succomber à la facilité que ce travail interdisait d'emblée. Et cela d'autant plus qu'il s'agit de jeunes artistes, déjà animés par un sérieux, un sens de l'exigence et de la discipline qui imposent le respect. Non, décidément, je ne saurai pas être à la hauteur, me disais-je. Ce monde m'est étranger, comme il le sera sans doute pour nombre de visiteurs, ne serait-ce que parce qu'ils viennent de l'univers du graphisme et qu'ils posent aux outils technologiques dont ils se servent des interrogations théoriques qui ne nous sont pas familières.
    Et pourtant... au premier regard, cette étrangeté ne nous laisse ni indifférents ni perplexes, et elle n'est certainement pas faite pour choquer. Ces cubes assemblés en plans complexes et savants se tiennent dans une présence déroutante, énigmatique, qui n'est la représentation d'aucune réalité. Pas plus qu'ils ne font image, ne sont-ils l'expression de quelque subjectivité, abandonnée sans retenue à ses élans. Ils sont là, tout simplement, à la fois massifs et légers, porteurs silencieux d'un message qui nous échappe mais qui ne défie personne. S'adresse-t-il même à nous ? On n'en sait rien. Jouant de la lumière dans leur beauté sobre, comme des blocs tombés d'un ailleurs inexploré - de là le titre de l'exposition - ils nous invitent à une expérience ascétique du dépaysement qui ouvre à la méditation plus qu'au commentaire, pas même à la rêverie. On songe immanquablement aux sombres monolithes de 2001, l'Odyssée de l'espace de Stanley Kubrick. Libre variation des formes, mais pensée et donc tout sauf gratuite et arbitraire. Mettant en mouvement les facultés de l'esprit - la sensibilité, l'imagination et l'entendement - parce qu'on a le sentiment, plus intuitif que raisonné, que tout fait sens, s'ordonne dans une cohérence interne, quoiqu'elle se déploie en expressions diverses et multiples - volumes ou dessins - que les artistes font entrer en résonance et en réseau. Notre perception ordinaire est déplacée par des constructions qui ne désignent aucune réalité connue mais qui nous rappellent que toute perception sensorielle est, de toute façon et toujours, une construction mentale du réel. Cela ne signifie pas que le monde n'existe pas sans nous, mais qu'il ne nous est accessible que par le biais de médiations. Toutes n'ont pas pour fin de rendre le monde plus compréhensible, intelligible ou maîtrisable. L'art obéit à d'autres lois, qui lui sont propres.
    Le texte, remarquable, de Kim de Groot qu'on lira dans les pages suivantes du catalogue apporte de précieuses indications pour comprendre ce qui se joue dans ce travail d'une grande sophistication : en quelle manière les hypercubes s'inscrivent dans la tradition cubiste, quoique dans un sens plus radicalement conceptuel ; plus originalement encore, comment des images purement virtuelles et impossibles, produites par un logiciel informatique, se matérialisent dans des volumes concrets qui invitent à repenser le rapport entre réalité et virtualité.
    Mais l'oeuvre d'art, on le voit ici, n'est jamais réductible à la fabrication ni même à l'intention dont elle procède. Toujours, elle s'échappe dans une existence autonome qu'il appartient à chacun de saisir, sans jamais pouvoir se l'approprier. On peut ne rien connaître du monde dont proviennent ces jeunes créateurs et se sentir, néanmoins, pleinement à l'aise avec leurs oeuvres simples et impeccables. Si celles-ci nous touchent, nous intéressent, convoquent notre attention et engendrent en nous un véritable plaisir, c'est qu'elles existent en elles-mêmes, indépendamment de toute référence et connotation. Cela suffit !

    dimanche 5 juillet 2009

    From Outer Space

    La belle exposition "From Outer Space" des jeunes artistes Antoine Roux, Thomas Cristiani et Séraphim Ranson, qui vient d'être présentée avec grand succès à Rotterdam, pourra être appréciée à Aix-en-Provence (Galerie Alter Ego, 9, rue Aumône Vieille, du 9 au 31 juillet). Le vernissage aura lieu jeudi 9 juillet à partir de 19h.









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