On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

jeudi 11 décembre 2008

Ce soir ou jamais

L'émission sur France 3 à laquelle j'ai participé mercredi soir peut être regardée à l'adresse suivante.
  • ce-soir-ou-jamais.france3.fr
  • mardi 9 décembre 2008

    Le choc des civilisations

    Peu d’ouvrages ont déclenché dans le monde entier autant de controverses et de polémiques que celui, paru en 1996, de Samuel Huntington, professeur de sciences politiques à l’université de Havard, Le choc des civilisations. Toutefois, il s’agit d’un livre important, souvent plus connu par ouï-dire que réellement lu, d’un de ces livres qui oblige à considérer les choses sous un angle inaccoutumé et qui propose à la fois une synthèse – la synthèse d’un grand savoir – et un modèle d’interprétation du monde simple et puissant, mais en même temps formidablement contestable.
    Que nous dit-il en substance ? La configuration des relations entre les Etats, héritée de la Seconde Guerre mondiale, et qui opposait deux superpuissances rivales, a disparu avec l’effondrement du système communiste à la fin des années quatre-vingt. Mais l’espoir qui s’ensuivit de l’émergence d’un « nouvel ordre mondial », marqué par le triomphe des valeurs libérales occidentales, la fin des conflits idéologiques et l’avancée inexorable de la « démocratie de marché », a rapidement fait long feu. Une nouvelle réalité géopolitique s’est progressivement imposée : la recomposition de la politique globale selon des « axes culturels » que Huntington appelle, et la formule lui a été vivement reprochée, des « blocs civilisationnels ». Sous l’impulsion de facteurs essentiellement ethniques et religieux se dessine un nouveau système conflictuel d’alliances, qui n’est plus bipolaire mais multipolaire et qui, par conséquent, est infiniment plus dangereux et incontrôlable que tout ce que nous avons connu par le passé. Tel est, en bref, le constat.
    La « civilisation » n’est pas l’apanage seulement de l’Occident, comme on l’a trop souvent cru depuis le XVIIIe siècle. D’autres vastes ensembles prennent aujourd’hui conscience de leur puissance politique, économique et militaire et, ce qui compte davantage, de leur capacité à définir pour les individus, déboussolés par les conséquences de la modernité, leur identité. L’émergence de ces « blocs civilisationnels » - Huntington en dénombre sept (les civilisations chinoise, japonaise, hindoue, musulmane, occidentale, latino-américaine, et, potentiellement, africaine) – est à la fois le produit de la modernité et, mis à part chez nous, l’expression du refus d’identifier la modernité avec l’Occident. Si le « nouvel ordre des civilisations » a pour trait commun de confronter le monde européano-américain à une mise en cause parfois radicale de ses valeurs fondatrices et son mode de vie, la lutte menée contre l’Occident par certaines grandes « cultures » - dans le monde musulman, mais aussi, d’une manière moins virulente, en Chine, en Inde ou au Japon – entend montrer qu’on peut être moderne sans être nécessairement « occidental ». La notion de « choc des civilisations », que Huntington emprunte à Bernard Lewis, désigne ainsi, tout d’abord, la diversité des réponses sociales et culturelles à ce fait universel qu’est la « modernité », apportant ainsi un démenti au fantasme de l’uniformisation du monde – le fameux « homme unidimensionnel » dont parlait Marcuse - qui serait la conséquence inévitable de la mondialisation ou de la globalisation économique des échanges. Malheureusement, d’autres conséquences sont plus inquiétantes.
    Chaque « bloc civilisationnel » se constitue autour d’« Etats phares », autour desquels gravitent, par cercles concentriques, des Etats de moindre importance, délimitant un espace à la fois géographique, politique et culturel, relativement clos. Or la relation naturelle entre ces Etats phares est fondamentalement, selon Huntington, la rivalité. Et aucun antagonisme n’est davantage animé par la haine et la violence que celui qui oppose l’islam au monde occidental et, dans une moindre mesure, celui-ci à toutes les autres puissances régionales, appelées à s’unir pour lutter contre son hégémonie. C’est ici qu’on passe d’une analyse purement descriptive à une prédiction de l’avenir dans laquelle l’Occident apparaît comme une forteresse assiégée de tous côtés par des ennemis dont le plus durablement menaçant est le monde musulman, pris dans son ensemble. Prédiction à laquelle les attentats terroristes du 11 septembre 2001 auraient apporté confirmation, donnant au paradigme de Huntington une puissance visionnaire sans précédent. Mais c’est précisément ce dont on peut douter. Non seulement parce que la présentation proposée de l’islam tient peu compte de son extrême diversité et de ses liens complexes avec l’Occident, mais, plus généralement, parce que les relations entre les Etats semblent n’être animées que par une seule passion destructrice : la haine contre ce que Huntington appelle « l’occidentoxication », comme si les principes humanistes que notre tradition a favorisés - mais est-elle la seule ? - étaient incapables d’être accueillies ailleurs dans leur universalité et leur autorité morale et ne constituaient pas le socle à l’élaboration possible d’un monde commun, respectueux de la diversité des cultures humaines.
    La vision d’un monde multipolaire laisse place à une conception manichéenne dans laquelle la civilisation occidentale , historiquement en déclin, et minée de l’intérieur par une très grave crise spirituelle, notamment du fait de la tendance à favoriser le multiculturalisme et le relativisme des valeurs, est mise en péril par l’hostilité que lui voue le reste du monde, donnant à craindre que se produise un jour le « choc total » entre la Civilisation et la barbarie et que s’abatte sur le monde un « âge de ténèbres » sans précédent. On comprend que de telles thèses aient pu susciter de très vives réactions…

    samedi 6 décembre 2008

    Voltaire et le mal

    Je tiens, depuis quelques mois, ces Conversations sur le mal en réserve d'une future éventuelle publication, pour en sortir aujourd'hui cet extrait où il est question plus particulièrement de Voltaire :
    "Si vous admettez, comme le fait Descartes et, avec lui, la théologie chrétienne, que Dieu est libre et tout-puissant, pourquoi cette toute puissance ne s’est-elle pas exercée d’une manière telle qu’elle fasse l’économie du mal ? Puisque Dieu est tout-puissant, il pouvait parfaitement faire que la volonté humaine s’exerçât en direction du bien sans rien sacrifier de l’indépendance du libre-arbitre. C’est l’argument de Bayle. Il faut que Dieu ait de toute éternité connu les immenses malheurs qui allaient affliger l’humanité. Qu’ils les aient non seulement connus, mais voulus. Pourquoi donc ne pas avoir suspendu une action aussi cruelle que la création ? Oui, nous sommes bien à la roue, comme vous disiez tout à l’heure. Le problème du mal pose à la théologie chrétienne des difficultés telles que vous devez ou bien poser un Dieu soumis à la nécessité, c’est-à-dire un Dieu qui est rationnel mais qui n’est ni tout puissant ni libre, ou bien envisager l’hypothèse d’un Dieu cruel. Mais dans les deux cas, vous lui attribuez des qualités qui sont contraires à son essence, du moins telle que les docteurs de l’Eglise la définissent.
    - En vous écoutant parler, je songe à la position complexe et tourmentée de Voltaire.
    - Oh, Voltaire ! Evidemment il tient une place importante dans ces controverses sur le mal et la justice divine au XVIIIe siècle. Avec lui, se clôt la période ouverte par Malebranche. Songez un instant à l’extraordinaire richesse des débats métaphysiques qui ont opposé durant soixante-dix ans à peine les plus grands esprits de l’époque. Pour simplifier les choses : Malebranche auquel répond Bayle, auquel répond Leibniz, auquel répond Voltaire. Quiconque s’intéresse à la question du mal trouve là un foisonnement formidablement riche d’arguments qui ne peut être comparé à aucune autre période de la pensée. Voltaire, oui. On ne le lit plus aujourd’hui avec grand sérieux. C’est le domaine réservé des spécialistes de littérature. Et les philosophes de métier le considèrent plutôt avec mépris, ou condescendance. Un peu comme Camus qui n’a pas l’envergure intellectuelle et spéculative d’un Heidegger ou d’un Wittgenstein. Pas plus que Voltaire n’est Kant ou Hegel. Il n’empêche, il y a beaucoup à puiser dans son oeuvre. Pour ma part, j’ai toujours été frappé, touché même, par les contradictions dans lesquelles il s’enferre. D’un côté, le Voltaire de la jeunesse qui affirme, avec Pope, dans une veine toute malebranchiste, que “Tout est bien” parce que “Tout est en ordre”; le Voltaire qui ironise, dans les Lettres philosophiques, contre le pessimisme de Pascal. Mais, d’un autre côté, vous avez le Voltaire noir des contes, de Candide, du Voyage de Scarmentado, du Poème sur le désastre de Lisbonne qui résonne d’accents profondément pascaliens. Les contes, c’est vraiment le degré zéro de l’écriture, pour reprendre la formule de Roland Barthes. D’une modernité surprenante. Pas d’adjectifs pour qualifier les événements auxquels sont exposés les héros. Rien que le récit de leur enchaînement absurde dans des périples où se succèdent des expériences qui ne mènent à rien, sinon précisément à la découverte de l’universalité de la méchanceté humaine et l’absurdité de l’existence. Une espèce de voyage initiatique à l’envers. Les “héros”, en fait ce sont plutôt des “anti-héros” n’ont pas d’épaisseur, d’identité, de psychologie, la fortune mauvaise se joue d’eux comme de marionnettes. Les contes de Voltaire ont quelque chose de mécanique qui fait froid dans le dos, et cette mécanique est grinçante. Voltaire pratique une forme d’ironie “chapelinesque”. Oui, c’est ça, comme dans les meilleurs films de Chaplin, “Les temps modernes” par exemple.
    - Cette comparaison est vraiment surprenante.
    - Au vrai, je n’y avais jamais songé avant qu’elle me vienne à l’esprit en parlant avec vous. Voltaire lui-même compare à plusieurs reprises dans sa correspondance les hommes à des marionnettes, ou à des souris, parfois à des poulets, qui ne savent rien du sort qui les attend, sauf que selon toute vraisemblance il n’aura rien d’heureux et que la mort seule est au bout. On ne retient le plus souvent chez Voltaire que l’image du “Dieu architecte”, du Dieu géomètre. Mais c’est oublier qu’il y a chez lui une toute autre figure, non moins présente, qui est celle du Dieu boucher, du Dieu cruel, qui lui vient de son éducation janséniste. Bon, malgré tout, sa conclusion n’est pas toujours aussi noire. Au “Tout est bien” de sa jeunesse, et au “Tout est mal” que prononce Martin, le philosophe manichéen dans Candide, Voltaire conclut finalement au “Tout est passable” de Babouc dans Le monde comme il va. Et à cette conception “grise”, ni blanche ni noire, de l’existence humaine correspond la fameuse leçon du jardin. Une morale médiocre du travail, où il convient de faire ce que l’on peut sans songer à répondre aux grandes questions métaphysiques. “Mettons à la fin de presque tous les chapitres de métaphysique, les deux lettres des juges romains quand ils n’entendaient pas une cause : N. L., non liquet, cela n’est pas clair”. C’est ainsi qu’il conclut l’article “Bien (Tout est)” du Dictionnaire philosophique. Au fond la métaphysique voltairienne n’est ni optimiste, ni pessimiste, c’est une métaphysique de la perplexité. Comme chez Ivan Karamazov qui s’écrie qu’il est une punaise qui ne comprend pas pourquoi le monde est arrangé ainsi.
    - Voltaire et Dostoïevski, je dois dire que je ne m’attendais pas à les trouver placés côte à côte.
    - En effet. Et l’on pourrait ajouter Céline dans la conception anti-initiatique du voyage. Ou plutôt, s’il y a initiation, c’est au malheur, à l’universalité du mal. Il n’empêche, Voltaire reste déiste, malgré tout, malgré sa haine du christianisme. Et il ne croyait pas que la nature humaine put être améliorée. En ce sens-là, il est moins homme des Lumières qu’on le pense habituellement."
    A suivre, si le sujet vous intéresse. Faites-le moi savoir...

    Une belle initiative

    Claire Rösler, professeur de philosophie à l'IUFM de Grenoble et spécialiste de Leibniz, anime des rencontres avec les détenus de la maison d'arrêt de Bonneville.
    C'est avec plaisir que je mets en ligne le récit qu'elle a eu la gentillesse de me faire parvenir de la séance du 3 décembre, consacré au thème "L'art et l'eau". Dans les conditions actuelles lamentables de l'univers carcéral, de telles initiatives méritent d'être saluées et soutenues.
    "Nous nous retrouvons à la maison. Des crêpes, du cidre, de la mousse au chocolat et tout plein de joie à être ensemble. Oui, c'est chaleureux de partager un déjeuner avant d'aller retrouver les détenus. Nous nous offrons un temps cordial dans un quotidien très rempli, c'est simple comme l'hospitalité, le partage.
    Nous arrivons devant la grille verte : elle est froide, dure car trop réelle. Nous entrons et disons-bonjour aux gardiens. Nous passons le portail métallique. Caroline sonne, elle enlève ses chaussures, c'est un classique qui donne toute sa gravité au lieu. Je suis très touchée de l'engagement de mes trois stagiaires. Ils sont jeunes, ils sont très pris par les débuts de leur métier, et ils sont là. Oui, il y a un miracle dans leur simple présence. Des regards d'amitié. Flora a dans les yeux des sourires qui sont communicatifs. Le regard de Caroline exprime une grande douceur. Romain, toujours calme, a un regard profondément bienveillant.
    Dans la salle de cours, Axel arrive le premier. Il s'excuse, il aura un parloir et devra s'absenter un temps. « Je vais retrouver mes parents ». Son sourire est teinté d'une certaine douleur. Il m'aide à brancher l'appareil de musique. Peu à peu, ils arrivent chacun et saluent cordialement : Mohamed, qui s'est brûlé au bras et qui devra pendant l'heure aller à l'infirmerie pour recevoir des soins. Il a de grands yeux noirs et un sourire cordial : il y a en lui une spontanéité et une sincérité peu communes. Emeka, un homme qui a une vraie sensibilité, et un grand respect des autres : c'est lui qui va demander à ce que Caroline parle la première au prochain cours, car pour cette séance son temps de parole a été bref. Gilles, le philosophe du groupe, qui pose plein de questions et fait toujours de chouettes remarques. Mathieu nous rejoint aussi, il est triste, car sa copine vient de le quitter. Malgré sa peine de coeur, il est avec nous et participe aux échanges. Valentin, c'est notre artiste-poète, qui sait faire chanter les mots avec élégance et qui cisèle ses phrases comme autant de joyaux. Aujourd'hui, Van est resplendissant. Il nous étonne tous par sa capacité à trouver des mots justes pour exprimer ses émotions face aux toiles étudiées. Eric nous rejoint, en s'excusant pour son absence de la fois dernière, où il avait un parloir. A travers ses lunettes, on peut découvrir un regard perspicace, très observateur, et des grands yeux bleus plein de douceur. Anthony n'a pas pu nous rejoindre, il a trop de travail, et l'urgence, c'est de gagner de l'argent. Bruno est en sport.
    Nous nous installons autour de la table au centre de la pièce. Romain entame la séance en présentant le parcours de l'artiste Georges Roudneff. Il demande à chacun de décrire la toile, et de parler de la façon dont les voiliers et le paysage ont été représentés. Flora, Caroline et moi sommes assises entre les détenus, afin d'être avec eux pour discuter sur les impressions que suscitent cette toile et faire les exercices demandés. Ils sont très perspicaces. Chacun à tour de rôle exprime son ressenti. « L'art, c'est un voyage » constate Van. Quelle belle définition ! Romain les conduit peu à peu à formuler les caractéristiques de l'impressionnisme. Eric parvient à repérer une ligne de démarcation entre la neige des montagnes et le floconneux des nuages. Gilles avec perspicacité interroge la notion de regard et de perspective : "Vaut-il mieux regarder de près ou de loin ? On voit des choses différentes, si l'on prend du recul", voilà qui est vrai non seulement pour les oeuvres d'art, mais aussi dans la vie.
    Tous conviennent que devant des paysages où il y a de vastes étendues d'eau, on ressent des émotions personnelles, spécifiques à chacun : du calme, de l'émerveillement, des impressions fugitives toujours nouvelles, plus ou moins partageables. "Il y a une continuité des couleurs et des formes qui gomme les frontières" nous dit Eric. "Ce flou, c'est un peu comme un rêve", commente Axel. Nous prenons un temps pour écrire : "Le sentiment qu'éveille cette image : elle est aussi proche que mon incarcération. Un mélange d'incertitudes, d'instants intemporels, mais animés d'une gaité intérieure : un voyage intérieur..." (Gilles) ; "La vie est une toile. Et la toile est un voyage, comme le crépuscule divisé par le jour et la nuit, c'est un art en clair-obscur" (Valentin). A la fin, Romain nous donne le titre : Après un long hiver. Van commente : "c'est donc une toile qui annonce le printemps et l'espoir". Nous sommes loin de la prison, quand tout à coup un coup de fil du guet vient nous replonger dans la réalité, Mohamed doit aller à l'infirmerie.
    Puis, grâce à Flora, nous repartons dans les espaces imaginaires qui s'offrent au regard par les oeuvres. Nous étudions la toile d'Olivier O. Olivier qui représente un piano d'où jaillit une grande vague d'eau. En même temps que nous découvrons l'oeuvre, nous écoutons un CD d'Eric Satie : des pièces pour piano, qui font entendre comme des gouttes d'eau ou des tempêtes. L'ambiance est poétique, joyeuse, profonde et sincère, amicalement fraternelle. Chaque détenu exprime ses sentiments, avec respect. Parfois, les commentaires fusent de tous les côtés. Nous rions beaucoup aussi. Flora parvient toujours à rebondir avec bienveillance, en mettant en avant les qualités d'attention des détenus. Eric voit dans le débordement de la vague l'expression d'une colère. Emeka a une intuition forte : "Ce tableau exprime, avec de l'humour et du désordre, un mouvement joyeux qui parle de l'infini. Il ouvre une porte, un passage vers l'inconnu". Il est le seul à avoir repéré le porche dessiné par la grande vague d'eau, et il parvient à repérer une symbolique du masculin-féminin à travers cette métaphore musicale. "Cette toile libère l'eau" constate Mathieu. Pour Gilles, il s'agit d'un mélange du réel et du rêve. Valentin constate que c'est une toile que l'on peut dire appartenir à l'art fantastique. Il écrit « Je vois une fluidité éternellement artistique. La musique adoucit les moeurs, et l'eau guide ses pas par la douce mélodie du ruissellement qui fait vibrer nos sentiments ». Il est visiblement ému de pouvoir parler librement de ses émotions. Un commentaire de Mohammed nous interpelle : "Grâce à l'exposition dans les murs qui va avoir lieu bientôt dans la MA, l'art n'est pas réservé à une élite. D'habitude, c'est toujours les gens privilégiés qui peuvent profiter de l'évasion par le beau qu'offre l'art. Nous, on n'y a presque jamais droit".
    Le temps passe très vite. Nous sommes vraiment très loin des murs et des arrêts, car cette toile représente précisément un mouvement interrompu, sans fin, un jaillissement joyeux, une exubérance de vie. Van s'exclame : "cette toile fait revivre !". Ce commentaire nous touche beaucoup, car lors de cette séance Van qui était effacé ose prendre la parole. Et nous l'encourageons à essayer de trouver les mots pour qu'il puisse dire ce qu'il ressent. C'est poignant en vérité et merveilleux, car il y arrive... Eric peut parler de sa colère, l'art a un effet cathartique. Il s'adoucit grâce aux mots. Flora leur demande d'inventer un titre : "A la porte de l'infini" écrit Gilles. Lorsqu'elle indique le vrai titre : "Le soliste et la mer", Mathieu commente avec mélancolie : "Oui, il y a une solitude dans cette toile". Van compare le jaillissement d'eau à un geyser pétulant, plein de fougue. Cette oeuvre allie la souffrance à la joie.
    Le commentaire de la dernière toile est très bref. Il s'agit de l'affiche de Kaviiik pour la fête du lac d'Annecy. Nous n'avons guère le temps de découvrir cette oeuvre. Caroline explique ce que signifie le symbole de la sirène. Tous constatent qu'il y a des éléments féeriques, et en même temps des éléments plus inquiétants, ou du moins plus mystérieux, avec des symboles d'autres cultures. Nous nous quittons avec des poignées de main chaleureuses, comme toujours. Il y a une incroyable humanité dans ces "à la semaine prochaine", "merci", ces mots simples et pourtant qui prennent un relief très particuliers dans ce contexte difficile. Ils rentrent dans leurs cellules, nous sortons de la prison en les laissant derrière les grilles et les portes fermées. Il reste dans le coeur une grande joie, teintée d'une grande peine, et dans la mémoire des visages, des regards inoubliables, et plein de rêves d'eau, partagés avec eux... "
    Où l'on voit qu'on peut être philosophe et avoir du coeur, manier les concepts abstraits de la spéculation et ne pas hésiter à employer des mots simples, presque naïfs. Une telle fraîcheur est touchante. Où l'on voit également que donner du bien - de soi, de son temps, de son attention - est aussi une source de joie, qui n'a rien d'égoïste ou de calculée : une affaire de partage en somme. Le don qui appelle au don. Jacques Godbout a écrit sur ce thème un très beau livre, Ce qui circule entre nous : Donner, recevoir, rendre (Le Seuil, 2007).

    dimanche 30 novembre 2008

    YSL, fashion is a love affair

    Faisant suite au précédent billet, une rétrospective, inévitablement un peu agaçante, mais émouvante aussi, où la souffrance et la douleur de l'homme affleurent à fleur de peau, j'allais dire, dans son cas, à fleur de visage. Lorsque Saint Laurent avoue que la grâce et l'évidence de la simplicité - Dieu sait qu'il sut y atteindre au-delà de toute frivolité - s'acquièrent au terme d'un lourd et difficile travail, il faut l'entendre au pied de la lettre. Sans pose ni tricherie, il témoigne seulement de la réalité d'une expérience et d'une épreuve qui fut celle de bien des créateurs :

    vendredi 28 novembre 2008

    YSL ou la beauté devenue monde


    On le dit parfois : le couturier, aussi talentueux et novateur soit-il, n'est pas un artiste véritable. Dans la découpe des tissus, l'agencement des coloris, le choix des étoffes et l'invention d'un style inédit, il ne fait jamais qu'habiller des corps et céder à la vertigineuse futilité de l'éphémère. Rien, en somme, qui puisse être fixé dans la réalité intangible d'un cadre, d'une partition ou d'un livre : ce qui ne dure pas n'est pas. Avec ce bel axiome platonicien - encore ce bon vieux Platon, avec lequel, décidément, il n'est guère aisé de finir - s'en vont vers les modes mineurs, ces artisans dont le malheur est de n'avoir affaire qu'au vêtement. Or le vêtement est peut-être ce qui habille et embellit, c'est aussi ce qui cache et qui dissimule : la forme en tant qu'elle nous trompe. Aussi la mode n'est-elle au mieux qu'une séduction plaisante, merveilleuse parfois et qui nous enchante, mais équivoque par nature, à la manière de toute rhétorique.
    Il est pourtant, dans ce domaine également, des maîtres et de vrais artistes, et, parmi eux, plus qu'aucun autre, Yves Saint Laurent. Le montage photographique ici présenté - je remercie vivement mon frère Ivan qui est en l'auteur - révèle un aspect de son talent assez peu signalé à ce jour. A quel point, le désir, l'eros de la beauté innervait son monde pour l'ordonner tout entier dans des correspondances inlassables où tel détail, par exemple, d'un nuancier affiché au mur de son bureau, et qui se retrouvera dans le choix d'un tissu, rappelle un meuble, un mur ou un tapis, le moindre objet on ne saurait dire quelconque, de son univers intime. Rien ici qui relève, malgré l'extraordinaire richesse des intérieurs et des inventions créatrices, d'un quelconque "esthétisme", moins encore d'un culte du choix purement décoratif. Si Saint Laurent est, aux côtés, que sais-je ? de Karajan, de Visconti ou de Louis II de Bavière, un des derniers grands esthètes de l'époque moderne, ce n'est pas parce qu'il était doué d'un talent dont l'élégance s'imposa três tôt, à lui-même comme aux autres, et qui fit époque, comme on dit, c'est parce qu'autour de lui la beauté devenait monde. Et comme tout créateur, il dut payer au divin le prix fort de ses accouchements magnifiques dont le sens se mesure aux souffrances personnelles qu'il connut, non au succès et à la réussite immense qu'il rencontra.

    Les photos, prises par mon frère, des maisons et de l'appartement de Saint Laurent à Paris et à Marrakech, d'une beauté et d'une richesse tout simplement éblouissantes, seront présentées dans un somptueux livre à paraître au début de l'année prochaine, simultanément en France et à l'étranger, dont j'annoncerai la publication au moment de sa sortie. C'est dire combien celles que j'ai le plaisir de présenter aujourd'hui en avant-première sont précieuses.
    Voir également :
  • www.ina.fr
  • jeudi 27 novembre 2008

    L'art et l'éducation à l'échec



    On voudrait que l'art ne soit qu'une affaire de goût personnel dont il n'y a pas lieu de discuter, et l'idée du beau, une vieillerie platonicienne, puisque du laid, de l'abject ou de l'ignoble on peut aussi faire une oeuvre. (C'est oublier au passage, que la multiplicité de l'être allait, pour Platon, de l'Idée à la boue ou au cheveu. Passons !) Car enfin, de ce qui fait qu'une oeuvre est ou non de l'art, on ne saurait avoir de critère, la modernité s'étant enfin délivrée des canons de l'esthétique et de la morale traditionnelles. Mais quel grand artiste, je vous le demande, les a jamais respectés ? Et nous voici condamnés à tout prendre pour argent comptant, pourvu que le travail soit présenté comme "oeuvre". Qu'importe le faire, si tout tient dans le dire ? Et ce à quoi cet édit nous exhorte, c'est à nous taire, non à nous ouvrir à la compréhension critique d'une expérience qui aurait élargi notre vision du monde.
    Ce petit discours ordinaire nous prend au piège de subjectivités immédiates où chacun renvoie à l'autre le droit irrévocable de "penser" et de juger, en matière d'art, comme il l'entend. Il n'est pas de professeur de philosophie qui n'éprouve quelque difficulté à expliquer à ses élèves que le jugement esthétique, pour subjectif qu'il soit, est pourtant d'une toute autre nature. En vérité, le goût esthétique se forme et il se forme au patient contact avec le travail des grands artistes qui, aussi déroutant ait-il pu paraître à leurs contemporains et peut-être à nous aussi, est une invitation à approfondir l'exigence dont il provient.
    Il y a, de Rembrandt à Bacon, une esthétique de la laideur, cela est vrai. Mais faut-il en conclure qu'il n'est pas de différence entre "Le boeuf écorché" du Maître hollandais, cette figure de la crucifixion animale dont le réalisme heurta les hommes de l'époque, et certaines "productions" modernes que les galeries ne répugnent pas à exposer (je remercie le lecteur qui me les a envoyées) ? Quand la facilité se conjugue avec l'outrecuidance, il ne reste plus qu'à se taire, en effet.
    Plus qu'à aucune autre époque - il n'est cependant rien là qui soit tout à fait nouveau -, la question de la nature de l'oeuvre d'art authentique se pose avec une difficulté singulière. Du moins peut-on tenir pour acquis que l'éthique de la création - et, de fait, malgré qu'en ait le discours nihiliste ambiant, il en existe bien une -, commande au créateur véritable de se livrer avec humilité aux exigences, souvent désespérantes, de l'oeuvre à accomplir. Quel que soit son talent, c'est d'abord un métier qui s'apprend où la victoire de l'instant est une défaite qui appelle à être surmontée. Le grand artiste a en commun avec le saint de savoir qu'il vient, à chaque fois, à peine de commencer et que la mort le surprendra en plein échec, là où le médiocre et le vulgaire, complaisants au goût du jour et infatués de leur talent - ils n'en sont pas toujours dénués -, se satisfont de leurs productions "culturelles", qui ne sont rien de plus : un "lieu commun sans valeur", comme dit Picasso.
    Loin de moi l'intention ridicule de faire dans son ensemble une critique de l'art moderne qui a ses maîtres incontestables, pas plus que de contester le sens d'expériences qui explorent des voies nouvelles : c'est la tâche, aujourd'hui comme hier, de tout vrai artiste. Critiquer certaines dérives faciles de l'art contemporain est une autre manière de céder à la facilité, j'en conviens. Tout cela serait de peu d'intérêt, s'il ne s'agissait de rappeler que le métier d'artiste est toujours un humble apprentissage : le travail de l'oeuvre est, au bout du compte, une éducation à l'échec. Et c'est à cela que la "haute culture" a le mérite unique de nous préparer. De là vient que les grands artistes aient souvent été de grands mélancoliques. La raison n'a rien, on le comprend, de "psychologique". J'en donnerai bientôt un exemple proche de nous.

    dimanche 23 novembre 2008

    Aria

    Puisque j'ai désormais pris le pli de consacrer au dimanche le plaisir d'un intermède musical, dans le choix immense des possibilités, voici le petit extrait du jour : la sublime aria "Erbarme dich, mein Gott", tirée de la Passion selon saint Matthieu de Bach, ici interprétée (en anglais) par la contre alto Eula Beal, avec Yehudin Menuhin au violon. Le London Symphony Orchestra est placé sous la direction du grand chef, d'origine hongroise, Antal Dorati.
    Pierre vient de renier Jésus à trois reprises, lorsqu’il entend le coq chanter. Se souvenant de la prédiction que Jésus lui avait faite, « Avant le chant du coq, tu me renieras trois fois », l'apôtre s'abandonne à ce chant déchirant : « Aie pitié de mes larmes, mon Dieu ! Vois mon cœur et mes yeux qui pleurent amèrement devant toi ! »



    Erbarme dich, mein Gott,
    Um meiner Zähren Willen !
    Shaue hier, Herz und Auge
    Weint vor dir bitterlich.
    Erbarme dich, mein Gott !

    Have mercy, my God,
    For the sake of my tears !
    See here, heart an eye
    Weep bitterly before you.
    Have mercy, my God !

    vendredi 21 novembre 2008

    Signes du destin

    Un rectificatif au billet précédent s'impose.
    La très controversée nomination de l'ancien directeur de Mc Donald, Mario Resca, à la tête des musées italiens se comprend mieux si l'on se rappelle qu'un chef d’œuvre baroque a été retrouvé en 2007 à New-York ... dans le couloir des toilettes d’une pizzeria !
    Cette console en bois sculpté supportait un cabinet en bois noirci, identique aux deux modèles conservés dans les collections royales danoises, depuis le XVIIIe siècle. Ils avaient été commandés pour le pape Clément IX en 1669 au meilleur ébéniste romain de l'époque, Giacomo Herman. La console a retrouvé son précieux cabinet, à l’occasion d’une vente aux enchères organisée par Sotheby’s le 4 décembre 2007. L’expert de la maison, Mario Tavella, a recherché « la belle endormie » pendant 20 ans. La console, est selon lui, « le plus important meuble romain de style baroque a être jamais passé sur le marché».
    Si avec un peu de chance la nomination de Resca est confirmée, on peut espérer que soit lancée une vaste entreprise de fouille dans les "fast food" d'Italie dont les musées sortiront peut-être enrichis d'acquisitions nouvelles. Cessons de crier à l'imposture : les signes du destin ayant parlé, qui peut douter qu'ils ont été interprétés avec clairvoyance remarquable ! Cette petite fable tirée par les cheveux pour montrer à quel point nos gouvernants ont beau être élus démocratiquement, rien ne les empêche de perdre la tête. Il est vrai que pas plus que le ridicule l'absurde ne tue.

    jeudi 20 novembre 2008

    Implacable bonté

    Je continue tranquillement à piller notre ami, Alexis Sarentchoff, puisque j'ai l'autorisation de son éditeur et qu'il n'est pas sorti de l'anonymat pour me prendre au collet et protester contre ma rapacité. Comme il a des choses à dire, rarement entendues, qui touchent à ma veine théologique - j'avoue bien volontiers ce qui aujourd'hui doit être une sorte de "péché" - eh bien, j'en profite et soumets à votre réflexion cette petite excursion en terre dostoïevskienne où notre auteur commente le rêve d'Ivan Karamazov, dit "La légende du Grand Inquisiteur", au chapitre V du livre V du roman.
    "A-t-on jamais écrit allégorie plus cruelle et plus ironique sur les bienfaits maléfiques de la bonté ?
    Le Christ a beau être revenu sur terre avec Sa timidité maladive et Sa grâce de jeune homme, acclamé de tous, Il ne peut s'empêcher de rendre la vue à un aveugle et de ressusciter sur le parvis de la cathédrale de Séville une fillette déjà allongée dans son petit cercueil blanc. Et lui que fait-il, ce prélat de l’Eglise, l'austère cardinal Inquisiteur, sombre vieillard au visage de pierre, qui assiste impassible à la scène ? Il ne s’agenouille pas devant son Maître. Il ne lui baise pas les pieds. Il ne lui remet pas humblement les clés de son pouvoir. Non, il appelle la garde, L’enferme en prison et Le place au cachot. Bien joué, n'est-ce pas ? Et là commence un monologue où se déverse toute la bile amère de son ressentiment, instruisant contre Jésus un procès - évidemment, il s'agit aussi d'une apologie - en des termes désespérés qui ne furent jamais entendus.
    Qu’es-Tu venu nous déranger, Lui demande-t-il, avec Ton message d’amour et de liberté que seuls peuvent entendre les hommes les plus forts ? Ton idéal si bête et si sublime que les hommes ne se nourrissent pas seulement de pain, mais de la Parole de Dieu. Que c’est là seulement ce qui peut assouvir la soif de leur âme. La soif de leur âme ? Quelle méchante plaisanterie ! Moi, Tu m’entends, je m’adresse à leur estomac, à leur soif toujours avide de ne pouvoir jamais être satisfaite. Et Tu sais quoi ? c’est en Ton Nom qu'avec l'Eglise nous mettons en œuvre depuis la première heure cette formidable duperie. Ceux qui attirent les hommes à eux sont toujours de grands libérateurs. De quoi les libèrent-ils ? De ce qui pour Toi était le don des dons : la liberté. Il n'est rien pourtant qui soit plus plus lourd à porter, le fardeau suprême dont les hommes aspirent plus que tout à se libérer. Tu ne voulais pas d'une foi qui soit fondée sur l'autorité, le miracle et le mystère. Tu as refusé les tentations de Satan au désert - transformer les pierres en pain -, ce qui T'aurait assuré pour toujours la fidélité des hommes. Au lieu de cela, Tu les as laissés avec les tourments torturants de leur conscience et de leur libre arbitre. Mais nous, nous avons corrigé ton enseignement héroïque et Te trompant, nous leur avons donné ces trois symboles qui sont aujourd'hui la source de leur bonheur imbécile.
    Tel est, en substance, le propos qu'il tient au Christ qui reste silencieux comme une jeune fille à son premier rendez-vous, le Grand Traître dans son immense amour des hommes. Le cœur vide, saigné à blanc. Qui sait bien qu’entre le bonheur et la liberté, il faut choisir et que pour la foule ordinaire, le choix est décidé d’avance. Libérez-nous du joug d’avoir à tracer notre route dans une nuit sans étoile, voilà ce que toute éternité elle demande. Et cette supplication, combien d’hommes d’Eglise, de chefs, de gouvernants de tous bords, l’ont entendue et y ont répondue. Par cynisme, dira-t-on ? Mais non : par compassion, par amour, par bonté précisément, pour cette pauvre humanité faible et vulnérable qu’il faut bien tirer de là, qui n’attend que d’être conduite comme un troupeau paisible, et ne recherche rien de plus que les calmes assurances d’une discipline bienveillante.
    Il a parfaitement raison Dostoïevski de ne pas mettre la bonté au compte du Christ, mais de son contempteur, parce que le Christ, lui, justement, il refuse explicitement, n’est-ce pas ? d’être appelé « bon ». « Pourquoi m’appelles-tu bon ? demande-t-il, au jeune homme riche. Personne n’est bon, si ce n’est Dieu seul. » Et peut-être est-ce là la preuve par a + b, la preuve arithmétique, que le Christ n’est pas Dieu, ou alors c’est un drôle de Dieu. Quoique, là, on soit vraiment au cœur du paradoxe chrétien : un Dieu qui s’humanise, qui souffre, qui pleure et qui aime, c’est du jamais vu. Une contradiction dans les termes. Passe ton chemin disaient les Athéniens à Paul, se gaussant de ses loufoqueries. Parce que lui, le Christ, à qui s’adresse-t-il, sinon à des hommes et des femmes en particulier, comme dans le Mémorial de Pascal : « J’ai versé telle goutte de sang pour toi. » Le message des Evangiles, c’est celui de l’amour, de l’amour actif du prochain, ce n’est pas celui de la bonté, et ce n’est pas du tout, mais pas du tout, la même chose.
    La bonté parfaite, la bonté implacable, n’a que faire de la liberté, pas plus qu’elle ne s’adresse à la détresse particulière des individus. Elle se déploie inexorablement, avec une parfaite indifférence. Elle est peut-être l’attribut de Dieu ou de l’Etat parfait – est-il perspective plus horrible ? – quoiqu’il en soit, elle ne se soucie jamais de tel ou tel, elle ne considère jamais selon une volonté particulière le bonheur ou le malheur d’un chacun.
    Tu n’as jamais atteint à une telle perfection, mon petit Pierre. Et c’est heureux. Mais je me demande tout de même s’il n’y avait pas un peu de cela dans ton beau geste sacrificiel."
    Tout cela est bien étrange, me direz-vous. En quoi, sommes-nous concernés aujourd'hui par ces interrogations inquiètes ? Bien plus qu'il n'y paraît si l'on veut bien ne pas réduire la foi à une soumission aveugle que les institutions ecclésiastiques demandent peut-être mais à la faveur d'une trahison. Outre le fait que sont ici évoqués le problème plus général de la servitude volontaire, et la nécessaire distinction entre la bonté et l'amour lorsque le souci du bien et du bonheur des hommes, de leur sécurité par exemple, se fait instrument d'une aliénation consentie de leur liberté.
    Si vous voulez lire ou relire Dostoïevski, surtout faites-le dans la traduction d'André Markovicz dans la collection Babel chez Actes Sud. Le jour où je l'ai découverte, j'ai eu l'impression de rencontrer un auteur que je n'avais pas lu auparavant : la langue de Dostoïevski est restituée avec une puissance et une vigueur qui sont proprement sans comparaison.

    mercredi 19 novembre 2008

    Identité nationale et immigration

    Il y a un peu plus d'un an, le 4 juin 2007, face à la création du premier ministère de l'identité nationale en France le réseau scientifique TERRA lançait un appel : "Identité nationale et immigration : inversons la problématique !"
    Extrait : "S’il y a un problème entre l’immigration et l’identité nationale, il provient de la place qu’occupe aujourd’hui, au terme d’une évolution de plusieurs décennies déjà, l’enjeu national dans les débats politiques. De même que l’antisémitisme ne résultait pas d’un "problème juif", la xénophobie qui s’exprime aujourd’hui ne résulte pas d’un "problème migratoire" mais d’une montée en puissance des idéologies xénophobes dans nos cultures politiques. (...) Nous appelons à ouvrir, organiser et animer systématiquement, selon des modalités propres à chacun, un vaste chantier national de recherche, de débat et de réflexion sur les origines des nationalismes, xénophobies et discriminations ainsi que sur les causes de leurs réapparitions périodiques dans l’histoire de l’humanité. Dans les cinq ans qui viennent il conviendra d’analyser particulièrement le rôle que peuvent jouer les institutions publiques dans l’exacerbation de ces phénomènes sociaux."
    Seize mois plus tard l'appel reste d'actualité, car ce renversement est bel et bien celui qu'il faut opérer. Vous pouvez lui donner force en le signant ici :

  • http://terra.rezo.net
  • samedi 15 novembre 2008

    Revue du MAUSS

    La dernière livraison de la Revue du MAUSS que dirige son fondateur, Alain Caillé - L'amour des autres, Care, compassion et humanitarisme - contient une série d'articles passionnants, en particulier ceux d'Alain Caillé lui-même ("Vers une théorie de l'action et du sujet") qui signe également la belle introduction, de Paul Audi ("D'une compassion à l'autre") et d'Alvin W. Gouldner ("Pourquoi donner quelque chose plutôt que rien ?") et d'autres encore, parmi lesquels un de votre serviteur sur le "pur amour". Un auteur, inconnu de moi mais peut-être pas de vous, Alexis Sarentchoff, y offre une saisissante nouvelle philosophique en forme de correspondance - "Coeur de pierre ou l'ambiguïté du bien" - où se dévoile la face noire de la compassion lorsqu'elle répond au goût du sacrifice, à une tentation d'exposer, fut-ce à soi-même seulement, sa propre bonté en l'absence de tout véritable souci de l'autre - ne parlons pas d'amour - qui conduisent les protaganistes du drame à une ruine mutuelle.
    J'en extrais ces lignes, dignes de réflexion, et remercie Alain Caillé de m'avoir autorisé à les publier ici :
    "Se peut-il vraiment, mon cher Pierre, que tu n’aies pas su que les intentions les meilleures conduisent parfois au désastre ? Cet apophtegme de Confucius - « Pourquoi m’en veux-tu autant ? Je ne t’ai pourtant rien donné  » -, fallait-il que tu apprennes à tes dépens à quel point il est si parfaitement juste ? Eusses-tu été plus prudent, tu aurais su que la compassion exige qu’on garde ses distances. On t’avait pourtant prévenu.
    N’hésitons pas à parler clair : la compassion plutôt que la sympathie. Etymologiquement, c’est le même terme, mais qui s’adresse plus directement à la souffrance. Traduit en français classique, Rousseau parlait de la « commisération » : une manière « désintéressée » de souffrir avec l’autre, de partager sa détresse ou son malheur, malgré qu’en aient les théoriciens qui voudraient qu’avec l’égoïsme on ait dit le dernier mot.
    Les choses seraient si simples entre nous si tout se jouait dans ce registre de l’intérêt, du calculable, de l’échange perpétuellement négocié, du donnant-donnant où l’on sait d’avance, enfin plus ou moins, où l’on va. Pas de risque, tout au plus une tromperie sur la marchandise ou une erreur de calcul, mais ici, rien à craindre, on peut toujours reprendre sa mise. Avec la compassion, il en va autrement. Si l’on ne prend garde à soi, on peut y laisser sa peau. Ce n’est pas un jeu qui se joue à deux.
    Face à l’autre on est parfois seul, et peut-être bien qu’il va en profiter qu’on soit seul avec soi-même, avec ses bons sentiments, avec son désir idiot de lui vouloir du bien et d’être prêt à en payer le prix, de lui tendre une main secourable. Peut-être bien qu’il va la prendre tout entière cette main, et le bras tout entier, et, parfois le corps tout entier n’y suffit pas, ton âme voilà ce qu’il lui faut. « I gave you my heart, but you wanted my soul. Don’t think twice, it’s all right”, chante Dylan. Et le vieil Adam Smith, qui savait garder les yeux froids, l’avait bien compris : la sympathie – il se garde bien de parler de compassion ou de pitié, trop dangereuse en effet – exige en celui qui souffre un rétrécissement de ses émotions et de ses sentiments. Sinon, il est trop loin, inaccessible, engoncé dans le château-fort de sa détresse. Et puis-je est-ce que ça se fait de se laisser aller comme ça ? N’est-ce pas indécent ? Même un peu dégoûtant. Il y a de quoi se détourner d’un spectacle aussi déplaisant. Car enfin la mise en scène de son propre malheur, non décidément, ça ne se fait pas.
    Mais imaginons un instant que, malgré tout, il te la flanque à la gueule sa détresse, sa misère, sa souffrance. Qu’il ne soit pas assez poli ou pudique pour la garder pour soi. Qu’il rechigne à lui donner une expression convenable, acceptable, assimilable. Envisage qu’il te la noue autour du cou comme un lacet, un garrot, cette obligation de secours que tu serais un beau salaud d’ignorer. A quoi fait-il appel ? Au meilleur de toi-même, enfin c’est ce que tu penses, c’est ce qu’on t’a toujours enseigné, c’est même ce que tu éprouves au plus profond de toi. Dans le fond de ton cœur, comme on dit. Comme si ce cœur, on ne lui avait pas aussi appris ce qu’il faut éprouver Que le sacrifice, il n’y a vraiment rien de plus beau, de plus noble, de plus désintéressé. Si tu ne joues pas banco, tu n’es qu’un petit épicier qui croit qu’on peut faire des plans sur l’existence. Un peu sordide, non ? Mais vas-y donc. Saisis-la cette merveilleuse occasion de montrer comme tu es bon. A toi sinon aux autres. Mais cela n’a rien d’égoïste. Oh non ! Ce n’est pas de cela dont il s’agit.
    Voici qu’on te donne enfin l’occasion de te perdre, et superbement encore ! D’être une belle âme qui dépense son bien, son intérêt, son profit. Pour sûr que tu vas y aller, quoiqu’en pensent les autres. Surtout s’ils réprouvent ou condamnent ton choix. Enfin, tout le monde ne ferait pas de même. Mais tout le piment est là : n’es-tu pas meilleur qu’eux ? Ah ce goût du vide, ce vertige de la perte, cette kénose christique, l’imitatio Dei ! Tu le tiens ton Vendredi saint. Il a bien raison d’en profiter, l’autre qui ne te laisse pas d’issue, qui t’emporte dans son trop plein de misères. Et s’il se moque de toi après, ou s’il te regarde couler avec indifférence, ou s’il ne partage rien de ta détresse, ou si quoique tu fasses, il te reproche de ne jamais donner assez, à qui donc peux-tu t’en prendre, sinon à toi-même ? N’est-ce pas ce que tu voulais ? Ta couronne d’épines, ta somme de crachats les yeux bandés. Le vieux souvenir en toi de la fresque de Fra Angelico. Sûr que tu étais mal parti. Faut pas s’étonner qu’il y en ait un qui t’ait pris au collet. Tu l’attendais !
    L’animal sympathique doit garder sa distance, sa réserve, son impartialité. C’était la leçon de notre bon Smith, si aimable, si prudent, si raisonnable, si bourgeois en somme. Une obligation qui s’impose également à l’être souffrant. Mais si c’est pour lui le moyen de tenir à sa merci ? Et pour toi l’occasion de montrer ta grandeur d’âme ? Alors le piège destructeur se renferme. Il est des cas où l’on n’échappe au funeste attrait de la bonté, au désastre incendiaire de la sympathie qu’au prix de ce qui paraît être si contraire à ce sentiment : une certaine forme de dureté, d’insensibilité qui, pour l’autre, a toutes les allures de la cruauté. L’animal sympathique, s’il veut ne pas se perdre, doit savoir, parfois, se donner un cœur de pierre.
    On peut brocarder les rationalisations prudentielles d’Adam Smith, n’y voir qu’une morale presque aussi étriquée que la morale utilitariste de l’épicier. Notre homme avait pourtant vu juste : il est des élans au bien dont il convient de se méfier. Ils obéissent à un désir de mort. La sympathie, dans ses excès, conduit parfois à une forme de suicide."

  • www.revuedumauss.com
  • vendredi 14 novembre 2008

    Surveillance à l'Education nationale

    Si l'on doutait encore que, dans la foulée du Fichier Edvige, se développe, en France, une société de la surveillance généralisée sur le modèle du panoptique benthamien, il suffirait pour en être enfin convaincu de prendre connaissance de l'appel d'offre, en date du 15 octobre, que vient de lancer la Délégation à la communication des ministères de l'Education nationale et de l'enseignement supérieur, intitulé : "Cahier des clauses particulières - Objet: veille de l'opinion".
    "Article 1: Les présents marchés portent sur la veille de l'opinion dans les domaines de l'éducation, de l'enseignement supérieur et de la recherche. (...)
    Article 4 : Chaque marché est conclu du 1er janvier 2009 jusqu'au 31 décembre 2009."
    C'est un peu plus loin que la volonté des ministères concernés apparait le plus explicitement ("description des prestations") :
    "Le dispositif de veille vise, en particulier sur Internet, à :
    - identifier les thèmes stratégiques (pérennes, prévisibles, émergents)
    - identifier et analyser les sources stratégiques ou structurant l'opinion
    - repérer les leaders d'opinion, les lanceurs d'alerte, et analyser leur potentiel d'influence et leur capacité à se constituer en réseau
    - décrypter les sources des débats et leur mode de propagation
    - anticiper les risques de contagion et de crise.
    Suit une liste des espaces à surveiller de plus près, blogs et sites participatifs notamment, auxquels s'ajoutent, selon les termes de l'appel d'offre, médias traditionnels, dépêches d'agences, baromètres et enquêtes annuelles.
    Le texte complet est disponible à l'adresse suivante

  • www.fabula.org

    Voir également :

  • www.rue89.com
  • http://science21.blogs.courrierinternational.com
  • jeudi 13 novembre 2008

    Possible pardon pour les actes de torture

    Selon James Ross, le directeur des affaires légales de Human Rights Watch, Georges Bush envisage d'accorder un pardon présidentiel à tous ceux, y compris lui-même, qui ont organisé et mis en pratique des actes brutaux de torture sous son administration, empêchant préventivement que toute poursuite judiciaire puisse être entreprise par son successeur.
    Le président des Etats-Unis dispose, en effet, du pouvoir constitutionnel d'accorder son pardon aux crimes fédéraux, avant tout jugement et procédure judiciaire, à l'exception de l'impeachment (article II de la Constitution des Etats-Unis)
    Historiquement, cette mesure a été adoptée après des situations d'insurrection et de guerre afin de restaurer, selon les mots d'Hamilton, "la tranquillité de la communauté". C'est ainsi qu'en 1865 Andrew Johnson pardonna les soldats de la Confédération qui n'avaient pas été couverts par la politique de "reconstruction" nationale du président Lincoln, et que Jimmy Carter proclama, au lendemain de sa prise de fonction en 1977, une large amnistie pour les pacifistes et objecteurs de conscience qui s'étaient opposés à la guerre du Viêt-Nam. Mais généralement elle ne concerne que des cas particuliers d'individus qui ont déjà fait l'objet de condamnations pénales.
    Si une telle mesure générale devrait être prise, il s'agirait de la première fois dans l'histoire des Etats-Unis qu'un pardon serait accordé à des crimes de guerre. Une manière de reconnaître implicitement que la politique menée dans le cadre de la "guerre contre la terreur" était, contrairement aux constantes déclarations du président et des plus hauts représentants de l'Etat, illégale et criminelle. Il faudra probablement attendre les derniers jours de la présidence Bush pour savoir ce qu'il en est. Mais d'ores et déjà circule, dans les milieux proches du nouveau président élu, l'intention, non seulement de fermer Guantanamo - ce à quoi s'est publiquement engagé Barak Obama - mais de conduire des enquêtes sur les méthodes d'interrogatoire employées par l'administration précédente et les "transferts extrajudiciaires" de "détenus fantômes" qu'elle a autorisés vers des pays pratiquant la torture. Le sujet est hautement sensible puisque ce sont des milliers de personnes qui pourraient se trouver mises en cause, incluant l'ancien président lui-même et ses plus proches collaborateurs, tels Dick Cheney ou Donald Rumsfeld. Une procédure qui, selon les déclarations de Barak Obama, ne serait envisageable que lors de son second mandat.

  • www.salon.com

    Pour plus de détails, voir l'article de Margaret Colgate Love, "Reinventing the President's Pardon Power", qui analyse les dérives, depuis les années 80, de la pratique du pardon présidentiel :

  • www.acslaw.org
  • dimanche 9 novembre 2008

    Saint Savonarole ?

    Une amie m'apprend que l'on songe sérieusement au Vatican à canoniser Jérome Savonarole, le prieur du couvent San Marco qui fut pendu et brûlé le 23 mai 1498 sur la Place de la Seigneurie à Florence. Après la tentative, aujourd'hui suspendue, de faire de Pie XII un saint, est-ce là une nouvelle provocation de l'Eglise catholique en vue de béatifier certaines des figures les plus ambigues de son histoire ?
    Le cas de Savonorale est, pourtant, bien différent de celui en qui l'on a pu voir, sinon "le pape d'Hitler" - une fabrication des Soviétiques - du moins un homme insensible au coeur froid, incapable de s'opposer comme il l'aurait dû à la politique nazie d'extermination des Juifs.
    Sur ce point, je renvoie à l'article de John Allen, "L'heure est-elle venue de canoniser Pie XII ?" que l'on peut consulter à l'adresse suivante :
  • http://beatriceweb.eu
    Quand on songe à Savonarole, la première image qui vient généralement à l'esprit est celle d'une sorte de moine fou, prédicateur passionné et prophète égaré par ses visions, qui aurait travaillé à instaurer à Florence une théocratie implacable, dont il est heureux que les Florentins ait su se débarrasser, avant qu'elle ne déploie toutes ses potentialitès totalitaires. Mais cette vision des choses se rapporte à une légende noire que l'admirable biographie de Roberto Ridolfi (traduite en français chez Arthème-Fayard en 1957) congédie de façon très convaincante. Notons que l'historien est également l'auteur de deux autres biographies passionnantes, l'une de Machiavel - de loin, la plus belle que j'ai lue -, l'autre de François Guichardin.
    Machiavel lui-même, peu enclin à juger avec bienveillance les ardeurs vertueuses du moine dominicain - qui annoncent avant l'heure la réforme entreprise, quelques vingt ans plus tard, par Luther -, en parle avec révérence et s'il le critique, c'est pour s'être confié à la prière plutôt qu'à la force des armes, c'est-à-dire parce qu'il incarne la figure idéaliste, condamné à l'échec, du "prophète désarmé" - une critique qui, en réalité, s'adresse secrètement au Christ lui-même. Et, dans le fait, quel fut le crime de Savonarole ? De s'être attaqué à la corruption de l'Eglise qui a l'époque était dirigée par l'un des papes les plus vils de l'histoire, Alexandre VI Borgia. S'il est exact que ses prédications enflammées conduisirent à dresser ce "bûcher des vanités", sur lequel furent jetés aux flammes livres obscènes et colifichets de luxe, elles furent également cause d'une restauration de la vie civique, d'un souci des pauvres et d'une pacification, sans précédent dans le passé de la cité, qui impressionna ses contemporains au point qu'elle faillit conduire Pic de la Mirandole, ami et disciple de Savonarole, à revêtir la robe de bure.
    Nonobstant l'image d'Epinal, Savonarole n'était pas, avant l'heure, une sorte de Ben Laden au pouvoir. Ne serait-ce que parce que l'autorité qui était la sienne - et, à un moment donné, elle fut immense - procédait uniquement de la puissance véhémente de sa parole, de la vertu incontestée de sa vie personnelle, et de la réalisation, difficile pour nous à admettre aujourd'hui mais que personne presque ne contestait à l'époque, de ses visions prophétiques. La sagesse politique a probablement peu à voir avec les imprécations des prophètes bibliques - et sans doute vaut-il mieux qu'il en soit ainsi - mais si celles-ci ont pu ouvrir la voie à une contestation et à une résistance radicales face aux autorités les plus oppressantes et les plus corrompues, en quoi y a-t-il lieu de les mépriser ?
    Pour prendre la mesure de la question ici posée, il faudrait, en effet, relire Machiavel, ce qui veut dire prendre au sérieux sa critique de la vertu en politique lorsque, sous sa forme chrétienne, elle désarme le ciel et efféminise le monde, autrement dit lorsque conduit les hommes les meilleurs à mourir en croix ou à brûler en place publique. Et pourquoi donc ? Parce qu'ils n'ont su opposer à la mechanceté des hommes que l'exemple de leur vie et les appels de la parole, refusant les arguments autrement plus convaincants de la force et des armes.
    Comme on le voit, vues de près, les choses sont toujours plus compliquées, intéressantes et profondes, que leurs présentations réductrices. Saint Savonarole, finalement pourquoi pas ?
  • samedi 8 novembre 2008

    Christian Ferras, le violon d'Icare

    Avant que son existence ne sombre dans l'abîme, le grand violoniste français, Christian Ferras (1933-1982), donna une interprétation, aujourd'hui légendaire, du concerto pour violon de Jean Sibelius qu'on ne peut écouter sans être saisi aux cheveux par la puissante virtuosité, la sonorité "veloutée et chaleureuse", selon l'expression de son ami et partenaire, le pianiste Pierre Barbizet, et l'intensité unique de son jeu.
    Le titre de ce billet renvoie à l'ouvrage de référence que Thierry de Choudens a consacré à cet immense artiste, foudroyé en plein vol (Editions Papillon, 2004).
    Etrange qu'entre ces deux hommes, le compositeur et l'un de ses plus brillants interprètes, se reconnaissent les traits communs d'une triste destinée. Lorsqu'apparut le dodécaphonisme et la musique sérielle, Sibelius (1865-1957) sombra dans la dépression et cessa presque de composer durant les trente dernières années de sa vie. Ce n'est que tardivement qu'on reconnut en lui un des plus grands symphonistes du début du XXe siècle, quoique la musicologie récente refuse encore de comparer l'importance de son oeuvre à celle de son contemporain, Gustav Malher. Sans doute est-ce avec justice, mais le concerto pour violon, qui fut dirigé, pour la première fois, à Berlin en 1905 sous sa forme définitive par Richard Strauss, constitue incontestablement un chef d'oeuvre du genre et l'un des plus beaux de l'époque, aux côtés du concerto "A la mémoire d'un ange" d'Alban Berg.
    Dans cet extrait, le 3è mouvement, l'orchestre est placé sous la direction de Zubin Mehta.


    mercredi 5 novembre 2008

    La noblesse politique

    On aura beau dire que l'individualisme des sociétés modernes réduit chacun à la considération de ses intérêts privés, en sorte que les vertus de l'honnetêté, du courage, de la probité, du dévouement au bien commun perdent leur valeur d'attrait - c'est faux ! D'où vient que le monde entier salue un homme - peu importe la couleur de sa peau - chez qui elles paraissent se manifester avec une élégance quasi-aristocratique ? Quand la vertu s'allie à l'éloquence, que retrouve-t-on, sinon cette figure de l'homme politique dont les Anciens avaient dressé le portrait et qu'on croyait que la médiocrité des passions démocratiques avait effacé ? Peut-être est-ce le mérite des périodes de crise de donner leur chance aux hommes les meilleurs : non pas les plus compétents - ce n'est pas une affaire d'expertise - ni les plus ambitieux - quoique l'ambition n'ait rien en politique d'une passion coupable - et je ne parle pas non plus du héros providentiel, mais les plus désireux de mettre leur talent au service des problèmes de l'heure. La grandeur de l'action politique - nul doute que le président Obama en mesurera bientôt la nature tragique - tient aussi à ce qu'elle exige une noblesse de caractère qui se rencontre rarement et qu'on est heureux de saluer aujourd'hui. Quoiqu'on puisse se tromper ou exagérer les qualités qu'on lui prête, l'avenir nous le dira, du moins est-il désormais attesté que nous n'avons pas perdu le sens des valeurs morales qu'on attend d'un homme d'Etat digne de ce nom. Que pour les faire reconnaître, il ait fallu que soient mis en place une logistique d'une formidable efficacité et des moyens financiers jamais atteints à ce jour ne signifie pas qu'il faille toujours, en politique, voir dans le réalisme de l'action une forme de cynisme. Avec cette victoire, nous avons tous le sentiment - les Américains pas seulement - d'être un peu grandis et, comment dire ? ennoblis.
    Ce président des Etats-Unis, démocrate et noir de surcroît, où donc en avons-nous vu la première incarnation ? Eh bien, dans cette même série 24 heures dont nous avons dit tout le mal qu'elle a fait pour populariser et légitimer la torture. Serait-ce qu'à sa manière, elle aurait préparé le terrain au succès qus nous connaissons aujourd'hui ? L'hypothèse n'a rien d'absurde : David Palmer est bel et bien doté de ces traits d'intelligence et d'intégrité remarquables que l'on attribue à Barak Obama. Deux personnages, l'un de fiction, l'autre de chair et de sang, qui incarnent la figure du "prince bon" tel que Machiavel le décrit et auquel doit être enseigné la leçon de devoir "entrer dans le mal" lorsque les circonstances l'exigent.
    Nous savons d'ores et déjà que les heures les plus rudes qui attendent Barak Obama sont devant lui et qu'il ne pourra satisfaire à toutes les attentes. Mais ce que nous espérons et attendons, c'est que de ces déceptions inévitables et des compromis qu'il devra passer avec sa propre conscience, il fasse une expérience qui soit amère, non qu'il s'y résolve avec indifférence et cynisme.
    Chez l'homme noble et intègre, le succès en politique et l'accès aux plus hautes fonctions se payent d'une acceptation de voir ses principes et ses convictions buter contre les obstacles et les résistances du monde tel qu'il est. Si nous nous réjouissons aujourd'hui que ce soit cet homme-là qui ait été élu, c'est parce que nous savons d'ores et déjà qu'il va en souffrir.

    lundi 3 novembre 2008

    La série 24 heures et la corruption des esprits

    Je remercie l'interlocuteur, désireux de garder l'anonymat, de m'avoir fait parvenir le diaporama qu'il a monté sur les scènes de torture auxquelles on assiste dans les diverses saisons de la série 24 heures, que l'on peut consulter à l'adresse suivante :

  • http://pagesperso-orange.fr

    Nonobstant cet usage répété - 42 séances de torture durant les six premières saisons dont 30 sont le fait des agents de l'Etat - ainsi que le rappelle l'auteur :"La série 24 h chrono"a obtenu l'Emmy Award du meilleur scénario novateur, lors de la cérémonie du 11
    septembre 2002.
    En 2006 ce sont les prix de la meilleure série dramatique, du meilleur réalisateur et du meilleur acteur".
    Sur ce diagramme, on voit la multiplication et la banalisation des scènes de torture dans les séries américaines diffusées en prime time, chaque fois présentées comme le moyen légitime d'obtenir des informations "vitales" dans une situation d'exception correspondant à la "bombe à retardement", dont j'ai montré qu'elle n'est cependant qu'une fiction irréaliste et perverse :


















    C'est ainsi que se met en oeuvre, insidieusement, un patient travail de perversion de l'esprit, qu'il ne suffit pas de dénoncer mais qu'il faut réfuter avec des arguments précis.
  • samedi 1 novembre 2008

    Vanité d'auteur

    Il faudra un jour s'expliquer sur cette fameuse "vanité d'auteur". Mais s'agit-il, lorsqu'on écrit, de se mettre en scène ? Il y a sans doute le plaisir du travail lui-même, qui est aussi fait de longues et pénibles périodes de vide. La documentation préparatoire une fois réunie, c'est un chaos foisonnant où tout part aux vents les plus divers et qui, pour être mis en ordre, exige que l'on mette ses idées au clair. Il n'est pas de sujet qui n'exige tout d'abord qu'on ne s'y perde. Les chercheurs, étudiants ou hommes de métier plus aguerris, savent ce que ce préalable exige de silence et de patience, d'angoisses, de découragements et de doutes surmontés, pour que la composition finale se dégage au terme d'une obscure et laborieuse alchimie. Puis l'écriture qui vient, parfois avec une rapidité inattendue, mais qu'il a fallu attendre sans s'y précipiter - de là vient le défaut de bien des livres : ils ont été écrits avec une trop grande hâte. Et au moment de la rédaction, le plaisir de s'adresser à un lecteur idéal, qu'on imagine à la fois bienveillant et exigeant, où l'on s'extirpe enfin de la pesante réflexion de soi à soi.
    Je n'imagine pas le fait d'écrire un livre autrement que comme une forme d'ouverture aux autres, attente d'un dialogue que l'on espère et qui, viendra-t-il un jour, est, pour un auteur, sa plus belle récompense. Je ne dis pas que le désir de satisfaire les appétits de l'ego soit inexistant - au reste, la quête de la reconnaisssance n'a rien de méprisable en soi -, mais c'est d'abord d'un travail dont il s'agit qui, comme tout travail, a ses lois, source de joies et de peines, et qui se nourrit de l'espérance, sinon de la promesse, d'un partage. Au bout du compte, un livre est le fruit d'un travail artisanal que l'on polit avec soin, pour qu'à cette table bien faite et qui tienne sur ses quatre pieds les autres aient envie de s'asseoir et de discuter ensemble avec courtoisie et aménité.
    Mais écrire pour faire le fanfaron, plaire et séduire, connaître le succès ou obtenir un peu de notoriété ? Le pari est pour le moins incertain. Aucun bon livre n'est jamais sorti de là, voudrait-on comme le jeune Hugo être Chateaubriand ou rien.

    France Inter

    La chronique "Parenthèse" de Laurence Luret et l'entretien que nous avons eu ensemble ce matin sur France-Inter, auquel se sont joints Stéphane Paoli et Sandra Freeman, peut être réécoutée à l'adresse suivante :

  • www.radiofrance.fr

    De toutes les émissions de radio auxquelles j'ai eu le privilège de participer - n'exagérons rien : il n'y en eut pas tant que cela - aucune ne m'a donné pareil sentiment d'être animée par des professionnels aussi formidablement compétents et chaleureux. Je vous laisse le soin de juger de ma prestation qui m'a franchement exaspéré lorsque je l'ai réentendue - une chose, parait-il, à éviter précautionneusement - avec une oreille objective et critique. Il faut pourtant apprendre le métier, serait-ce en étrillant les plumes de notre petit ego, toujours prompt à faire la roue. Passons ! Ce qui compte, c'est que les enjeux de ce débat soient mieux connus et compris dans leur urgence et leur gravité.